XI. — Guerre contre la Suède. Bataille de Narva
Il s'ouvrait alors une grande scène vers les frontières de la Suède. Une des principales causes de toutes les révolutions qui arrivé-
rent de Pïngrie jusqu'à Dresde, et qui désolèrent tant d'Etats pendant dix-huit années, fut l'abus du pouvoir suprême dans Charles XI, roi de Suède, père de Charles XII. On ne peut trop répéter ce fait; il importe à tous les trônes et à tous les peuples. Presque toute la Livonie avec l'Esthonie entière avait été abandonnée par la Pologne au roi de Suède Charles XI, qui succéda à Charles X, précisément pendant le traité d'Oliva : elle fut cédée, comme c'est l'usage, sous la réserve de tous ses privilèges. Charles XI les respecta peu. Jean Reginold Patkul, gentihomme livonien, vint à Stockholm, en 4692, à la tête de six députés de la province, porter au pied du trône des plaintes respectueuses et fortes 1 : pour toute réponse on mit les six députés en prison, et on condamna Patkul à perdre Vhonneur et la vie : il ne perdit ni l'un ni l'autre ; il s'évada, et resta quelque temps dans le pays de Vaud, en Suisse. Lorsque depuis il apprit qu'Auguste, électeur de Saxe, avait promis, à son avènement au trône de Pologne, de recouvrer les provinces arrachées au royaume, il courut à Dresde représenter la facilité de reprendre la Livonie, et de se venger, sur un roi de dix-sept ans, des conquêtes de ses ancêtres.
1 Norberg, chapelain et confesseur de Charles XII, dit dans son Histoire, «qu'il eut l'insolence de se plaindre des vexations, et qu'on le condamna à perdre l'honneur et la vie. » C'est parler en prêtre de aespo» tisme. Il eût dû savoir qu'on ne peut ôter l'honneur à an citoyen qui fait son devoir.
Dans le même temps, le czar Pierre pensait à se saisir de l'Ingrie et de la Carélie. Les Russes avaient autrefois possédé ces provinces. Les Suédois s'en étaient emparés par le droit de k guerre, dans le temps des faux Démétrius : ils les avaient conservées par des traités. Une nouvelle guerre et de nouveaux traités pouvaient les donner à la Russie. Patkul alla de Dresde à Moscou ; et animant deux monarques à sa propre vengeance, il cimenta leur union, et hâta leurs préparatifs pour saisir tout ce qui est à l'orient et au midi de la Finlande.
Précisément dans le même temps, le nouveau roi de Danemark, Frédéric IV, se liguait avec le czar et le roi de Pologne contre le jeune Charles, qui semblait devoir succomber. Patkul eut la satisfaction d'assiéger les Suédois dans Riga, capitale de la Livonie, et de presser le siège en qualité de général major.
Le czar fit marcher environ soixante mille hommes vers l'Ingrie. Il est vrai que dans cette grande armée il n'y avait guère que douze mille soldats bien aguerris qu'i/ avait disciplinés lui-même, tels que ses deux régiments des gardes et quelques autres ; le reste était des milices mal armées ; il y avait quelque? Cosaques et des Tartares circassiens; mais ii traînait après lui cent quarante-cinq pièces de canon. Il mit le siège devant Narva petite ville en Ingrie, qui a un port commode, et il était très vraisemblable que la place serait bientôt emportée.
Toute l'Europe sait comment Charles XII, n'ayant pas dix-huit ans accomplis, alla attaquer tous ces ennemis l'un après l'autre, descendit dans le Danemark, finit la guerre de Danemark en moins de six semaines, envoya du secours à Riga, en fit lever le siège, et marcha aux Russes devant Narva, au milieu des glaces, au mois de novembre.
Le czar, comptant sur la prise de la ville, était allé à Novogorod, amenant avec lui son favori Menzikoff, alors lieutenant dans la compagnie des bombardiers du régiment Préobasinsky, devenu depuis feid-marécha! et prince, homme dont la singulière fortune mérite qu'on en parle ailleurs avec plus d'étendue.
Pierre laissa son armée et ses instructions pour le siège au prince de Croï, originaire de Flandre, qui depuis peu était passé à son service1. Le prince Dolgorouki fut le commissaire de l'armée. La jalousie entre ces deux chefs, et l'absence du czar, furent en partie cause de la défaite inouïe de Narva. Charles XII ayant débarqué à Pernau, en Livonie, avec ses troupes, au mois d'octobre, s'avance au nord à Revel, défait dans ces quartiers un corps avancé des Russes. Il marche, et en bat encore un autre. Les fuyards retournent au camp devant Nerva, et y portent l'épouvante. Cependant on était déjà au mois de novembre. Narva, quoique mal assiégée, était près de se rendre. Le jeune roi de Suède n'avait
Voyez ÏUUtoire de Charles XIL
pas alors avec lui neuf mille hommes, et ne pouvait opposer que dix pièces d'artillerie à cent quarante-cinq canons, dont les retranchements des Russes étaient bordés. Toutes les relations de ce temps-là, tous les historiens sans exception, font monter l'armée russe devant Nerva à quatre-vingt mille combattants. Les mémoires qu'on m'a fait tenir disent soixante, d'autres, quarante mille; quoi qu'il en soit, il est certain que Charles n'en avait pas neuf mille, et que cette journée est une de celles qui prouvent que les grandes victoires ont souvent été remportées par le plus petit nombre depuis la bataille d'Arbelles.
Charles ne balança pas à attaquer, avec sa petite troupe, cette armée si supérieure ; et, profitant d'un vent violent et d'une grosse neige que ce vent portait contre les Russes, il fondit dans leurs retranchements, à l'aide de quelques pièces de canon avantageusement postées. Les Russes n'eurent pas le temps de se reconnaître au milieu de ce nuage de neige qui leur donnait au visage, foudroyés par les canons qu'ils ne voyaient pas, et n'imaginant point quel petit nombre ils avaient à combattre.
Le duc de Croï voulut donner des ordres, et le prince Dolgorouki ne voulut pas les recevoir. Les officiers russes se soulèvent contre les officiers allemands : ils massacrent le secrétaire du duc, le colonel Lyon, et plusieurs autres. Chacun quitte son poste ; le tumulte, la confusion, la terreur Danique, se
répandent dans toute Tannée. Les troupes suédoises n'eurent alors à tuer que des hommes qui fuyaient. Les uns courent se jeter dans la rivière de Narva, et une foule de soldats y fut ûoyèe ; les autres abandonnaient leurs armes et se mettaient à genoux devant les Suédois. Le duc de Croï, le général Allard, les officiers allemands, qui craignaient plus les Russes soulevés contre eux que les Suédois, vinrent se rendre au comte Steinbock ; le roi de Suède, maître de toute l'artillerie, voit trente mille vaincus à ses pieds, jetant les armes, défilant devant lui nu-tête. Le knès Dolgorouki et tous les autres généraux moscovites se rendent à lui comme les généraux allemands ; et ce ne fut qu'après s'être rendus qu'ils apprirent qu'ils avaient été vaincus par huit mille hommes. Parmi les prisonniers se trouva le fils du roi de Géorgie, qui fut envoyé à Stockholm; on l'appelait Mitelleski, czarowitz, fils du czar : ce qui est une nouvelle preuve que ce titre de czar ou tzar ne tirait point son origine des césars romains.
Du côté de Charles XII il n'y eut guère que douze cents soldats de tués dans cette bataille. Le journal du czar, qu'on m'a envoyé de Pétersbourg, dit qu'en comptant les soldats qui périrent au siège de Narva et dans la bataille, et qui se noyèrent dans leur fuite, on ne perdit que six mille hommes. L'indiscipline et la terreur firent donc tout dans cette journée. Les prisonniers de guerre étaient quatre fois plus nombreux que les vainqueurs; et, si ou
en croit Norberg *, le comte Piper, qui fut depuis prisonnier des Russes, leur reprocha qu'à cette bataille le nombre des prisonniers avait excédé huit fois celui de l'armée suédoise. 3i ce fait était vrai, les Suédois auraient fait soixante-douze mille prisonniers. On voit par là combien il est rare d'être instruit des détails. Ce qui est incontestable et singulier, c'est que le roi de Suède permit à la moitié des soldats russes de s'en retourner désarmés, et à l'autre moitié de passer la rivière avec leurs armes. Cette étrange confiance rendit m czar des troupes qui, étant enfin disciplinées, devinrent redoutables *.
Tous les avantages qu'on peut tirer d'une bataille gagnée, Charles XII les eut : magasins immenses, bateaux de transport chargés de provisions, postes évacués ou pris, tout le pays à la discrétion des Suédois ; voilà quel fut le fruit de la victoire. Narva délivrée, les débris des Russes ne se montrant pas, toute ]?a contrée ouverte jusqu'à Pleskou , le czar parut sans ressource pour soutenir la guerre 5 et le roi de Suède, vainqueur en moins d'une année des monarques de Danemark, de Pologne et de Russie, fut regardé comme le premier homme de l'Europe, dans un âge où les autres n'osent encore prétendre à la réputa-
1 Page 439, tome premier, édition in-4», à la Haye.
9 Le chapelain Norberg prétend qu'après la bataille te Narva le grand-turc écrivit aussitôt une lettre dg félicitation au roi de Suède, en ces termes : le sultan kassa,par la grâce de Dieu, au roi Char le* XII, etc., La lettre est datée de l'ère de ia création du monde.
tion. Mais Pierre, qui dans son caractère avait une constance inébranlable, ne fut découragé dans aucun de ses projets.
Un évêque de Russie composa une prière 1 à saint Nicolas, au sujet de cette défaite ; on la récita dans la Russie. Cette pièce, qui fait voir l'esprit du temps et de quelle ignorance Pierre a tiré son pays, disait que les enragés et épouvantables Suédois étaient des sorciers; on s'y plaignait d'avoir été abandonné par saint Nicolas. Les évêques russes d'aujourd'hui n'écriraient pas de pareilles pièces ; et, sans faire tort à saint Nicolas, on s'aperçut bientôt que c'était à Pierre qu'il fallait s'adresser.
XII. — Ressources après la bataille de Narva ; ce dé* sastre entièrement réparé. — Conquête de Pierre auprès de Narva même.— Ses travaux dans son empire. — La personne qui fut depuis impératrice, prise dans le sac d'une ville. — Succès de Pierre; son triomphe à Moscou 8.
Le czar, ayant quitté son armée devant Narva, sur la fin de novembre 1700, pour se concerter avec le roi de Pologne, apprit en chemin la victoire des Suédois. Sa constance était aussi inébranlable que la valeur de Charles Xli était intrépide et opiniâtre. Il dif-
1 Elle est imprimée dans la plupart des journaux et des pièces de ce temps- là, et se trouve dans l'Histoire
de Charles XU, roi de Suède.
2 Tiré tout entier, ainsi que les suivants, du journal de Pierre le Grand, envoyé de Pétersbourg.
îéra ses conférences avec Auguste, pour apporter un prompt remède au désordre des affaires. Les troupes dispersées sp rendirent à la Grande-No vogorod, et, de là, à Pleskou, sur le lac Peipus.
C'était beaucoup de se tenir sur la défensive après un si rude échec : « Je sais bien, disait-il, que les Suédois seront longtemps supérieurs, mais enfin ils nous apprendront à les vaincre. »
Pierre, après avoir pourvu aux premiers besoins, après avoir ordonné partout des levées, court à Moscou faire fondre du canon. 11 avait perdu tout le sien devant Narva ; on manquait de bronze, il prend les cloches des églises et des monastères. Ce trait ne marquait pas de superstition, mais aussi il ne marquait pas d'impiété. On fabrique donc avec des cloches cent gros canons, cent quarantetrois pièces de campagne, depuis trois jusqu'à six livres de balle, des mortiers, des obus; il les envoie à Pleskou. Dans d'autres pays, un chef ordonne, et on exécute ; mais alors il fallait que le czar fît tout par luimême. Tandis qu'il hâte ces préparatifs, il négocie avec le roi de Danemark, qui s'engage à lui fournir trois régiments de pied et trois de cavalerie ; engagement que ce roi n'osa remplir.
 peine ce traité est-il signé, qu'il revole vers le théâtre de la guerre : il va trouver le roi Auguste à Birzan, sur les frontières de Courlande et de Lithuanie. Il fallait fortifier €e prince dans la résolution de soutenir la
guerre contre) Charles XII ; il fallait engager la diète polonaise dans cette guerre. On sait assez qu'un roi de Pologne n'est que le chel d une république. Le czar avait l'avantage d'être toujours obéi ; mais un roi de Pologne, un roi d'Angleterre, et aujourd'hui un roi de Suède* négocient toujours avec leurs sujets. Patkul et les Polonais partisans de leur roi assistèrent à ces conférences. Pierre promit des subsides et vingt mille soldats. La Livonie devait être rendue à la Pologne, en cas que la diète voulût s'unir à son roi et l'aider à recouvrer cette province ; mais les propositions du czar firent moins d'effet sur la diète que la crainte. Les Polonais redoutaient à la fois de se voir gênés par les Saxons et par les Russes, et ils redoutaient encore plus Charles XII. Ainsi, le plus nombreux parti conclut à ne point servir son roi, et à ne point combattre.
Les partisans du roi de Pologne s'animèrent contre la faction contraire ; et enfin, de ce qu'Auguste avait voulu rendre à la Pologne une grande province, il en résulta dans ce royaume une guerre civile.
Pierre n'avait donc dans le roi Auguste qu'un allié peu puissant, et dans les troupes saxonnes qu'un faible secours. La crainte qu'inspirait partout Charles XII réduisait Pierre à ne se soutenir que par ses propres forces.
Ayant couru de Moscou en Courlande pour s'aboucher avec Auguste, il revole de Courlande à Moscou pour hâter l'accomplissement
J de ses promesses. Il fait en effet marcher le prince Repnin avec quatre mille hommes vers Riga, sur les bords de la Duna, où les Saxons étaient retranchés.
Cette terreur commune augmenta quand Charles, passant la Duna malgré les Saxons campés avantageusement sur le bord opposé, eut remporté une victoire complète ; quand, sans attendre un moment, il eut soumis la Courlande, qu'on le vit avancer en Lithuanie, et que la faction polonaise, ennemie d'Auguste, fut encouragée par le vainqueur.
Pierre n'en suivit pas moins tous ses desseins. Le général Patkul, qui avait été l'âme des conférences de Birzen, et qui avait passé à son service , lui fournissait des officiers allemands, disciplinait ses troupes, et lui tenait lieu du général Le Fort; il perfectionnait ce que l'autre avait commencé. Le czar fournissait des relais à tous les officiers et même aux soldats allemands, ou livoniens, ou polonais, qui venaient servir dans ses armées ; il entrait dans les détails de leur armure, de leur habillement, de leur subsistance.
Aux confins de la Livonie et de l'Esthonie, et à i'occident de la province de Novogorod, est le grand lac Peipus, qui reçoit du midi de la Livonie la rivière Vélika, et duquel sort au septentrion la rivière de Naiova qui baigne les murs de cette ville de Narva, près de laquelle les Suédois avaient remporté leur célèbre victoire. Ce lac a trente de nos lieues communes de long; tantôt douze, tantôt quinze de large : il était nécessaire d'y entre*
tenir une flotte pour empêcher les vaisseaux suédois d'insulter la province de Novogorod, pour être à portée d'entrer sur leurs côtes, mais surtout pour former des matelots. Pierre, pendant toute l'année 1701, fit construire sur ce lac cent demi-galères, qui portaient environ cinquante hommes chacune; d'autres barques furent armées en guerre sur le lac Ladoga. Il dirigea lui-même tous les ouvrages et fit manœuvrer ses nouveaux matelots. Ceux qui avaient été employés, en 1697, sur les Palus-Méotides, Tétaient alors près de la Baltique. 11 quittait souvent ses ouvrages pour aller à Moscou et dans ses autres provinces affermir toutes les innovations commencées et en faire de nouvelles.
Les princes qui ont employé le loisir de la paix à construire des ouvrages publics se sont fait un nom ; mais que Pierre, après l'infortune de Narva, s'occupât à joindre par des canaux la mer Baltique, la mer Caspienne et le Pont-Euxin, il y a là plus de gloire véritable que dans le gain d'une butaille. Ce fut en 1702 qu'il commença à creuser ce profond canal qui va du Tanaïs au Volga. D'autres canaux devaient faire communiquer par des lacs le Tanaïs avec la Duna, dont la mer Baltique reçoit les eaux à Riga ; mais ce second projet était encore fort éloigné, puisque Pierre était bien loin d'avoir Riga en sa puissance.
Charles dévastait la Pologne, et Pierre faisait venir de Pologne et de Saxe à Moscou des bergers et des brebis pour avoir des lai-
ries avec lesquelles on pût fabriquer de bons draps ; il établissait des manufactures de linge, des papeteries ; on faisait venir par ses ordres des ouvriers en fer, en laiton, des armuriers, des fondeurs ; les mines de la Sibérie étaient fouillées. Il travaillait à enrichir ses Etats et à les défendre.
Charles poursuivait le cours de ses victoires et laissait vers les Etats du czar assez de troupes pour conserver, à ce qu'il croyait, toutes les possessions de la Suède. Le dessein était déjà pris de détrôner le roi Auguste et de poursuivre ensuite le czar jusqu'à Moscou avec ses armes victorieuses.
Il y eut Quelques petits combats cette année entre les Russes et les Suédois. Ceuxci ne furent pas toujours supérieurs, et, dans les rencontres mêmes où ils avaient l'avantage, les Russes s'aguerrissaient Enfin, un an après la bataille de Narva, le czar avait déjà des troupes si bien disciplinées, qu'elles vainquirent un des meilleurs généraux de Charles.
Pierre était alors à Pleskou, et de là il envoyait de tous côtés des corps nombreux pour attaquer les Suédois. Ce ne fut point un étranger, mais un Russe qui les défît. Son général Sheremeto enleva près de Derpt , sur les frontières de la Livonie, plusieurs quartiers, au général suédois Slipenbak, par une manœuvre habile, et ensuite le battit luimême. On gagna pour la première fois des drapeaux suédois, au nombre de quatre, et c'était beaucoup alors.
Les lacs de Peipus et de Ladoga furent quelque temps après les théâtres de batailles navales ; les Suédois y avaient le même avantage que sur terre, celui de la discipline et d'un long usage ; cependant les Russes combattirent quelquefois avec succès sur leurs demi-galères ; et, dans un combat général sur le lac Peipus, le feld-maréchal Sheremeto prit une frégate suédoise.
C'était par ce lac Peipus que le czar tenait continuellement la Livonie et l'Esthonie en alarme ; ses galères y débarquaient souvent plusieurs régiments ; on se rembarquait quand le succès n'était pas favorable ; et s'il l'était, on poursuivait ses avantages. On battit deux fois les Suédois dans ces quartiers auprès de Derpt, tandis qu'ils étaient victorieux partout ailleurs.
Les Russes, dans toutes ces actions, étaient toujours supérieurs en nombre : c'est ce qui fit que Charles XII, qui combattait si heureusement ailleurs, ne s'inquiéta jamais des succès du czar; mais il dut considérer que ce grand nombre s'aguerrissait tous les jours, et qu'il pouvait devenir formidable pour luimême.
Pendant qu'on se bat sur terre et sur mer vers la Livonie, l'Ingrie et l'Esthonie, le czar apprend qu'une flotte suédoise est destinée pour aller vuiner Arkhangel : il y marche. On est étonné d'entendre qu'il est sur les bords de la mer Glaciale, tandis qu'on le croit à Moscou. Il met tout en état de défense, prévient la descente, trace lui-même le plan
d'une citadelle nommée la nouvelle Dwina9 pose la première pierre, retourne à Moscou, et de là vers le théâtre de la guerre.
Charles avançait en Pologne, mais les Russes avançaient en Ingrie et en Livonie. Le maréchal Shemereto va à la rencontre des Suédois, commandés par Slipenbak; il lui livre bataille auprès de la petite rivière d'Embac, et la gagne : il prend seize drapeaux et vingt canons. Norbergmet ce combat au premier décembre 1701, et le journal de Pierre le Grand le place au 19 juillet 1702.
Il avance; il met tout à contribution; il prend la petite ville de Marienbourg, sur les confins de la Livonie et de l'Ingrie. Il y a dans le nord beaucoup de villes de ce nom ; mais celle-ci, quoiqu'elle n'existe plus, est cependant plus célèbre que toutes les autres par l'aventure de l'impératrice Catherine.
Cette petite ville s'étant rendue à discrétion, les Suédois, soit par inadvertance, soit à dessein, mirent le feu aux magasins. Les Russes irrités détruisirent la ville, et emmenèrent en captivité tout ce qu'ils trouvèrent d'habitants. Il y avait parmi eux une jeune Livomenne, élevée chez le ministre luthérien du lieu, nommé Gluk ; elle fut du nombre des captifs : c'est celle-là même qui devint depuis la souveraine de ceux qui l'avaient prise, et qui a gouverné les Russes sous le nom d'impératrice Catherine.
On avait vu auparavant des citoyennes sur le trône: rien n'était dIus commun en Russie^
et dans tous les royaumes de l'Asie, que les mariages des souverains avec leurs sujettes ; mais qu'une étrangère, prise dans les ruines d'une ville saccagée, soit devenue la souveraine absolue de l'empire où elle fut amenée captive, c'est ce que la fortune et le mérite n'ont fait voir que cette fois dans les annales du monde.
La suite de ce succès ne se démentit point enlngrierla flotte des demi-galères russes sur le lac Ladoga contraignit celle des Suédois de se retirer à Viburg, à une extrémité de ce grand lac ; de là ils purent voir à l'autre bout le siège de la forteresse de Notebourg, que le czar fit entreprendre par le général Sheremeto. C'était une entreprise bien plus importante qu'on ne pensait; elle pouvait donner une communication avec la mer Baltique, objet constant des desseins de Pierre.
Notebourg était une place très forte, bâtie dans une île du lac Ladoga, et qui, dominant sur ce lac, rendait son possesseur maître du cours de la Nêva, qui tombe dans la mer .-elle fut battue nuit et jour, depuis le 18 septembre jusqu'au 12 octobre. Enfin, les Russes montèrent à l'assaut par trois brèches. La garnison suédoise était réduite à cent soldats en état de se défendre ; et, ce qui est bien étonnant, ils se défendirent, et ils obtinrent sur la brèche même une capitulation honorable; encore le colonel Slipenbak, qui commandait dans la place, ne voulut se rendre qu'à condition qu'on lui permettrait de faire
venir deux officiers suédois du poste le plus voisin, pour examiner les brèches, et pour rendre compte au roi son maître que quatrevingt-trois combattants qui restaient alors, et cent cinquante-six blessés ou malades, ne s'étaient rendus à une armée entière que quand il était impossible de combattre plus longtemps et de conserver la place. Ce trait seul fait voir à quels ennemis le czar avait à faire, et de quelle nécessité avait été pour lui ses efforts et sa discipline militaire.
11 distribua des médailles d'or aux officiers^ et récompensa tous les soldats ; mais aussi il en fit punir quelques-uns qui avaient fui à un assaut : leurs camarades leur crachèrent au visage, et ensuite les arquebusèrent pour joindre la honte au supplice.
Notebourg fut réparé : son nom fut changé en celui de Shulsselbourg, ville de la clef, parce que cette plact? est la clef de l'Ingri® et de la Finlande. Le premier gouverneur fut ce même Menzikoff, qui était devenu très bon officier, et qui s'étant signalé mérita cet honneur. Son exemple encourageait quiconque avait du mérite sans naissance.
Après cette campagne de 1702, le czar voulut que Sheremeto et tous les officiers qui s'étaient distingués entrassent en triomphe dans Moscou. Tous les prisonniers faits dans cette campagne marchèrent à la suite des | vainqueurs ; on portait devant eux les draj peaux et les étendards des Suédois, avec 1© j pavillon de la frégate prise sur le lac Peipus. Pierre travailla lui-même aux prépara-
tifs de la pompe, comme il avait travaillé aux entreprises qu'elle célébrait.
Ces solennités devaient inspirer l'émulation, sans quoi elles eussent été vaines. Charles les dédaignait; et depuis le jour de Narva il méprisait ses ennemis, et leurs efforts, et leurs triomphes.
XIII.— Réformes à Moscou.— Nouveaux succès.— Fondation de Pétersbourg. — Pierre perd Narva, etc.
Le peu de séjour que le czar fît à Moscou, au commencement de l'hiver 1703, fut employé à faire exécuter tous ces nouveaux règlements, et à perfectionner le civil ainsi que le militaire; ses divertissements mêmes furent consacrés à faire goûter le nouveau genre de vie qu'il introduisait parmi ses sujets. C'est dans cette vue qu'il fit inviter tous les boyards et les daines aux noces d'un de ses bouffons 2 il exigea que tout le monde y parût vêtu à Fancienne mode. On servit un repas tel qu'on le faisait au seizième siècle1. Une ancienne superstiton ne permettait pas qu'on allumât du feu le jour d'un mariage, pendant le froid le plus rigoureux; cette coutume fut sévèrement observée le jour de la fête. Les Russes ne buvaient point de vin autrefois, mais de l'hydromel et de l'eau-de-vie ; il ne permit pas ce jour-là d'autre boisson : on se plaignit en vain ; il répondit en raillant : « Vos ancêtres en usaient ainsi ; les usages
> Tiré du Journal de Pierre le Grand.
anciens sont toujours les meilleurs. » Cette plaisanterie contribua beaucoup à corriger ceux qui préféraient toujours le temps passé au présent, ou du moins à décréditer leurs murmures : et il y a encore des nations qui auraient besoin d'un tel exemple.
Un établissement plus utile fut celui d'une imprimerie en caractères russes et latins, dont tous les instruments avaient été tirés de Hollande, et où l'on commença dès lors à imprimer des traductions russes de quelques livres sur la morale et les arts. Fergusson établit des écoles de géométrie, d'astronomie, de navigation.
Une fondation non moins nécessaire fut celle d'un vaste hôpital, non pas de ces hôpitaux qui encouragent la fainéantise et qui perpétuent la misère, mais tel que le czar en avait vu dans Amsterdam, où Ton fait travailler les vieillads et les enfants, et où quiconque est renfermé devient utile.
Il établit plusieurs manufactures; et dès qu'il eut mis en mouvement tous les nouveaux arts auxquels il donnait naissance dans Moscou, il courut à Veronèje, et il y fit commencer deux vaisseaux de quatre-vingts pièces de canon, avec de longues caisses exactement fermées sous les varangues, pour élever le vaisseau et le faire passer sans risque audessus des barres et des bancs de sable qu'on rencontre près d'Azoph ; industrie à peu près semblable à celle dont on se sert en Hollande pour franchir le Pampus.
Ayant préparé ses entreprises contre lea
Turcs, il revole contre les Suédois ; il va voir les vaisseaux qu'il faisait construire dans les chantiers d'Olonitz entre le lac Ladoga et celui d'Gnéga. Il avait établi dans cette ville des fabriques d'armes; tout y respirait la guerre, tandis qu'il faisait fleurir à Moscou les arts et la paix : une source d'eaux minérales, découverte depuis dans Olonitz, augmenta sa célébrité. D'Oionitz il alla fortifier SMusselbourg,
Nous avons déjà dit qu'il. avait voulu passer par tous les grades militaires: il était lieutenant des bombardiers sous ie prince Menzikoft, avant que ce favori eût été fait gouverneur de Shlusselbourg. 11 prit alors la place de capitaine et servit sous le maréchal Sheremete.
il y avait une forteresse importante près du lac Ladoga, nommée Niantz ou Nya, près ie la Né va. Il était nécessaire de s'en rendre maître, pour s'assurer ses conquêtes et pour favoriser ses desseins. Il fallut l'assiéger par terre et empêcher que les secours ne vinssent par eau. Le czar se chargea lui-même de conduire des barques chargées de soldats et d'écarter les convois des Suédois. Shereoieto conduisit les tranchées ; la citadelle se rendit. Deux vaisseaux suédois abordèrent trop tard pour la secourir ; le czar les attaqua avec ses barques, et s'en rendit maître. Son journal oorte que, pour récompense de ce service, « le capitaine des bombardiers fut créé chevalier de l'ordre de Saint-André par Faillirai Gollowin, premier chevalier de l'ordre.
Après la prise du fort de Nya, il résolut enfin de bâtir sa ville de Pétersbourg, à l'embouchure de la Néva, sur le golfe de Finlande.
Les affaires du roi Auguste étaient ruinées t les victoires consécutives des Suédois en Pologne avaient enhardi le parti contraire, et ses amis mêmes Pavaient forcé de renvoyer m czar environ vingt mille Russes dont son armée était fortifiée. Ils prétendaient par ce sacrifice ôter aux mécontents le prétexte de se joindre au roi de Suède : mais on ne désarme pas ses ennemis que par la force, et on leg enhardit par la faiblesse. Ces vingt mille hommes, que Patkul avait disciplinés, servirent utilement dans la Livonie et dans Fingrie, pendant qu'Auguste perdait ses Etats. Ce renfort, et surtout la possession de Nya , mirent le czar en état de fonder sa nouvelle capitale.
Ce fut donc dans ce terrain désert et marécageux, qui ne communique à la terre ferme que par un seul chemin, qu'il jeta 1 les premiers fondements de Pétersbourg , au soixantième degré de latitude, et au quarante-quatrième et demi de longitude. Les débris de quelques bastions de Niantz furent les premières pierres de cette fondation. On commença par élever un petit fort dans une des Iles qui est aujourd'hui au milieu de la ville. Les Suédois ne craignaient pas cet établissement dans
• 1703. 6n mai, jour de la Pentecôte, fondation de
Pétersbourg.
un marais où les grands vaisseaux ne pouvaient aborder; mais bientôt après ils virent les fortifications s'avancer , une ville se former, et enfin la petite île de Cronslot, qui est devant la ville, devenir, en 1704, une forteresse imprenable , sous le canon de' laquelle les plus grandes flottes peuvent être à l'abri.
Ces ouvrages, qui semblaient demander un temps de paix , s'exécutaient au milieu de la guerre, et des ouvriers de toute espèce venaient de Moscou, d'Astracan, de Kazan, deTUkraine, travailler à la ville nouvelle. La difficulté du terrain, qu'il fallut raffermir et élever, Téloignement des secours, les obstacles imprévus qui renaissaient à chaque pas en tout genre de travail, enfin les maladies épidémiqaes qui enlevèrent un nombre prodigieux de manœuvres, rien ne découragea le fondateur : il eut une ville en cinq mois de temps. Ce n'était qu'un assemblage de cabanes, avec deux maisons de briques, entourées de remparts , et c'était tout ce qu'il fallait alors; la constance et le temps ont fait le reste. 11 n'y avait encore que cinq mois que Pétersbourg était fondée, lorsqu'un vaisseau hollandais y vint trafiquer : le patron reçut des gratifications , et les Hollandais apprirent bientôt le chemin de Pétersbourg.
Pierre, en dirigeant cette colonie, la mettait en sûreté tous les jours par la prise des postes voisins. Un colonel suédois, nommé
1 1703, 27 mai, jour de la Pentecôte, fondation m Pétersbourg.
Croniort, s'était posté sur la rivière Sestra, et menaçait la ville naissante. Pierre court à lui avec ses deux régiments des gardes, le défait et lui fait repasser la rivière. Ayant ainsi mis sa ville en sûreté , il va à Olonitz commander la construction de plusieurs petits vaisseaux, et retourne à Pétersbourg sur une frégate qu'il a fait construire, avec six bâtiments de transport, en attendant qu'on achève les autres.
Dans ce temps-là même il tend toujours la main au roi de Pologne ; il lui envoie douze mille hommes d'infanterie, et un subside de trois cent mille roubles, qui font plus de quinze cent mille francs de notre monnaie. Nous avons déjà remarqué qu'il n'avait qu'environ cinq millions de roubles de revenu ; les dépenses pour ses flottes, pour ses armées, pour tous ses nouveaux établissements, devaient répuiser. Il avait fortifié presque à la fois Novogorod, Pleskou, Kiovie, Smolensko, Azoph, Arkhangel. Il fondait une capitale. Cependant, il avait encore de quoi secourir son allié d'hommes et d'argent. Le Hollandais Corneille le Bruyn, qui voyageait vers ce tempslà en Russie, et avec qui Pierre s'entretint, comme il faisait avec tous les étrangers, rapporte que le czar lui dit qu'il avait encore trois cent mille roubles de reste dans ses coffres, après avoir pourvu à tous les frais de la guerre.
Pour mettre sa ville naissante de Pétersbourg hors d'insulte, il va lui-même sonder la profondeur de la mer, assigne l'endroit où
Il doit élever le fort de Cronslot, en fait un modèle en bois, et laisse à Menzikoff le soin de faire exécuter l'ouvrage sur son modèle. De là, il va passer l'hiver à Moscou, pour y établir insensiblement tous les changements qu'il fait dans les lois, dans les mœurs, dans les usages, il règle ses finances et y met bon ordre ; il presse les ouvrages entrepris sur la Veronèje, dans Azoph, dans un port qu'il établissait sur les Palus-Méotides, sous le fort de Taganrok.
La Porte, alarmée, lui envoya un ambassadeur pour se plaindre de tant de préparatifs ; il répondit qu'il était le maître dans ses Etats, comme le grand seigneur dans les siens, et que ce n'était point enfreindre la paix que de rendre la Russie respectable sur le Pont- Euxin.
Retourné à Pétersbourg, il trouve sa nouvelle citadelle de Cronslot fondée dans la mer et achevée ; il la garnit d'artillerie. 11 fallait, pour s'affermir dans l'Ingrie et pour réparer entièrement la disgrâce essuyée devant Narva, prendre enfin cette ville. Tandis qu'il fait les préparatifs de ce siège, une petite flotte de brigantins suédois paraît sur le lac Peipus pour s'opposer à ses desseins. Les demi -galères russes vont à sa rencontre, l'attaquent eî la prennent tout entière ; elle portait quatrevingt-dix-huit canons. Alors on assiège Narva par terre et par mer; et, ce qui est plus singulier, on assiège en même temps la ville de Derpt en Esthonie.
Qui croirait qu'il y eût une université dans
I— 447 — u Derpt? Gustave- Adolphe Pavait fondée, et | elle n'avait pas rendu la ville plus célèbre* jiDerpt n'est connue que par l'époque de ses [ deux sièges. Pierre va incessamment de l'un à I l'autre presser les attaques et diriger toutes les opérations. Le général suédois Slipenbak était auprès de Derpt, avec environ deux mille Cinq cents hommes.
Les assiégés attendaient le moment où il allait jeter du secours dans la place. Pierre imagina une ruse de guerre dont on ne se sert pas assez. 11 fait donner à deux régiments d'infanterie, et à un de cavalerie, des uniformes, des étendards, des drapeaux suédois. Ces prétendus Suédois attaquent les tranchées. Les Russes feignent de fuir; la garnison, trompée par l'apparence, fait une sortie : alors les faux attaquants et les attaqués se réunissent? ils fondent sur la garnison, dont la moitié est tuée, et l'autre moitié rentre dans la ville. Slipenbak arrive bientôt en effet pour la secourir, et il est entièrement battu. Enfin, Derpt est contrainte de capituler au moment que Pierre allait donner un assaut général.
Un assez grand échec, que le czar reçoit en même temps sur le chemin de sa nouvelle ville de Pétersbourg, ne l'empêche ni de continuer à bâtir sa ville, ni de presser le siège de Narva. 11 avait, comme on Fa vu, envoyé des troupes et de l'argent au roi Auguste, qu'on détrônait; ces deux secours furent également inutiles. Les Russes, joints aux Lithuaniens du parti d'Auguste, furent absolument défaits en Courlande par le général suédois Leven-
haupt Si les vainqueurs avaient dirigé leurs efforts vers la Livonie et l'ingrie, ils pouvaient ruiner les travaux du czar, et lui faire perdre tout le fruit de ses grandes entreprises. Pierre minait chaque jour Tavant-mur de la Suède, et Charles ne s'y opposait pas assez : il cherchait une gloire moins utile et plus brillante.
Dès le 12 juillet 1704, un simple colonel suédois, à la tête d'un détachement, avait fait élire un nouveau roi par la noblesse polonaise dans le champ d'élection, nommé Kolo, près de Varsovie. Un cardinal primat du royaume, et plusieurs évêques, se soumettaient aux volontés d'un prince luthérien, malgré toutes les menaces et les excommunications du pape : tout cédait à la force. Personne n'ignore comment fut faite l'élection de Stanislas Leczinsky, et comment Charles XII le fit reconnaître dans une grande partie de la Pologne.
Pierre n'abandonna pas le roi détrôné ; il redoubla ses secours à mesure qu'il fut plus malheureux; et, pendant que son ennemi faisait des rois, il battait les généraux suédois en détail dans l'Esthonie, dans l'ingrie, courait au siège de Narva, et faisait donner des assauts. Il y avait trois bastions fameux du moins par leurs noms : on les appelait la Victoire, L'Honneur et la Gloire. Le czar les emporta tous trois l'épée à la main. Les assiégeants entrent dans la ville, la pillent, et y exercent toutes les cruautés qui n'étaient que trop ordinaires entre les Suédois et les Russes.
Pierre donna alors un exemple qui dut lui
concilier les cœurs de ses nouveaux sujets * il court de tous côtés pour arrêter le pillage et le massacre, arrache des femmes des mains de ses soldats; et ayant tué deux de ces em* portés qui n'obéissaient pas à ses ordres, il entre à l'hôtel de ville, où les citoyens se réfugiaient en foule : là, posant son épée sanglante sur la table : « Ce n'est pas du sang des habitants, dit-il, que cette épée est teinte, mais du sang de mes soldats que j'ai versé pour vous sauver la vie.»
N. B. Les chapitres précédents et tous les suivants sont tirés du Journal de Pierre le Grand, et des mémoires envoyés de Pélersbourg, confrontés avec tous les autres mémoires.
XIV. — Toute l'Ingrie demeure à Pierre le Grand, tandis que Charles XII triomphe ailleurs. Elévation de Menzikoff. Pétersbourg en sûreté. Desseins toujours exécutés malgré les victoires de Charles.
Maître de toute l'Ingrie, Pierre en conféra le gouvernement à Menzikoff, et lui doiéia le titre de prince et le rang de général major. L'orgueil et le préjugé pouvaient ailleurs trouver mauvais qu'un garçon pâtissier devînt général, gouverneur et prince ; mais Pierre avait déjà accoutumé ses sujets à ne se pas étonner de voir donner tout aux talents, et rien à la seule noblesse. Menzikoff, tiré de son premier état dans son enfance par un hasard heureux qui le plaça dans la maison du czar, avait appris plusieurs langues, s'était formé aux affaires et aux armes; et ayant su d'abord
se rendre agréable à son maître, il sut se rendre nécessaire : il hâtait les travaux de Pétersbourg : on y bâtissait déjà plusieurs maisons de briques et de pierres, un arsenal^ des magasins ; on achevait les fortifications f îes palais ne sont venus qu'après.
Pierre était à peine établi dans Narva, qu'il offrit de nouveaux secours au roi de Pologne détrôné : il promit encore des troupes, outre les douze mille hommes qu'il avait déjà envoyés; et en effet il fît partir pour les frontières de la Lithuanie le général Repnin, ave£ six mille hommes de cavalerie et six mille d'infanterie. 11 ne perdait pas de vue sa colonie de Pétersbourg un seul moment : la ville se bâtissait, la marine s'augmentait; des vaisseaux, des frégates se construisaient dans les chantiers d'Olonitz : il alla les faire achever, et les conduisit à Pétersbourg.
Tous ses retours à Moscou étaient marqués par des entrées triomphantes : c'est ainsi qu'il y revint cette année, et il n'en partit que pour aller faire lancer à l'eau son premier vaisseau de quatre-vingts pièces de canon, dont il avait donné les dimensions l'année précédente sur la Veronèje.
Dès que la campagne put s'ouvrir en Pologne, il courut à l'armée qu'il avait envoyée sur les frontières de la Lithuanie au secours d'Auguste; mais pendant qu'il aidait ainsi son allié, une flotte suédoise s'avançait pour détruire Pétersbourg et Gronslot , à peine bâties : elle était composée de vingt-deux vais* seaux de cinquante-quatre à soixante-quatre
pièces de canon, de six frégates, de deux galiotes à bombes, de deux brûlots. Les troupes de transport firent leur descente dans la petite île de Kotin. Un colonel russe, nommé Tolboguin, ayant fait coucher son régiment ventre à terre pendant que les Suédois débarquaient sur le rivage, le fit lever tout à coup; et le feu fut si vif et si bien ménagé, que les Suédois, renversés, furent obligés de regagner leurs vaisseaux, d'abandonner leurs morts, et Ôe laisser trois cents prisonniers.
Cependant leur flotte restait toujours dans ces parages, et menaçait Pétersbourg. Ils firent encore une descente, et furent repoussés de même : des troupes de terre avançaient de Viborg , sous le général suédois Meidel ; elles marchaient du côté de Shlusselbourg : c'était la plus grande entreprise qu'eût encore faite Charles XII sur les Etats que Pierre avait conquis ou créés ; les Suédois furent repoussés partout, et Pétersbourg resta tranquille.
Pierre, de son côté, avançait vers la Courlande, et voulait pénétrer jusqu'à Riga. Son plan était de prendre la Livonie, tandis que Charles XII achevait de soumettre la Pologne au nouveau roi qu'il lui avait donné. Le czar était encore à Vilna, en Lithuanie, et son maréchal Sheremeto s'approchait de Mittau, capitale de la Courlande; mais il y trouva le général Levenhaupt, déjà célèbre par plus d'une victoire. Il se donna une bataille rangée dans un lieu appelé Gémavershof ou Gém avers.
Dans ces affaires, où l'expérience et la dis-
cipline prévalent, les Suédois, quoique infé* rieurs en nombre, avaient toujours l'avantage : les Russes furent entièrement défaits, toute leur artillerie prise. Pierre, après trois batailles ainsi perdues à Gémavers, à Jacobstadt, à Narva, réparait toujours fies pertes, et en tirait même avantage.
Il marche en forces en Courlande, après la journée de Gémavers; il arrive devant Mittau, s'empare de la ville, assiège la citadelle, et y entre par capitulation.
Les troupes russes avaient alors la réputation de signaler leurs succès par les pillages, coutume trop ancienne chez toutes les nations. Pierre avait, à la prise de Narva, tellement, changé cet usage, que les soldats russes commandés pour garder dans le château de Mittau les caveaux où étaient inhumés les grands ducs de Courlande, voyant que les corps avaient été tirés de leurs tombeaux et dépouillés de leurs ornements, refusèrent d'en prendre possession, et exigèrent auparavant qu'on fit venir un colonel suédois reconnaître l'état des lieux : il en vint un en effet qui leur délivra un certificat par lequel il avouait que les Suédois étaient les auteurs de ce désordre.
Le bruit qui avait couru dans tout l'empire que le czar avait été totalement défait à la journée de Gémavers lui fit encore plus de tort que cette bataille même. Un reste d'anciens strélitz, en garnison dans Astracan, s'enhardit sur cette fausse nouvelle à se révolter : ils tuèrent le gouverneur de la ville,
et le czar fut obligé d'y envoyer le maréchal Sheremeto avec des troupes pour les soumettre et les punir.
Tout conspirait contre lui : la fortune et la valeur de Charles XII, les malheurs d'Auguste, la neutralité forcée du Danemark, les révoltes des anciens strélitz, les murmures d'un peuple qui ne sentait alors que la gêne de la réforme et non l'utilité, les mécontentements des grands assujettis à la discipline militaire, l'épuisement des finances , rien ne découragea Pierre un seul moment : il étouffa la révolte ; et ayant mis en sûreté l'Ingrie, s'étant assuré la citadelle de Mittau, malgré Levenhaupt vainqueur, qui n'avait pas assez de troupes pour s'opposer à lui, il eut alors la liberté de traverser la Samogitie et la Lithuanie.
Il partageait avec Charles XII la gloire de dominer en Pologne ; il s'avança jusqu'à Tykoczin : ce fut là qu'il vit pour la seconde fois le roi Auguste ; il le consola de ses infortunes, lui promit de le venger, lui fît présent de quelques drapeaux pris par Menzikoff sur les partis des troupes de son rival : ils allèrent ensuite à Grodno, capitale de la Lithuanie, et y restèrent jusqu'au 15 décembre. Pierre, en partant, lui laissa de l'argent et une armée, et, selon sa coutume, alla passer quelque temps de l'hiver à Moscou, pour y faire fleurir les arts et les lois, après avoir fait une campagne très difficile.
XV. — Tandis que Pierre se soutient d&nf ses? conquêtes et police ses Ewits, son ennemi Charles gagne des batailles, domine dans la Pologne et dans la Saxe. Auguste, malgré 'me victoire des Russes, reçoit la loi de Charles XII. Il renonce à la couronne; il livre Patkul, ambassadeur du czar. Meurtre de Patkul, condamné à la roue,
Pierre à peine était à Moscou, qu'il apprit que Charles XII, partout victorieux, s'avançait du côté de Grodno pour combattre son armée. Le roi Auguste avait été obligé de fuir de Grodno, et se retirait en hâte vers la Saxe, avec quatre régiments de dragons russes ; il affaiblissait ainsi l'armée de son protecteur, et la décourageait par sa retraite ; le czar trouva tous les chemins de Grodno occupés par les Suédois, et son armée dispersée.
Tandis qu'il rassemblait ses quartiers avec une peine extrême en Lithuanie, le célèbre Schullembourg, qui était la dernière ressource d'Auguste, et qui s'acquit depuis tant de gloire par la défense de Corfou contre les Turcs, avançait du côté de la grande Pologne, avec environ douze mille Saxons et six mille Russes tirés des troupes que le czar avait confiées à ce malheureux prince. Schullembourg avait une juste espérance de soutenir la fortune d'Auguste : il voyait Charles Xll occupé alors du côté de la Lithuanie ; il n'y avait qu'environ dix mille Suédois, sous le général Rënscbild , qui pussent arrêter sa marche ; il s'avançait donc avec confiance jus* qu'aux frontières de la Silésie, qui est le passage de la Saxe dans la haute Pologne. Quand
Il fut près (M bourg de Fraustadt, sur les frontières de Pologne, il trouva le maréchal Renschild qui venait lui livrer bataille.
Quelque effort que je fasse pour ne pas répéter ce que j'ai déjà dit dans l'histoire de Charles XII, je dois redire ici qu'il y avait dans l'armée saxonne un régiment français qui, ayant été fait prisonnier tout entier à la fameuse bataille d'Hochstett, avait été forcé de servir dans les troupes saxonnes. Mes mémoires disent qu'on lui avait confié la garde de l'artillerie; ils ajoutent que ces Français, frappés de la gloire de Charles XII, et mécontents du service de Saxe, posèrent les armes dès qu'ils virent les ennemis, et demandèrent d'être reçus parmi les Suédois, qu'ils servirent depuis, en effet, jusqu'à la fin de la guerre. Ce fut là le commencement et le signal d'une déroute entière; il ne se sauva pas trois bataillons russes, et encore tous les soldats qui échappèrent étaient blessés : tout le reste fut tué sans qu'on fît quartier à personne. Le chapelain Norberg prétend que le mot des Suédois, dans cette bataille, était : Au nom de Dieu, et que celui des Russes était : Massacrez tout t Mais ce furent les Suédois qui massacrèrent tout au nom de Dieu. Le czar même aseure, dans un de ses manifestes *, que beaucoup de prisonniers russes, cosaques, kalmouks furent tués trois tours après la bataille. Les troupes irrégulières des deux armées avaient accou-
1 Manifeste du c£$r m Ukraine, 1709.
tumé les généraux à ces cruautés; il ne s'en commit jamais de plus grandes dans les temps barbares. Le roi Stanislas m'a fait l'honneur de me dire que, dans un de ces combats qu'on livrait si souvent en Pologne, un officier russe, qui avait été son ami, vint, après la défaite d'un corps qu'il commandait se mettre sous sa protection, et que le général suédois Steinbock le tua d'un coup de pistolet entre ses bras.
Voilà quatre batailles perdues par les Russes contre les Suédois, sans compter les autres victoires de Charles XII en Pologne. Les troupes du czar, qui étaient dans Grodno, couraient risque d'essuyer une plus grande disgrâce, et d'être enveloppées de tous côtés : il sut heureusement les rassembler et même les augmenter : il fallait à la fois pourvoir à la sûreté de cette armée et à celle de ses CQnquêtes dans l'Ingrie. Il fit marcher son armée sous le prince Menzikoff vers l'orient, et de là au midi jusqu'à Kiovie.
Tandis qu'elle marchait, il se rend à Shlusselbourg, à Narva, à sa colonie de Pétersbourg, met tout en sûreté, et des bords de la mer Baltique il court à ceux du Borysthène, pour rentrer par la Kiovie dans la Pologne, s'appliquant toujours à rendre inutiles les victoires de Charles XII, qu'il n'avait pu empêcher, préparant même déjà une conquête nouvelle : c'était celle de Viborgv capitale de la Carélie, sur le golfe de la Finlande. Il alla l'assiéger'; mais cette fois elle résista à ses armes : les secours vinrent à propos, et il
leva le siège. Son rival, Charles XII, ne faisait réellement aucune conquête en gagnant des batailles : il poursuivait alors le roi Auguste en Saxe, toujours plus occupé d'humilier ce prince et de l'accabler du poids de sa puissance et de sa gloire que du soin de reprendre PIngrie sur un ennemi vaincu qui la lui avait enlevée.
Il répandait la terreur dans la haute Po* logne, en Silésie, en Saxe. Toute la famille du roi Auguste, sa mère, sa femme, son fils, les principales familles du pays, se retiraient dans le cœur de l'empire. Auguste implorait la paix ; il aimait mieux se mettre à la discrétion de son vainqueur que dans les bras de son protecteur. 11 négociait un traité qui lui ôtait la couronne de Pologne, et qui le couvrait de confusion : ce traité était secret ; il fallait le cacher aux généraux du czar, avec lesquels il était alors comme réfugié en Pologne, pendant que Charles XII donnait des lois dans Leipsick, et régnait dans tout son électorat. Déjà était signée par ses plénipotentiaires le fatal traité par lequel il renonçait à la couronne de Pologne, promettait de ne prendre jamais le titre de roi dans ce pays, reconnaissait Stanislas, renonçait à l'alliance du czar son bienfaiteur, et, pour comble d'humiliation, s'engageait à remettre à Charles XII l'ambassadeur du czar, Jean Réginold Patkul, général des troupes russes, qui combattait pour sa défense. Il avait fait quelque temps auparavant arrêter Patkul, contre le droit des gens, sur de faux soupçons, et contre ce même
iroit des gens il le livrait à son ennemi. Il valait mieux mourir les armes à la main que de conclure un tel traité : non-seulement il y perdait sa couronne et sa gloire, mais il risquait même sa liberté, puisqu'il était alors entre les mains du prince Menzikoff en Posnanie, et que le peu de Saxons qu'il avait avec lui recevaient alors leur solde de l'argent des Russes.
Le prince Menzikoff avait en tête, dans ces quartiers, une armée suédoise, renforcée des Polonais du parti du nouveau roi Stanislas, commandée par le général Maderfeld ; et ignorant qu'Auguste traitait avec ses ennemis, il lui proposa de les attaquer. Auguste n'osa refuser ; la bataille se donna auprès de Kalish, dans le palatinat même du roi Stanislas : ce fut la première bataille rangée que les Russes gagnèrent contre les Suédois ; le prince Menzikoff en eut la gloire : on tua aux ennemis quatre mille hommes ; on leur en prit deux mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit.
Il est difficile de comprendre comment Auguste put, après cette victoire, ratifier un traité qui lui en ôtait tout le fruit ; mais Charles était en Saxe, et y était tout-puissant : son nom imprimait tellement la terreur, on comptait si peu sur des succès soutenus de la part des Russes, le parti polonais contre le roi Auguste était si fort, et enfin Auguste était si mal conseillé, qu'il signa ce traité funeste. Il ne s'en tint pas là ; il écrivit à son envoyé, Finkstein, une lettre plus triste que le traité même, par laquelle il demandait par-
don de sa victoire, « protestant que la batailla s'était donnée malgré lui ; que les Russes et les Polonais de son parti l'y avaient obligé ; qu'il avait fait dans ce dessein des mouvements pour abandonner Menzikoff; que Maderfeld aurait pu le battre s'il avait profité de l'occasion ; qu'il rendrait tous les prisonniers suédois, ou qu'il romprait avec les Russes, et qu'enfin il donnerait au roi de Suède tomes les satisfactions convenables pour avoir osé battre ses troupes. »
Tout cela est unique, inconcevable, et pourtant de la plus exacte vérité. Quand on songe qu'avec cette faiblesse Auguste était un des plus braves princes de l'Europe, on voit bien que c'est le courage d'esprit qui fait perdre ou conserver ies Etats, qui les élève ou qui les abaisse.
Deux traits achevèrent de combler l'infortune du roi de Pologne, électeur de Saxe, et l'abus que Charles Xll faisait de son bonheur: le premier fut une iettre de féli citation que Charles força Auguste d'écrire au nouveau roi Stanislas ; le second fut horrible : ce même Auguste fut contraint de lui livrer Patkui, cet ambassadeur, ce généra! du cz ar, L'Europe sait assez que ce ministre fut depuis roué vif à Casimir, au mois de septembre 1707. Le chapelain Norberg avoue que tous les ordres pour cette exécution furent écrits de la propre main de Charles.
il n'est point de jurisconsulte en Europe* il n'est pas même d'esclave qui ne sente toute l'horreur de cette injustice barbare. Le pre-
mier crimo de cet infortuné était d'avoir représenté respectueusement les droits de sa patrie h la tête de six gentilshommes livoniens, députés de tout l'Etat : condamné pour avoir rempli le premier des devoirs , <3elui de servir son pays selon les lois, cette sentence inique Pavait mis dans le plein droit naturel qu'ont tous les hommes de se choisir une patrie. Devenu ambassadeur d'un des plus grands monarques du monde, sa personne était sacrée. Le droit du plus fort viola en lui le droit de la nature et celui des nations. Autrefois l'éclat de la gloire couvrait de tellet cruautés, aujourd'hui elles le ternissent.
XVI. — On veut faire un troisième roi en Pologne. Charles XÏI part de Saxe avec une armée florissante, traverse la Pologne en vainqueur. Cruautés exercées, Conduite du czar. Succès de Charles, çui s'avance enfin vers la Russie.
Charles XII jouissait de ses succès dans Alcranstad, près de Leipsick. Les princes protestants de l'empire d'Allemagne venaient en foule lui rendre leurs hommages et lui demander sa protection. Presque toutes les puissances lui envoyaient des ambassadeurs.
L'empereur Joseph Ier déférait à toutes ses volontés. Pierre, alors, voyant que le roi Auguste avait renoncé à sa protection 3t au trône, et qu'une partie de la Pologne reconnaissait Stanislas, écouta les propositions que lui fit Yolkova d'élire un troisième roi.
On proposa plusieurs palatins dans une diète à Lubiin : on mit sur les rangs le prince
Hagotski ; c'était ce même Ragotski longtemps retenu en prison dans sa jeunesse par l'empereur Léopold, et qui depuis fut son compétiteur au trône de Hongrie après s'être procuré la liberté. Cette négociation fut poussée très loin, et il s'en fallut peu qu'on ne vît trois rois de Pologne à la fois. Le prînce Ragotski n'ayant pu réussir, Pierre voulut donner le trône au grand général de îa république, Siniawski, homme puissant, accrédité, chef d'un tiers parti, ne voulant reconnaître ai- Auguste détrôné, ni Stanislas élu par un parti contraire.
Au milieu de ces troubles on parla de paix, comme on fait toujours. Buzenval , envoyé de France en Saxe, s'entremit pour réconcilier le czar et le roi de Suède. On pensait alors à la cour de France, que Charles, n'ayant plus à combattre ni les Russes ni les Polonais , pourrait tourner ses armes contre l'empereur Joseph, dont il était mécontent, et auquel il imposais des lois dures pendant son séjour en Saxe ; mais Charles répondit qu'il traiterait de la paix avec le czar dans Moscou. C'est alors que Pierre dit: « Mon frère Charles veut faire l'Alexandre ; mais il ne trouvera pas en moi un Darius. »
Cependant les Russes étaient encore en Pologne, et même à Varsovie, tandis que le roi donné aux Polonais par Charles XII était à peine reconnu d'eux, et que Charles enrichissait son armée des dépouilles des Saxons.
Enfin il partit de son quartier d' Altranstad à la tête d'une armée de quarante-cinq mille
B13T0IRK DE RUSSIE, 1. f
hommes, à laquelle ii semblait que son ennemi De dût jamais résister, puisqu'il Pavait entièrement défait avec huit mille à Narva.
Ce fut en passant sous les murs de Dresde qu'il alla faire au roi Auguste cette étrange visite, « qui doit causer de l'admiration à la postérité, » à ce que dit Norberg : elle peut au moins causer quelque étonnement C'était beaucoup risquer que de se mettre entre les mains d'un prince auquel il avait ôté un royaume. Il repassa par la Silésie et rentra en Pologne.
Ce pays était entièrement dévasté par la guerre, ruiné par les factions, et en proie à toutes les calamités. Charles avançait par la Masovie , et choisissait le chemin le moins praticable. Les habitants, réfugiés dans des marais, voulurent au moins lui faire acheter le passage. Six mille paysans lui députèrent un veillard de leur corps : cet homme, d'une figure extraordinaire, vêtu tout de blanc, et armé de deux carabines , harangua Charles ; et comme on n'entendait pas trop bien ce qu'il disait, on prit le parti de le tuer aux yeux du prince, au milieu de sa harangue. Les paysans, désespérés , se retirèrent et s'armèrent On saisit tous ceux qu'on put trouver : on les obligeait de se pendre les uns les autres , et le dernier était forcé de se passer lui-même la corde au cou, et d'être son propre bourreau. On réduisit en cendres toutes leurs habitations. C'est le chapelain Norberg qui atteste ce fait, dont il fut témoin : on ne peut ni le récuser ni s'empêcher de frémir.
Charles arrive à quelques lieues de Grodno en Lithuanie : on lui dit que le czar est en personne dans cette ville, avec quelques troupes ; il prend avec lui, sans délibérer, huit cents gardes seulement, et court à Grodno. Un officier allemand, nommé Mulfels, qui commandait un corps de troupes h une porte de la ville, ne doute pas, en voyant Charles XII, qu'il ne soit suivi de son armée ; il lui livre le passage, au lieu de le disputer ; l'alarme se répand dans la ville ; chacun croit que l'armée suédoise est entrée: le peu de Russes qui veulent résister sont taillés en pièces par la garde suédoise ; tous les officiers confirment au czar qu'une armée victorieuse se rend maîtresse de tous les postes de la ville. Pierre se retire au delà des remparts,; et Charles met une garde de trente hommes: à la porte même par où le czar vient de sortir.
Dans cette confusion , quelques jésuites , dont on a^ait pris la maison pour loger le roi de Suède, parce que c'était la plus belle de Grodno, se rendent la nuit auprès du czar, et lui apprennent cette fois la vérité. Aussitôt Pierre rentre dans la ville, force la garde suédoise : on combat dans les rues, dans les places; mais déjà l'armée du roi arrivait. Le czar fut enfin obligé de céder, et de laisser la ville au pouvoir du vainqueur qui faisait trembler la Pologne.
Charles avait augmenté ses troupes en Livonie et en Finlande, et tout était à craindre de ce côté pour les conquêtes de Pierre,
comme du côté de la Lithuanie pour ses anciens Etats, et pour Moscou même. Il fallait donc se fortifier dans toutes ces parties, si éloignées les unes des autres. Charles ne pouvait faire de progrès rapides en tirant à l'orient par la Lithuanie, au milieu d'une saison rude, dans des pays marécageux , infectés de maladies contagieuses que la pauvreté et la famine avaient répandues de Varsovie à Minski. Pierre posta ses troupes dans les quartiers sur le passage des rivières, garnit les postes importants, fit tout ce qu'il put pour arrêter à chaque pas la marche de son ennemi , et courut ensuite mettre ordre à tout vers Pétersbourg.
Charles, en dominant chez les Polonais, ne leur prenait rien; mais Pierre, en faisant usage de sa nouvelle marine, en descendant en Finlande, en prenant Borgo, qu'il détruisit, et en faisant un grand butin sur ses ennemis, se donnait des avantages utiles.
Charles, longtemps retenu dans la Lithuanie par des pluies continuelles, s'avança enfin Hir la petite rivière de Bérézine* à quelques iieues du Borysthène. Rien ne put résister à • on activité : il jeta un pont à la vue des Russes ; il battit le détachement qui gardait ce passage, et arriva à Hollosin, sur la rivière de Vabis. C'est là que le czar avait posté un corps considérable, qui devait arrêter l'impétuosité de Charles. La petite rivière de Vabis1 n'est qu'un ruisseau dans les sécheresses; mais
En russe, Bibitss&
alors c'était un torrent impétueux, profond, grossi par les pluies. Au delà était un marais, et derrière ce marais les Russes avaient tiré un retranchement d'un quart de lieue, défendu par un large fossé et couvert par un parapet garni d'artillerie. Neuf régiments de cavalerie et onze d'infanterie étaient avantageusement disposés dans ces lignes. Le passage de la rivière paraissait impossible.
Les Suédois, selon l'usage de la guerre, préparèrent des pontons pour passer, et éta blirent des batteries de canons pour favoriser la marche; mais Charles n'attendit pas que les pontons fussent prêts ; son impatience de combattre ne souffrait jamais le moindre retardement. Le maréchal de Shwerin, qui a longtemps servi sous lui, m'a confirmé plusieurs fois qu'un jour d'action il disait à ses I généraux, occupés du détail de ces disposii tièns : « Aurez-vous bientôt terminé ces bagatelles? » et il s'avançait alors le premier à la tête de ses drabans ; c'est ce qu'il fit surtout Idans cette journée mémorable.
Il s'élance dans la rivière, suivi de son ré- Igirnent des gardes. Cette foule rompait l'imipétuosité du flot; mais on avait de l'eau jus qu'aux épaules, et on ne pouvait se servir de ses armes. Pour peu que l'artillerie du parapet eût été bien servie, et que les bataillons eussent tiré à propos, il ne serait pas échappé un seul Suédois.
Le roî, après avoir traversé la rivière, passa encore le marais à pied. Dès que l'armée eut Ifranchi ces obstacles à la vue des Russes, on
se mit en bataille ; on attaqua sept fois leurs retranchements, et les Russes ne cédèrent qu'à la septième. On ne leur prit que douze pièces de campagne et vingt-quatre mortiers à grenades, de l'aveu même des hi stor i ens suédois.
Il était donc visible que le czar avait réussi à former des troupes aguerries ; et cette victoire d'Hollosin, en comblant Charles Xîl de gloire, pouvait lui faire sentir tous les dangers qu'il allait courir en pénétrant dans des pays si éloignés : on ne pouvait marcher qu'en corps séparés, de bois en bois, de marais en marais, et à chaque pas il fallait combattre t mais les Suédois, accoutumés à tout renverser devant eux, ne redoutèrent ni danger ni fatigue.
XVII. — Charles XIÏ passe le Borysthène, s'enfonce en Ukraine, prend mal ses mesures; une de ses armées est défaite par Pierre le Grand ; ses munitions sont perdues, il s'avance dans ces déserts. Aventures en Ukraine.
Enfin Charles arriva sur la rive du Borysthène, à une petite ville nommée Mohilov *o C'était à cet endroit fatal qu'on devait apprendre s'il dirigerait sa route à l'orient vers Moscou, ou au midi vers l'Ukraine. Son armée, ses ennemis, ses amis, s'attendaient qu'il marcherait à la capitale. Quelque chemin qu'il prît , Pierre le suivait depuis Smolensk avec une forte armée; on ne s'attendait pas qu'il prendrait le chemin de l'Ukraine; cette étrange résolution lui fut iaspirée par Ma-
1 En russe Mogilew.
zeppa, hetman des Cosaques; c'était un vieillard de soixante et dix ans, qui, n'ayant point d'enfants, semblait ne devoir penser qu'à finir tranquillement sa vie ; la reconnaissance devait encore l'attacher au czar, auquel il devait sa place; mais soit qu'il eût, en effet, à se plaindre de ce prince, soit que la gloire de Charles XII l'eût ébloui, soit plutôt qu'il cherchât à devenir indépendant, il avait trahi son bienfaiteur et s'était donné en secret au roi de Suède, se flattant de faire avec lui révolter toute sa nation.
Charles ne douta pas de triompher de tout l'empire russe, quand ses troupes victorieuses seraient secondées d'un peuple si belliqueux. Il devait recevoir de Mazeppa les vivres, les munitions, l'artillerie, qui pouvaient lui manquer; à ce puissant secours devait se joindre une armée de seize à dix-huit mille combattants, qui arrivait de Livonie, conduite par le général Levenhaupt, conduisant après elle une quantité prodigieuse de provisions de guerre et de bouche. Charles ne s'inquiétait pas si le czar était à portée de tomber sur cette armée, et de le priver d'un secours si nécessaire. Il ne s'informait pas si Mazeppa était en état de tenir toutes ses promesses, si ce Cosaque avait assez de crédit pour faire changer une nation entière qui ne prend conseil que d'elle-même, et s'il restait enfin assez de ressources à son armée dans un malheur ; et en cas que Mazeppa fût sans fidélité ou sans pouvoir, il comptait sur sa valeur et sur sa fortune. L'armée suédoise
avança donc au delà du Borysthène, vers U Desna ; et c'était entre ces deux rivières que Mazeppa était attendu. La route était pénible , et des corps de Russes voltigeant dans ces quartiers rendaient la marche dangereuse.
Menzikoff, à la tête de quelques régiments de cavalerie et de dragons, attaqua l'avantgarde du roi, la mit en désordre, tua beaucoup de Suédois, perdit encore plus des siens, mais ne se rebuta pas. Charles, qui accourut sur le champ de bataille, ne repoussa les Russes que difficilement , en risquant longtemps sa vie et en combattant contre plusieurs dragons qui l'environnaient. Cependant Mazeppa ne venait point : les vivres commençaient à manquer. Les soldats suédois, voyant leur roi partager tous leurs dangers, leurs fatigues et leur disette, ne se décourageaient pas ; mais en l'admirant, ils le blâmaient et murmuraient.
L'ordre envoyé par le roi à Levenhaupt de marcher avec son armée, et d'amener des munitions en diligence, avait été rendu douze jours trop tard , et ce temps était long dans une telle circonstance. Levenhaupt marchait enfin: Pierre le laissa passer le Borysthène ; et quand cette armée fut engagée entre ce fleuve et Jes petites rivières qui s'y perdent, il passa le fleuve après lui, et l'attaqua avec ses corps rassemblés, qui se suivaient presque en échelons. La bataille se donna entre le Borysthène et la Sossa1.
' En russe Socza.
Le prince Menzikoff revenait avec ce même corps de cavalerie qui s'était mesuré contre Charles XII; legénéral Bauer lesuivait, et Pierre conduisait de son côté l'élite de son armée. Les Suédois crurent avoir affaire à quarante mille combattants, et on le crut longtemps, sur la foi de leur relation. Mes nouveaux mémoires m'apprennent que Pierre n'avait que vingt mille hommes dans cette journée ; ce nombre n'était pas fort supérieur à celui de ses ennemis. L'activité du czar, sa patience» son opiniâtreté, celle de ses troupes animées par sa présence, décidèrent du sort, non pas de cette journée, mais de trois journées consécutives, pendant lesquelles on combattit à plusieurs reprises.
D'abord on attaqua l'arrière-garde de l'armée suédoise près du village de Lesnau, qui a donné le nom à cette bataille. Ce premier choc fut sanglant, sans être décisif. Levenhaupt se retira dans un bois et conserva son bagage. Le lendemain, il fallut chasser les Suédois de ce bois; le combat fut plus meurtrier et plus heureux : c'est là que le czar, voyant ses troupes en désordre, s'écria qu'on tirât sur les fuyards et sur lui-même, s'il se retirait. Les Suédois furent repoussés, mais ne furent point mis en déroute.
Enfin, un renfort de quatre mille dragons ariva : on fondit sur les Suédois pour la troisième fois : ils se retirèrent vers un bourg nommé Prospock : on les y attaqua encore ; ils marchèrent vers la Desna, et on les y poursuivit Jamais ils ne furent entièrement rom-
pus; mais ils perdirent plus de huit mille hommes, dix-sept canons, quarante-quatre drapeaux : le czar fit prisonniers cinquantesix officiers, et près de neuf cents soldats. Tout ce grand convoi qu'on amenait à Charles demeura au pouvoir du vainqueur.
Ce fut la première fois que le czar défit eu personne, dans une bataille rangée, ceux qui s'étaient signalés par tant de victoires sur ses troupes : il remerciait Dieu de ce succès, quand il apprit que son général Apraxin venait de remporter un avantage en Ingrie, à quelques lieues de Narva; avantage, à la vérité, moins considérable que la victoire de Lesnau; mais ce concours d'événements heureux fortifiait ses espérances et le courage de son armée.
Charles XII apprit toutes ces funestes nouvelles, lorsqu'il était près de passer la Desna dans l'Ukraine. Mazeppa vint enfin le trouver : A devait lui amener trente mil e hommes et des provisions immenses; mais il n'arriva qu'avec deux régiments, et plutôt en fugitif qui demandait du secours, qu'en prince qui venait en donner. Ce Cosaque avait marché, en effet, avec quinze à seize mille des siens, leur ayant dit d'abord qu'ils allaient contre le roi de Suède, qu'ils auraient la gloire d'arrêter ce héros dans sa marche, et que le czar leur aurait une éternelle obligation d'un si grand service.
A quelques milles de la Desna, il leur déclara enfin son projet ; mais ces braves gens en eurent horreur : ils ne voulurent point tra-
hir un monarque dont ils n'avaient point h sb plaindre, pour un Suédois qui venait à main armée dans leur pays, qui, après l'avoir quitté, ne pourrait plus les défendre, et qui les laisserait à la discrétion des Russes irrités, et des Polonais, autrefois leurs maîtres et toujours leurs ennemis : ils retournèrent chez eux, et donnèrent avis au czar de la défection de leur chef. Il ne resta auprès de Mazeppa qu'environ deux régiments, dont les officiers étaient à ses gages.
Il était encore maître de quelques places dans l'Ukraine, et surtout de Bathurin, lieu de sa résidence, regardé comme la capitale des Cosaques : elle est située près des forêts sur la rivière de Desna, mais fort loin d& champ de bataille où Pierre avait vaincu Levenhaupt. 11 y avait toujours quelques régiments russes dans ces quartiers. Le prince Menzikofi fut détaché de l'armée du czar; il y arriva par de grands détours. Charles ne pouvait garder tous les passages ; il ne les connaissait pas même : il avait négligé de s'emparer du poste important de Starodoub qui mène droit à Bathurin, à travers sept ou huit lieues de forêts que la Desna traverse. Son ennemi avait toujours sur lui l'avantage de connaître le pays. Menzikeff passa aisément avec le prince Gallitzin : on se présenta devant Bathurin ; elle fut prise presque sans résistance, saccagée et réduite eh cendres. Un magasin destiné pour le roi de Suède, et les trésors de Mazeppa, furent enlevés. Les Cosaques élurent un autre hetman, nommé Sk&»
ropasky, que le czar agréa : il voulut qu'un appareil imposant fît sentir au peuple Ténormité de la trahison; l'archevêque de Kiovie et deux autres excommunièrent publiquement Mazeppa; il fut pendu en effigie, et quelquesuns de ses complices moururent par le supplice de la roue.
Cependant Charles XII, à la tête d'environ vingt-cinq à vingt-sept mille Suédois, ayant encore reçu les débris de l'armée de Levenhaupt, fortifié de deux ou trois mille hommes que Mazeppa lui avait amenés, et toujours séduit par l'espérance de faire déclarer toute l'Ukraine, passa la Desna loin de Bathurin et près du Borysthène, malgré les troupes du czar qui l'entouraient de tous côtés, dont les unes suivaient son arrière-garde, et les autres, répandues au delà de la rivière, s'opposaient à son passage.
Il marchait, mais par des déserts, et ne trouvait que des villages ruinés et brûlés. Le froid se fit sentir, dès le mois de décembre, avec une rigueur si excessive que, dans une de ses marches, près de deux mille hommes tombèrent morts à ses yeux : les troupes du czar souffraient moins, parce qu'elles avaient plus de secours ; celles de Charles, manquant presque de vêtements, étaient plus exposées à l'àpreté de la saison.
Dans cet état déplorable, le comte Piperr chancelier de Suède, qui ne donna jamais que de bons conseils à son maître, le conjura de rester, de passer au moins le temps le plus rigoureux de l'hiver dans une petite ville de
l'Ukraine, nommée Romna, où il pourrait se fortifier, et faire quelques provisions par le secours de Mazeppa. Charles répondit qu'il n'était pas homme à s'enfermer dans une ville. Piper alors le conjura de repasser la Desna et le itorysthène, de rentrer en Pologne, d'y donner à ses troupes des quartiers dont elles avaient besoin, de s'aider delà cavalerie légère des Polonais qui lui était absolument nécessaire, de soutenir le roi qu'il avait fait nommer eft de contenir le parti d'Auguste, qui commençait à lever la tête. Charles répliqua que ce serait fuir devant le czar, que la saison deviendrait plus favorable, qu'il fallait subjuguer l'Ukraine et marcher à Moscou *.
Les armées russes et suédoises furent quelques semaines dans l'inaction, tant le froid fut violent au mois de janvier 1709 ; mais dès que le soldat put se servir de ses armes, Charles attaqua tous les petits postes qui se trouvèrent sur son passage. 11 fallait envoyer de tous côtés des partis pour chercher des vivres, c'està-dire pour aller ravir à vingt lieues à la ronde la subsistance des paysans. Pierre, sans se hâter, veillait sur ses marches, et le laissait se consumer.
11 est impossible au lecteur de suivre la marche des Suédois dans ces contrées ; plusieurs rivières qu'ils passèrent ne se trouvent point dans les cartes: il ne faut pas croire que les géographes connaissent ces pays comme nous connaissons l'Italie, la France et l'Ai-
1 Ayoué par le chapelain Norberg, tome II, p 203.
iemague; la géographie est encore de tous len arts celui qui a le plus besoin d'être perfectionné • et l'ambition a jusqu'ici pris plus de soin de dévaster la terre que de la décrire.
Contentons-nous de savoir que Charles enfin traversa toute l'Ukraine au mois de février, brûlant partout des villages, et en trouvant que les Russes avaient brûlés. I! s'avança au sud -est jusqu'aux déserts arides bordés par les montagnes qui séparent les Tartares Nogaïs des Cosaques du Tanaïs : c'est à l'orient de ces montagnes que sont les autels d'Alexandre. Il se trouvait donc au delà de l'Ukraine dans le chemin que prennent les Tartares pour aller en Russie ; et quand il fut là, il fallut retourner sur ses pas pour subsister : le? habitants se cachaient dans des tanières avec leurs bestiaux ; ils disputaient quelquefois leur nourriture aux soldats qui venaient l'enlever ; les paysans dont on put se saisir furent mis à mort : ce sont là, dit-on, les droits de la guerre ! Je dois transcrire ici quelques lignes du chapelain Norberg * : Pour faire voir, ditil, combien le roi aimait la justice, nous insérerons un billet de sa main au colonel Hielmen : « Monsieur le colonel, je suis bien aise qu'on ait attrapé lç-s paysans qui ont enlevé un Suédois : quand on les aura convaincus de leur crime, on les punira suivant l'exigence du cas, en les faisant mourir. Charles, et plus bas Budis. » Tels sont les sentiments de justice et d'humanité du con~
1 Tome II, p. 279.
lesseur d'un roi; mais si les paysans de l'Ukraine avaient pu faire pendre des paysans d'Gstrogothie enrégimentés, qui se croyaient en droit de venir de si loin leur ravir la nourriture de leurs femmes et de leurs enfants, les confesseurs et les chapelains de ces Ukraniens n'auraient-ils pas pu bénir leur justice?
Mazepp.i négociait depuis longtemps avec les Zaporaviens qui habitent vers les deux rives du Borysthène, et dont une partie habite les îles de ce fleuve *. C'est cette partie quï compose ce peuple sans femmes et sans familles, subsistant de rapines, entassant leurs provisions dans leurs îles pendant l'hiver, et les allant vendre au printemps dans la petite ville de Pultava; les autres habitent des bourgs à droite et à gauche du fleuve. Tous ensemble choisissent un hetman particulier, et cet hetman est surbordonné à celui de l'Ukraine. Celui qui était alors à ia tête des Zaporaviens alla trouver Mazeppa; ces deux barbares s'abouchèrent, faisant porter chacun devar* eux Tiine queue de cheval et une massue.
Pour faire connaître ce que c'était que cet hetman des Zaporaviens et son peuple, je ne crois pas indigne de l'histoire de rapporter comment le traité fut fait. Mazeppa dorn:a un grand repas , servi avec quelque vaisselle d'argent, à i'hetman zaporavien et à ses principaux officiers : quand ces chefs furent ivres d'eau-de-vie, ils jurèrent à table, sur l'Evangile, qu'ils fourniraient des hommes et des vi-
1 Voyez au chm }xe F,
Vres à Charles XII ; après quoi ils emportèrent la vaisselle et tous les meubles. Le maître d'hôtel de la maison courut après eux, et leui remontra que cette conduite ne s'accordait pas avec l'Evangile, sur lequel ils avaient juré; les domestiques de Mazeppa voulurent reprendre la vaisselle : les Zaporaviens s'attroupèrent; ils vinrent en corps se plaindre à Mazeppa de l'affront inouï qu'on faisait à de si braves gens, et demandèrent qu'on leur livrât le maître d'hôtel, pour le punir selon les lois : il leur fut abandonné, et les Zaporaviens, selon les lois, se jetèrent les uns aux autres ce pauvre homme, comme on pousse un ballon; après quoi on lui plongea un couteau dans le cœur.
Tels furent les nouveaux alliés que fut obligé de recevoir Charles XII ; il en composa un régiment de deux mille hommes : le reste marcha par troupes séparées contre les Cosaques et les Kalmouks du czar, répandus dans ce? quartiers.
La ville de Pultava, dans laquelle ces Zaporaviens trafiquent, était remplie de provisions* et pouvait servir à Charles d'une place d'armes : elle est située sur la rivière de version, assez près d'une chaîne de montagnes qui In dominent au nord ; le côté de Torient est ul vaste désert ; celui de l'occident est plus fertile et plus peuplé. La Yorskla va se perdre, à quinze grandes lieues au-dessous, dans le Borysthène. On peut aller de Pultava au septentrion gagner le chemin de Moscou, par lef défilés qui servent de passage aux Tartares :
cette route est difficile ; les précautions du czar l'avaient rendue presque impraticable : mais rien ne paraissait impossible à Charles, et il comptait toujours prendre le chemin de Moscou après s'être emparé de Pultava : il mit donc le siège devant cette ville au commencement de mai.