XVIII. - Bataille de Pultava
C'est là que Pierre l'attendait : il avait disposé ses corps d'armée à portée de se joindre et de marcher tous ensemble aux assiégeants. 11 avait visité toutes les contrées qui entourent l'Ukraine, le duché de Séverie où coule la Desna, devenue célèbre par sa victoire, et où cette rivière est déjà profonde ; le pays de Balcho, dans lequel l'Occa prend sa source ; îes déserts et les montagnes qui conduisent aux Palus-Méotides : il était enfin auprès d'Azoph, et là il faisait nettoyer le port, construire des vaisseaux, fortifier la citadelle de Taganrok, mettant ainsi à profit, pour l'avantage de ses Etats, le temps qui s'écoula entre les batailles de Desna et de Pultava.
Dès qu'il sait que cette ville est assiégée, il rassemble ses quartiers. Sa cavalerie, ses dragons, son infanterie, Cosaques, Kalmouks, s'avancent de vingt endroits ; rien ne manque à son armée, ni gros canon, ni pièces de campagne, ni munitions de toute espèce, ai vivres, ni médicaments : c'était encore une supériorité qu'il s'était donnée sur son rival.
Le 45 juin 1709, il arrive devant Pultava
avec une armée d'environ soixante mille combattants. La rivière Vorskla était entre lui et Charles; les assiégeants au nord-ouest, les Russes au sud-est.
Pierre remonte la rivière au-dessus de la ville; établit ses ponts, lait passer son armée, et tire un long retranchement qu'on commence et qu'on achève en une seule nuit, vis» à- vis l'armée ennemie. Charles put juger alors si celui qu'il méprisait et qu'il comptait détrôner à Moscou, entendait l'art de la guerre. Cette disposition faite, Pierre posta sa cavalerie entre deux bois, et la couvrit de plusieurs redoutes garnies d'artillerie. Toutes les mesures ainsi prises, il va reconnaître le camp des assiégeants pour en former l'attaque.
Cette bataille allait décider du destin de la Russie, de la Pologne, de la Suède, et de deux monarques sur qui l'Europe avait les yeux. On ne savait, chez la plupart des nations attentives à ces grands intérêts, ni où étaient ces deux princes, ni quelle était leur situation : mais, après avoir vu partir de Saxe Charles XII victorieux à la tête de l'armée la plus formidable, après avoir su qu'il poursuivait partout son ennemi, on ne doutait pas qu'il ne dût l'accabler ; et qu'ayant donné des lois en Danemark, en Pologne, en Allemagne, il n'allât dicter, dans le Kremelin de Moscou, les conditions de la paix et faire un czar, après avoir fait un roi de Pologne. J'ai vu des lettres de plusieurs ministres qui confirmaient leurs cours dans cette opinion générale.
Le risque n'était point égal entre ces deux
rivuix. Si Charles perdait une vie tant de foi» prodiguée, ce n'était après tout qu'un héros de moins. Les provinces de l'Ukraine, les frontières de Lithuanie et de Russie, cessaient alors d'être dévastées; la Pologne reprenait, avec sa tranquillité, son roi légitime, déjà réconcilié avec le czar, son bienfaiteur. La Suède enfin, épuisée d'hommes et d'argent, pouvait trouver des motifs de consolation : mais si le czar périssait, des travaux immenses, utiles à tout le genre humain, étaient ensevelis avec lui, et le plus vaste empire de la terre retombait dans le chaos dont il était à peine tiré.
Quelques corps suédois et russes avaient été plus d'une fois aux mains sous les murs delà ville. Charles, dans une de ces rencontres, avait été blessé d'un coup de carabine qui lui fracassa les os du pied ; il essuya des opérations douloureuses qu'il soutint avec son courage ordinaire, et fut obligé d'être quelques jours au lit. Dans cet état il apprit que Pierre devait l'attaquer: ses idées de gloire ne lui permirent pas de l'attendre dans ses retranchements; il sortit des siens, en se faisant porter sur un brancard. Le journal de Pierre le Grand avoue que les Suédois attaquèrent avec une valeur si opiniâtre les redoutes garnies de canons qui protégeaient sa cavalerie, que, malgré sa résistance et malgré un feu continuel, ils se rendirent maîtres de deux redoutes. On a écrit que l'infanterie suédoise, maîtresse de deux redoutes, crut la bataille gagnée et cria victoire! Le chapelain Nor-
berg, qui était loin du champ de bataille, tu bagage (où il devait être), prétend que c'est une calomnie; mais que les Suédois aient crié victoire ou non, il est certain qu'ils ne l'eurent pas. Le feu des autres redoutes ne se ralentit point, et les Russes résistèrent partout avec autant de fermeté qu'on les attaquait avec ardeur. Ils ne firent aucun mouvement irrégulier. Le czar rangea son armée en bataille, hors de ses retranchements, avec ordre et promptitude.
La bataille devint générale. Pierre faisait dans son armée la fonction de général major; le général Bauer commandait la droite, Menzikoff la gauche, Sheremeto le centre. L'action dura deux heures. Charles, le pistolet à la main, allait de rang en rang sur son brancard, porté par ses drabans ; un coup de canon tua un des gardes qui le portaient, et mit le brancard en pièces. Charles se fit alors porter sur des piques ; car il est difficile, quoi qu'en dise Norberg, que dans une action aussi vive on eût trouvé un nouveau brancard tout prêt. Pierre reçut plusieurs coups dans ses habits et dans son chapeau : ces deux princes furent continuellement au milieu du feu pendant toute l'action. Enfin, après deux heures de combat, les Suédois furent partout enfoncés : la confusion se mit parmi eux, et Charles Xïï fut obligé de fuir devant celui qu'il avait tant méprisé. On mit à cheval, dans sa fuite, ce même héros qui n'avait pu y monter pendant la bataille: la nécessité lui rendit un peu de force : il courut en souffrant
d'extrêmes douleurs, devenues encore plus cuisantes par celle d'être vaincu sans ressource. Les Russes comptèrent neuf mille deux cent vingt-quatre Suédois morts sur le champ de bataille ; ils firent pendant l'action deux à trois mille prisonniers, surtout dans la cavalerie.
Charles XII précipitait sa fuite avec environ quatorze mille combattants, très peu d'artillerie de campagne, de vivres, de munitions et de poudre. 11 marcha vers le Borysthène, au midi, entre les rivières de Vorskla et de Sol S dans le pays des Zaporaviens. Par delà le Borysthène, en cet endroit sont de grands déserts qui conduisent aux frontières de la Turquie. Norberg assure que les vainqueurs n'osèrent poursuivre Charles; cependant il avoue que le prince Menzikoff se présenta sur les hauteurs avec dix mille hommes de cavalerie et un train d'artillerie considérable, quand le roi passait le Borysthène.
Quatorze mille Suédois se rendirent prisonniers de guerre à ces dix mille Russes : Levenhaupt, qui les commandait, signa cette fatale capitulation par laquelle il livrait au czar les Zaporaviens qui , ayant combattu pour son roi, se trouvaient dans cette armée fugitive. Les principaux prisonniers faits dans la bataille, et par la capitulation, furent le comte Piper , premier ministre, avec deux secrétaires d'Etat, et deux du cabinet; le feldinaréchalRenschild, les généraux Levenhaupt*
1 Ou PsoJ.
Slipenbak, Rosen, Stakelber, Creutz, Hamilton ; trois aides de camp généraux, l'auditeur général de l'armée, cinquante-neuf officiers de l'état-major, cinq colonels, parmi lesquels était un prince de Wirtemberg; seize mille neuf cent quarante-deux soldats ou bas-officiers ; enfin, en y comprenant les domestiques du roi et d'autres personnes suivant l'armée, il y en eut dix-huit mille sept cent quarante-six au pouvoir du vainqueur; ce qui, joint aux neuf mille deux cent vingtquatre qui furent tués dans la bataille, et à près de deux mille hommes qui passèrent le Borysthène à la suite du roi, fait voir qu'il avait en effet vingt-sept mille combattante sous ses ordres dans cette journée mémorable1.
Il était parti de Saxe avec quarante-cinq mille combattants; Levenhaupt en avait amené plus de seize mille de Livonie ; rien ne restait de toute cette armée florissante, et d'une nombreuse artillerie perdue dans ses marches, enterrée dans des marais, il n'avait conservé que dix-huit canons de fonte , deux obus et douze mortiers. C'était avec ces faibles armes qu'il avait entrepris le siège de Pultava, et qu'il avait attaqué une armée pourvue d'une artillerie formidable s aussi l'accuse-t-
11 On a imprimé à Amsterdam, en 1730, les mémoire? ùe Pierre le Grand, par le prétendu boyard Ivan Nesîesuranoy. Il est dit dans ces mémoires que le roi de Suède, avant de passer le Borysthène, envoya un officier général offrir la paix au czar. Les quatre tomes de ces mémoires sont un tissu de faussetés et d'inepties pareilles ou de gazettes compilées.
on d'avoir montré depuis son départ d'Aile» magne plus de valeur que de prudence. 11 n'y eut de morts, du côté des Russes, que cinquante-deux officiers et douze cent quatrevingt-treize soldats : c'est une preuve que leur disposition était meilleure que celle de Charles, et que leur feu fut infiniment supérieur.
Un ministre envoyé à la cour du czar prétend, dans ses mémoires, que Pierre ayant appris le dessein de Charles XII de se retirer chez les Turcs, lui écrivit pour le conjurer de ne point prendre cette résolution désespérée, et de se remettre plutôt entre ses mains qu'entre celles de l'ennemi naturel de tous les princes chrétiens. 11 lui donnait sa parole d'honneur de ne point le retenir prisonnier et de terminer leurs différends par une paix raisonnable. La lettre fut portée par un exprès jusqu'à la rivière de Bug, qui sépare les déserts de l'Ukraine des Etats du grand -seigneur. Il arriva lorsque Charles était déjà en Turquie, et rapporta la lettre à son maître. Le ministre ajoute qu'il tient ce fait de celui-là même qui avait été chargé de la lettre. Cette anecdote n'est pas sans vraisemblance, mais elle ne se trouve ni dans le journal de Pierre le Grand, ni dans aucun des mémoires qu'on m'a confiés. Ce qui est le plus important dans cette bataille, c'est que de toutes celles qui ont jamais ensanglanté la terre, c'est la seule qui, au lieu de ne produire que la destruction , ait servi au bonheur du genre humain, puisqu'elle a donné
au czar la liberté de policer une grande partie du monde.
Il s'est donné en Europe plus de deux cents batailles rangées depuis le commencement de ce siècle jusqu'à Tannée où j'écris. Les victoires les plus signalées et les plus sanglantes n'ont eu d'autres suites que la réduction de quelques petites provinces, cédées ensuite par des traités et reprises par d'autres batailles. Des armées de cent mille hommes ont souvent combattu; mais les plus violents efforts n'ont eu que des succès faibles et passagers : on a fait les plus petites choses avec les plus grands moyens. Il n'y a point d'exemple, dans nos nations modernes, d'aucune guerre qui ait compensé par un peu de bien le mal qu'elle a fait; mais il a résulté de la journée de Pultava la félicité du plus vaste empire de la terre.
XIX.— Suites de la victoire de Pultava. Charles XII réfugié chez les Turcs. Auguste, détrôné par lui, rentre dans ses Etats. Conquêtes de Pierre le Grand.
Cependant on présentait au vainqueur tous les principaux prisonniers; le czar leur fit rendre leurs épées, et les invita à sa table. Il est assez connu qu'en buvant à leur santé il leur dit : « Je bois à la santé de mes maîtres dans l'art de la guerre; » mais la plupart de ses maîtres, du moins tous les officiers subalternes et tous les soldats, furent bientôt envoyés en Sibérie. Il n'y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois : le czar en
avait proposé un avant le siège de Pultava, Charles le refusa, et ses Suédois furent en tout les victimes de son indomptable fierté.
C'est cette fierté, toujours hors de saison, qui causa toutes les aventures de ce prince en Turquie, et toutes ses calamités plus dignes d'un héros de YArioste que d'un roi sage ; car, dès qu'il fut auprès de Bender, on lui conseilla d'écrire au grand vizir, selon l'usage, et il crut que ce serait trop s'abaisser. Une pareille opiniâtreté le brouilla avec tous les ministres de la Porte successivement ; il ne savait s'accommoder ni au temps ni aux lieux *•
Aux premières nouvelles de la bataille de Pultava, ce fut une révolution générale dans les esprits et dans les affaires en Pologne, en Saxe, en Suède, en Silésie. Charles, quand il donnait des lois, avait exigé de l'empereur d'Allemagne, Joseph Ier, qu'on dépouillât les catholiques de cent cinq églises en faveur des Silésiens de la confession d'Augsbourg; les catholiques reprirent presque tous les temples luthériens dès qu'ils furent informés de la disgrâce de Charles. Les Saxons ne songèrent qu'à se venger des extorsions d'un vainqueur qui leur avait coûté, disaient-ils, vingt-trois millions d'écus. Leur électeur, roi de Pologne, protesta sur-le-champ contre l'abdication qu'on lui avait arrachée; et, étant
1 La Motraye, dans le récit de ses voyages, rapporte une lettre de Charles XII au grand vizir ; mais cette lettre est fausse, comme la plupart des récits de ce voya* geur mercenaire, et Norberg lui-même avoue que le roi de Suède ne voulut jamais écrire au grand vizir.
rentré dans les bonnes grâces du czar, il s*empressa de remonter sur le trône de Pologne. La Suède, consternée, crut longtemps son roi mort, et le sénat incertain ne pouvait prendre aucun parti.
Pierre prit incontinent celui de profiter de sa victoire : il fait partir le maréchal Sheremeto avec une armée pour la Livonie, sur les frontières de laquelle ce général s'était signalé tant de fois. Le prince Menzikoff fut envoyé en diligence avec une nombreuse cavalerie pour seconder le peu de troupes laissées en Pologne, pour encourager toute la noblesse du parti d'Auguste, pour chasser le compétiteur que Ton ne regardait plus que comme un rebelle, et pour dissiper quelques troupes suédoises qui restaient encore sous le général suédois Grassau.
Pierre part bientôt lui-même, passe par la Kiovie, par les palatinats de Chelm et de la haute. Voihi nie, arrive à Lublin, se concerte avec le général de la Lithuanie ; il voit ensuite les troupes de la couronne, qui prêtent serment de fidélité au roi Auguste ; de là il se rend à Varsovie, et jouit à ïhorn du plus beau de tous les triomphes, celui de recevoir les remercîments d'un roi auquel il rendait ses Etats. C'est là qu'il conclut nn traité contre îa Suède avec les rois de Danemark, de Pologne et de Prusse. Il s'agissait déjà de reprendre toutes les conquêtes de Gustave-Adolphe. Pierre faisait r@vivre les anciennes prétentions des ezars sur la Livonie, l'ingrie, la Carélie, et sur une partie de la Finlande ; le Da-
nemark revendiquait la Scanie; le roi de Prusse, la Poméranie.
La valeur infortunée de Charles ébranlait ainsi tous les édifices que la valeur heureuse de Gustave -Adolphe avait élevés. La noblesse polonaise venait en foule confirmer ses serments à son roi, ou lui demander pardon de l'avoir abandonné ; presque tous reconnaissaient Pierre pour leur protecteur.
Aux armes du czar, à ses traités, à cette révolution subite, Stanislas n'eut à imposer que sa résignation: il répandit un écrit qu'on appelle Universal, dans lequel il dit qu'il est prêt à renoncer à Ja couronne si la république l'exige.
Pierre, après avoir tout concerté avec le roi de Pologne, et ayant ratifié le traité avec ie Danemark , partit incontinent pour achever sa négociation avec le roi de Prusse. 11 n'était pas encore en usage chez les souverains d'aller feire eux-mêmes les fonctions de leurs ambassadeurs : ce fut Pierre qui introduisit cette coutume nouvelle et peu suivie. L'électeur de Brandebourg, premier roi de Prusse, alla conférer avec le czar à Marienverder, petite ville située dans la partie occidentale de la Poméranie, bâtie par les chevaliers teutoniques, et enclavée dans la lisière de la Prusse devenue royaume. Ce royaume était petit et pauvre, mais son nouveau roi y étalait, quand il voyageait, la pompe la plus fastueuse : c'est dans cet éclat qu'il avait déjà reçu Pierre à son premier passage, quand ce prince quitta son empire pour aller
«'instruire chez les étrangers. Il reçut le vain* queur de Charles XII avec encore plus de magnificence. Pierre ne conclut d'abord avec le roi de Prusse qu'un traité défensif, mais qui ensuite acheva la ruine des affaires de Suède.
Nul instant n'était perdu. Pierre, après avoir achevé rapidement les négociations, qui partout ailleurs sont si longues, va joindre son armée devant Riga, la capitale de la Livonie, commence par bombarder la place, met le feu lui-même aux trois premières bombes, forme ensuite un blocus, et, sûr que Riga ne peut lui échapper, il va veiller aux ouvrages de sa ville de Pétersboug,à la constuction des maisons, à sa flotte ; pose de ses mains la quille d'un vaisseau de cinquantequatre canons, et part ensuite pour Moscou. Il se fit un amusement de travailler aux préparatifs du triomphe qu'il étala dans cette capitale; il ordonna toute la fête, travailla lui-même, disposa tout.
L'année 1710 commença par cette solennité nécessaire alors à ses peuples, auxquels elle Inspirait des sentiments de grandeur, et agréable à ceux qui avaient craint de voir entrer en vainqueurs dans leurs murs ceux dont on triomphait: on vit passer, sous sept arcs magnifiques, l'artillerie des vaincus, leurs drapeaux, leurs étendards, le brancard de leur roi, les soldats, les officiers, les généraux, les ministres prisonniers, tous à pied, au bruit des cloches, des trompettes, de cent pièces de canon, et des acclamations d'un peuple innombrable, qui se faisaient entendre
quand les canons se taisaient Les vainqueurs à cheval fermaient la marche, les généraux à la tête, et Pierre à son rang de général major. À chaque arc de triomphe on trouvait des députés des différents ordres de l'Etat et au dernier, une troupe choisie de jeunes enfants de boyards vêtus à la romaine, qui présentaient des lauriers au monarque victorieux.
A cette fête publique succéda une cérémonie non moins satisfaisante. Il était arrivé, en 1708, une aventure d'autant plus désagréable que Pierre était alors malheureux. Matéof, son ambassadeur à Londres auprès de la reine Anne, ayant pris congé, fut arrêté avec violence par deux officiers de justice au nom de quelques marchands anglais, et conduit chez un juge de paix pour la sûreté de leurs créances. Les marchands anglais prétendaient . que les lois du commerce devaient remporter sur les privilèges des ministres : l'ambassadeur du czar, et tous les ministres publics qui se joignirent à lui, disaient que leur personne doit être toujours inviolable. Le czar demanda fortement justice, par ses lettres, à- la reine Anne; mais elle ne pouvait la lui faire, parce que les lois d'Angleterre permettaient aux marchands de poursuivre leurs débiteurs, et qu'aucune loi n'exemptait les ministres publics de cette poursuite. Le meurtre de Patkuî, ambassadeur du czar, exécuté l'année précédente par les ordres de Charles XII, enhardissait le peuple d'Angleterre à ne pas respecter un caractère si cruellement profané : les autres ministres qui étaient alors
à Londres furent obligés de répondre pouf celui du czar ; et enfin tout ce que put faire la reine en sa faveur, ce fut d'engager le Parlement à passer un acte par * lequel dorénavant il ne serait plus permis de faire arrêter un ambassadeur pour ses dettes : mais après la bataille de Pultava il fallut faire une satisfaction plus authentique. La reine lui fit des excuses publiques par une ambassade solennelle. M. de Widworth, choisi pour cette cérémonie, commença sa harangue par ces mots : Très haut et très puissant empereur. Il lui dit qu'on avait mis en prison ceux qui avaient osé arrêter son ambassadeur, et qu'on les ivait déclarés infâmes ; il n'en était rien, mai* il suffisait de le dire; et le titre d'empereur, que la reine ne lui donnait pas avant la bataille de Pultava, marquait assez la considération qu'il avait en Europe. On lui donnait déjà communément ce titre en Hollande ; et non-seulement ceux qui l'avaient vu travailler avec eux dans les chantiers de Sarclam, et qui s'intéressaient davantage à sa gloire, mais tous les principaux de l'Etat l'appelaient à l'envi du nom d'empereur, et célébraient sa victoire par des fêtes en présence du ministre de Suède.
Cette considération universelle qu'il s'était donnée par sa victoire, il l'augmentait en ne perdant pas un moment pour en profiter. Elbkîg est d'abord assiégée : c'est une ville hanséatique de la Prusse royale en Pologne : les Suédois y avaient encore une garnison. Les Eusses montent à F assaut, entrent dans U
ville, et la garnison se rend prisonnière de guerre : cette place était un des grands magasins de Charles XII ; on y trouva cent quatre-vingt-trois canons de bronze , et cent cinquante-sept mortiers. Aussitôt Pierre se hâte d'aller de Moscou à Pétersbourg : à peine arrivé, il s'embarque sous sa nouvelle forteresse de Cronslot, côtoie les côtes de la Garéiie, et, malgré une violente tempête, il amène sa flotte devant Viborg, la capitale de la Garélie en Finlande, tandis que ses troupes de terre approchent sur des marais glacés : la ville est investie, et le blocus de la capitale de la Lîvonie est resserré. Viborg se rené bientôt après la brèche faite, et une garnison, composée d'environ quatre mille hommes, capitule, mais sans pouvoir obtenir les honneurs de la guerre ; elle fut faite prisonsonnière malgré la capitulation. Pierre se plaignait de plusieurs infractions de la part des Suédois; il promit de rendre la liberté à ces troupes quand les Suédois auraient satisfait à ses plaintes : il fallut sur cette affaire demander les ordres du roi de Suède, toujours inflexible ; et ces soldats, que Charles aurait pu délivrer, restèrent captifs. C'est ainsi que le prince d'Orange, roi d'Angleterre, Guillaume UI, avait arrêté, en 1695, le maréchal de Boufflers, malgré la capitulation de Namur. Il y a plusieurs exemples de ces violations, et il serait à souhaiter qu'il n'y en eût point.
Après la prise de cette capitale, le siège de Riga devint bientôt un siège régulier, poussé
avec vivacité : il fallait rompre les glaces dans la rivière de Duna, qui baigne au nord les murs de la ville. La contagion qui désolait depuis auelque temps ces climats se mit dans l'armée assiégeante, et lui enleva neuf mille hommes : cependant le siège ne fut point ralenti ; il fut long et la garnison obtint les honneurs de la guerre ; mais on stipula dans la capitulation que tous les officiers et soldats iivoniens resteraient au service de la Russie comme citoyens d'un pays qui en avait été démembré, et que les ancêtres de Charles XII avaient usurpé ; les privilèges dont son père avait dépouillé les Livoniens leur furent rendus, et tous les officiers entrèrent au service du czar : c'était la plus noble vengeance qu'il pût prendre du meurtre du Livonien Patkul, son ambassadeur , condamné pour "avoir défendu ces mêmes privilèges. La garnison était composée d'environ cinq mille hommes. Peu de temps après, la citadelle de Pennamunde fut prise ; on trouva, tant dans la ville que dans ce fort, plus de huit cents bouches à feu.