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victoire complète, ou périr jusqu'au dernier, ou être esclave des Turcs.
Toutes les relations, tous les mémoires du temps, conviennent unanimement queleczar, incertain sMl tenterait le lendemain le sort d'une nouvelle bataille, s*îl exposerait sa femme, son armée, son empire, et le fruit de tant de travaux, à • une perte qui semblait inévitable, se retira dans sa tente, accablé de douleur et agité de convulsions, dont il était quelquefois attaqué, et que ses chagrins redoublaient Seul, en proie à tant d'inquiétudes cruelles, ne voulant que personne fût témoin de son état, il défendît qu'on entrât dans sa tente. Il vit alors quel était son bonheur d'avoir permis à sa femme de le suivra Catherine entra, malgré la défense.
Une femme qui avait affronté la mort pentdant tous ces combats, exposée conmie une autre au feu de l'artillerie des Turcs, avait le droit de parler : elle persuada son époux de tenter la voie de la négociation.
C'est la coutume immémoriale dans tout l'Orient, quand on demande audience aux souverains ou à leurs représentants, de ne les aborder qu'avec des présents. Catherine rassembla le peu de pierreries qu'elle avait apportées dans ce voyage guerrier, dont toute magnificence et tout luxe étaient bannis ;€dle y ajouta deux pelisses de renard noir : l'argent comptant qu'elle ramassa fut destiné pour le Iciaia. Elle choisit elle-même un officier intelligent, qui devait, avec deux valets, porter les présents au grand vizir, et ensuite
faireoondttire au kiala, en sûreté, le présent qui lui étjdt réservé. Cet officier fut chargé d*une lettre du maréchal Sheremeto à Méhémet- BaltagL Les mémoires de Pierre conviennent de la lettre, ils ne disent rien des détails dans lesquels entra Catherine ; mais tout est assez confirmé par la déclaration de Pierre luimême, donnée en 1723, quand il fit couronner Catherine impératrice. « Elle nous a été, ditil, d*un très grand secours dans tous les dangers, et particulièrement à la bataille du Prutii, où notre armée était réduite à vingtdeux mille hommes. » Si le czar, en effet, n^avait plus alors que vingt-deux mille combattants, menacés de périr par la faim ou par le fer, le service rendu par Catherine était aussi grand que les bienfaits dont son époux Pavait comblée. Le journal manuscrit < de Pierre le Grand dit que, le jour même du grand combat du 20 juillet, il y avait trente et un mille cinq cent cinquante-quatre hommes d^infanterie, et six mille six cent quatrevingt-douze de cavalerie, presque tous démontés : il aurait donc perdu seize mille deux cent quarante-six combattants dans cette bataille. Les mêmes mémoires assurent que la perte des Turcs fut beaucoup plus considérable que la sienne, et qu'attaquant en foule et sans ordre, aucun des coups tirés sur eux ne porta à faux. S'il est ainsi, la journée du Pruth, du 20 au 21 juillet, fut une des plus meurtrières qu'on ait vues depuis plusieurs siècles.
* Page 177 (la Journal de Pierre le Grand.
fi faut ou soupçonner Pierre le Grand âe fi^ètre trompé, lorsqu'on couronnant Timpératrioe il lui témoigne sa reconnaissance «r (Tavoir sauvé son armée réduite à vingt-deux mille combattants, » ou accuser de faux son .fournal, dans lequel il est dit que, le jour de cette bataille, son armée du Pruth, indépen* damment du corps qui campait sur le Sireth, « montait à trente et un mille cinq cent dnquante-quatre hommes d^infanterie, et à six nulle six cent quatre-vingt-douze de cavalerie. » Suivant ce calcul, la bataille aurait été ydus terrible que tous les historiens et tous les mémoires, pour et contre, ne Font rapporté jusqu'ici. Il y a certainement ici quelque malentendu, et cela est très ordinaire dans les récits de campagnes, lorsqu'on entre dans les détails. Le plus sûr est de s'en tenir toujours à révénement principal, à la victoire et à la défaite : on sait rarement avec précision ce que Tune et Tautre ont coûté.
A quelque petit nombre que Tarmée russe fût réduite, on se flattait qu une résistance si intrépide et si opinâtre en imposerait au grand vizir ; qu'on obtiendrait la paix à des conditions honorables pour la Porte Ottomane; que ce traité, en rendant le vizir agréable à son maître, ne serait pas trop humiliant pour Tempire de Russie. Le grand mérite de Catherine fut, ce semble, d'avoir vu cette pos* slbilité dans un moment où les généraux ne paraissaient voir qu'un malheur inévitable.
Norberg, dans son Histoire de Charles XIU rapporte une lettre du czar au grand vizir.
dans kquelle il s'exprime en ces mots : u Si, contre mon attente, jai le malheur d'avoir dé« plu à sa hautesse, je suis prêt à réparer les sujets de plainte qu'elle peut avoir contre moL Je vous conjure, très noble général, d'empêcher qu'il ne soit répandu plus de sang, et jd vous supplie de faire cesser dans le moment le feu excessif de votre artillerie. Recevez Potage que je viens de vous envoyer. »
Cette lettre porte tous les caractères de fausseté, ainsi que la plupart des pièces rapportées au hasard par Norberg : elle est datée du 11 juillet n. st. , et on n'écrivit à Baltagi- Mâbbémet que le 21 n. st Ce ne fut point le czar qui écrivit; ce fut le maréchal Sheremeto : on ne se servit point dans cette lettre de ces expressions, « le czar a eu le malheur de déplaire à sa hautesse; » ces termes ne conviennent qu'à un sujet qui demande pardon à son maître ' il n'est point question d'otage; on n'oa envoya point : la lettre fut portée par un officia, tandis que rartillerle tonnait des deux côtés. Sheremeto, dans sa lettre, faisait seulement souvenir le vizir de quelques offres de paix que la Porte avait faites au commencement de la campagne par les ministres d'Angleterre et de Hollande, lorsque le divan demandait la cession de La citadelle et du port de Tangarok, qui étaient les vrais sigets de la guerre.
il se passa quelques heures avant qu'on eût une réponse du grand vizir: on craignait que le porteur n'eût été tué par le canon, ou n'eût été retenu par les Turcs. On dépêcha
un second courrier avec fin duplicata, et on tint conseil de guei^e en présence de Catherine. Dix officiers généraux signèrent le ré« sultat que voici : '
« Si l*ennemi ne veut pas accepter les conditions qu*on lui offre, et sUl demande que nous posions les armes et que nous nous rendions à discrétion, tous les généraux et les ministres sont unanimement d'avis de se faire jour au travers des ennemis. »
En conséquence dé cette résolution, on entoura le bagage de retranchements, et on fi^avança jusqu'à cent pas de Tarmée turque, lorsqu'enfin le grand vizir fit publier une suspension d'armes.
Tout le parti suédois a traité, dans ses mé- ' moires, ce vizir de lâche et d'infâme, qui s'était laissé corrompre. C'est ainsi que tant d'écrivains ont accusé le comte Piper d'avoir reçu de l'argent du duc de Marlborough pour engager le roi de Suède à con^tinuer la guerre contre le czar, et qu'on a imputé à un ministre de France d'avoir fait à prix d'argent le traité de Séville. De telles accusations ne doivent être avancées que sur des preuves évidentes. Il est très rare que des premiers ministres s'abaissent à de si honteuses lâchetés, découvertes tôt ou tard par ceux qui ont donné l'argent et par les registres qui en font foi. Un ministre est toujours un homme en spectacle à l'Europe ; son honneur est la base de son crédit; il est toij^'ours assez riche pour n^avoir pas besoin d'être un traître.
La place de vice-roi de l'empire ottoman
est si belle, les profits en sont «i immenses en temps de guerre» Tabondance et la magnificence régnaient à un si haut point dans les tentes de Baltagi-Méhémet, la simplicité et surtout la disette étaient si grandes dans Tarmée du czar»que c*était bien plutôt au grand vliir à donner qu*à reœvoir. Une légère attention de la part d'une femme qui envoyait des pelisses et quelques bagues» conmie il est d'usage dans toutes les cours ou plutôt dans toutes les Portes orientales, ne pouvait être regardée comme une corruption. La conduite franche et ouverte de Baltagi-Méhémet semble confondre les accusations dont on a souillé tant d'écrits touchant cette affaire. Le vicechancelier Schaffirof alla dans sa tente avec un grand appareil ; tout se passa publiquement, et ne pouvait se passer autrement. La négociation même fut entamée en présence d'un homme attaché au roi de Suède et domestiqHe du comte Poniatowski, officier de Charles XII, lequel servit d'abord d'interprète; et les articles furent rédigés publiquement par le premier secrétaire du vizidat, nommé Hummer-Effendl. Le comte Poniatowski y était présent lui-même; le présent qu'on faisait au kiaia fut offert publiquement et en cérémonie ; tout se passa selon l'usage des Orientaux; on se fit des présents réciproques : rien ne ressemble moins à une ' trahison. Ce qui détermina le vizir à conclure, c'est que dans ce temps-là même le corps d'année commandé par le général Renne, sur la rivière de Sireth, en Moldavie, avait passé
*^ trois rivières, et était alors vers le Danube,
où Renne venait de prendre la ville et le l" château de Brahila, défendus par une gamî-
î: son nombreuse, commandée par un bâcha.
e Le czar avait un autre corps d'armée qui
; avançait des frontières de la Pologna H est
^ de plus très vraisemblable que le vizir ne fut
é pas Instruit de la disette que souffraient les
Russes : le compte des vivres et des munitions n*est pas communiqué à son ennemi ; on se vante au contraire devant lui d'être dans l'abondance, dans le temps qu'on souffre le plus. Il n'y a point de transfuges entre les Turcs et les Russes; la différence des vêtements, de la religion et du langage, ne le permet pas. Ils ne connaissent point comme nous la désertion : aussi le grand vizfr ne savait pas au juste dans quel état déplorable était l'armée de Pierra
Baltagi, qui n'aimait pas la guerre, et qui cependant l'avait bien faite, crut que son expédition était assez heureuse s'il remettait * aux mains du grandHseigneur les villes et les
ports pour lesqu^s il combattait, s'il renyoysAt des bonds du Danube en Russie Farmée victorieuse du général Renne, et sll i fermait à jamais l'entrée des Palus-MéotMes,
le Bosphore Gimméri^, la mer Noire, à un ^, prince entreprenant; enfin, s'il ne mettait pas
des avantages certains au risque d'une nouvelle bataille, qu'après tout le désespoir pou- , Tait gagner contre la force : fl avait vu ses
Janissaires repoussés la veille, et il y avait ** bien plus d'un exemple de victoires rempor-
tées par le pettt nombre contre le grand. Telles furent ses raisons : ni les officiers de Charles, qui étaient dans son armée, ni le kan des Tartares, ne les approuvèrent L'intérêt des Tartares était de pouvoir exercer leurs pUiên gea sur les frontières de Russie et de Pologne ; rintérèt de Charles XII était de se veiiger du C2ar : mais le général, le premier ministre de Teaipire ottcHnan, n'était animé ni par la veogeaiice particulière d'un prince chrétien, ni par Famourdu butin qui conduisait les Tarta* res. Dès qu'on fut convenu d'une suspensi<m d'armes, les Russes achetèrent des Turcs les vivres dont ils manquaient Les articles de cette paix ne furent point rédigés comme le vovageur la Motraye le rapporte, et comme Norberg le copie d'après lui. Le vizir, parmi les conditions qu'il exigeait, voulait d'abord que le czar s'engageât à ne plus entrer dans [ ks intérêts de la Pologne, et c'est sur quoi Poniatowski insistait; mais il était au fond convenable à l'empire turc que la Pologne restât désunie et impuissante; ainsi, cet art!» cle se réduisit à retirer les troupes russes des frontières. Le kan des Tartares demandait ua tribut de quarante mille sequins : ce point fui longtemps débattu, et ne passa point
Le vizir demanda longtemps qu'on lui livrai Cantemir, comme le roi de Suède s'était fait livrer Patkul. Cantemir se trouvait précisément dans le même cas où avait été Mazeppa.
Le czar avait fait à Mazeppa son procès crimif nel, et l'avait fait exécuter en effigie. Les Turcs ^ ii'en usèrent point ainsi» et ils ne connaissent
ni les procès par contumace, ni les sentences publiques. Ces condamnations affichées et les exécutions en effigie sont d'autant moins en usage chez eux que leur loi leur défend les représentations humaines, de quelque genre qu'elles puissent être. Ils insistèrent en vain sur l'extradition de Cantemir ; Pierre écrivit ces propres paroles au vice-chancelier Schaffirof : « rabandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrain qui s'étend jusqu'à Gursk; il me restera Fespérance de le recouvrer : mais la perte de ma foi est irréparable; je ne peux la violer. Nous n'avons de propre que l'honneur ; y re^ noncer, c'est cesser d'être monarque. »
Enfin, le traité fut conclu et signé près du village nommé Falksen, sur les bords du Pruth. On convint dans le traité qu'ÂjEof et son territoire seraient rendus avec les munitions et l'artillerie dont il était pourvu avant que le czar l'eût pris, en 1696 ; que le port de Tangarok, sur la mer de Zabache, serait démoli, ainsi que celui de Samara, sur la rivière de ce nom, et d*autres petites citadelles. On ajouta enfin un article touchant le roi de Suède, et cet article même faisait assez voir combien le vizir était mécontent de lui. Il fût stipulé que ce prince ne serait point inquiété par le czar s'il retournait dans ses Etats, et que d'ailleurs le czar et lui pouvaient faire la paix s'ils en avaient envie.
n est bien évident, par la rédaction singulière de cet article, que Baltagi-Méhémet se souvenait des hauteurs de Charles XIL Qui sait même si ces hauteurs n'avaient pas in-
— aveline Méhémet du côté de la paix? La perte du czar était la grandeur de Charles, et il n'est pas dans le cœur humain de rendre puissants ceux qui nous méprisent Enfin, ce prince, qui n>vait pas voulu venir à Tarmée du vizir quand il avait besoin de le ménager, accourut quand Touvrage qui lui ôtait toutes ses espérances allait être consommé. Le vizir n^alla point à sa rencontre, et se contenta de lui envoyer deux bâchas; il ne vint au devant de Charles qu'à quelque distance de sa tente.
La conversation ne se passa, comme on sait, qu'en reproches. Plusieurs historiens ont cru que la réponse du vizir au roi, quand oe prince lui reprocha d'avoir pu prendre le czar prisonnier, et de ne l'avoir pas fait, était la réponse d'un imbécile : « Si j'avais pris le czar, dit-il, qui aurait gouverné son empire?» 11 est aisé pourtant de comprendre que c'était la réponse d'un homme piqué ; et ces mots qu'il sgouta : o II ne faut pas que tous les rois sortent de chez eux, » montrent assez combien il voulait mortifier l'hôte de Bender.
Charles ne retira d'autre fruit de son voyage que celui de déchirer la robe du grand vizir avec l'éperon de ses bottes. Le vizir qui pouvait Ten faire repentir, feignit de ne pas s'ei apercevoir, et en cela il était très supérieur à Charles. Si quelque chose put (aire sentir à ce monarque, dans sa vie brillante et tumultueuse, combien la fortune peut confondre la Sandeur, c'est qu'à Pultava un pâtissier avait It mettre bas les armes à toute son armée, et ^u*aa Pruth un fendeur de bois avait décidé
du sort du czar et du sien : car ce vizir BaU ti^-Méhémet avait été fendeur de bois dans le sérail, comme son nom le signifie ; et, loin d^en rougir, 11 s'en faisait honneur, tant les mœurs orientales diâèrent des nôtres!
Le sultan et tout Constantinople furent d'abord très contents delà conduite du vizir : on fit des réjouissances publiques une semaine entière; le kiaia de Méhémet, qui porta le traité au divan, fut élevé incontinent à la dignité de boiyouk-imraour, grand écuyer : ce n'est pas ainsi qu'on traite ceux dont on croit être mai servL
Il paraît que Norberg connaissait peu le gouvernement ottoman, puisqu'il dit que « le grand-seigneur ménageait son vizir, et que Baltagi-Méhémet était ^ craindre. » Les janissaires ont été souvent dangereux aux sultans : mais U n'y a pas un exemple d'un seul vizir qui n'ait été aisément sacrifié sur un ordre de son maître, et Méhémet n'était pas ea état de se soutenir par lui-même. C'est de plus se contredire que d'assurer, dans la même page, que les janissaires étaient irrités contre Méhâpet, et que le suitan craignait son pouvoir.
Le roi de Suède fut réduit à la ressource de cabaler à la cour ottomane. On vit un roi qui avait,£ait ûesk rois s'occuper à faire pré- ■enter au sultan des mémoires et des placets qu'on ne voulait paë recevoir. Charles employa toutes les intrigues, comme un sujet gui veut décrier un ministre auprès de son paître : c'est ainsi qu'il se conduisit contre
— aile vizir Méhémet et contre tous ses successeurs : tantôt on s*adressait à la titane Validé par une juive; tantôt on employait un eunuque : il y eut enân un homme (]^ se m^ant parmi les gardes du grand-seigmeof , contrefit Tiasensé, afin d^attirer ses regards, et de pouvoir lui donner un mémoire du roi.
De toutes ces manœuvres, Charles ne reauoiilit d^abord que la mortification de se voir retrancher son thaïm, c'est-à-dire la subsistance que la générosité de la Porte lui fournissait par jour, et qui se montait à quinze cents livres, monnaie de France. Le grand vizir, au lieu de thaïm, lui dépêcha un ordre, en forme de conseil, de scnrtir de la Turquie.
Charles s'obstina plus que jamais à rest^, s'imaginant toujours qu'il rentrerait en Pologne et dans Tempire russe avec une armée ^ottomane. Personne n'ignore quelle fut enfin, en 1714, l'issue de son audace inflexible; comment il se battit contre une armée de janissaires , de spahis et de Tartares, avec ses secrétaires, ses valets de chambre, ses gens dé coisfae et d'éocrie ; qu'il fut captif dans le pays où il avait joui de la plus généreuse hospitalité; qu'il retourna ensuite, déguisé* en courrier, dans ses Etats, après avoir demeuré cinq années en Turquie. Il" faut avottsr que, s'il y a eu de la raison dans sa conduite, cett9 raison n'était pas faite comme celle des autres hommes^
-sa.-
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' Q est atile de rappeler ici un fait déjà conté dans VHistoire de Charles XIL II arri- Ta, paidant la suspension d*armes qui précéda le traité du Pruth» que deux Tartares surprirent deux officiers italiens de Tarmée du czar et vinrent les vendre à un officier des janissaires $ le vizir punit cet attentat contre la foi publique par la mort des deux Tartares.
Gomment accorder cette délicatesse si sévère avec la violation du droit des gens dans la personne de Tambassadeur Tolstoy, que le môme grand vizir avait fait arrêter dans les rues de Gonstantinople? Il y a touyburs une raison des contradictions dans la conduite des hommes. Baltagi-Méhémet était piqué contre le kan des Tartares, qui ne voulait pas entendre parier de paix, et Û voulut lui faire sentir qu'il était le maître.
Le czar, après la paix signée, se retira par Yassi jusque sur la frontière, suivi d'un^^^rps de huit mille Turcs, que le vizir envoya nonseulement piur oteerver la marche de Tarmée russe, mais pour empêcher que les Tartores vagabonds ne Tinquiétassent
Pierre accomplit d'abord le traité*en faisant démolir )a forteresse de Samar^ et de Kamienska; mai.« • la reddition d'Azof et la démplition de Tangarok soufTrirent plus de difficullfis : il fallait, aux termes du traité^ dÉBtIfguer Tartillerie et les munitions d'Àzof qui appartenaient aux Turcs, de celles <}tic
le czar y avait mises depuis qu^i avait conquis cette plaça Le gouverneur traîaa en looA^ueur cette négociation, et la Porte en lut justement irritée. Le sultan était împatieipt de recevoir les clefs d'Azof ; le vizir les promet* tait ; le gouverneur différait toujours. Baltagi- Méhémet en perdit les bonnes grâces de son maître et sa place; le kan des Tartares et ses autres ennemis prévalurent contre lui ; il fut enveloppé dans la disgrâce de plusieurs bâchas ; mais le grand-seigneur, qui connaislait sa fidélité, ne lui ôta ni son bien ni sa vie ; il fut envoyé à Mitylène, où il commanda. Cette simple déposition, cette conservation de sa fortune, et surtout ce commandement dans Mitylène, démentent évidemment tout ce que Norberg avance pour faire croire que ce vizir avait été corrompu par l'argent du czar.
Norberg dit que le bostangi-bachi, qui vint lui redemander le bul de Fempire et lui signifier son arrêt, le déclara a traître et désobéissant à son maître, vendu aux ennemis à prix d'argent et coupable de n'avoir point veillé aux intérêts du roi.de Suède. » Premièrement, ces sortes de déclarations ne sont point du tout en usage en Turquie; les ordres du sultan sont donnés en secret et exécutés en silence. Secondement, si le vizir avait été déclaré traître, rebelle et corrompu, de tels crimes auraient été punis par la mort dans un pays où ils ne sont jamais pardonnes. En-, fin, s*il avait été puni pour n'avoir pas asses ménagé l'intérêt de Cbarles XII, il est clair
• mnouB »B BDssii, nu S
que ce prînce aurait eu 'en effet à ia Porte Ottomane un pouvoir qui devait faire ^mbier les autres ministi^; ils devaient en oe cas implorer sa faveur et prévenir ses volontés*; nais, au contraire, Jussuf-Bacha, aga des janissaires, qui succéda à Méhémet-Bàltâr g! dans le vkiriat, pensa hautement, comme son prédécesseur, mr la^onâuite de ce priince. Loin de le servir, il ne songea qu^à se défaire d^un hôte dangereux^ et quand Ponitttowskl, le confident et le compagnon de Cinries XM , vînt complfmeitfter ce vizir sur sa mouivelle dignité, il lui dit: «PsUfen, je t'avertis qn^à la première intrigue que tu voudras tramer, je te ferai jeter dans la mer, une pîerm au cou. »
€e com^hnemt, que le >comte ^oniatowski rapporte lui-même ^ans des mémoires qu'il fit à ma réquisition , ne laisse :aucun doute sur le peu dMnfluence que Charles XII avait à la Porte. Tout ce que Norberg a rapporté des affaires de Turquie parait d'un homme passionné et mal informé. Il faut rangier parmi les erreurs de Ternit de parti, <»t parmi les mensonges politiques, tout ce qu'il avance sans preuve touchant la prétendue corruption d'un grand vizir, e^est-à-^lire d'un homiae qui disposait de plus de soixante milUdns par an, sans rendre compte, l'ai encore entre les mains la lettre que le comte Ponlatowski écrivit au roi Stanislas immédiatement après la paix du Pruth : il reproche à Balta^ Méhémet son éloignement pour le roi de Suède, son peu dégoût pour la guerre, sa ia«
cilité; mais il se garde bien de Taccuser de corruption : il savait trop ce que c'est que la place d'un grand vizir, pour penser que le czar pût mettre un prix à la trahison du vice* roi de l'empire ottoman.
Schaffirof et Sberemeto, demeurés eB otage à Constantteoplet ne furent point traité«[ comme ils Taurûent été s'ils avaient été coinvaincus d'avoir acheté la paix, et d'avoir trompé le sultan de concert avec le vizir :
Us demeurèrent en liberté dans la ville, es* cortés de deux compagnies de Janissaires.
L'ambassademr Tolstoy, étant sorti des Sei^-Tours immédiatement après la paix du Pruth, les ministres d'Angleterre et de Hollande s'entremirent amprès du nouveau vizir pour rexécutioo des articles.
Azof venait enân d'être rendu aux Turcs ; on démolissait les forteresses stipula dans le traité. Quoique la Porte Ottomane n'entre guère dans les différends des princes chréw tiens, CQ>endant elle était flattée alors de se ▼oir arbitre entre k Russie, la Pologne et le roi de Suède : elle voulait que le czar retirât ses troupes de la Pologne et délivrât la Turquie d'un voisinage si dangereux ; elle souhaitait que Charles retournât dans ses Etats, afin que les princes chrétiens fussent continuellement divisés : mais jamais elle n'eut l'intention de lui fournir, une armée.
Les Tartares désiraient UHi^ours la guerre, comme les artisans veulent exercer leurs professions lucratives;, les janic^ires la-sou* naitaient, mais plus par haine contre les
Chrétiens, par fierté, par amour pour la licence, que par d*autres motifs. Cependant les négociations des ministres anglais et iioUandais prévalurent contre le parti opposé. La psdx du Pruth fut confirmée*; mais on ajouta dans le nouveau traité que le czar retirerait dans trois mois toutes ses troupes de la Pologne, et que Tempereur turc renverrait incessamment Charles XII.
On peut juger par ce nouveau traité si le roi de Suède avait à la Porte autant de pouvoir qu'on Ta dit II était évidemment sacrifié, par le nouveau vizir, Jussuf-Bacha, ainsi que par Baltagi-Méhémet Ses historiens n'ont eu d'autre ressource, pour couvrir ce nouvel affront, que d'accuser Jussuf d'avoir été corrompu, ainsi queson prédécesseur. Dépareilles imputations, tant de fois renouvelées sans preuve, sont bien plutôt les cris d'une cabale Impuissante que les témoignages de rhistoire. L'esprit de partie obligé d'avouer les faits, en altère les circonstances et les motifs; et, malheureusement, c'est ainsi que toutes les histoires contemporaines parviennent falsifiées à la postérité, qui ne peut plus guère démêler la vérité du mensonge.
lU.^llariage do czarowitz, et déclaration solennell^v mariage de Pierre avec Gatlierine, qui reconnaît son frère.
Cette malheureuse campagne du Pruth fut
plus funeste au czar que ne l'avait été la b»-
taillade Narva$ car, après Narva, il avait su
i i*l^*0mrmm^mii^^mimimmaw'
tirer parti de sa défaite même, réparer toutes ses pertes, et enlever lUngrie à Charles XII ; mais après avoir perdu, par le traité de Fallcseii avec le sultan, ses ports et ses forteresses sur \es Palus-Méotides, il fallut renoncer à l'empire sur la mer Noire. Il lui restait un champ assez vaste pour ses entreprises ; il • avait à perfectionner tous ses établissements en Russie, ses conquêtes sur la Suède à poursuivre, le roi Auguste à raffermir en Pologne» et ses alliés à ménager. Les fatigues avaient altéré sa santé : il fallut qu^il allât aux eaux de Carbbad en Bohême ; mais pendant qu'il prenait les eaux il faisait attaquer la Poméranie : Stralsund était bloqué, et cinq petites* villes étaient prises. *
La Poméranie est la province d'Allemagne la plus septentrionale, Domée à Torient par la Prusse et la Pologne, à Toccident par le Brandebourg, au midi par le Mecklembourg»
et au nord par la mer Baltique : elle eut
Sresqùe dé siècle en siècle différents maîtres. ustave-Adolphe s'en empara dans la fameuse guerre de trente ans, et enfin elle fut cédée solennellement aux Suédois par le traité de Westphalie, à la réserve de l'evêché de Gamin et de quelques petites places situées dans la Poméranie ultérieure. Toute cette province devait naturellement appartenir à 1 électeur de Brandebourg, en vertu des pactes de famille faits avec les ducs de Poméramie. L^ race de ces ducs s'était éteinte en 1637; pa^ conséquent, suivant les lois de Tempire, la Biaison de Brandebourg avait un droit évident
sur cette province ; mais la nécessité, la première des lois, remporta dans le traité d'Osnabruck sur les pactes de famille, et depuis ce temps la Poméramle presque tout entière avait été le prix de la valeur suédoise.
. Le projet du czar était de dépouiller la couronne de SuMe de toutes les provinces qu'acné possédait en Allemagne : il fallait, pour remplir ce dessein, s'unir avec les électeurs de Brandebourg et d'Hanovre, et avec le Danemark. Pierre écrivit tous les articles du traité qull projetait avec ces puissances, et tout le détail des opérations nécessaires pour se rcn- ^dre maître de la Poméranie.
Pendant ce temps-là môme, il maria, dasusr Torgau, son fils Alexis avec la princesse de Volfenbuttel, sœur de rîmpératriçe d'Allemagne, épouse de Charles YI;, mariage qui fut depuis si funeste, et qui coûta la vie aux deux époux.
Le czarowitz était né du premier mariage de Pierre avec Eudoxîe Lapoukin, mariée^ comme on Ta âlU en 16S9. Elle était alors confinée dans un couvent à Susdal. Son fils Alexis Petrovftz» né le 1^ mars 1690, était dans sa vingt-deuxième année : ce prince n*était pas encore connu en Europe. Un minis^ trë, éeot oa a imprimé des mémoires snf la cour de Russie, dit, dans une lettre écrfte à son maître, âatée du 25 auguste 1711; «qœ ce prince était grand et bien fait { qu'il ressemblait beaucoup à son père ; qull avait te cœur bon ; quMl était plein de piété ; qifU avait lu cinq fois fEcriture sainte ; qu'il
plaisait fort à la lecture des anciennes his« i
tolres gTi cques : il lui trouve l'esprit étendu "
et facile; il dit que ce prince sait les msûbhématiques ; quMl entend bien la guerre, la na* vigation^ la science de Thydraulique ; qull sait l'allemand, qu*il apprend le français; I
mais que son père n'a jamais voulu qu'il ftt ce qu'on appelle ses exercices* »
Voilà un portrait bien différent de celui que le csar lui-même fit, qu^que temps après, de ce fils infortuné: nous verrons avec quelle ' douleur son père lui reprocha tous les défaut» contraires aux bonnes qualités que ce ministre . f^
admire en lui.
C'est à la postérité à décider entre un étranger qui peut Juger légèi^ment ou flatter le caractère d'Alexis, et un père qui a cru devoir sacrifier les sentiments de la nature au bien de son empire. Si le ministre n'a pas i
mieux connu l'espritd'Âlexis que sa figure, son témoignage a peu de poids : il dit que ee prince était grand et bien fait; les mémoires i
que j'ai reçus de Pétersbourg disent qu'il n'était ni l'un ni l'autre.
Catherine, sa belle-mère, n'assista pohit à • I
ee mariage : car, quoiqu'elle fût regardée comme czarine, elle n'était poiat reconnue solennellement en cette qualité; et le titre û' altesse^ qu'on lui donn&it à la ceurdu czar, lui laissait encore un rang trop équi^qne pour qu'elle signât au contrat, et pourvue le cérémonial allemand lui accordât une plaae convenable à sa dignité d'épouse du czar Pierre. Elle était alors à Thom, dans la Pnuse
polonaise. Le czar envoya d*abord les deux nouveaux époux à Volfenbuttel, et recondui- ' flit bientôt la czarine à Pétersbourg avec cette rapidité et cette simplicité d'appareil qu'U mettait dans tous ses voyages.
Ayant fait le mariage de son fils, 11 déclara plus solennellement le sien, et le célébra à Pétersbourg. La cérémonie fut aussi auguste qu'on peut la rendre dans un pays nouvellement créé, dans un temps où les finances étaient dérangées par la guerre soutenue contre les Turcs, et par celle qu'on faisait en- - core au roi de Suède. Le czar ordonna seul
' 'la fête, et y travailla lui-même, selon sa coutume. Ainsi Catherine fut reconnue publiquement czarine, pour prix d'avoir sauvé son époux et son armée.
Les accl2||nations avec lesquelles ce mariage fut reçu dans Pétersbourg étaient sincères; mais les applaudissements des sujets aux actions d''un prince absolu sont, toijgours sus- ^ peets : ils furent confirmés par tous les esprits •. sages de l'Europe, qui virent avec plaisir, pres- I que dans le même temps, d'un ^ôté Théri-
« tier de ceue vaste monarchie, o'ayant de'
gloire que^lle de sa naissance, marié à une
/ prfnce^; et de l'autre, un conquérant, un
iégislateui^ partageait publiquemeut son lit
et 0on ti'ône avec une. inconnue, captive à
, • Mariènbourg, et qui n'avait que du méoifteb '
L'approbation même «t devenue plus générait à mesure que les esprfts se sont pluséclaiiés par cette saine p|iilosophie qui a fait tiuit dt progrès depuis quarante ans< ptdlosopkie su*
Mime et circonstpecte, qui apprend à ne don« nerquedes respects extérieurs à toute espèce de grandeur et de puissance, et à réserver les respects véritables pour les talent» et pour les services.
Je dois fidèlement rapporter ce que je trouve concernant ce mariage dans les dépêches du comte de Bassevitz, conseiller aulique à Vienne» et longtemps ministre de Holstein à la cour de Russie. C'était un homme de mérite, plein de droiture et de candeur, et qui a laissé en Allemagne une mémoire précieuse. Voici ce quMl dit dans ses lettres : « La czarine avait été non-seulement nécessaire à la gloire de Pierre, mais elle Tétait à la conservation do sa vie. Ce prince était malheureusement svjet à des convulsions douloureuses, qu'on croyait être l'effet d'un poison qu'on lu!
avait donné dans sa jeunesae. Catherine seule avait trouvé le secret d'apaiser ses douleurs par des soins pénibles et des attentions recherchées, dont elle seule était capable, et se donnait tout entière à la conservation d*une santé aussi précieuse à l'État qu'à elle-même^ Ainsi le èzar, ne pouvant vivre sans elle, la fit compagne de son lit et de son trône. » Je me borne à rapporter ses propres paroles.
l^a fortune, qui, 4^ns cette partie du monde, avait produft tant de seines extraordtoaires à nos yeux; et qui avait élevé Timpénttrice Catherine de l'abaissement et <te la c%» Jamnité au plus hau| degré d'élévation, la servit encore singulièrement quelques années après la solennité de son* mariage.
Voici ce que^ je trouve dans le mantisciit curieux d'un homme qui était alors au service du czar, et qui parle comme témoin :
« Un envoyé du roi Auguste à la cour du osar, retournant à Dresde par la Courlande»
eiQtendit dans un cabaret un homme qui paraissait dans la misère» et à qui on faisait Taccueil insultant que C€^ état n^inspîre que trop aux hommes. Cet inconnu, piqué, dit qu'on ne le traiterait pas ainsi s*il pouvait parvenir à être présenté au czar, et que peut- ^tre il aurait dans sa cour de plus puissantes protections qu'on ne pensait.
» L'envoyé du roi Auguste, qui entendit ce discours, eut la curiosité d'interroger cet homme, et, sur quelques réponses vagues qu'il en reçut, l'ayant considéré attenâvement, il crut jiémêler dans ses traits quelque ressemblance avec l'impératrice. Il ne put s'empêcher, quand il fut à Dresde, d'en écrire à un de ses amis, à Pétersbourg. La lettre tomba dans les mains du czar, qui envoya ordre SM prince Repnin, gouverneur de Riga, de tâcher de découvrir l'homme dont il était parlé dans la lettre» Le prince Repnin fit partir un homme de confiance pour Mittau, eh €ûurlande; on découvrit l'homme; il i|'appelait Charles Scavronski ; il était fils d'un gentilhomme de Llthuanie, mort dans les guerres de Pologne, et qui avait laissé deux enfanis au berceau, un garçon et une fille. L'un et l'autre n'eurent d'éducation que celle qu*on peut recevoir de la nature dans rabandoa général de toutes choses. Scavronski, séparé de
safiCBiir dès la plus tendre enfance, savait seulement qu'elle avait été prise dans Marfenbourg, en 1704, et la croyait encore aupr^ du prince Menziloff, où il pensait qu*elle avait tait quelque fortune,
» Le prince Repnfn, suivant les ordres exprès de son maître, fit conduire à Riga Scavronskï, sous prétexte de quelque délit dont on Faccusait , on fit contre lui une espèce d'information ; et onrenvoya sous bonne garde & Pétersbourg, avec ordre de le bien traiter sur la route.
» Quand il fut arrivé à Péten^bourg, on le mena chez un maître d'hôtel du czar, nommé Shepleff. Ce maître d'hôtel, instruit du rôle qu'il devait jouer, tira de cet homme beaucoup de lumières sur son état, et lui dit enfiû que Taccusation qu'on avait intentée contre Ini à Riga était très grave, mais qu'ail obtiendrait justice; qu'il devait présenter une requête à sa Majesté; qu'on dressemit cette requête en son nom, et qu*on ferait en sorte qu'il pût la lui donner lui-même.
» Le lendemain, le czar alla dîner chez Shepleff; on lui présenta Scavronski : ce prince lui fit beaucoup de questions, et demeura convaincu, par la naïveté de ses réponses, qu'il était le propre frère de la cxarine. Tous deux avaient été dans leur enfance en Livonîe. Toutes les réponses que fit Scavronski aux questions du czar se trouvaient conformes à ce que sa femme lui avait dit de sa naissance et dos premiers malheurs de sa vie.
• Le cxar» ne doutant plus de la vérité»
proposa le lendemain à sa femme d'aller dîner avec lui chez ce même Shepleff : il fit venir^ au sortir de table, ce même homme qu'il avait Interrogé la veille. Il vint vêtu des mêmes habits quUl avait portés dans le voyage I le czar ne voulut point qu'il parût dans un autre état que celui auquel sa mauvaise fortune Tavait accoutumé. »
Q rinterrogea encore devant sa femme. Le manuscrit porte qu'à la fin il lui dit ces pro-
Ï)res mots : « Cet homme est ton frère : alons, Charles, baise la m.dii de Timpératrice, et embrasse ta sœur. »
L'auteur de la relation ajoute que Tlmpé* ratrice tomba en défaillance, et que, lorsqu'elle eut repris ses sens, le czar lui dit: «Il n'y a là rien que de simple : ce gentilhomme est mon beau- frère; s'il a du mérite, nous en ferons quelque chose; s'il n'en a point, nous n'en ferons rien. »
Il me semble qu'un tel discours montre autant de grandeur que de simplicité, et que cette grandeur est très peu commune. L'auteur dit que Scavronski resta longtemps chez Sheplefi', qu'on lui assigna une pension considérable, et qu'il vécut très retiré. Il na pousse pas plus loin le récit de cette aventure, qui servit seulement à découvrir la naissance de Catherine : mais on sait d'ailleurs que ce gentilhomme fut créé comte , qu'il épousa une fille de qualité, et qu'il eut deux filles mariées à des premiers seigneurs de Russie. Je laisse au peu de personnes çui peu*
vent être instruites de ces détails à démêler ce qui est vrai dans cette aventure, et ce qui peut y avoir été sgouté. L^auteur du manuscru ne paraît pas avoir raconté ces faits dans la vue de débiter du merveilleux à ses lecteurs, puisque son mémoire n'était point destiné à voir le Jour. 11 écrit à un ami avec naïveté ce quMl dit avoir vu. Il se peut qu'il se trompe sur quelques circonstances, mais le fond paraît très vrai : car si ce gentilhomme avait su qu'il était frère d'une personne si puissante, il n'aurait pas attendu tant d'années pour se faire reconnaître. Cette reconnaissance, toute singulière qu'elle paraît, n'est pas si extraordinaire que l'élévation de. Catherine : l'une et l'autre sont une preuve frappante de la destinée, et peuvent servir à nous faire suspendre notre jugement quand nous traitons de fables tant d'événements de l'antiquité, moins opposés peut-être à l'ordre commun des choses que toute l'histoire de cette impératrice.
Les fêtes que Pierre donna pour le mariage de son fils et le sien ne furent pas des divertissements passagers qui épuisent le trésor, et dont le souvenir reste à peine. Il acheva la fonderie des canons et les bâtiments de l'amirauté; les grands chemins furent perfectionnés, de nouveaux vaisseaux furent construits ; il creusa des canaux; la bourse et les magasins furent achevés, et le commerce maritime de Pétersbourg commença à être dans sa vigueur. Il ordonna que le sénat de Moscou fût transporté à .Pétersbourg, ce qui
B^exécuta au mois d'avril 1712. Par là, cette Douvelie viile devint comme la capitale île Tempire. Plusieurs prisonniers suédois fiaient employés aux embellissements de cette ville, dont la fondation était le ft*uit de leur défeite.
lY. — Pnse de Stettin. Descente en Pinlande. Eréne*
ments de 1719.
Pierre se voyant heureux dans sa maison»
dans son gouvernement, dans ses guerres contre Charles Xlf, dans ses négociations avec tous les princes qui voulaient chasser les Suédois du continent, et les renfermer pour jamais dans la presqu'île de la Scandinavie, portait toutes ses vues sur les côtes occidentales du nord de l'Europe, et oubliait les Palus-Méotides et la mer Noire. Les clefs d'Azof, longtemps refusées au bâcha qui devait entrer dans cette place au nom du grand-seigneur, avaient été enfin rendues ; et malgré tous les soins de Charles XII, malgré toutes les intrigues de ses partisans à la cour ottomane, malgré même plusieurs démonstrations d'une nouvelle guerre, la Russie et la Turquie étaient en paix.
Charles Xlt restait toigours obstinément à Bender, et faisait dépendre sa fortune et ses espérances (fei caprice d'un grand vizir, tandis que le czar menaçait toutes ses provinces, armait contre lui le Danemark et le Hanovre, était prêt à faire déclarer la Prusse, et ré-" veillait la Pologne et la Saxe.
La même fierté inflexible que Charles met-}
«aît dan» sa condiûte meo la Porte, dont il dépendait, il la déplojraît contre ses ennemis éloignés, réunis pour Taccabler. Il bravait du fond de sa retraite, dans les déserts de la Bessarabie, et le czar, et les rois de Pologne,, de Danemark et de Prisse, et Téiectenr d'Hanonre, devenu bientôt après i^l d'Angleterre, et Fempereur d* Allemagne qn'il avait tant e^ lensé quand il traversa la Silésie eit vainqueur. L^empereur s'en vengeui; en Tabaftidonnant à sa roauvaiseibrtune, et en ne donnant aucime protection aujx Etats que la Suède possédait encore en Allemagne.
n eût été aisé de dissiper la ligue qu'cm formait contre lui. 11 n'avait qu'à céder S^^ttin au promis roi de Prusse Frédéric, électeur de Brandebourg, qui avait des droits très légitimes sur cette partie de la Poméranie; mais il ne regardait pas alors ta Prusse comme une puissance prépondérante : ni G&arles ni personne ne pouvait prévoir que le petit royaume de Prusse presque désert, et l'éleotorat de Brandeboiffg, deviendraient formidalles. Il ne voulut consentir à aucun accommodement; et, rèscrfu de rompre plutôt que de plier, il ordonna qu'on résistât de tous côtés, sur mer et sur terre. Ses Etats étaient presque épuisi^ d'hommes et d'arg^it ; cependant on obéit : le sénat de Steckliolm • é^ipa une ifotte de trefae vaisseaux (}e ligne ; on arma des milices; chaque habitant devint soldht Le courage et la fi^té de Charles XII semblèrent animer tous ses si\îets, presque aussi malheureux que leur maître.
Il est difficile de croire que Charles eut un plan réglé de conduite. Il avait encore un parti en Pologne, qui, aidé des Tartares de Crimée, pouvait ravager ce malheureux pays, mais non pas remettre le roi Stanislas sur le trône: . son 'espérance d'engager la Porte Ottomane à ''ioutenir ce parti, et de prouver au divan qu'il devait envoyer depc cent mille hommes à son secours, sous prétexte que le czar défendait en Pologne son allié Auguste, était une es>plrance chimérique.
Il attendait à Bender Teffet de tant de vaines
intrigues ; et les Russes, les Danois, les Saxons,
» étaient en Poméranie. Pierre mena son épouse
• à cette expédition. Déjà le roi de Danemark » ^s'était emparé de Stade, ville maritime du
duché de Brème ; les armées russe, saxone et danoise^ étaient devant Stralsund.
^^ Ce fut alors que le roi Stanislas, voyant
• l'état déplorable de tant de provinces, Tim-
possfbilité de remonter sur le trône de Pologne, et tout en confusion par l'absence obstî-
• « née de Charles XII, assembla les généraux
suédois qui défendaient la Poméranie avec une armée d'environ dix à onze mille hommes»
seule et dernière ressource de la Suède danl ces provinces.
Il leur proposa un accommodement avec le roi Auguste,. et offrit di'en être la victime. II i leur parla en français : voici les prdpres paroles dont il se servit, et qu'il letr laissa par un écrit que signèrent neuf officiers généraux, centre lesquels il se trouvait un Pjtkul, cousin germain de cet infortuné Patkul quf
Charles XII avait fait expirer sur la roue i « J*ai servi Jusqu'ici d^nstrument à la gloire des armes de la Suède; je ne prétenxis pas être le scget funeste de leur perte» Je me déclare de sacrifier ma couronne * et mes pro« près intérêts à la conservation de la personne sacrée du roi, ne voyant pas humainement d'autre moyen pour le retirer de l'endroit où il se trouve. »
Ayant fait cette déclaration, 11 se disposa à partir pour la Turquie, dans l'espérance de fléchir l'opiniâtreté de son bienfaiteur, et de le toucher par ce sacrifice. Sa mauvaise for* tune le fit arriver en. Bessarabie, précisément dans le temps même que Charles, après avoir promis au sultan de quitter son asile, et ayant reçu l'argent et l'escorte nécessaires pour son retour, nmis s'étant obstiné à rester, et à braver les Turcs et les Tartares, soutînt contre une armée entière, aidé de ses seuls do* mestiques, ce combat malheureux de Bender, où les Turcs, pouvant aisément le tuert^'se contentèrent de le prendre prisonnier. Stanislas, arrivant ians cette étrange conjecture, fut arrêté lui-même; ainsi ^eux rois efafetiens furent à la fois captifs en Tuiv quie.
Dans ce temps où toute l'Europeii^tait troublée, et où la France achevait contre une par-
1 On a cm devalr laisser la déclaration da roi Sta- g nislas telle qa'il Ta donna mot pour mot< il y a des tantes de langue jje me déelarB de sacrifier n'est pa^ français*} mais Icfpiéce en.est plus autlkentiqiie,6|kireB M^pas moins respectahla*
tiede FEurope une guerre non moins funeste, pour mettre sur le trône d'Espagne le petitfils de Louis XIV, l'Angleterre donna La paix à la France, et la victoire que le maréchal de Yillars remporta à Denain, en Flandre, saura cet Etat de ses autres ennemis. La France était depuis un siècle Taillée de la Suède ; il importait que son alliée ne fût pas privée de ses possessions en Allemagne. Charles, trop éloigné, ne savait pas môme encore à Bendei* ce qui se passait en France.
La régence de Stockholm hasarda de demander de l'argent à la France épuisée, dans un temps où Louis ÎIV n'avait pas môme de quoi payer ses domestiques. Elle fit partir un comte de Sparre, chargé de cette négociation, qui ne devait pas réussir. Sparre, vint à Versailles,' et représenta au marquis de Torcy rimpuissance où Ton était de payer la petite armée suédoise qui restait à Charles XII en P^méranîe ; qu'elle était prôte à se dissiper faute de paye ; que le seul allié de la France Allait perdre des provinces dont la conservation était nécessaire à la balance générale; qu'à la Vérité Charles XII dans ses victoirefl avait trop négligé le roi de France, mais que 3a générosité de Louis XIV était aussi grande que les malheurs de Charles. Le ministre Â'ançais fit voir au Snédois l'impuissance où l'on était de secourir son maître, et Sparre désespérait du succès. *
Un particulier de Paris fit ce que Sparre désespérait d'obtenir. Il y avait à Paris un banquier nomjné Samuel Bernard, qui avait
— Si —
fait une fortune prodigieuse, tant par les re* mises de la cour dans les pays étrangers que par d'autres entreprises; c'était un homme enîrré d'une espèce de gloire, rarement attachée à sa profession, qui aimait passionnément toutes les choses d'éclat, et qui savait que tôt ou tard le ministère de France rendait avec avantage ce qu'on hasardait pour lui.
Sparre alla dîner chez lui : il le flatta, et au sortir de table le banquier fit délivrer au comte de Sparre six cent mille livres; après quoi il alla chez le ministre marquis de Torcy, et lui dit: «J'ai donné en votre nom deux cent mille écus à la Suède ; vous me les ferez rendre quand vous pourrez. »
Le comte de Steinbeck, général de Tarmée de Charles, n'attendait pas un tel secours : il voyait ses troupes sur le point de se mutiner ; et n'ayant à leur donner que des promesses, voyant grossir l'orage autour de lui, craignant enfin d'être enveloppé par trois armées de Russes, de Danois, de Saxons, 11 demanda un armistice, jugeant que Stanislas allait abdiquer, qu'il fléchirait la hauteur de Charles XII, qu'il fallait au moins gagn^ du temps et sauver ses troupe? par les négociations. 11 envoya donc un courrier à Bender pour représenter au roi l'état déplorable de ses finances, de ses affaires et de ses troupes, et pour Tinstniire qu'il se voyait forcé à cet armistice qu*il serait trop heureux d'obtenir. Il n'y avait pas trois jours que ce courrier était parti, et Stanislas ne Fêtait pas encore quand Steinbock reçut ces deux cent mille écus du banquier
de Paris; c'était alors un trésor prodigieux dans un pays ruiné. Fort de ce secours, avec lequel on remédie & tout, il encouragea son , armée; il eut des munitions, des recrues; il
se vit à la tète de douze mille hommes ; et re- I nonçant à toute suspension d'armes, il no
chercha plus qu'à combattre.
C'était ce même Steinbeck qui, en 1710, après la défaite de Pultaya, avait vengé la ** Suède sur les Danois, dans une irruption
' qu'ils avaient faite en Scanie ; il avait marché
^, contre eux avec de simples milices qui n'a-
vaient que des cordes pour bandoulières, et I avait remporté une victoire complète. Il
, était, comme tous les autres généraux de
) , Charles XII, actif et intrépide ; mais sa valeur
était souillée par la férocité. C'est lui qui, après un combat contre les Russes, ayant ' ordonné qu'on tu&t tous les prisonniers, aper-
çut un ofncier polonais du parti du czar, qui ( se Jetait à l'étrier de Stanislas, et que ce
prince tenait embrassé pour lui sauver la * vie; Steinbeck le tua d'un coup de pistolet
entre les bras du prince, comme il est rapporté' dans la vie de Charles Xil : et le roi Stanislas a dit à l'auteur qu'il aurait cassé la tête à Steinbeck, s'il n'avait été retenu par son respect et par sa reconnaissance pour le roi de Suèd&
Le général Steinbeck marcha donc, dans le
chemin de Vismar, aux Russes , aux Saxons
et aux Danois réunis. Il se trouva vis-à-vis
> l'armée danoise et saxonne qui précédait les
Russes, éloignés de trois lieues. Le czar en«
— Savoie trois courriers coup sur coup au roi de Danemark pour le prier de l'attendre, et pour Tavertir du danger qu'il court s'il combat les Suédois sans être supérieur en forces. Le roi de Danemark ne voulut point partager Thonheur d'une victoire qu'il croyait sûre : il s'a* yança contre les Suédois, et les attaqua près d'un endroit nommé Gadebesck. On vit encore à cette journée queUe était l'inimitié naturelle entre les Suédois et les Danois. Les officiers de ces deux nations s'aeharnaient les uns contre les autres, et tombaient morts percés de coups.
Steinbeck remporta la victoire avant que les Russes pussent arriver à portée du champ de bataille : il reçut quelques jours après la réponse du roi son maître, qui condamnait toute idée d'armistice; il disait qu'il ne pardonnerait cette démarche honteuse qu'en cas ?[u'eUe fût réparée, et que, fort ou faible, il allait vaincre ou périr. Steinbeck avait déjà prévenu cet ordre par la victoire.
Mais cette victoire fut semblable à celle qui avait consolé un moment le roi Auguste, quand, dans le cours de ses infortunes, il ga« gna la bataille de Calish contre les Suédois, vainqueurs de tous côtés. La victoire de Calish ne fit qu'aggraver les malheurs d'Auguste, et celle de Gadebesck recula seulement U perte de Steinbeck et de son armée.
Le roi de Suède, en apprenant la victoire de Steinbeck, crut ses affaires rétablies : il se flatta même de faire déclarer l'empire ottoman, qui menaçait encore le czar d'une non-
If
▼iOlle guerre; et, dans cette espérance, il ordonna à son général Steînbock de se porter en Pologne, croyant toujours, au moindre succès, que le temps de Narva et ceux où il faisait des lois, allaient renaître. Ces idées furent bientôt après confondues par Taffaîre de Bender et par sa captivité chez les Turcs.
Tout ie fruit de la victoire de Gadebesck lût d^aller réduire en cendres, pendant la ê nuit, la petite ville d'Altena, peuplée de com-
merçants et de manufacturiers; ville sans défense, qui, n^ayant point pris les armes, ne devait point être sacrifiée : elle fut entière* ment détruite; plusieurs habitants expirèrent |[ dans les flammes : d*autres, échappés nus à
Fincendie, vieillards, femmes, enfants, expi- I rèrent de froid et de fatigue aux portes de
l Hambourg. Tel a été souvent le sort de plu-
f sieurs milliers dliommes pour les querelles
de deux hommes. Steinbock ne recueillit que cet affreux avantage. Les Russes, les Danois, les Saxons, le poursuivirent si vivement après sa victoire, qu'il fut obligé de demander un asile dans Tonninge, forteresse dn Holstein^ pour lui et pour son armée.
Le pays de Holstein était alors un des plTis dévastés du uord, et son souverain un des plus malheureux princes. C'était le propre neveu de Charles XII; c'était, pour son père, beau-irère de ce monarque, que Charles avait porté ses armes jusque dans Copenhague avant la bataille de Narva; c'était pour lui qu'il avait fait le traité de Travendal, par le-
qaél les ducs de Holstein étalent rentrés dans leurs droits.
Ce pays est en partie le berceau des Gimbres et de ces anciens Normands qui conqui* lent la Neustrie en France, l'Angleterre entière, Naples et Sicile. On ne peut être au- Jourd'hur moins en état de faire des conquêtes que Test cette partie de Tancienne Chersonèse Gimbrique ; deux petits duchés la com- • posent; SIesyick,|appartenant au roi de Danemark et au duc en commun; Gottorp, au due de Holstein seul. Slesvick est une principauté souveraine; Holstein est membre de Tempire d' Allemagne, qu'on appelle empire romain.
Le roi de Daneipark et le duc de Holstein- Gottorp étaient de la même maison ; mais le duc* neveu de Gharles XII et son héritier présomptif, était né l'ennemi du roi de Danemark, qui accablait son enfance. Ua frère de son père, évêque de Lubec, administrateur des Etats de cet infortuné pupille, se voyait entre rafmée suédoise qu'il n'osait secourir, et les armées russe, danoise et saxonne, qui menaçaient II fallait pourtant tâcher de sauver lel troupes de Gharles XII sans choquer le roi de Danemark devenu maître du pays, ^
dont il épuisait toute la substance.
L'évoque administrateur du Holstein était entièrement gouverné par ce fameux baron de Gortz *, le plus délie et le plus entrepre- * nant des hommes, d'un esprit vaste et fécond en ressources, ne trouvant Jamais rien de trop
'Nous prononçons Gneurts.
^ * hardi ni de trop difficile, aussi insinuant dang
, les négociations qu^audacieux dans les projets;
sachant plaire, sachant persuader et entrai-
nant les esprits par la chaleur de son génie,
après les avoir gagnés par la douceur de ses
% paroles. Il eut depuis, surCharles XII, le même
f ascendant qui lui soumettait l'évoque admis-
trateur du HQistein, et Ton sait quMl paya de
sa tête l'honneur qu'il eut de gouverner le
" . *plus inflexible et le plus opiniâtre souverain
* qui jamais ait été sur le trône.
,^ Gortz * s'aboucha secrètement à Usum avec
î Steinbeck, et lui promit qu'il lui livrerait la
f .forteresse de Tonninge, sans compromettre
j. l'évèque administrateur son maître; et dans
T }e môme temps il fit assuiier le roi de Danemark qu'on ne la livrerait pas. C'est ainsi
J^ que presque toutes les négociations se con-
*• nuisent, les affaires d'État étant d'un autre
J ordre que cell«s des particuliers, l'honneur
f des ministres consistant uniquement dans le iBUCcès, et l'honneur des particuliers dans Tob-
■• servation de leurs paroles.
* Steinbock se présenta devant T(^nfhge; le ^ commandant de la ville refuse de lui ouvrir ,^ les portes ; ainsi, on met le roi de Dari^mark
hord d'état de se plaindre de l'évoque admi- * nistrateur j mais Gortz fait donner un^ ordre
au nom du duc mineur, de laisser entrer l'ar- * mée suédoise dans Tonninge. Le secrétaire du cabinet, nommé Stamke, signe le nom du duc de Hoistein : par là Gortz z\0 compromet
^^ ' 1 Mémoires surets de Basseviti y '
qu'un enfant qui n^avait pas encore le droit de Gonner ses ordres ; il sert à la fois le roi de Suède, auprès duquel il voulait se faire valoir, et l'évêque administrateur, son maître, qui paraît ne pas consentir à Tadmission de Tarmée suédoise. Le commandant de Tooninge, aisément guigné, livra la ville aux Suédois, et Gortz se justifia nomme il put auprès du roi de Danemark, en protestant que tout avait été fait malgré lui.
L'armée suédoise S retirée en partie dans la ville et en partie sous son canon, ne fut pas pour cela sauvée; le général Steinbeck fut obligé de se rendre prisonnier de guerre avec onze mille hommes, de même qu*environ seize mille s'étaient rendus après Pultava.
Il fut stipulé que Steinbeck, ses officiers et soldats, pourraient être rançonnés ou échangés; on fixa la rançon de Steinbeck à huit mille ecus d'empire : c'est une bien petite somme ; cependant on ne put la trouver, et Steinbock resta captif à Copenhague jusqu'à sa mort. *
Les Éfats de Holstein demeurèrent à la discrétion cTun vainqueur justement irrité ; le jeûna duc fut Tobjet de la vengeance du roi ae Danemark, pour prix de Tabus que Gortz avait fait de son nom : les malheurs de Charles XII retombaient sur toute sa. famille.
Gortz voyant ses projets évanouis, toujours;' occupé déjouer un grand rôle dans cette confusion, revlmà ridée qu'il avait eue d'établir
> Mémoires de SteinbociK» ^
une neutralité dans les Ëtats de Suède en Allemagne.
Le roi de Danemark était près d'entrer dans Tonninge ; George, électeur de Hanovre, voulait avoir les duchés de Brème et de Verden avec la ville de Stade; le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, jetait la vue sur Stettin ; Pierre I"se disposait à se rendre maître de la Finlande ; tous les Etats de Char- . les XII, hors la Suède, étaient des dépouilles qu'on cherchait à partager : comment accorder tant dMntérêts avec une neutralité? Gorti négocia en même temps avec tous les princes C[ui avaient intérêt à ce partage: 11 courait jour et nrit d'une province à une autre ; Il engagea le gotivemeur de Brème et de Verden à remettre ces deux duchés à l'électeur de Hanovre en séquestre, afin que les Danois ne les prissent pas pour eux : il fit tant qu'il obtînt du roi de Prusse qu'il se chargerait, conjointement aj^ec Je Holstein, du séquestre (^e Stettin et de Yismar ; moyennant quoi le roi de Danemark laisserait le Holstein en paix, et n'entrerait pas dans Tonninge, C'était assurément un étrange service h» rendre à Charles XII que de mettre ses places entre les mains de ceux qui pourraient les garder à jamais ; mais Gortz, en leur remettant ces villes comme en otage, les forçait à la neutralité»
du moins pour quelque temps; il espérait qu'ensuite il pourrait faire fiéclarer le Hanovre et le Brandeboui^ en faveur de la Suède : fl faisait entrer dans ses vues le roi de Pologne» dont les Etats ruinés avaient besoin de la
paix ; enfin, il voulait se rendre nécessaire à tous les princes. Il disposait du bien de Charles XII comme un tuteur qui sacrifie une partie du bien d'un pupille ruiné pour sauver Fautre» et d'an pupille qui ne peut faire ses aiXaires par lui-même; tout cela sans mission^ sans autre garantie de sa conduite qu'un pleîa pouvoir d'un évèque^de Lubec, qui n'était nul* lement autorisé lui-même par Charles XII.
Tel a été ce Gortz, que jusqu^îci on n'a pas assez connu. On a vu des premiers ministres de grands Etats, comme un Oxenstîern^ ua Richelieu, unAlberonl, donner le mouvement à une partie de l'Europe; mais que le conseiller privé d'un évêque de Lubec en ait fait autant qu'eux, sans être avoué de personne, e'était une chose inouïe.
Il réussit d'abord ; U fit un traité avec le roi de Prusse, par lequel ce monarque s'engageait, en gardant Stettin en séquestre, à conserver à Charles XII le reste de la Poméramie. En vertu da ce traité, Gortz fit proposer au gouverneur de la Poméranie (Mayerfeld) de rendre la place de Stettin au roi de Prusse pour le bien de la paix, croyant que le Suédoi8,.gouvemeur de l^ttin, pourrait être aussi facile que l'avait été le Holsténois, gouverneur de Tonninge : Mais les officiers de Charles XU n'étaient pas accoutumés à obéh* à de pareilles ordres. Mayerfeld répondit qu'on A'entrerait dans Stettin que sur son corps et sur des ruines. Il informa son maître de cette étrange proposition. Le courrier trouva Charles XII captif à Demirtash, après son aventure
t i de Bender. On ne savan alors si Charles ne
» resterait pas prisonnier des Turcs toute sa
, vie, si on ne le reléguerait pas dans quelque
de de rArchipel ou de TAsie. Charles, de sa prison, manda à Mayerfeld ce qu'il avait { mandé à Steinbeck, qu'il fallait mourir plu-
F tôt que de plier sous ses ennemis, et lui or-
donna d'être aussi inflexible qu'il l'était luimême.
^ Gortz voyant que le gouverneur de Stettfn
dérangeait ses mesures; et ne voulait entendre parler ni de neutralité ni de séquestre, se mit dans la tête non-seulement de faire séquestrer cette ville de Stettin, mais encore Stralsund; et il trouva le secret de faire avec le roi de Pologne, électeur de Saxe, le même traité pour Stralsund qu'il avait fait avec l'électeur de Brandebourg pour Stettin. Q voyait clairement l'impuissance des Suédois de garder ces places sans argent et sans armée, pendant que le roi était captif en Turquie ; et il comptait écarter le fléau de la guerre de tout le nord au moyen de ces ^ séquestres. Le Danemark lui-même se prêtait
* enfin aux négociations de Gortz; il gagna ab-
4 BOlument Tesprit du prince Menzikoff, géné-
ral et favori du czar;il lui persuada qu'on Sourrait céder le Holstein à son maître ; 11 atta le czar de l'idée de percer un canal du Holstein dans la mer Baltique, entreprise si conforme au goût de ce fondateur, et surtout g d'obtenir une puissance nouvelle, en voulant
^ bien être un des princes de l'empire d'Alle-
magne, et en acquérant aux diètes de Ratis-
bonne on droit de suffrage qui serait toijjoon soutenu par le droit des armes.
On ne peut ni se plier en plus de manières, ni prendre plus de formes différentes, ni Jouer plus de rôles, que fit ce négociateur volontaire: il alla Jusqu'à engager le prince Mensikoff à ruiner cette même ville de Stettin qu'il voulait sauver, à la bombarder, afin de forcer le commandât Mayerfeld à la remettre en séquestre ; et il osait ainsi outrager le ro! de Suède, auquel il voulait plaire, et à qui en effet il ne plut que trop dans la suite, pour son malheur.
Quand le roi de Prusse vit quMne armée russe bombardait Stettin, il craignit que cette Tille pe fût perdue pour lui, et ne rest&t à la Russie. C'était où Gortz Tattendait Le prince Menzikoff manquait d'argent; il lui fit prêter quatre cent mille écus par le roi de Prusse ; il fit parler ensuite au gouverneur de la place: « Lequel aimez-vous mieux, lui diton, ou de voir Stettin en cendres sous la domination de la Russie, ou de la confier au rof de Prusse, qui la rendra au roi votre maître 7» Le commandant se laissa enfin persuader; il se rendit: Menzikoff entra dans la place; et, moyennant les quatre cent mille écus, il la remit avec tcmt le territoire entre les mains du roi de Prusse, qui, pour la forme, y laissa entrer deux bataillons de Holstein, et qui n*a Jamais rendu depuis cette partie de la Poméranie.
Dès lors, le second roi de Prusse, successeur d'un roi faible et prodigue, Jeta les fon-
' i déments de la grandeur où son pays panriiit
* dans la suite par la discipline militaire et par Téconomie.
] Le baron de Gortz, qui fit mouvoir tant de
^ ressorts, ne put venir à bout d'obtenir que
1^ les Danois pardonnassent à la provinœ de
Holstein, m qu'ils renonçassent à s'emparer deTonninge; il manqua ce qui paraissait être son premier but; mais il réussit à tout le reste, et surtout à devenir un personnage in»* portant dans le nord, ce qui était, en eifet,sa
* vue principale.
Déjà rélecteur de Hanovre s'était assuré de
Brome et de Yerden, dont Charles Xli était
dépouillé; les Saxons étaient devant sa ville
de Vismar; Stettin était entre les mains du roi
}, de Prusse ; les Russes allaient assiéger Stral<-
|ii sund avec les Saxons, et ceux-ci étaient déjà
\ dans rtle de Rugen; le czar, au milieu de
4 ' tant de négociations, était descendu en Fia*
lande, pendant qu'on disputait ailleurs sur la
n neutralité et sur les partages. Après avoir
^ lui-même pointé l'artillerie devant Stralsund,
. abandonnant le reste à ses alliés et au prince
Menzikoff, il s'était embarqué dans le mois
i de mai sur la mer Baltique ; et, montant um
vaisseau de cinquante canons, qu'U avait £afct
I construire lui-même à Pétersbourg, il vogua
vers la Finlande, suivi de quAtre-vingt-douce galères et de cent dix demi-galères, qui portaient seize mille combattants.
^ La descente se fit à Elsiogford, qui est dans la
partie la plus méridionale de cette froide et st^ rile contrée, par le soixante et unième degré.
Cette descente réussit malgré toutes le»
difficultés. On feignit tf attaquer par un endroit, on descendit par un autre; ou mit lesr troupes à terre, et Ton prit la ville. Le czar s'empara de Borgo, d'Abo, et fut maître cte toute la côte. Il ne paraissait pas que les Suédois -eussent désormais aucune ressource; car c^était dans ce temps-là même que l'armée suédoise,commandée par Steinbeck, se rendait prisonnière de guerre.
Tous ces désastres de Charles XII furent suivis, comme nous Tavons vu, de la perte de Brème, de Verden, de Stettin, d'une partie de la Pomëranie; et enfin le roi Stanislas, .«
et Charles iiil-mêmef étaient prisonniers en Turquie; cependant il n'était pas encore détrompé de l'idée de retourner en Pologne à la . • tête d'une armée ottomane, de remettre Stanislas sur le trône et de faire trembler tous ses ennemis.
y, — Saocèfi de Pteri-e le Grand. Retour de Charles XII
dans ses Etats.
Pierre* suivant le cours de ses conquêtes,
Eerfectionnait l'établissement de sa marine, usait venir douj^ mille familles à Pétersbourg^ tenait tous ses alliés attachés à sa fortune et à sa personne, quoiqu'ils eussent tous des in* térêts divers et des vues opposées. Sa flotte menaçait à la fois toutes les côtes de la Suède tfur les golfes de Finlande et de Bothnie.
L'un de ses généraux de terre, le prince ^ Gallitzin, formé par lui-même, comme ils fô-
■iivr'
taient tous, avançait d'Elsîngford, où le czar avait débarqué, jusqu'aïf milieu des terres, vers le t)ourg de Tavastus. C'était un poste j|ui couvrait la Bothnie ; quelques réginfe|it9 suédois, avec huit mille hommes de miliceTle défendaient. Il fallut livrer une bataille; les Russes IS gagnèrent entièrement : ils dissipèrent toute l'armée suédoise, et pénétrèrent jusqu'à Vasa : de sorte qu'ils furent les maîtres de quatre-vingts lieues de pays.
Il restait aux Suédois une armée navale avec laquelle ils tenaient la mer. Pierre am* bîtionnait depuis longtemps de signaler la marine qu'il avait créée. Il était parti de Pétersbourg, et avait rassemblé une flotte de seize vaisseaux de ligne, cent quatre-vingts galères propres à nfanœuvrer ^ travers les rochers qui entoui'ent l'île d'Aland et les autres îles de la mer Baltique, non loin du rivage de la Suède, vers laquelle il rencontra la flotte * suédoise. Cette flotte était plus forte en grands vaisseaux que la sienne, mais inférieure en galères; plus propre à combattre en pleine mer qu'au travers des rochers.
C'était une supériorité que le czar ne devait qu'à son génie. Il servait dans sa flotte en
âualité de contre-amiral, et recevait les ordres e l'amiral' Apraxin. Pierre voulait s'emparer de l'île d'Aland, qui n'est éloignée de la f Suède que de douze lieues ; il fallait passer ' ^ la vue de la flotte des Suédois.* V.q dessein hardi fut^exécuté i^ les galères s'ouvrirent le passage sous le canon ennemi, qui ne pion- . geait pa^ assez ; oo entra dans Aland^, e^
comme cette côte est hérissée â^écueiîs presque tout entière, le czar fit, traaspori^r à bras quatre-vingts petites galères par une langue de terre, ^et on les remit à flot dans la mer qu'on nomme de Hango, où étuient ses
fros vaisseaux. Erenschild, contre-amiral des uédois, crut qu'il allait prendre aisément ^u couler à fond ces quatre-vingts galères. Il avança de ce côté pour les reconnaître ;*maii Il fut reçu avec un feu si vif qu'il vit to/nber presque tous ses soldats et tous ses matelots. On lui prit les galères et les prames qu^il avait amenées, et le vaisseau qu'il montait; II 80 sauvait dans une chaloupe, mais il y fut blessé. Enfin, obligé de se rendre, on Tamena jBur la galère où le czar manœuvrait lui^^^ même. Le reste de la flotte suédoise regagna la Suède. On fut consterné dans Stockholm, et on ne s'y croyait pas en sûreté.
Pendant ce temps-là même, le colonel SchouvaloviT Neu hlof attaquait la seule forteresse qui restait à prendre sur les côtes occidentales de la Finlande et la soumettait au czar, malgré la plus opiniâtre résistance.
Cette journée d'Aland fut, après celle de Pultava, la plus glorieuse de la vie de Pierre. Maître de la Finlande, dont il laissa le gouvernement au prince Gallitzin, vainqueur de ^ toutes les forces navales de la Suède et plus respecté que jamais de ses alliés, il retourna dans Pétersbourg quand la saison, devenue très orageuse, ne lui permit plus de rester sur les mers de Finlande et de Bothnie. Son bon- . heur voulut encore qu'en arrivant dans sa
■ItfO^I Bl BVBSII, II. t
•A... Im. •«
nouvelle capitale, la czarine accouchât d'une princesse, mais qui mourut un an après. Il institua l'ordre de Sainte-Catherine en l'honneur de sop épouse, et célébra la naissance de sa frlle par une entrée triomphale. C'était, de toutes les fêtes auxquelles il avait accoutumé ses peuples, celle qui leur était devenue la plus chère. Le commencement de cette fête fitt d'amener dans le port de Cronslot neuf ^ères suéd(Hses, sept prames remplies de prisonniers, et le vaisseau du contreamiral Ërenschild.
Le vaisseau amiral de Russie était chargé de tous les canons, des drapeaux et des étentards pris dans la conquête de la Finlande.
On apporta toutesces dépouilles à Pétersbourg» où Ton arriva en ordre de bataille. Un arc de triomphe, que le czar avait dessiné selon sa coutume, fut décoré des emblèmes de toutes ses victoires; les vainqueurs passèrent sous cet arc triomphal; l'amiral Apraxin marchait à leur tête, ensuite le czar en qualité de contre-amiral, et tous les autres officiers selon leur rang : on les présenta tous au viceroi Romadonoski, qui» dans ces cérémonies, représentait le maître de l'empire. Ce vice-czar distribua à tous les officiers des médailles d'or; tous les soldats et les matelots en eurent â*argent Les Suédois prisonniers passèrent ious Tare de triomphe, et l'amiral Ërenschild suivait immédiatement le czar son vainqueur.
Quand on fut arrivé au trône où le vice-czar était, l'amiral Apraxin lui présenta le contreamiral Pierre, qui demanda à être créé vice*
amiral pour prix de ses services : on alla aux voix, et l'on croit bien que toutes les voix lui furent favorables.
Après cette « cérémonie, qui comblait da jale tous les assistants, et qui inspirait à tout le monde Témulation, Famour de la patrie et celui de la gloire, le czar prononça ce discours, qui mérite de passer à la dernière postérité:
« Mes. frères, est-Il quelqu^un de vous qui ^ût pensé, il y a vingt ans, quMl combat* trait avec moi sur la mer Baltique, dans des vaisseaux construits par vous-mêmes, et que nous serions établis dans ces contrées acquises par nos fatigues et par notre courage?... On place Tancien siège des sciences dan» la Grèce ; elles s'établirent ensuite dans ntaiie, d'où elles se répandirent dans toutes les parties de l'Europe : c'est à présent notre tour, si vous voulez seconder mes desseins, ea joignant Tétude à l'obéissance. Les arts eirculent dans le monde» comme le sang dans le corps humain; et peut-être ils établiront leur empire parmi nous, pour retourner dans la Grèce leur ancienne patria rose espérer que nous ferons un jour rougir les nations les plus civilisées, par nos travaux et par notre snUdfi gloire. »
C'est là. le précis véritable de ce discours xUgne d'un fondateur. Il a été énervé dans toutes les traductions ; mais le plus grand mé« rite de cette harangue éloquente est d'avoir été prononcée par un monarque victorieux»
fondaleur et législateur de son empira
Les vieux boyards écoutèrent cette haran-* gue avec plus de regret pour leurs anciens usages que d'admiration pour la gloire de leur maître ; mais les Jeunes en furent touchés jusqu'aux larmes.
Ces temps furent encore signalés par Parrivée des ambassadeurs russes, qui revinrent de Constantinople avec la confirmation de la paix avec les Turcs. Un ambassadeur de Perse était arrivé quelque temps auparavant de la part de Gha-Ussin; il avait amené au czar un éléphant et cinq lions. Il reçut en même temps une ambassade du kan des Usbecks, Héhémet-Bahadir, qui lui demandait sa protection contre d^autres Tartares. Du fond de TÂsie et de TEurope tout rendait hommage à sa gloire.
La régence de Stockholm, désespérée de rétat déplorable de ses affaires et de Tabsence de son roi qui abandonnait le soin de ses Etats, avait pris enfin la résolution de ne le plus consulter; et immédiatement après la victoire navale du czar, elle avait demandé un passe- port au vainqueur pour un officier chargé de propositions de paix. Le passeport fut envoyé ; mais dans ce temps-là même la princesse Uirique-Eléonore, sœur de Charles Xll, reçut la nouvelle que le roi rion frère se disposait enfin à quitter la Turquie, et à revenir se défendre. Ol n*osa pas alors envoyer au czar le négociateur qu on avait nommé en secret : on supporta la mauvaise fortune, et Ton attendit que Charles XII se présent&t pour la réparer.
En effet, Charles, après cinq années et quelques mois de séjour en Turquie, en partit sur la fin d*octobre 1714. On sait quMl mit diuDs son voyage la même singularité qui caractérisait toutes ses actions. Il arrira à Stralsund le 22 novembre 4714. Dès quMl y fut, le baron de Gortz se rendit auprès de lui : tt avait été Tinstrument d'une partie de ses malheurs ; mais il se Justifia avec tant dV dresse, et lui fit concevoir de si hautes espérances , qu'il gagna sa confiance comme il avait gagné celle de tous les ministres et de tous, les princes avec lesquels il avait négocié : il lui fit espéi*er qu'il détacherait les alliés du czar, et qu*alors on pourrait faire une paix honorable , ou du moins une guerre égale. Dès ce moment, Gortz eut sur Tesprit de Char les beaucoup plus dVmpire que n'en avait jamais eu le comte Piper.
La première chosequefitCharles en arrivant à Stralsund fut de demander de l'argent aux bourgeois de Stockholm. Le peu qu'ils avaient fiit livré; on ne savait rien refuser à un prince qui ne demandait que pour donner»
qui vivait aussi durement que les simples soldats, et qui exposait comme eux sa vie. Sei malheurs, sa captivité, son retour touchaient ■es sujets et les étrangers; on ne pouvait s*empêcher de le blÀmer, ni de Tadmirer, ni de le plaindre, ni de le secourir. Sa gloire était d'un genre tout opposé à celle de Pierre: elle ne consistait ni dan& l'établis-ement des arts, ni dans la législation, ni dans la politiqne, ni dans le commerce f elle ne s'étendait
paff'Mi delà de sa personne ; son mMte €tsli une TaJeur au-dessus du eourage ordinaire^ il défendait ses Etats avec une grandeur d^ftiae égale à cette valeur intr^ide, et c*en étM dsseK pour que les n«tiens fussent frappée» do respect pour lui. E aurait plus de partissiis qam d'alliés.
TI, — État de rEtirop««Q retour de Gharies XII. SiégB dd Stradtsnnd, etc.
Lorsque Charle? Xfl re?int enfin dans ses Biat9, à la fin de 17^4, il trouva rBurope chrétienne dans un état bien difiérent de oehii où il Tavalt laissée. La reÉoe Anned*ÂngleteiTe était morte, après avoir fait la paix avec la France; Louis XIY assurait TEspagne à son petit-fils, et forçait l'empereur d'Allemagne, Gharies VI, et les Hollandais, à souscrire à une paix nécessaire ; ainsi, toutes les affaires du midi de TEurope priaient une face nou* v^Uei
Celles du nord étaient encore plus chan** gées; Pierre en était devenu l'arbitre. L^éleo* teur de Hanovre, appe^ an royaume d^Angle^ terre^ voulait agrandir ses terres d'Allemagne aux dépens de la Suède, qui n'avait acqulii des domaines allemands que par les eonquôtoi du grand Gustave. Le roi de Danemark pré* tendait reprendre la Scanie, la meilleure pro^ vince de la Suède, qui avait appartenu autre* fois aux Danois. Le roi de Prusse, héritier de» ducs de Poméranie, prétendait rentrer au «oins dansnnepartiede cette proviaca ïtua
autre côté, la maison de Holstein, opprimée par le roi de Danemark, et le duc de Meklen* bourg en guerre presque ouverte avec ses sujets, imploraient la protection de Pierre !«• Le roi de Pologne, électeur de Saxe, désirait qu^on annexât la Courtaude à la Pologne ; ainsi de l'Elbe jnsqu^à la mer Baltique, Pierre était Tappui de tous les princes, comme Charles en avait été la terreur.
On négocia beaucoup d^is le retour de i
Charles, et on n^avança rien. Il crut qu'il pourrait avoir assez de vaisseaux de gaerre et d'armateurs pour ne point craindre la nou* velle puissance maritime du czar. A Tégard de la guerre déterre, il comptait sur son courage ; et Gorte, devenu tout d'un coup son premier ministre, lui persuada qu*il pourrait subvenir aux frais avec une monnaie de culyre, qu'on fit valoir quatre-vingt-selse fois autant que sa valeur naturelle, ce qui est un prodige dans Thistoire des gouvernements.
Mais dès le mois d^avril 1716, les vaisseaux de Kerre prirent les premiers armateurs suédois qui se mirent en mer, et une armée russe mutdia en Poméranie.
Les Prussiens, les Danois et les Saxons se joignirent devant Stralsund Charles XII vit qu'il n'était revenu de sa prison de Demirtash et de Demirtoca, v^v la mer Noire, que pour être assiégé sur le rivage de la mer Baltique.
On a déjà vu dans son histoire avec quelle valeur fière et tranquille il brava dans Stralsund tous ses ennemis réunis. On n'y ajoutera ici qtt*une petite particularilé qui marque bien
«on caractère. Presque tous ses principaux officiers ayant été tués ou blessés dans le siège, le colonel baron de Reichel, après un. long combat, accablé de veilles et de fatigues, 8*étant jeté sur un banc pour prendre une heure de repos, fut appelé pour monter la garde sur le rempart; il s'y traîna en maudissant ropiniàtreté du roi, et tant de fatigues si intolérables et si inutiles. Le roi qui l'entendit courut à lui, et se dépouillant de son manteau qu'il étendit devant lui : « Vous n'en pouvez plus, lui dit-il, mon cher Reichel, j'ai dormi une heure, je suis tirais, je vais monter la garde pour vous : dormez, je vous éveille» rai quand il en sera temps. » Après ces mots, il l'enveloppa malgré lui, le laissa dormir, et alla monter la garde.
Ce fut pendant ce siège de Stralsund que le nouveau roi d'Angleterre, électeur de Hano^ vre, acheta du roi de Danemarl^ la province de Brème et de Verden, avec la ville de Stade, que les Danois avaient prises sur Charles XIL Il en coûta au roi George huit cent mille écus d'Allemagne. On trafiquait ainsi des Etats de Charles, tandis qu'il défendait Stralsund pied à pied. Enfin, cette ville n'étant plus qu'un monceau de ruines, ses officiers le forcèrent d'en sortir. Quand il fut en sûreté, son général Duker rendit ces ruines au roi de Prusse^
Quelque temps après, Duker s'étant présenté devant Charles XII, ce prince lui fit de» reproches d'avoir capitulé avec ses ennemis»
« J'aimais trop votre gloire, lui répondit Du*
ker, pour' vous faire Taffront de tenir dans une ville dont votre majesté était sortie. » Au reste, cette place ne demeura que jusqu^en 1721 aux Prussiens, qui la rendirent à la paix du nord.
Pendant ce siège de Stralsund, Charles reçut encore une mortification qui eût été plus douloureuse si son cœur avait été sensible à Tamitié autant qu^il l'était à la gloire. Son premier ministre, le comte Piper, homme ce* lèbre dans TEurope, toujours fidèle à son prince (quoi qu'en aient dit tant d'auteurs indiscrets, sur la foi d'un seul mal informé).
Piper, dis-je, était sa victime depuis la ba* taille de Pultava. Gomme il n'y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois, il était resté prisonnier à Moscou, et quoiqu'il n'eût point été envoyé en Sibérie comme tant d'autres, son état était à plaindra Les finances du czar n'étaient point alors administrées aussi fidèlement qu'elles devaient l'être, et tous ses nouveaux établissements exigeaient des dépenses auxquelles il avait peine à suffire ; il devait une somme d'argent assez con* * sidérable aux Hollandais, au sujet de deux de leurs vaisseaux marchands brûlés sur les côtes de la Finlande. Le czar prétendit que c'était aux Suédois à payer cette somme, et voulut engager le comte Piper à se charger de cette dette : on le fit venir de Moscou à Pétersbourg; on lui olTrit sa liberté en cas qu'il pût tirer sur la Suède environ soixante miUe écus en lettres de change. On dit qu'il lira en effet cette somme sur sa femme à
SIcoklioto, qu'elle ne fut en état ni peut-être en volonté de donner, et que le roi de Suède ne fit aucun mouvement pour la payeiv Quoi qu'il en soit, le comte Piper fut enfermé dans la forteresse de Shlusselbourg, où il mourut Tannée d'après, à Tâge de soixante-dix ans. Oa rendit son corps au roi de Suède, qui lui ût faire des obsèques magnifiques : tristes et vains dédomma^menta de tant de malbeurs «t d'une fin ai déplorable
Pierre était satisfait d'avoir la Llvonie, TËsthonie, la Carélie, Tlngrie, qu'il regardait comme des provinces de ses Etats, et d*y avoir ajouté encore presque toute la Finlande, qui servait de gage en cas qu'on pût parvenir à la paix. IL avait marié une lÉie de son frère avec le duc de Mecàlembourg, Chaiiech Léopold, au mois d'avril de la même année; de sorte que tous les princes du nord étaient ses alliés ou ses créatures. Il contenait en Pologne les enn^nis du roi Auguste : une de ses armées^ d'environ dix-huit mille hommes, y dissipait sans effort toutes ces confédéra* tiens si souvent renaissantes dans cette patrie de la liberté et de Tanarohie. Les Turcs, fidèles enfin aux traités,, Laissaient à sa puissance et à ses desseins toute leur étendues
Dans cet état fiorissant presque tous les [ours étaient marqués par de nouveaux éta»blisssements pour la marine, pour les troupes, ie commerce, les lois'; il composa kd-mâme un code militaire pour l'infanterie.
Il fcmdait une académie de marina à Péflenh 4)0ttrg. Lang0, chargé des îAtérêts da coo^
— 7fi —
merce, partait pour la Chine par la Sibérie ; ûm ingénieurs levaient des cartes dans tout Tem-
?ire; on bâtissait la maison de plaisance de étershofi; et dans le même temps on élevait des forts sur Tlrtiche; on arrêtait les brigandages des peuples de la Boukarie , et d'un autre c6té les Tartares de Kouban étaient ré» primés»
U semblait que ce fût le comble de la pros»
périté que dans la même année il lui naqcflt un fils de sa femme Catherine* et un héritier de ses États dans un fils du prince Alexis; maisTenfant que lui donna la czarine fut bientôt enlevé parla mort; et nousverron»
que le sort d'Alexis fut trop funeste pour que la naissance d'un fils de ce prince pût être regardée comme un bonheur.
Les couches de la czarine Interrompireat les voyages qu'elle faisait continuellement avec son époux sur terre et sur mer; et dès qu'elle fut relevée elle Taccompa^^ dan»
des courses nouvelles.
?1I. — Prise de Vismar.— NbQveanx voya^ du csar»
Tismar était alors assiégé par tous les allié» du czar. Cette ville, qui devait naturellement appartenir au duc de Mecklembourg, est située sur la mer Baltique , à sept lieues de Lubeo,. et pourrait lui disputer son grand commerce s eUe était autrefois une des plus considéraUe» villes hanséatiques, et les ducs de Mecklem-* bourg y ex^^ientle droit de protection beai»^
eou]!) plos^'que celui de la souveraineté. (Tétait encore un de ces domaines d^ÂlIemagne qui étaient demeurés aux Suédois par la paix de "Westphalie. Il fallut enfin se rendre comme Straisund; les alliés du czar se hfttèrent de s*en rendre maîtres avant que ses troupes fussent arrivées; mais Pierre, étant venu lui-même devant la place après la capitula* tiçn qui avait été faite sans lui, fît la garnison prisonnière de guerre II fut indigné que ses alliés laissassent au roi de Danemark une Tille qui devait appartenir au prince auquel il avait donné sa nièce, et ce refroidissement»
dont le ministre Gortz profita bientôt, fut la première source de la paix quMl projeta de faire entre le czar et Charles XH.
Gortz, dès ce moment, fit entendre au czar que la Suède était assez abaii^e, qu'il ne fal« lait pas trop élever le Danemark et la Prusse. Le czar entrait dans ses vues : il n'avait jamais fait la guerre qu'en politique, au lieu que Charles XH ne 1 avait faite qu'en guerrier. Dès lors il n'agit plus que mollement ' contre la Suède ; et Charles XII, malheureux
partout en Allemagne, résolut, par un de ces coups désespérés que le succès seul peut justifier, d'aller porter la guerre en Norwége.
Le czar cependant voulut faire en Europe
' un second voyage. Il avait fait le premier en
homme qui s'était voulu instruire des arts; il
fit le second en prince qui cherchait à péné-
* ' trer le secret de toutes les cours. Il mena sa
femme à Copenhague, à Lubec, à Schwerin, à
.jp
Neustadt; il vit le roi de Prusse dans la petite ville d^Aversberg; de là, ils passèrent à Hambourg, à cette ville d^Altena que les Suédois avaient brûlée, et qu'on rebâtissait Descendant Pliilbe jusqu'à Stade, ils passèrent par Brome, où le magistrat donna un feu d'artifice et une illumination dont le dessin formait en cent endroits ces mots : Notre libérateur vient nous voir. Enfin, il revit Amsterdam et cette petite chaumière de Sardam, où il avait appris Tart de la construction des vaisseaux il y avait environ dix-huit années : il trouva, cette chaumière changée en une maison agr6a<» ble et commode, qui subsiste encore et qu'on nomme la maison du prince.
On peut juger avec quelle idolâtrie il fut reçu par un peuple de commerçants et de gens de mer dont il avait été le compagnon :
ils croyaient voir dans le vainqueur de Pultava leur élève qui avait fondé chez lui le commerce et la marine, et qui avait appris chez eux à gagner des batailles navales; ils le regardaient comme un de leurs concitoyens devenu empereur.
Il paraît dans la vie, dans les voyages, dans les actions de Pierre le Grand, comme dans celles de Charles Xlf, que tout est éloigné do nos mœurs, peut-être un peu trop efféminées; et c'est par cela même que l'histoire de ces deux hommes célèbres excite tant notre eu* riosité.
L'épouse du czar était demeurée à Schwerin, malade, fort avancée dans sa nouvelle grc^Ksesse ; cependant, dès qu'elle put se met-
treen i>oiite,6Ue voulut aller trouver iecsar en Hcrilande; les douleurs la surprireat à Vesel, où elle accoucha d-cm prince qui ne vécut qu^un jour* U n'est pas dans nos usagesqu'une femme malade voyage immédiatement après ses couches : la caarihe, au bout de dix jouis» arriva dans Amsterdam ? eUe voulut voir oetle chaumière de Sardam, dans laquelle le czar avait travaillé de ses mains; tous deux allèrent sans appareil, sans suite, avec deux domestiques, dîner ches un riche eharpaitier de vaisseaux de Sardam, nommé Kalf, qui avait le premier commercé à Pétersbourg.
Le fils revenait de France, où Pierre voulait aller : la czarine et lui écoutèrent avec plaisir raventore de ce jeune homme, que je ne rapporterais pas, si elle ne faisait connaître des mœurs entièrement opposées aux nôtres.
Ce fils du charpentier Kalf avait été envoyé à Paris par son père pour y apprendre le fhmçais, et son père avait voulu qu'il 7 vécût honorablement U ordonna que le jeune homme quittât Thabît plus que simple que tous les citoyens de Sardam portent, et «qui! ftt à Paris une dépense plus convenable à sa fortune qu'à son éducation, connaissant asses son fils pour croire que ce changement ne corromprait pas sa frugalité et la bonté de son caractère.
fialf signifie veau dans toutes les laofrues du nord : le voyageur prit à Paris le nom de du Veau; il vécut avec quelque magnificence; il fit des liaisons. Rien n'est pius commun k Paris que de prodiguer les titres de
fflar^nis et de comte & ceux qui n^ontpaa même une terre seigneuriale, et qui sont à peine gentilshommes; ce ridicul^^ a toujours été toléré par le gouvernement, afin que les rangs étant plus confondus, et la noblesse plus abaissée, on fût désormais à Tabri des guerres civiles, autrefois si fréquentes. Le titre de haut et puissant seigneur a été pris par des ennoblis, par dis roturiers, qui avaient acheté chèrement des offices. Enfin, les noms de marquis, de comte, sans marquisat et sans comté, comme de chevalier sans ordre, et d'abbé sans abbaye, sont sans aucune conséquence dans la nation.
Les amis et les domestiques de Kalf rappelèrent toujours le comte du Veau ; il soupa chez les princesses, et joua chez la duchesse de Berry; peu d'étrangers furent plus fêtés. Un jeune marquis, qui avait été de tous ses plaisirs, lui promit de Palier voir à Sardam, et tint parole. Arrivé dans ce village, il fit demander la maison du comte de Kalf ; il trouva un atelier de constructeurs d3 vaisseaux, et le jeune Kalf habillé en matelot hollandais, la hache à la main, conduisant les ouvrages de son père. Kalf reçut son hôte avec toute sa simplicité antique, qu'il avait reprise, et dont 11 ne s*écarta jamais. Un lecteur sage peut pardonner cette petite digression, qui n'est que la condamnation des vanités et Télege des mœurs.
Le czar resta tn^s mois en Hollande. D se passa pendant son séjour des choses plus sérieuses que Taventure de Kalf. La Haye» de«
puis la pafK de Nimègue» de Ryswyk et d^Utrecht, avait conserva la réputation d'être le centre des négociations de TEurope : cette petite ville, ou plutôt ce vil]aèi:e, le plus agréable du nord, était principalement habité par des ministres de toutes les cours, et par des voyageurs qui venaient sMnstruire à cette école. On jetait alors les fondements d'une grande révolutj|on dans TCurope. Le ciar, informé des commencements de ces orages, prolongea son séjour dans les Pays- Bas, pour être plus à portée de voir ce qui se tramait à la fois au midi et au nord, et pour se préparer au parti qu'il devait prendre.
TIII. — Suite des Toyages de Pierre le Grand. — Cons* piration de Gortz. — Réoeption de Pierre en France.
n voyait combien ses alliés étaient jaloux de sa puissance, et qu'on a souvent plus de peine avec ses amis qu'avec ses ennemis.
Le Mecklembourg était un des principaux cnigets de ces divisions presque toujours inévitables entre des princes voisins qui partagent des conquêtes. Pierre n'avait point voulu que les Danois prissent Vismar pour eux, encore moins qu'ils démolissent les fortifications ; cependant ils avaient fait l'un et Tautre.
Le duc de Mecklembourg, mari de sa nièce, et qu'il traitait comme son gendre, était ouvertement protégé par lui contre la noblesse da gays, et le roi d'Angleterre protégeait la nolesse. Enfin , il commençait à être très mé*
content du roi de Pologne, ou plutôt de son «
premier ministre, le comte Flemming, qui .
voulait secouer le joug de la dépendance»
impoli par les bienfaits et par la force.
Les cours d'Angleterre, de Pologne, de Danemark, de Holstein, de Mecklem bourg, de Brandebourg, étaient agitées d'intrigues et de cabales. ^
A la fin de 1716 et an commencement de 1717, Gortz, qui, comme le disent les mémoi* res de Bassevitz, était las de n'avoir que le titre de conseiller de Holstein et de n'être qu'un plénipotentiaire secret de Charles XII, avait fait naître la plupart de ces intrigues» et il résolut d'en profiter pour ébranler l'Eu- ^
rope. Son dessein était de rapprocher Charles XII du czar, non*seuIement de finir leur guerre, mais de les unir, de remettre Stanis- a
las sur le trône de Pologne et d'ôter au roi , ^ d'Angleterre, George !•*, Brème et Verden, et même le trône d'Angleterre, afin de le mettre >
hors d'état de s^approprier les dépouilles de '
Charles.
Il se trouvait dans le même temps un ministre de son caractère, dont le projet était de bouleverser l'Angleterre et la France :
c*était le cardinal Alberoni, plus maître alors en Espagne que Gortz ne l'était en Suède, homme aussi audacieux et aussi entreprenant que lui, mais beaucoup plus puissant, parce qu'il était à la tète d'un royaume plus riche et qu'il ne payait pas ses créatures en monnaie de cuivre.
Gortï, des bords de la met Baltique, se lia
— sa —
bientôt avec la cour de Madrid. Alberon! et loi furent également d^intelligence avec tous les Anglais errants qui tenaient pour la maison StuarL Gortz courut dans tous les Etats ot il pouvait trouver des ennemis du roi George: en Allemagne, en Hollande, en Flandre, ea Lorraine et enfin à Paris, sur la fin de Tannée 1716. Le cardinal Alberoni commença par lui envoyer dan s Paris même un million de livres de France, pour commencer à mettre le feu aux poudres : c'était l'expression d'Alberoni.
Gortz voulait que Charles cédftt beaucoup à Pierre pour reprendre tout le reste sur ses ennemis, et qu'il pût esï liberté faire une descente en Ecosse, tandis que les partisans des Stuarts se déclareraient efficacement en Angleterre , après s'être tant de fois montra inutilement Pour remplir ces vues, il était nécessaire d'ôter au roi régnant d'Angleterre son plus grand appui, et cet appui était le régent deFranc& 11 était extraordinaire qu'on vît la France unie avec un roi d'Angl^re contre le petit-fils de' Louis XIV, que cette même France avait mis sur le trône d'Espagne au prix de ses trésors et de son sang, malgré tant d'ennemis conjurés. Mais tout était sorti alors de sa route naturelle, et les intérêts du régent n'étaient pas les intérêts du royaume. Alberoni ménagea dès lors une oonspîration en France contre ce même régent Les fondements de toute cette vaste entreprise furent jetés presque aussitôt que le plan en eut été formé. Gortz fût le premier
dans ce secret, et devait alors aller, déguisé», en Italie, pour s^aboucher avec le prétendante auprès de Rome, et de là revoler à la Haje, y voir le czar et terminer tout auprès du roi ùè Suède.
Celui qui écrit cette histoire est très instruit de ce qu^il avance, puisque Gortz lui proposa de raccompagner dans ses voyages, et que, tout jeune qu^ll était alors, il fut un des premiers témoins d*une grande partie de ces intrigues.
Gortz était revenu en Hollande à la fin de 1716, muni des lettres de change d^Alberoni et du plein pouvoir de Charles. H est très certain que le parti du prétendant devait éclater, tandis que Charles descendrait de la Norwége dans le nord de TEcosse. Ce prince»
qui n*avait pu conserver ses États dans le continent, allait envahir et bouleverser ceux d*un autre; et de la prison de Demirtash en Turquie, et des cendi%s de Stralsund, on eût pu le voir couronner le fils de Jacques II, à. Londres, comme n avait couronné Stanislas à^ Varsovie.
Le czar, qui savait une partie des entreprises de Gortz, en attendait le développement, sans entrer dans aucun de ses plans et sans les connaître tous; il aimait le grand et Textraordinaire autant que Charles XII, Gortz, et Alberoni ; mais il Taimalt en fondateur d^un Etat, en législateur, en vrai politique; e^t peut-être Alberoni, Gortz, et Charles même, étaient-ils plutôt des hommes inquiets qui tentaient de grandes aventuses, que deshom-
mes profonds qui prissent des mesures Justes^ peut-être, après tout, leurs mauvais succès les ont-ils fait accuser de témérité.
» ' Quand Gortz fut à la Haye, le czar ne le vit
point; il aurait donné trop d'ombrage aux Etats généraux, ses amis, attachés au roi d^Angleterre; ses ministres ne virent Gorts qu^en secret, avec les plus grandes précautions, avec ordre d'écouter tout et de donner
* des espérances, sans prendre aucun engage-
ment et sans le compromettre. Cependant les clairvoyants s'*apercevaient bien à son inaction, pendant quMl eût pu descendre en Scanie avec sa flotte et celle de Danemark, à son refroidissement envers ses alliés, aux plaintes qui échappaient à leurs cours, et enfin à son voyage même, qu*il y avait dans les affaires un grand changement qui ne tarderait pas k éclater.
Âu mois de Janvier 1717, un paquebot suédois, qui portait des lettres en Hollande, ayant été forcé par la tempête de relâcher en Norwége, les lettres furent prises. On trouva dans celles de Gortz et de quelques ministres de quoi ouvrir les yeux sur la révolution qui ' 8e tramait La cour de Danemark communiqua les lettres à celle d'Angleterre. Aussitôt on fait arrêter à Londres le ministre suédois Gyllembourg ; on saisit ses papiers, et on y trouve une partie de sa correspondance avec les Jacobites.
Le roi Georges écrit incontinent en Hollande; il requiert que, suivant les traités qui lient TAngieterre et les Etats généraux à leur sûre-
té comnrane, le baron de Gortz soit urèté. Ce noinlstre, qui se faisait partout des créatureSt fut averti de l'ordre, il part Incontinent; il 4talt d^à dans Amlielm, sur les frontières, lorsque les officiers et les gardes qui cou- . raleot après lui, ayant fait une dlllgeace pea «omiauiie ea oe pays-là , il fut pris, ses papiers saisis, sa personne traitée durement ; le secrétaire Stamlce, celui-là tnënie qui avait Oonûfifalt le seing du duc de Holsteln dans l'alTaire de Tonninge, plus maltraité encore. Enfln le comte de Gyllembours, envoyé de Suède en Angleten-e, et le baron de Cortz, wec des lettres de ministre pténi|)Ofentiaire âeCbaries XII, furent laterrogés, l'un à Londres, l'autre à Arnheim.commedt» criminels.
Tous les ministres des souverains crièrent i la violation du droit des gens.
Ce droit, qui est plus souvent, réclamé que bien connu et dont jamais l'étendue et les limites n'ont ét^ fixées, a reçu daus tous les temps des atteintes. On a chassé plusieurs ministres des cours où ils résidaient; on a
{ilua d'une fols arrêté leurs personnes; mais amals encore on n'avait Interrogé des mfni^ très étrangers comme des sujets du pays. La cour de Londres et les Etats passèrent pardessus toutes les règles, à la vue du pi^ril qui menaçait la maison de Hanovre: m»is enHn ce danger étant découvert cessait d'être danger, du moins dans la conjoncture présente.
11 faut que l'historien Norberg ait éié bien --l1 informé, qu'il ait bien mal connu les et les aeraires, ou qu'il ait été
* ^ • faire prendre au roi de France la main et le pas, Tempereur de Russie se servit de ce stratagème pour déranger ce cérémonial par un \ air d'affection et de sensibilité; c'est une
idée absolument fausse; la politesse française et ce qu'on devait à Pierre le Grand ne per- -^ mettaient pas qu'on change&t en dégoût
les honneurs qu'on lui rendait La cérémonie consistait à faire pour un grand monarque et è ^ pour un grand homme tout ce qu'il eût dé-
siré lui-même s'il avait fait attention à ces détails. Il s'en faut beaucoup que tes voyages des empereurs Charles iV, Sigismond et Charles V, en France, aient eu une célébrité ' comparable à celle du séjour qu'j fit Pierre
le Grand. Ces empereurs n'y vinrent que par des intérêts de politique, et n*y parurent pas I I dans un temps où les arts perfectionnés pus-
• sent faire de leur voyage une époque mâno- ' • rable; mais quand Pierre le Grand alla dîner
f ^ chez le duc d'Antin, dans le palais de Petit-
^ bourgwà trois lieues de Paris, et qu'à la fin
du repas il vit son portrait, qu'on venait de
peindre, placé tout d'un coup dans la salle»
il sentit que les Français savaient mieux qu'aa-
; cun peuple du monde recevoir un hôte si
digne.
*,• Il fut encore plus surpris lorsquVlant voir
1^ frapper des médailles dans cette longue gale-
rie du Louvre, où tous les artistes du roi sont honorablement logés, une médaille qu'on frap- ' • pal t étant tombée, et le czar s'empressant de la
|i ramasser, il se vit gravé sur cette médaille,
avec une Renommée sur le revers, pokant un
pied sur lo globe, et ces mots de Virgile, si convenables à Pierre le Grand : Vires acqui»
rit eundo; allusion également fine et noDlo> et paiement convenable à ses voyages et à sa gloire : on présenta de ces médailles d^or à lui et à tous ceux qui raccompagnaient Allait-il chez les artistes? on mettait à ses (
pieds tous les chefs-d'œuvre, et on le suppliait de daigner les recevoir. Allait-il voir les hautes- lices' des Gobelins, les tapis de la Savonnerie, les ateliers des sculpteurs, des peintres, des orfèvres du roi, des fabricateurs ajnstruments de mathématiques? tout ce qui semblait mériter son approbation lu! était offert de la part du roi.
Pierre était mécanicien, artiste, géomètre.
li alla à TAcadémie des sciences, qui se para pour lui de tout ce qu'elle avait de plus rare ; mais il n'y eut rien d'aussi rare que luimême : il corrigea de sa main plusieurs fautes de géographie dans les cartes qu'on avait de ses Ëtats, et surtout dans celles de la mer Caspienne. Enfin, il daigna être un des membres de cette Académie, et entretint depuis une correspondance suivie d'expériences et de découvertes avec ceux dont il voulait bien être le simple confrère. Il faut remonter aux Pithagore et aux Anacharsis pour trouver de tels voyageurs ; et ils n'avaient pas quitté un empire pour s'instruire.
On ne peut s'empêcher de remettre ici sous les yeux du lecteur ce transport dont il lut saisi en voyant le tombeau du cardinal de Richelieu. Peu frappé de la beauté de ce
chef-d'œuvre de sculpture, il ne le fut qvtt de l'image d'un ministre qui s'était rendu célèbre dans l'Europe en l'agitant, et qui avait rendu à la France sa gloire perdue après la mort de Henri IV. On sait qu'il embrassa cette statue, et qu'il s'écria : « Grand homme I f je Saurais donné la moitié de mes Ëtats pouf-
I apprendre de toi & gouverner Tautre. »
Enfin, avant de partir, il voulut voir cette célèbre madame de Haintenon, qu'il savait être veuve en effet de Louis XIV, et qui touchait à.sa fin. Cette espèce de conformité entre le mariage de Louis XIV et le sien excitait V vivement sa curiosité; mais il y avait entre
le roi de France et lui cette différence, qu'il avait épousé publiquement une héroïne, et que Louis XIV n'avait eu en secret qu'une femme aimable. La czarine n'était pas de ce Voyage; Pierre avait trop craint les embarras À du cérémonial et la curiosité d'une cour peu
I faite pour sentir le mérite d'une femme qui,
des bords du Pruth à ceux de Finlande, avait affronté la mort à côté de son époux sur mer et SOT terre.