‹ Histoire de l'Empire Ottoman (volume 2)Chapitre 1 sur 10 · Histoire de l'Empire Ottoman · texte numérisé non relu

Histoire de l'Empire Ottoman

Premier traité d'alliance entre les Ottomane et les Français. — Visiriat de Loufty- Pacha. — Sa disgrâce; cause remarquable de cet événement; son éloge. — Rustan fait Grand - Visir. — Soliman épouse Koxelane. — Le prince Ivlustapha ; sa catastrophe. — Mort de Zéangir autre fils de Soliman.

— Mort des enfans de Mustapha. — Conquête du Bannat de Temeswar. — Faux Mustapha ; conspiration deBajazet, fils de Roxelane, contre Soliman;

— ]\îort de Roxelane. — Guerre de Sélim et de Bajazet, fils de Soliman. — Fuite de Bajazet en Perse ; sa mort. — Victoire navale de Gerbes. — Fondation de Solimanhié. — Attaque de l'île de Malthe. — • Levée du siège de Malthe ; guerre de Hongrie; siège de Zijeth. — Prise de Zijefh. — Mort de Soliman. — Réflexions sur son rtgne et sur ses lois.

JuANT de faits mémorables, tant de grands événemens sembleraient appartenir à un long règne, et cependant Soliman commandait à 2. I

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peine depuis vingt années aux Ottomans et à la victoire. II méritait sa haute renommée , car si sa haine était terrible, son amitié était utile et sincère. Le roi de France l'éprouva dans ce tems-Ià même oii il venait de conclure solennellement la première ligue offensive et défensive qu'ait formée un monarque chrétien avec l'empire du Croissant. Cette transaction influa trop sur les relations héréditaires des deux peuples, pour ne pas mériter quelque développement.

Un premier traité d'alliance et de commerce avait déjà été secrètement convenu, sous le nom de trêve marchande , entre Soliman et François I, dès l'année i525. Cette fois, les deux souverains alarmés des préparatifs de Charles-Quint , dressèrent un pacte offensif et défensif, dont le protonotaire Montluc , depuis évêque de Valence, fut l'agent public. Les conditions en restèrent secrètes ; et si le changement des circonstances en empêcha l'exécution entière, du moins Soliman, lié par cet engagement, ne cessa de montrer la bonne foi d'un prince religieux et la vigilance d'un allié fidèle» Dès i525 il écrivait à François I : « Vous avez y> envoyé à ma Sublime Porte, qui est le refuge » des rois, un homme de confiance, nommé » Frangipani : j'ai connu par son rapport qu'un

}> ennemi s'était emparé de vos terres, et vous » tenait dans une dure prison. Ce sont les acci- » dens de la guerre ; il n'est pas rare de voir 3) des rois dans les fers. Servez-vous de votre » courage, et ne vous laissez pas abattre. C'est » ainsi que mes glorieux ancêtres ( que Dieu )) illumine le lieu de leur repos) se sont plus à 5) affronter les périls au milieu des combéits et }> à braver les adversités de la vie. Moi-même , » pour marcher sur leurs traces , je tiens mon 3) cheval toujours sellé et mon cimeterre à mon » côté, pour conquérir les royaumes et ren- 3) verser les forteresses. Que Dieu vous comble » de ses dons; voire envoyé vous rendra de » vive voix la réponse à vos demandes ; comptez 3) sur ce qu'il vous dira. »

Aussi l'intervention de la France fut utile auprès de la Porte dès les premiers tems de ce pacte d'amitié. Après la levée du siège de Corfou, les Vénitiens sentirent que leurs dangers n'étaient qu'éloignés momentanément, que tout le poids de la guerre retombait sur leur république qui soudoyait presque seule, passes subsides, les armées espagnoles et allemandes; ils songèrent à obtenir de Soliman la paix ou du moins une longue trêve , et ils eurent recours à la médiation de François I. Charles-Quint,

im-même, occupé des troubles religieux de l'Allemagne , désirait être compris dans cette pacification. Le connétable de Montmorenci, l'ame des conseils de François I , ne s'y refusait pas. Il est digne de remarque que le chef d'un gouvernementjqu'on a toujours cru étranger aux combinaisons politiques des cours d'Europe, ait prouvé dans cette circonstance qu'il savait mieux connaître et mieux défendre les intérêts du monarque chrétien , son allié , que le ministre même auquel ils étaient confiés. Soliman mandait au roi de France : « Charles , roi d'Es- » pagne , désire et recherche , par votre média- 7) tion , une trêve auprès de ma Sublime Porte. 3) Constant dans la fraternité qui a existé jus- » qu'ici entre vous et moi, je la confirme de » nouveau par ma foi impériale , et je déclare *» que si le roi d'Espagne veut obtenir une trêve, » et que ce soit votre désir qu'il l'obtienne, je » veux qu'il commence par remettre entre vos 3) mains toutes les provinces, terres et forte- 5) resses qu'il vous a enlevées. Lorsqu'il aura 3) rempli cette condition, vous en donnerez avis » à ma Sublime Porte, et je ferai tout ce qui » pourra vous plaire : elle sera ouverte à qui- » conque s'y présentera de votre part, soit pour » que j'accorde la paix, soit pour que je déclare « la guerre à notre ennemi commun. »

Charles-Quint ne voulut pas se soumettre à de telles conditions. Les Vénitiens firent la paix; il leur en coûta plusieurs de Jeurs possessions de l'Archipel, et dans la Morée Malvoisie , et Napoli deRomanie.La guerre continua entre FrançoisI et Charles Quint. Soliman secourut le roi de France, et lui envoya la lettre suivante , par le capitaine Paulin : « Gloire des princes de la 3) religion de Jésus, possesseur de toute majesté j) et de toute grandeur , François , roi de » France ; à la prière que m'a faite votre mi- 33 nistre Paulin, j'ai fait partir ma redoutable 3) flotte et mon capitan-pacha pour concourir j) à la ruine de vos ennemis. Prenez garde que » ceux que vous combattez ne vous trompent ; i) ils ne consentiront jamais à la paix qu'ils ne » vous sachent déterminé à ne jamais faire cesser 3) la guerre. Que Dieu bénisse ceux qui estiment M mon amitié, et qui sont protégés par mes » armes victorieuses. »

Barberousse vint se joindre aux Français dans la rivière de Gênes. Les lis et le croissant réunis attaquèrent la ville de Nice. Le marquis Duguast arriva à tems pour la délivrer; la flotte ottomane reprit la route de Constantinople avant le retour de la mauvaise saison. Soliman avait prouvé qu'il était un allié fidèle, pourquoi

faut-il qu'il ait montré aux dépens de sa gloir.e, quand il entra en Hongrie pour la troisième fois, qu'il pouvait être un protecteur perfide.

Jean Zapoli n'existait plus; le, prince Etienne , son fils, avait pour tutrice, sa mère, Isabelle, sœur de Sigismond , roi de Pologne. Ferdinand d'Autriche réclama la Hongrie , aux termes du traité fait avec Jean Zapoli; mais le moine Georges, connu depuis sous le nom de cardinal Martinusius , gouvernait et la princesse et l'Etat. A son instigation elle ne fit point un refu^ formel, mais elle se procura, par des délais ^ le tems d'appeler So'iman.

Vo3"ant qu'on ne cherchait qu'à le jouer , Ferdinand entra à main armée pour soutenir .ses droits. Le pacha de Belgrade avait déjà mis ses troupes en fuite, auprès de Bude, lorsque. le redoutable protecteur d Isabelle et du jeune, roi arriva.

La princesse crut voir en lui son plus ferme appui , et les grands du roj'aume lui amenèrent eux-mêmes leur souverain. Soliman le prit dans ses bras, ordonna même à deux de s.gs fils qui l'accompagnaient de caresser le faible enfant qu'il venaitprotéger.Maisdans le même moment les janissaires se saisissaient des portes de Bude, Isabelle fut forcée d'enjoindre aux cora-

mandans de toiUcs les places de recevoir une giiriiison ottomane. Les églises furent changées en mosquées; des cadis rendirent la justice au. nom du sultan spoliateur ; il laissa seulement aux Hongrois quelques juges nationaux, et permit que la moitié des églises s'ouvrissent à l'exercice toléré de leur religion.

L'affliction de la reine Isabelle ne fut comparable qu'à la lâcheté de Ferdinand. Il n'espérait plus rien de la force des armes, et ne pouvait se résoudre à voir les Ottomans maîtres de la plus riche partie de cette Hongrie , qu'il regardait , avec raison, comme son héritage légitime , si les traités pouvaient jamais balancer le droit du plus fort. Le frère de Charles-Quint; le roi des Romains, le successeur de fempire d'Occident , s'abaissa jusqu'à solliciter de Soliman finvestiture du royaume à titre de vassal et de tributaire , aux mêmes conditions enfia qu'avait régné Jean Zapoli. Pour prix des plus riches présens et de la plus honteuse démarche , les ambassadeurs de Ferdinand ne lui rapportèrent qu'un rcfu.s. Le sultan fit attendre deux jours sa réponse ; enfin , le grand- visir Rustaa déclara que si le prince autrichien voulait la paix , il devait rendre toutes les places qu'il possédait dans la Hongrie, et payer un tributmême

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pour ses Etats héréditaires. Soliman laissa la Transilvanie an prince - roi Etienne Zapoli , pour ne pas paraître le dépouiller entièrement. îi fit de la Basse-Hongrie une province ottomane , et quitta son armée en disant fièrement que Ferdinand ne méritait pas qu'il restât pour Je combattre.

Le nom de Rustan vient de fiapper les regards. Cet homme fameux par ses talons et par ses crimes, avait succédé dans le visiriat à l'habile et vertueux Loufti-Pacha , dont la disgrâce éclatante fait époque dans l'histoire ottomane; elle fut la suite de son zèle ardent pour le maintien des lois et la preuve du respect que les musulmans portent aux femmes.

Le sévère et religieux visir avait porté les peines les plus rigoureuses contre le libertinage et les femmes débauchées. Une de ses malheureuses victimes du vice fut surprise en contravention aux lois de police de Loufti ; il ordonna qu'on la mutilât à coups de rasoirs; et le genre de châtiment se trouva blesser la décence presque autant que le crime lui-même. Le visir avait épousé une sœur de son maître : la princesse , partageant l'indignation publique , lui reprocha amèrement d'avoir ordonné un pareil supplice. ?t 11 est fait po!:ir le crime, reprit fièrement le

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'» grand-visir , et désormais telle sera la peine n réservée à toutes les femmes qui se désho- » noreront au mépris de la religion et des lois. » A ces mots la sultane l'accabla d injures. Loufti f arieux saisit une masse d'anr.es pour l'en frapper. Les esclaves, les eunuques de la princesse accoururent à ses cris, et chassèrent à conps de poing le grand-visir de l'appartement de sa femme. Il avait levé la main sur une musulmane, ?jur une sultane, sœur de son maître, sur une princesse dont le privilège est d'avoir son époux pour premier esclave. Soliman blâma hautement son ministre et le sacrifia. Louf(i-Pacha dépouillé de sa dignité, dont Rustan futrevêtu, alla mourir en exil à Demolica. Les litres les plus estimables honorèrent sa vie , son ministère et sa disgrâce , sans justifier sa rigueur et ses violences ; mais le nom de Loufti-Pacha est associé à tous les réglemens sages et utiles qui ont immortalisé le règne de Soliman L Ce grand-visir célèbre, qui réunit au caractère le plus ferme les connaissances les plus vastes, a laissé un ouvrage d'économie politique , qui fait honneur à sa droiture et à ses lumières. 11 est connu sous le nom â!AssûJ-Name/i, ou le Miroir des visirs, et traite des mœurs et du caractère d'un grandvisir; de la conduite qu'il doit tenir entre le

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sultan et le peuple ; de Tadministration militaire ; de l'ordre du trésor public ; du gouvernement du peuple. L'estime et la reconnaissance des Ottomans prouvent que le vertueux Loufti- Pacha joignait toujours l'exemple aux préceptes dans sa conduite comme dans ses écrits.

Cependant le mortel tout-puissant qui pouvait se croire au-dessus des souverains, en les voyant fléchir le genou devant son orgueil, ne tarda pas à reconnaître qu'il n'était pas audessus de la nature ; le poids de l'affliction lui fit courber la tête et le fit rentrer par un coup imprévu dans le rang des créatures humaines soumises au joug commun de la douleur. A son retour de la Hongrie, en 1 543, Soliman perdit le jeune Mahomet, celui de ses fils qui lui était le plus cher 5 un des enfans que lui avait donnés Roxelane, sa sultane favorite. Mais si sa profonde affliction ne le distingua pas de tous les pères , la consolation qu'il chercha fut digne et du cœur le plus tendre et de l'ame la plus grande. Pour honorer la mémoire de son fils , il délivra une foule d'esclaves des deux sexes, et fonda la magnifique mosquée appelée Shazadé-Agiannit.

Cinq ans étaient à peine écoulés depuis que ce fils chéri de Soliman avait subi inopinément

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îa loi commune de la mort , lorsque ce prince trompé , devint lui-même le bourreau de cinq autres de ses eufans qu'il fit mourir successi-. vement.

Nous avons nommé Roxelane , et déjà Fou voit Soliman devenir l'instrument aveugle de la haine d une marâtre , et faire couler son propre sang. Une heureuse esclave , appelée Bospharone, donna la première un fils à cet illustre sultan. Le jeune prince fut appelé Mustapha. Bientôt une rivale, plus fameuse encore par son adresse, son ambition, ses artifices que par sa beauté, sortit de la foule des femmes qui peuplent le sérail impérial; elle supplanta la sultane favorite, et captiva .son maître au point de se faire affranchir, d'obtenir le rang, la dot et jusqu'au nom d'épouse légitime.

Ce n'était point assez pour Roxelane, elle voulait que le trône appartînt à un des fils qu'elle avait donnés à Soliman. Elle était mère de Mahomet, qui venait de mourir; elle Tétait aussi de Sélim, de Bajazet et de Zéangir.

Mais le prince Mustapha joignait au droit d'aînesse l'amour du peuple et celui des soldats. Sa perle était nécessaire à fintérêtde Roxelane; et Roxelane la jura. DepuisBajazetr'",rexempIe 4'Iamb-Chélébi, celui de Zizime, de Gorcud

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etd'Achmet, n'annonçaient que trop quel sort attendait les princes ottomans à l'avènement de leur frère.

La haine, l'adresse et l'ascendant de Roxelane faisaient croire à Mustapha qu'il ne succéderait pas à l'empire sans avoir de grands obstacles à surmonter; il devait craindre que celui de ses frères qui deviendrait son maître ne le fit périr ; il pensait donc pouvoir , sans crimes, ménager d'avance les dispositions de l'armée, préparer l'aËTeclion des grands de l'empire au maintien de ses droits. Ces mesures prématurées , que le prince ne cacha pas assez soigneusement, fournirent à la calomnie le prétexte de publier avec quelque vraisemblance que Mustapha voulait imiter l'exemple du sultan Sélim j et qu'il avait dessein de détrôner , même de faire périr son père. Assurée du muphli et du grand-visir Rustan , fimplacablo Roxelane agissait, et ne se montrait pas.

Il ne manquait qu'une occasion pour faire jouer des ressorts si habilement préparés. Le visir persuada au sultan qu'une nouvelle guerre contre la Perse était nécessaire. Les incursions réciproques des deux peuples en motivaient de part et d'autre le prétexte à volonté.

Rustan, parti à la tête de l'armée ottomane,

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s'arrêta sur la frontière; il manda à son maître, avec un effroi simulé , « qu'il ne croyait pas » devoir avancer davantage; qu'un complot » paraissait se tramer ; que les troupes étaient » gagnées ; qu'elles demandaient à voir au ^) milieu d'elles le prince Mustapha ; et que si }) Soliman ne se hâtait de venir se montrer lui- » même , il y allait de son trône et sans doute » de sa vie. »

Le sultan alarmé déposa ses craintes dans le sein de Roxelane; elle y était préparée. Cette femme artificieuse se garda bien de ne pas montrer une fausse compassion; elle le conjura avec perfidie de ne point punir son coupable fils sans avoir demandé un fetfa au mupliti. Cette décision auguste , imprime dans les tems difficiles le dernier sceau du respect aux ordres du souverain, sanctionnés ainsi par la religion et par la loi.

« Quelle peine mérite Zaïr? j) demanda Soliman au muphti ; ( car c'est toujours par questions et sous des noms supposés qu'est consulté ce chef suprême) « quelle peine mérite î) ZaVr, esclave d'un marchand de cette ville ^^ » qui lui a confié, pendant un voyage, son )) épouse, ses enfans, le soin de son commerce? y> Zaïr, au mépris des lois, a mis le désordre

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3) dans les afTaircs de son maître, a voulu se- 3) duire sa femme, a dressé des embûches à 3) ses enfans, et même a comploté secrètement 5) d'attenter à ses jours : quelle peine mérite » l'esclave Zaïr ? »

Le muphti écrit au bas : « L'esclave ZaVr 3) mérite la mort; Dieu sait le meilleur. »

Ainsi fut porté l'arrêt du prince Mustapha, avant que Soliman , son père, son juge, feût va , l'eût accusé , feût entendu.

L'armée campait près d'Amasie, la résidence et l'apanage du malheureux prince qui ne s'attendait pas à son sort. Le sultan lui manda de venir le joindre au camp ; INIustapha arriva dès qu'il eut reçu l'ordre, accompagné de Zéangir, un fils de Roxelane , mais qui, loin de partager la haine de sa mère , portait au prince , son frère , la plus tendre amitié. Une foule de soldats étaient accourus à sa rencontre : leurs transports ne parurent qu'un nouveau crime aux yeux de Soliman , et ne furent que les avantcoureurs d'une catastrophe. Arrivé devant la tente impériale , Mustapha seul fut introduit. Dès feutrée un chiaoux lai demanda son cimeterre et son poignard ; il les remit non sans étonnement ; ses frères et lui étaient exceptés de la loi qui défend de paraître en armes devant les sultans.

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Il s'avançait avec une sorte de trouble dans cette première enceinte où régnait un morne silence, et qui semblait une solitude, lorsque quatre muets parurent à la fois, fondirent sur lui , s'efforçant de lui jeter au cou une corde d'arc pour l'étrangler. Mustapha, quoique désarmé , lutta contre eux , disputant sa vie avec toute la force de la jeunesse et du désespoir. Déjà illes avait plusieurs fois renversés;déj à, quoiqu'il les traînât attachés à ses jambes, il avait gagné quelque terrein en arrière; il avait l'espérance de leur échapper; encore quelques pas il sortait de ce lieu funeste ; les soldats dont il était adoré allaient entendre ses cris, allaient l'apercevoir, allaient l'arracher à la mort.... Tout-àcoup Soliman lui-même, jusque là témoin caché de cet affreux spectacle, soulève le rideau qui le voile, et plus implacable que les bourreaux , lança sur eux des regards étincelans de fureur. A ce signal terrible les muets se relèvent, ils attaquent, ils accablent, ils terrassent à la fois l'infortuné Mustapha, et lui arrachent la vie.

Son corps palpitant est exposé sur un tapis devant la tente même du sultan. Soliman , dans sa colère , brava jusqu'à l'affection que l'armée portait à son fils : il savait que la multitude ne

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venge pas la victime la plus chérie, quand cette victime a cessé d'exister. Eu effet, tandis que Zéangir au désespoir expirait de douleur sur le corps de son frère jchaque soldats' arrêtait devant leur idole abattue; tous retournaient dans leurs tentes, les yeux baignés de larmes, mais gardant un morne silence ; les imprécations ne portaient que sur Roxelane , sur Rustan. Dans ce deuil général, l'adroit grand-visir alla demander lui-même à Soliman d'être sacrifié au vœu de l'armée, d'être déposé. Achmet qui était aimé des troupes fut mis à sa place. Le sultan déclara que Mustapha était coupable ; et qu'on le crût ou non, il ne cessa pas un instant de se voir respecté , craint et obéi.

Lui seul dans son empire ne doutait pas du crime de son fils ; aussi l'implacable Roxelane fit-elle envelopper dans le châtiment du malheureux Mustapha un enfant qu'on élevait à Burse, heu choisi pour l'éducation des jeunes princes du sang ottoman. L'ordre de sa mort fut surpris à Soliman, sous prétexte cpi'il était à craindre que les janissaires ne reportassent sur lui tout l'amour qu'ils avaient eu pour son père, et qu'il n'en devînt un jour le vengeur. Un envoyé secret fut chargé de tromper la vigilance de la mère du jeune sultan. On imagina un prétexte

pour la conduire avec son fils à une maison de plaisance peu éloignée de la ville de Burse. Le jeune sultan était à cheval , et précédait la litière de la princesse : par une double ruse 3 l'essieu à demi-fracturé , à dessein, se brise au premier obstacle. Le jeune prince prend le devant suivi de l'eunuqne chargé de l'ordre secret de sa mort. La mère infortunée perd de vue son fils un seul instant, et cet instant est le dernier de sa vie.

A peine descendu de cheval , à peine entré dans la maison, l'eunuque, l'arrêtant sur le seuil de la porte , le saisit d'une main , et de l'autre lui présente le fatal lacet. « Le sultan veut 3) que vous mourriez sur Iheure )> , lui dit - il. « Cet ordre m'est aussi sacré que celui de Dieu même » , répond le jeune prince ; et sans murmure, sans faiblesse, il présente la tête à ion bourreau. C'est ainsi que chez ce peuple étonnant, la religion, au nom du Ciel, et par l'espoir d'un bonheur futur, inspirait à tous les rangs, à tous les âges le fanatisme de la résignation. Que sert-il d'ajouter que l'eunuque prit la fuite pour aller recevoir la récompense promise à l'heureux succè^s de son message; que la mère arrive à pied, toute émue, toute échevelée , et que le premier objet qui s'ofirit 2. â

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à ses yeux fut son malheureux fils palpitant

encore , et rendant les derniers soupirs.

Le meurtre de Mustapha et de son fils, et la mort, de Zéangir, furent pendant un intervalle de dix anne'es 5 les évëuemens auxquels Soliman fut le plus sensible au fond de son cœur. Une mélancolie qui ne le quitta plus décelait sa douleur profonde. Son repos fut employé à perfectionner le code de lois qu'il avait établi, à faire Jouir tous ceux qui cultivaient ou professaient les sciences et les arts, des bieufaisans effets de sa magnificence et de sa protection. Non moins ami des lettres que ses prédécesseurs, il fonda et dota à la fois deux académies ou médressés, celle de Chézadi-Agianni , près de la mosquée qu'il avait nommée du nom de son fils chéri ; celle de la sultane Mihru-Mah , établi en Fhonneur d'une fille bien-aimée, dont il crut que la douce mémoire serait mieux perpétuée par d'utiles et nobles monumens.

2552. Soliraan-le-Grand faisait ainsi fleurir les arts amis de la paix, et semblait avoir, pour luimême , renoncé à la guerre ; mais il n'avait pas renoncé à la gloire et aux conquêtes pour Fintérét de son empire. Ses généraux envahirent, sous son nom , le bannat de Temeswar ; et cette riche contrée, située entre la Hongrie et la

Valacliie, devint une province ottomane. Tandis que Temeswar et le bannat changeaient de maître , par le seul droit du plus fort, un traité de paiji avec la Perse donnait pour bornes asiatiques à l'empire, Erivan dans le Gurdistan; Marash, près de FEuphrate, entre Alep et Malalie; enfin Mossul, l'ancienne Ninive. Soliman avançait en âge, et l'ambitieuse Roxelane n'avait accompli que la moitié de ses desseins. Incapable de s'arrêter dans le crime j ce n'était pas assez pour elle d'avoir assuré le trône à l'un de ses deux fils , qui survivaient à leurs frères , elle voulait encore que Bajazet l'emportât sur Sélira , que le droit d'aînesse appelait à régner. Bajazet était l'objet unique de ses affections , sans doute parce qu'il lui ressemblait en beauté, en ambition, en adresse, en hypocrisie. Il restait donc à Roxelane à perdre Sélim , et, s'il le fallait, Soliman luimême. Une nouvelle trame ne lui coûta rien à ourdir; mais, n'osant pas paraître, elle se réserva de seconder Bajazet qui en serait l'artisan.

Parmi les esclaves de son fils elle découvrit un homme qui avait quelque ressemblance avec Mustapha. Cet homme était doué d'adresse et d'audace. Les regrets que toute la nation

donnait au prince sacrifié rendaient la circonstance favorable. Par les conseils de Roxelane ^ Bajazet instruisit son esclave à jouer un rôle dangereux , dont il espérait recueillir tout le fruit. Pour gage de complicité il avait promis de joindre les rebelles, s'ils étaient vainqueurs; mais l'arrière-pensée de son ambition était de briser alors l'instrument dont il se serait servi, et de s'assurer le trône , fût-ce même par un parricide. L'imposteur parut du côté de Nicopolis , sur le Danube , et parcourut tout le pays qui est entre ce fleuve , la Valachie et la Moldavie. Aidé du nom de Mustapha et de l'or de Bajazet, il eut bientôt assez d'amis, assez de soldats pour alarmer Soliman même , qui pour lors était en Asie. Le sultan apprit que l'imposteur osait s'approcher de Gonstantinople. Par son ordre , Achmet , qui avait succédé à Rustan , marcha au-devant de ce ramas d'hommes égarés ou gagnés par l'avarice de For et l'appât du brigandage. Du premier choc il les dissipa et prit vivant le faux Mustapha. Visir fidèle, brave soldat, mais mauvais courtisan ,> Achmet le fit mettre à la torture , malgré les ordres secrets de Roxelane. L'imposteur avoua son crime et la complicité de Bajazet.

Le sultan craignit que la publicité du châti'

tiraent n'apprît aux cours étrangères le complot dont sa famille était le honteux foyer : il fit jet er de nuit dans la mer le faux Mustapha et tous les rebelles avec lui. Quoiqu'assuré du crime de Bajazet , il différait de le punir. La pénétrante Roxelane lut dans le cœur de Soliman , et frémit du danger de son fils. Elle attendit quelques jours, et bientôt sûre de son empii-e , appuyée de toute l'éloquence d'une mère et d'une femme aimée , elle entreprit de le justifier ; elle se rendit garant de sa fidélité , elle se jeta aux pieds de Soliman qui, vaincu par ses fausses larmes , promit enfin que Bajazet vivrait.

Il exigea que son indigne fils se présentât devant lui ; mais refusant de le recevoir dans son palais , il le manda dans un lieu situé à quelques milles de Constantinople , appelé Carestranum ou f hôpital des Cariens.

Bajazet descendit de cheval ; les officiers du sultan lui demandèrent d'abord ses armes, préliminaire sinistre qui l'effraya , en lui rappelant le sort de Mustapha.

Mais le prince coupable devait être plus heureux que son frère innocent. Bientôt une voix douce et tutélaire lui dit à travers une jalousie : « Ne crains rien , mon fils , ne crains rien. » Quoique rassuré à ces paroles de Roxelane ^

Bajazet n'en parut pas moins devant son père avec le saisissement d'un criminel qui voit son juge. Soliman lui parla cependant moins en maître sévère qu'en père afflige, et il finit par faire apporter une coupe pleine de sorbet , suivant l'usage des Ottomans quand ils se réconci' lient : il la présenta à son fils. Bajazet prit la coupe d'une main tremblante et but éivec une secrète terreur ; il la crut empoisonnée , jusqu'au moment où Soliman la porla à ses lèvres, et but le reste de la liqueur; il renvoya son fils absous dans son gouvernement, et ne tarda pas à s'en repentir.

Le crime de Bajazet fiit laissé impuni pour le coupable ; mais il retomba sur la tête du fidèle Achmet ; il avait mis son devoir au-dessus des ordres secrets de Roxelane , il devait périr. Elle rappela pour le perdre l'cittachement de ce visir à l'infortuné Mustapha , et parla de ses concussions , accusation étrangère , mais peut-être plus fondée.

Dans ces tems orageux la salie du divan était un sol tremblant où les ministres de fempire ne posaient le pied qu'avec effroi. Achmet aussi intrépide dans le palais de son maître que sur le champ de bataille , y entrait avec son assurance ordinaire, le lendemain même du jour

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OÙ Roxelane avait fait prononcer son arrêt de mort. « Le sultan veut que tu meures à l'insî) tant , » lui dit un chiaoux. Achniet le regarde et l'écoute sans s'émouvoir : « Je mourrai , » lui répondit-il froidement.

Aussitôt les ministres impassibles des volontés de Soliman , s'avancent pour jeter le lacet au col du visir; Achmet les repousse avec mépris, déclarant que des mains si impures ne toucheront point à sa personne. Il jette ses regards autour de lui, et veut que ce soit la main d'un ami qui lui ôte la vie.

Rustan , à qui son maître n'avait rien retiré de sa confiance ni de sa faveur, et qui, quoiqu'éloigné , n'en dominait pas moins avec Roxelane , et comme elle à force d'adresse , la vieillesse de Soliman , Rustan redevint grandvisîr à la mort d'Achmet. Enfin , la femme ingrate et ambitieuse qui avait fomenté tant de troubles dans la famille impériale j Roxelane , avant d'être arrivée au terme do tous ses crimes, mourut dans les bras du sultan dont elle avait tout l'amour, dont elle emportait tous les regrets, et à qui elle méditait d ôler le trône et peut-être la vie.

C'était sur l'ascendant et sur l'adresse de sa mère que Bajazet fondait l'espoir d'éloigner

Sélim du trône. Privé d'un tel appui , vo5^ant que Soliman lui préférait son frère , se croyant sûr d'être mis à mort le jour oii ce frère régnerait, Bajazet médita de nouveaux complots, essaya de nouveaux crimes.

Sélim accusa son frère d'avoir voulu le faire empoisonner. Bientôt l'un et l'autre croisèrent leur cimeterre impie : ils armèrent et se combattirent sous les murs d'Iconium. Le vieux Soliman, l'affliction dans le cœur, la tristesse peinte sur le visage, regardait leur lutte sans y prendre de part. Il se survivait à lui-même , il ne savait plus punir.

Sélim avait pour lui ses droits , les soldats de

son père et un fetfa du muphti : le ciel lui-même

sembla aux yeux des musulmans confirmer la

-Sentence de leur oracle. Pendant la bataille un

vent impétueux fit sortir des ruines d'un palais

abandonné une nuée de poussière aussi épaisse

que celle qui , à la journée de Cannes , fatigua

les légions romaines au profit d'Annibal ; les

soldats de Bajazet en furent aveuglés, et pas un

Ottoman ne doute encore aujourd'hui que cet

PiCcident ne fût un prodige permis par Dieu

qui se déclarait contre le frère de Sélim.

Le prince vaincu n'en devint que plus coupable : il chercha un asile en Perse chez l'enr

nemi de son père et de sa nation. Schah-Thamas craignit de l'accueillir , le fit charger de chaînes et jeter dans un cachot. La vengeance de Soliman l'y poursuivit. Sous le nom d'ambassadeurs, Assan-Aga et le pacha de Marash , vinrent à la cour du monarque persan. Assan , chargé des ordres secrets de son maître , obtint la permission de voirBajazet dans sa prison : il y entra, et ce fut pour lui annoncer un arrêt de mort. Bajazet , dont on ne voit plus ici le crime , mais la fermeté et le malheur, se soumit sans émotion , demanda en vain à embrasser pour la dernière fois ses quatre fils enfermés dans une autre prison ; il fut étranglé sur-le-champ, et ses jeunes et infortunés enfans eurent le même sort que lui.

Cet attentat contre la majesté des souverains; commis sous le voile d'un caractère sacré , ne fut pas même un sujet de plaintes entre deux peuples qui s'égorgeaient annuellement les uns pour attaquer , les autres pour maintenir le caractère céleste , incréé et éternel du coran.

Par tant de meurtres Sélim demeura seul héritier du trône ottoman ; car Soliman qui avait retrouvé toute sa vigueur pour accabler Bajazet abattu , ordonna la mort du dernier fils que laissait le coupable. Le sultan faisait élever lui-

même à Burse cet enfant encore au berceau. Ce jeune prince dormait lorsque ses meurtriers arrivèrent ; ils hésitèrent en le voyant à son réveil leur fendre les bras et sourire à la mort : mais leur pitié fut courte , et cette dernière victime n'en fut pas moins immolée.

Pendant que ces troubles domestiques continuaient à jeter lentement Tamerturae sur la vieillesse de Soliman , François f mourut , mais l'alliance de François et des Ottomans n'en parut pas moins intime. Le célèbre rival de ce prince, Charles- Quint , descendu volontairement du trône , terminait sa vie dans un couvent d'hiéronimitcs.

Ferdinand , son frère, était empereur; Philippe II, sou fils, régnait sur les Espagnes; et quoique ce sultan ne sortit plus de son sérail , ses généraux combattaient sous son nom les mêmes ennemis. Barberousse n'était plus , mais nragut avait succédé à sa réputation, et commandait les flottes de Soliman , dont une victoire éclatante, inespérée, vint à cette époque illustrer à jamais le pavillon.

Nous avons vu que Charles- Quint avait donné aux chevaliers de Rhodes une nouvelle patrie. Ils tenaient de lui l'île de Malthe , dont leur ordre venait de prendre le nom, et la ville de Tripoli sur la côte d'Afriqric.

Les Ottomans , qui ne voyaient dans cette milice chrétienne qu'un rassemblement de pirates , avaient fait serment de détruire tous leurs repaires : ils leur avaient enlevé Tripoli. Cette place, qui était mal fortifiée, avait été encore plus mal défendue , et les chevaliers et le grandmaître d'Olmédas s'étaient réciproquement accusés de cette perte. A l'époque présente , en i56i, Dragut y commandait pour Soliman. Jean de la Valette , digne successeur des d' Aubusson et desl'Isle-Adam, avait déterminé Philippe II à joindre aux forces de la religion , les galères et ses troupes. Le vice-roi de Sicile , Lacerda, duc de Médina-Cœli, avait ordre de marcher à leur tête et de reconquérir Tripoli. Mais la place était fortifiée par de nouveaux ouvrages construits par Dragut; et Lacerda, craignant de trouver trop de résistance , se borna à enlever 1 île de Gerbes. Celte île tient à la côte d'Afrique par une chaussée faite de mains d hommes ; elle n'avait qu'un mauvais château pour défense , et cSrait une conquête inutile, mais une gloire exempte de dangers. Lacerda voulait signaler les commencemeus de sa vice - royauté , en ajoutant un domaine à la monarchie espagnole. En vain le grandmaifre représenta au vice-roi de Sicile que s'il

était aisé de s'emparer de l'île de Gerbes , il était difficile de', s'y maintenir : ce qu'il avait pre'vu arriva.

Cinquante galèreset vingt-huit gros vaisseaux sous les ordres du vieux Doria , portant trente mille hommes de débarquement, n'eurent pas de peine à conquérir l'île de Gerbes, défendue par un seul fort. Mais Dragut avait à l'approche de cet armement , envoj'é à Constantinople avertir que Tripoli était menacé , et avant que Lacerda eût achevé de construire quatre bastions qni devaient , disait-il , assurer sa conquête, une flotte ottomane forte de quatre-vingtcinq galères parut à la vue de l'île de Gerbes. Cara-Mustapha et Piali- Pacha les commandaient. A. cette vue l'armée chrétienne voulut regagner ses vaisseaux ; il était trop tard. Le vice-roi seul échappa par l'adresse et l'habileté de Doria, qui parvint à se faire jour à travers la flotte ennemie. L'honneur des armes espagnoles reçut une tache ineffaçable : plus de quatorze mille hommes périrent presque sans combat. Vingt -huit galères et des milliers de chrétiens tombèrent entre les mains des Ottomans ; Piali revint en triomphe à Constantinople. La flotte victorieuse n'entra que le lendemain dans le port , afin que la pompe eût

DE L'EMPIRE OTTOMAN. ag

encore plus d'éclat. Soliman, du haut de la galerie d'un kiosk qui donnait sur la mer, vint de plus près jouir du triomphe. Un officier qui s'était trouvé au combat , et qui avait apporté la nouvelle de la victoire , était auprès du sultan, et lui nommait les généraux prisonniers. Rome ne voyait pas avec plus d'orgueil les rois captifs traînés aux chars de ses dictateurs. A la poupe de Piaii étaient enchaînés Réguzens et Sanche de Leva , amiraux des galères de Sicile et de Naples ; près d'eux était attaché Alvarès de Salde , un des généraux des troupes de terre. Les vaisseaux pris étaient sans agrès , sans rames, dépouillés de tout ornement, semblables à des corps réduits à la nudité ; un câble les traînait derrière les vaisseaux ottomans. Toute la nation était dans l'ivresse; Soliman seul regardait avec indifférence ces débris des grandeurs humaines et ces jouets de la fortune ; soit que l'habitude des victoires y rendît enfin sa vieillesse insensible, soit que les chagrins domestiques dont son cœur était rempli , n'y laissassent plus de place à forgueil. Sa modération n'alla pas jusqu'à rendre la liberlé aux espagnols captifs. Il la refusa même à l'ambassadeur d'Henri II, Lavigne,qui sollicitait cette faveur au nom de laFrance, laquelle ne voitplus d'ennemis

3o HISTOIRE

dans des vaincus malheureux. Pour rendre? grâces au ciel de ses succès', le sultan qui avait vu ses armes victorieuses en Europe , en Asie et en Afrique , fit bâtir la superbe mosquée de Solimanhié , que son dôme hardi, ses superbes colonnes de granit égyptien , ses mosaïques et ses lampes magnifiques ont rendue la rivale de Sainte -Sophie. Soliman, pour attacher à son monument tous les genres de gloire et tous les titres de la reconnaissance ottomane , fonda , près de la mosquée , l'académie la plus illustre , la plus renommée de toutes celles de Constantinople. Le rauderris qui en est le chef a le pas sur tous les autres , et le droit d'occuper le poste de mollah au sortir de ses fonctions. La mosquée , et lemédressé qui, sous le nom de Solimanhié forment presque une ville toute entière, couronnent le sommet de la troisième des sept collines qu'à l'exemple de P».ome Constantinople embrasse dans sa vaste et populeuse enceinte.

Lafl.otte victorieuse ne tarda pas à se remettre en mer , et ce fut Malte qu'elle attaqua. Mais il faut dire ici pourquoi ce rocher, jusqu'alors obscur , s'était attiré les regards et la colère de Soliman. Nous avons déjà indiqué qu'entre

DE L'EMPIRE OTTOMAN. 3i

l'Afrique et la Sicile , dans une île stérile et inconnue renaissait sous un nom nouveau la puissance de ces religieux armés, dont le vœu éternel était de combattre les Ottomans. Ces moines guerriers qui n'avaient pu conserver Rhodes malgré tant de valeur , tant de remparts, et risle-Adam lui-même se voyaient à peine un asile et provoquaient déjà leurs anciens ennemis. Ils osèrent attaquer , ne sachant pas encore s'ils pourraient se défendre.

Entre Zante et Céphalonie sept galères de la religion rencontrèrent un gros vaisseau nommé /û Galion des Sultanes^ allant à Venise échanger les plus riches marchandises de l'Orient contre les produits de findustrie européenne qui savait seule travailler l'or et polir les diamans. Deux cents janissaires le montaient ; les galères ne s'en emparèrent qu'après un combat de cinq heures. La marine ottomane n'était donc plus si méprisable : Gurtogli , Barberousse et Dragut avaient fait des élèves dignes d'eux. La défense du Galion des Sultanes honora les vaincus.

La prise de ce vaisseau impérial produisit à Constantinople la même sensation qu'aurait fait la perte d'une place forte sur la frontière. Tout le sérail , tout le corps des ulémas deman-

3a HISTOIRE

dèrent vengeance de cette agression. Au milieu de Sainte-Sophie, un ima nos a déclarer au sultan lui-même , qu'il y allait de sa gloire et du salut de la religion musulmane. Une rumeur générale éclata dans la mosquée : Soliman surpris et inquiet de l'agitation populaire que ne contenaient ni le respect du lieu ni sa présence , fît répondre par son grand-visir que sa gloire , la religion et ses peuples auraient satisfaction , que Malte allait être détruite. Piali et Mustapha partirent avec l'ordre de commencer l'attaque ; mais avec celui d'agir en tout d'après les avis de Dragut. Malte n'était point alors ce que la nature, aidée de la main et du génie des hommes, en a fait depuis , c'est-à-dire , une place imprenable. Le seul château Saint- Ange existait quand les che* valiers prirent possession de ce domaine , dont l'aspect stérile et nu contrastait si tristement avec le sol fertile , les beaux sites , la richesse .commerciale et le nom même de f antique et populeuse île de Rhodes, où pendant deux cent vingt ans ils avaient régné en souverains. La Cotonère et la Floriane n'étaient pas encore construites ; toutes les défenses de la place se bornaient au château Saint- Ange , au château Saint-Elme , nouvellement élevé par un prieur de Capoue entre le grand port et celui de Marza-

Muscictte, et à I î!e de la Sangle , qui devait son nom et ses ouvrages au prédécesseur de la iValette, du grand-maître qui allait avoir à repousser les O.tomans.

En efiet , ce premier siège de Malte continua la gloire de l'ordre , sans augmenter ni diminuer celle de Soliman. Pendant cinq mois, rien ne fut comparable aux efi'orts plus qu'hmnains des assaillans et des assiégés. La tête des chevaliers était mise à prix. Ainsi l'avarice et le fanatisme se réunirent pour augmenter leurs dangers. L© château Saint-Elme tomba au bout d'un mois de tranclîée ouverte; les Ottomans n'y entrèrent que sur les cadavres de treize cents hommes ,' parmi lesquels on comptait plus de cent chevaliers ou servans d'armes ; mais il en avait coûté la vie à neuf mille assiégeans et à Dragut. Après de honteux délais qui eussent été funestes, sans la constance héroïque de la Valette et de ses chevaliers, une flotte sortie des ports de Sicile débarqua sept raille hommes. A cette seule nouvelle que la renommée exagérait, les débris de quuranle mille Ottomans furent saisis d'une terreur universelle; ils se rembarquèrent si confusément , que plusieurs furent tués par les chevaliers qui , pour les atteindre , étaient entrés dans l'eau tout armés»

Plali et Mustapha ramenèrent cependant la flotte dans le port de Coustantinople au bruit des trompettes et des canons. Leurs trophées cette fois se bornaient à quelques têtes exposées au bout des piques ; monumens de la férocité plutôt que gages de la victoire. La multitude croyait l'homieur ottoman satisfait, et la religion vengée. Les généraux savaient que pour leur sûreté il fallait flatter la vieillesse de Soliman.

Mais ce prince ne se dissimulait pas le mauvais succès de ses armes. Le rauphti Fchewy-Zadé, qui possédait sa confiance depuis qu'il ne la donnait plus à ses favoris ou à ses femmes, lui présenta ses revers comme un avertissement du ciel qui punissait en lui les infractions à la loi religieuse que commettait le peuple, et que tolérait , depuis trop long-tems , la négligence du souverain. Soliman , devenu austère depuis qu'il avait cessé d'être heureux , portant le faux zèle jusqu'à la barbarie, rendit à cette époque les édits les plus foudroyans ; il frappa les blasphémateurs , et ceux qui se dispensaient d'assister aux namaz. Mais ce fut contre ceux qui transgressaient la loi en buvant du vin que sa rigueur se déploya dans toute sa force. Le vin est mis, par le prophète, dans la même proscription que le jeu : « C'est par le yin et

DE L'EMPIRE OTTOMAN; 3f

* par le jeu , dit-il , que l'esprit de ténèbres 3) arme de haine et d'inimitié les hommes les » uns contre les autres. Cette liqueur est la » mère des abominations; et celui qui en tient » dans sa main une seule coupe est frappé d'à-* 3i nathème par tous les anges du ciel et de la >) terre, m

Soliman ne se contenta pas de proscrire l'usage de cette boisson condamnée par la loi religieuse ; il fit brûler tous les vaisseaux qui arrivèrent chargés de vins dans les premiers jours de la publication de l'édit; il alla jusqu'à ordonner qu'il serait versé du plomb fondu dans la bouche de ceux qui oseraient violer le précepte du Coran.

Tous ces actes de piété, en apaisant sa conscience, ne consolaient pas sa fierté. Il fallait un autre aliment à son inquiétude , à son courage, qui ne vieillissait pas. Tous ces besoins, de son ame humiliée par la honte du siège de Malte, se sentirent irrités par ce qui se passait en Hongrie ; ses regards, sa colère et ses armées tombèrent à la fois sur ce malheureux royaume. Sohman était provoqué : ses ennemis avaient des succès.

Maximilien d'Autriche, que la mort de Ferdi- i56G nand son père a voit fait empereur d'Occident, et

qui, sur le trône des Césars, continuait cle porter la couronne de Hongrie, avait forcé Etienne Zapoli de recourir encore à la protection ottomane. Le pacha de Bude avait marché à son Secours par l'ordre du sultan ; mais le comte de Serin et le comte de Salm venaient de le forcer de lever le siège de Zigeth; et, dans une campagne malheureuse, Soliman n'avait compté les efforts de ses généraux que par des affronts et des défaites. Il se souvint que les armées ne triomphaient que quand il étoit à leur tête; il voulut s'y montrer, et vaincre à soixante -seize ans : il indiqua dans la plaine d'Audrinople le rendez-vous général.

Sélim resta dans le sérail , retenu par la crainte des fatigues de la guerre et par l'amour honteux de l'oisiveté et des plaisirs. Soliman," instruit à la défiance, accoutumé aux enfans coupables, ne fut rassuré qu'en pensant à la mollesse et à la nullité d'un fils si peu digne de lui. La pompe la plus imposante environna le vieux sultan quand il sortit de sa capitale à la tête de ses janissaires et de ses bo.standgis. Mais, à la pâleur répandue sur son visage, à l'abattement que ne pouvais couvrir la noblesse de sou maintien , on aurait pris Soliman pour un astre qui jetait son dernier éclat ; on

DE L'EISTPIRE OTTOMAN. 67

aurait dit qu'il pressentait, comme toute son armée, qu'il marchait à son dernier triomphe.

A peine entré dans la Hongrie, il y reçut, du haut de son trône, Ihommage et les présens d'Etienne Zapoli qu'il venoit secourir ; mais, avant de combattre, il commença par punir, et fit étrangler sous ses yeux le pacha de Bude, pour avoir été vaincu.

La ville de Zigeth avait résisté : Soliman l'attaqua la première , avec toutes ses forces. Mais elle étoit défendue par le comte Nicolas de Serin, devenu à jamais le modèle des braves qui savent préférer la fidélité à la vie.

Zigeth , sur les confins de la Hongrie , de l'Esclavonie et de la Styrie , fut bâtie dans un vaste marais. Elle ne touche à la terre ferme que d'un côté cil la protégeaient alors deux bastions de terre et de bois. Zigeth, lorsque Soliman l'attaqua, était composée de deux villes et do deux citadelles; leur front était tourné au midi, leurs flancs regardaient le levant et le couchant, et la communication n'était établie que par deux ponts. Il n'y avait dans la place que deux mil e trois cents soldats, autant d'habitans, sans y comprendre les enfans et les femmes; mais la garnison de Zigeth n'était pas la garnison aile-

mande de Bude , et les soldats du comte de Serian'étaient pas ceux de Nadasti. Déterminé à périr, plutôt que de se rendre, l'intrépide Hongrois ordonna que les maisons de la grande ville seraient démolies, et que là paille qui les couvrait serait emportée dans la ville neuve , afin qu'on pût incendier au besoin ce dernier asile construit de fascines et de bois comme les bas-^ tions. Il fit publier la peine de mort contre quiconque désobéirait , trahirait, quitterait son poste, ou parlerait de se rendre. Une potence fut dressée dans la grande place ; et , pour prouver qu'il n'y aurait nul quartier à donner ni à recevoir, il y fit pendre un des chefs de l'armée ottomane pris dans un combat, avant le commencement du siège.

Cent canons et cent cinquante mille hommes attaquaient Zigeth. Les efforts des assiégeans furent étonnans; la résistance des Hongrois fut admirable. La conduite de l'armée de Maximilien , forte de trente mille chevaux et de soixante mille hommes, passe toute croyance et toute honte : elle resta spectatrice , pour ainsi dire , du siège et de la prise d'une ville si vaillamment défendue. Pour immortaliser le brave comte de Serin, il suffit de dire qu'après avoir disputé

DE L'EMPIRE OTTOMAN. 3 g

pied a pied la ville vieille et la ville neuve, après avoir incendié cette dernière, et n'avoir cédé les ruines de l'autre que faute d'avoir eu le tems de la réduire en cendres , il se renferma dans la seconde citadelle avec six cents hommes, seuls restes de sa garnison. Aidé de cette poignée de soldats déterminés, il résista au nombre, au fer, au feu, et même à la corruption. Un billet lui fut jeté au bout d'une flèche : Soliman lui promettait la principauté de Croatie , s'il voulait se rendre. « Mes amis, s'écria le » comte , pour toute réponse, je n'avais plus » de papier pour bourrer mon mousquet, ce )) chiSbn m'en servira. »

Le sultan furieux de voir que ces monceaux de ruines, teints du sang de ses soldats, étaient inexpugnables, menaça ses généraux de jeter leurs têtes dans le fossé de Zigeth s'ils n'emportaient d'assaut la citadelle. Les Ottomans se préparaient avec d'autant plus de confiance que le jour fixé était le 2g août , époque périodique où le cours glorieux d'un règne de quarante-cinq ans, avait été signalé par la victoire de Mohacz, par la prise de Belgrade, et par celle de Bnde. Un accident vint se joindre encore à cette superstition, pour concourir à

4o HISTOIRE

leur triomphe : le magasin à poudre de la citadelle sauta. L'incendie dévorait ce qui restait dô Zigeth; les assiégés ne pouvaient pas l'éteindre; ils étaient sans eau, sans vivres, sans munitions; et les Ottomans qui ne voyaient plus qu'une simple muraille entre eux et les Hongrois, allaient livrer l'assaut.

Le comte de Serin placé entre le feu et les Ottomans, ne cherchant de salut ni pour lui ni pour les siens, se fit apporter Ihabit le plus riche, et le revêtit au lieu de cuirasse. Il jeta son casque et mit sur .sa tête un bonnet de velours, orné d'un superbe diamant et d'une aigrette de plume de héron. Suivi de deux cent dix-sept hommes qui lui restaient , il ouvre la porte du fort, la referme au milieu d'un nuage de fumée qui le cache aux assiégeans, sur lesquels venait d'être déchargé un mortier chargé à cartouches. Les clés de la citadelle dans son sein, l'épée à la main droite et un bouclier dans l'autre , à la têle de sa poignée de héros dévoués à la mort comme lui, le comte de Serin attend sur le pont que les ennemis l'attaquent. Les Ottomans hésitent un instant, soupçonnant quelque piège; bientôt ils se précipitent en foule: le comte et les Hongrois . qui ne cherchaient qu'une mort glorieuse , se battirent eu désesa;

DE L'EMPIRE OTTOMAN. 4i

perés : tous furent tués à l'exception de quatre. Seriu reçut un coup de mousquet dans le côté , un autre à la jambe qui l'empêcha de se soutenir debout. Il combattait encore à genoux lorsqu'un troiûème coup le frappa dan=; foeil droit, et le fit tomber mort. Sa tête fut mise au bout d'une pique, montrée à toute l'armée, et envoyée ensuite par le grand visir au comte de Saîra , gouverneur de Raabe , avec ce billet remarquable : « Je t envoie la tête d'un des plus » vaillans et des plus intrépides guerriers, de » ton ami : j'ai fait enterrer sou corps honora- « bîement, d'une manière digne de lui, Zigeth }) te dit adieu pour jamais. »

Soliman, qu'une apoplexie soudaine avait frappé à la suite de l'accès de fureur auquel il s'était abandonné , Soliman eut le tems d'apprendre qu'il mourait victorieux, et que Zigeth s'était rendue; il sembla recueillir toutes ses forces pour s'écrier : « Maintenant je meurs » content ; » et il expira.

Arrêtons-nous un moment. Le règne de Soliman I est tellement rempli , qu'il renferme des élémens de gloire et d'admiration capables d'immortaliser une dynastie toute entière.

Contemporain des plus grands princes de l'Europe, aucun d'eux ne fut au-dessus de lui.

Sa grande Lir d'ame, sa valeur, sa prudence; son génie , son application , sa grande connaissance des hommes le placeraient au plus haut rang des monarques , s'il n'eût pas commandé à des esclaves.

Ses ministres, ouvrages de son choix, furent tous dignes de lui. Les noms des visirs et des hommes fameux qui ont illustré son règne sont tous associés à la gloire de leur maître , et presque tous à la reconnaissance des Ottomans.

Ibrahim-Pacha domina son maître, et fut soupçonné d'avoir mis un tarif au crédit dont il jouissait; mais ses exploits, sa valeur, sestalens, tournèrent au profit de l'empire. Accusé par l'envie, on peut croire qu'il mourut innocent.

Les fastes ottomans présentent , après Ibrahim, le rigide Loufti-Pacha. Il dut à son mérite sa haute fortune et la main d'une sœur de Soliman : il dut sa disgrâce à son amour pour la justice , pour son devoir, et pour les mœurs.

Un obscur Albanais, Rustan, succéda à Loufti dans la faveur du sultan : il sut y joindre la bienveillance de Roxelane. Son habileté dans les affaires, sa sagacité, son adresse justifièrent le choix de Soliman. Au rapport de Busbec, dont le témoignage n'est pas suspect, Rustan prouva que les talens naissent sans culture. Sa

retraite et son rappel , dont la confiance de son maître ne cessa pas de remplir l'intervalle , montrent un politique consommé , en même teras qu'un ministre tidèle et dévoué. Son excessive avarice n'était presque qu'un vice commun qui semblait appartenir à tous les visirs.

Barberousse et Dragut, les rivaux de Doria, ont effacé, par leurs exploits, la honte du nom de pirates : Soliman profita de leur gloire ; mais Barberousse et Dragut ne la durent qu'à euxmêmes.

Il n'en fut pas de même de Pacha-Piali. Le sultan l'avait reçu des mains du hasard , l'ayant trouvé presque naissant, abandonné sous le soc d'une charrue dans un sillon des champs de la Hongrie. Il sourit à la fortune de cet enfant, et réleva. La faveur suivit de grade en grade l'intrépide et heureux Piali, que la victoire de Gerbes a sufB seule pour acquitter envers son bienfaiteur.

Mais si les choix de Soliman furent dignes de louanges, ses vues, ses réglemens, ses institutions, ses innovations sont dignes du plus grand intérêt et d'une attention particulière ; leur examen est d'autant plus important que si d'un côté les institutions qu'il surveilla , qu'il remit en vigueur , ou qu'il perfectionna, mo-'

tivent la gloire et la grandeur ottomane , de l'autre, les lois mêmes, que Soliman créa, furent la cause première de la décadence de Tempire, de sorte qu-e le mouvement rétrogade de la puisfiance des sultans commença à l'époque regardée jusqu'ici comme le point de sa plus haute élévation et de sa plus grande splendeur.

Avant le règne du fils de Sélim I, le gouvernement pouvait passer pour arbitraire, et la volonté du prince semblait être la suprême loi. Soliman marqua les limites des differens pouvoirs , en régla la hiérarchie , et reconnut les droits du dernier de ses sujets. L'administration de la justice fut une des premières parties dont il s'occupa. Il établit des peines pour les différens crimes ; mais il ne porta pas la sagesse jusqu'à ne soumettre le criminel qu'à la loi ; il le laissa à la discrétion constante de l'accusateur, de sorte que tous les crimes ou délits peuvent se racheter avec de l'or ou à tel autre prix dont la partie plaignante veut bien se contenter.

Il eu est de même de la preuve testimoniale que Soliman confirma dans sa législation , et qu'il étendait vsi imprudemment, que les magistrats, étant tenus de compter les témoignages^

DE L'EMPIRE OTTOMAN: * * 43 e\ non de les peser, rencontrent d'autant plus de faux, te'raoins, que ceux-ci sont plus sûrs de l'impunité.

Ce prince ne se contenta pas de faire des réglemens, il joignit aux menaces les châtimens,et punit plusieurs cadis qui avaient prévariqué dans l'exercice de leurs fonctions. Si la sévërité n'atteignit pas ou ne corrigea pas tous les coupables , du moins les frappa-t-elle d'une ter*reur si salutaire que , pendant tout son règne, aucun juge inique n'entendit, sans trembler,' un opprimé s'écrier : « J'allumerai la natte, » hassir (i). »

Soliman porta le même esprit d'ordre et d'équité dans la gestion des finances et l'emploi des revenus de l'Etat. Jetons un coup-d'œil

(i) Les vendredis lorsque le Grand-Seigneur va à la mosquée toujours en cére'monie , chacun de ses sujets musulmans, juifs ou chre'tiens, peut lui pre'senter un placet. Ceux qui ont une plainte grave à adresser directement , se rangent en file devant la grande porte du se'rail, ayant chacun sur la tête un morceau de natte allumé et Jumanl; à la vue de cette fume'e le sultaa s'arrête toujours, donne ordre à quelqu'un de ceux qui l'e tourent de ramasser les requêtes. Il se les fait remettre et les place dans son sein ; de retour dans son palais , il ne manque jamais d'y jeter les yeux, et plus d'un acte éclalant de justice a suivi cette lecture secrète. Aussi voit-on que.quelois dans les tribunaux un plaideur qui se croit lèse' , crier à sou juge : f J'allumerai la uatte. »

rapide sur la nature et l'étendue de ces deux sources de la puissance du souverain des Ottomans.

Dès les premiers tems de la monarchie les conquêtes se divisèrent en trois lots. Le premier appartint de droit au sultan, le second aux mosquées , le troisième à l'armée.

Les revenus de l'empire se sont de tout tems composés des domaines acquis au prince , de l'impôt sur les terres ou taille réelle, perçu indistinctement et sans exemption.

La troisième branche du revenu impérial était la capitation que payaient, à titre de tribut, les sujets non musulmans. Cet impôt fut divisé en quatre classes. Il est avec la non admission aux charges et aux dignités, avec la distinction de la couleur des vêtemens et la décoration extérieure des maisons, la seule diSérence entre les musulmans et les chrétiens grecs, entre les maîtres et les esclaves, entre les conquérans et les vaincus, du moins à regard de la loi et du souverain. Le quatrième impôt, qui était aSecté au service des armées, se payait en corvées réelles ou fournitures de subsistances. Soliman I qui, comme tous les grands princes, descendait jusqu'aux moindres détails, jugea que ces contributions

étaient onéreuses à certaines provinces, et ne coûtaient rien à d'autres ; il ordonna qu'elles seraient supportées par tous ses sujets, et changées en impôt fixe pour rendre le fardeau moins lourd. Mais , comme il arrive partout pour le malheur des peuples, l'impôt converti n'empêcha pas le service en nature d'être exigé. Chaque impôt avait anciennement ses trésoriers. Pour remédier aux abus et arrêter les déprédations, Soliman ordonna que les sommes seraient versées directement dans le trésor extérieur du defterdar : c'est de là qu'elles sortent pour payer les troupes et les charges de l'Etat. 11 fut réglé que l'excédent passerait dans le trésor intérieur pour les dépenses du palais , fentretien de la maison militaire et civile du souverain , et celui du jardin et des femmes ; car les sultans n'ont pas craint de les associer en quelque sorte au partage des terres conquises; et l'on a vu constamment certaines villes, certains pays affectés à la parure des sultanes. L'époque oii cet usage s'établit fut le règne de Selim et la conquête de l'Egypte; et c'est ainsi que sous ce prince, et bien plus encore sous son fils Soliman, les institutions ottomanes achevèrent de prendre , avec celles de l'ancienne monarchie des Perses , une res-^'

semblance si parfaite, qu'elle ne peut être attribuée au hasard.

Sur le vieux continent de l'Asie , mère du monde, les lois, les habiilemens, les usages se sont transmis de peuple à peuple, de génération à génération : les lois dans leur sévérité , 1 >s habiilemens dans leurs formes graves et immuables, les usages dans le même esprit d'ordre qui posa leurs fondemens. Le type de l'autorité absolue et de l'obéissance passive ramènerait d'âge en âge jusqu'aux tems d'Abraham et d'Ismael.

Aussi l'écrivain philosophe a observé plus d'une fois les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, les mêmes coutumes civiles, politiques et religieuses entre les nations asiatiques et les familles primitives auxquelles elles doivent leur origine, et dont elles n'ont point abandonné l'antique berceau. L'historienne doit considérer ici que les Ottomans et les anciens Perses, sous le rapport des institutions , de l'éducation et de l'adoption de la même discipline et des mêmes usages.

On voit des sultanes recevoir pour l'entretien de leur parure certams pays assignés , de même que descantons, chez les Perses, liraient leurs noms de cette même destination , et etaieot appelés

l'an la ceinture^ l'autre le voile de Parysatis ou Je Statira.

On voit Soliman changer le gouvernement des provinces de son empire , et les ériger en pachalies. Il y attacha la même splendeur, le même pouvoir, que Cyrus avoit attribués aux; satrapies de la monarchie persane; et, quelle que fut sans doute l'utilité de leur institution primitive, les pachas de l'empire ottoman, qui remplacèrent les sangiacs, ne tardèrent pas à égaler en luxe, en avidité, en ambition, les Pharnabazes et les Tissaphernes.

La marche rapide de l'histoire ne me permet pas de désigner chaque trait de ressemblance qui se trouve dans la forme du gouvernement et dans l'administration de l'empire ottoman et de l'ancienne monarchie des Perses , ni de rapprocher avec détail l'ascendant et les prérogatives des mages avec celles des ulémas ; mais mon sujet lui-même me commande d'établir la parité de pratiques et de principes d'éducation dans lesquels, en imitation de leur antique modèle, sont élevés, dès renfance, et conduits jusqu'à l'âge mùr, \ç?, Ottomans faits pour commander ou pour gouverner.

Sans doute les sultans n'ont jamais considéré dans les .sujets élevés par leur caprice aux di- ■2. 1

Bo HISTOIRE

gnités les plus éiuiiientes, ni les lumières, iiî les richesses ; mais il ne faut pas croire que le hasard soit la règle de leur choix. Le souverain dispense ses grandeurs à ceux qu'il doit croire entièrement dévoués à lui, à ceux qui ont été élevés et nourris près de sa personne : tels sont les enfans destinés aux grandes charges de l'empire, que l'on appelle ichoglans ^ qui, nés , comme les premiers janissaire* , de parens chrétiens , ont été pris à la guerre ou amenés comme enfans de tribut. L'éducation qu ils reçoivent est semblable à celle que recevaient les Perses dans le tems de la vigueur de leurs institutions et de la splendeur de leur monarchie.

Les mêmes devoirs, les mêmes principes, les mêmes règles attendent les ichoglans dans les trois collèges de Péra, d'Andrinople et du Sérail , pépinières constantes d'oii sortent encore les pachas, les visirs, les grands officiers de l'empire , et d'oii ils sortaient , surtout au tems de Soliman, c'est-à-dire, à l'époque la plus brillante de la monarchie ottomane.

Dans ces écoles, tout est réglé jusqu'au châtiment : de longs jeûnes, de longues veilles, et souvent des peines plus dures sont les suites de la moindre faute j toujours punie avec rigueur.

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Cette excessive sévérité enseigne, par une pratique utile et rade, l'exactitude, la patience, la fermeté, à ceux qui doivent un jour commander ces vertus à la multitude , pour la gloire et la prospérité de l'Etat. Des maitres sont préposés pour apprendre aux ichoglans à être religieux , modestes et silencieux : on leur enseigne à lire, à écrire, à parler l'arabe et le persan. Leur nourriture , simple et frugale, est du riz, tout au plus quelques viandes sans assaisonnement, et de l'eau.

Toutôs leurs actions sont observées avec soia par les eunuques blancs, leurs gardiens. De cette première éducation ils passent à une seconde. Ils apprennent alors à manier la lance, à pousser le dgirid, simulacre guerrier qui les accoutume à ne pas manquer leuis ennemis avec la sagaie; dès-lors ils sont admis au servite particulier du sultan. Ils remplissent les fonctions d'échansons , de maîtres - d'hôtel , d'écuyers, de secrétaires. Chacun de leurs nombreux emplois est une faveur, puisque tous ils approchent, à chaque heure, de la personne du souverain. Quand ils ont atteint l'âge de quarante ans , et seulement alors , le choix de leur maître les fait sortir du sérail , et les proclame capables d'être élevés aux grandes

dignités et de commander aux autres. Il est sans exemple qu'aucun ichoglan soit sorti du sérail sans aller remercier ses instituteurs , saluer avec respect le premier de tous , le chef des eunuques blancs, et sans leur demander leur amitié ; car si Ton apprenait aux Perses que l'ingratitude r&t le dernier des crimes , on apprend aux Ottomans que la reconnaissance est la première des vertus. Elevés au faite des grandeurs et de Topulence , on retrouve chez eux le senliment de respect et de dévouement pour leurs anciens bienfaiteurs; et, de tout tems, l'homme puissant y a proféré ces paroles simples, mais qui viennent du cœur: v Je dois » le servir, je dois reconnaître ce qu'il a fait » pour moi, parce que j'ai mangé son pain et » son sel. »

Soliman ne se borna point à maintenir les institutions pour ses ichoglaus dans l'intérieur de ses palais , il consacra par des monumens et par des règles nouvelles le zèle pour l'instruction, qu'il étendait sur tous ses sujets.

Ses prédécesseurs, la plupart aussi instruits qu'animés de l'amour du bien public , avaient fondé, de règne en règne, des collèges où les études étaient suivies avec soin, tandis que les écoles publiques, ou mactabs, étaient ou-

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vertes aux enfans de familles indigentes qui y apprenaient gratnitemeut à lire, à écrire et à connaître leur religion. Les collèges ou medressés, enseignaient aux classes plus relevées la grammaire, la syntaxe, la logique, la rhétorique, la théologie, la philosophie , la jurisprudence, le Coran et ses commentaires, et les lois orales du Prophète. Amurath I, Amurath II, Sclim I, Mahomet II, avaient protégé les sciences, et tenté de faire renaître dans la nation les beaux jours de la littérature arabe. Soliman marcha sur leurs traces, et les surpassa en zèle et en succès. Ce fut par ses soins que la langue turque primitive , abandonnée pour jamais au commun du peuple, emprunta les richesses du persan et de l'arabe , et vint sous un nouvel idiome, aussi noble qu'harmonieux, habiter la cour ottomane, présider à ses conseils , dicter les édits du souverain, les ordonnances des ministres et les décrets des tribunaux. G est avec admiration que l'on a dû suivre Soliman substituant des lois écrites à des coutumes qui ne se soutenaient que par tradition^ consacrant par un code fixe des maximes de gouvernement qui manquaient de règles posi^ lives , justifiant enfin le nom immortel de conquérant, de législateur, qui est resté attaché à sa mémoire.

Jusque là il n'avait fait que diriger audedans et au-dehors par ses lois civiles et militaires la marche de la puissance ottomane , sans s'écarter de l'esprit de conquête qui en était à la fois le principe de vie et de conservation. Soliman changea de système, et son erreur perdit l'empire.

Depuis sa fondation les princes du sang impérial commandaient les armées, gouvernaient les sangiacats , qu'ils avaient pour apanages j, et abusaient trop souvent de leur grande puissance pour se combattre les uns les autres , pour résister à l'autorité souveraine , quelquefois même pour l'envahir. Ces guerres domes^ tiques, qui faisaient des victimes dans la maison ottomane , mais n'en donnaient que plus d'activité à l'esprit belliqueux de la nation, les exemples terribles que Soliman avait été obligé de faire, dans sa propre famille , sur ses propres enfans, l'avaient frappé d'une si profonde tristesse et rempli de tant d'inquiétudes , qu'il ordonna qu'à l'avenir les enfans des sultans no gouverneraient plus de provinces, et ne paraîtraient plus aux armées. Par cette loi impolitique il crut enlever pour jamais à la milice des prétextes continuels de soulèvement , en ôtant de devant ses yeux des princes qui devenaient

bientôt ses idoles , et ensuite les chefs des plus coupables de rébellions; il ne fît qu'énerver et avilir ses successeurs en les condamnant à la mollesse et à l'obscurité.

Dès-lors la base du gouvernement devint la crainte : le but ne fut plus la conquête , mais la tranquillité.

Cette loi désastreuse par ses conséquences obligea Soliman lui-même à recourir à l'appui de la religion pour étàyer l'autorité qu'il isolait. 1*1 appela à son aide les fetfas, ces foudres devenues si redoutables , au-dessus desquelles avaient su se mettre des souverains tels que Sélim. Il prit le muphti de Gonstantinople pour auxiliaire : les muphtis devinrent les collègqps des successeurs de Soliman, et plus souvent encore leurs maîtres.

Quoi qu'il en soit , les fautes de ce prince ne furent connues que par leurs effets. L'histoire le place avec raison au rang du plus grand sultan de la race ottomane. Tous les élémens de la gloire vinrent illustrer son règne et en immortaliser la longue durée. Il fut l'époque de la législation nationale, l'époque oii le commerce fut le plus étendu et le plus florissant»

l'époque où l'apparition des plusgrancls hommes aurait fait donner à son siècle le nom de siècle de S-'liman ^û^ comme Auguste et LouisXIV, il eût eu des historiens dignes de lui.

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