‹ Histoire de l'Empire Ottoman (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Séllm II , onzième empereur — Expédition de Chypre ; description de cette ile. — Siège et prise de Nicosie.— Siège et prise de Famagouste. — Ligue des princes chrétiens contre Sélim. — Bataille de Lépante. — Mort de Sélim II ; son règne , son caractère. — Coup- d'œil sur l'étendue de TEmpire. — Avènement dAmurath III. — Influence de son caractère superstitieux sur les événemens de son règne. — Guerre de Perse. — Mort du grand- visir Méhémet — Ferhad-Pacha , Sinan-Pacha, tour à tour destitués et rétablis. — - Circoncision du fils aîné d'Amurath, — Ambassade de la reine Elisabeth. — Premières relations politiques et commerciales de l'Angleterre avec l'Empire ottoman. — Révolte des janissaires. — Incendie de 1 585. — Guerre de Hongrie. — Prise de Raab — Mort du sultan. — Son caractère. — Réflexions sur son règne.

Jjes que Soliman eut expiré , le grand- visir Méhémet jugea que ses devoirs envers l'empir® s'étendaient au delà de la vie d'un maître qui n'était plus, et renouvela Pexemple dlbraliiiu à la mort de Mahomet I. Il eut soin que l'erreur de l'arniée sur l'existence de Soliman fût

entretenue jusqu'à l'arrivée de Sélim. Le médecin juifet les esclaves témoins de la fin du sultan furent secrètement mis à mort. On apporta chaque jour les mets de la table impériale , avec la solennité accoutumée, au son des insf rumens de musique ; et pendant qu'un chiaoux volait à Constantinople avertir le nouveau souverain de venir prendre possession de l'empire , Méhémet faisait lever le camp. Le bruit courait seulement que le sultan était malade ; sa litière couverte précédait l'armée; le visir, qui ne la quittait pas, s'en approchait de tems en tems pour donner, toujours au nom du même maître , les ordres qu'il était censé recevoir.

Ce ne fut qu'aux portes de Belgrade que l'héritier du trône rencontra l'armée et le corps de son père. Méhémet ouvrit la litière impériale qu'un drap d'or dérobait à tous les regards: les troupes apprirent à la fois que Soliman n'existait plus , et que Sélim II était leur souverain. La marche devint à l'instant une pompe funèbre ; toutes les images de la gloire et du deuil se confondirent pour honorer la mémoire du prince que l'empire avait perdu ; les drapeaux, les trophées d'armes pris sur les ennemis entouraient le cercueil ; toute la maison militaire l'escortait, ayant à sa tête un des

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principaux officiers qui portait le turban de Soliman au bout d'une lance , d'où pendait une queue de cheval, pour témoigner qu'il était mort à la guerre. Les janissaires et les spahis suivaient , les armes renversées , et les drapeaux traînant par terre ; tous les instrumens guerriers rendaient des sons sourds et lugubres; les chevaux étaient couverts de housses de velours noir. Ces nobles compagnons de la gloire , des fatigues et des dangers de leur maître, répandaient des larmes , au moyen d'une certaine poudre qu'on leur avait soufflée dans les naseaux.

Le corps entier des ulémas reçut le cercueil aux portes de Constantinople ; tous les pachas l'accompagnèrent jusqu'au tombeau élevé, de son vivant , par Soliman lui-même , auprès de Solimanhié. Pendant quarante jours les ministres de la loi vinrent réciter le Coran entier ; le tombeau fut couvert d'un drap dor, changé tous les vendredis , et semé chaque jour de fleurs. Telles furent les funérailles de Soliman I , célébrées avec une pompe ordinaire aux souverains de l'Orient , qu'efface sans doute celle du convoi funèbre d'Alexandre-le-Grand , ou de Ptolémée-Philadelphe ; mais la circonstance qui lui est particulière, c'est que les Ottomans

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visitent encore aujonrd hui avec vénération le tombeau de cet illustre sultan dont ils se gloritient, à juste litre , comme de celui d'un martyr, d'un gazi , ou d'un conquérant mort dans les combats contre les chrétiens.

A l'âge de quarante -quatre ans Sélim II monta sur le trône pour ne l'occuper que huit années. Son caractère élait connu d'avance , et les Ottomans savaient qu'ils ne le comparaient pas à son père, ni pour la rigueur, ni pour la magnificence, ni pour la sobriété. Il commença par révoquer les édits sévères de Soliman sur le vin. Les scrupuleux: observateurs de la loi calomnièrent son indulgence ; et leur censure a laissé à Sélim le surnom injurieux de mest ou d'ivrogne, qu'il ne paraît pas avoir justifié dans toute sa honte. Le penchant de ce prince pour le vin le distinguait depuis long-tems de ses frères. Il demandait , au milieu d'un repas , à ses favoris ce que le peuple pensait de lui: « Il ne s'en occupe pas, lui répondit hardiïi ment l'un d'entre eux: , à cause de votre vie » voluptueuse et efféminée. » Ce n'était pas un prince abruti par le vin, tel que Cambyse ou même Alexandre , celui qui , aussi amèrement attaqué, était capable de répondre av^c tranquillité « que mes frères croient à l'amitié

» des hommes, je ne crois qu'à la bienveillance » de Dieu. Je me résigne aux décrets du Ciel ; î> je songe au bonheur présent , l'avenir ne » m'inquiète en rien. »

Malgré sa quiétude religieuse , le fils de Soliman fit une œuvre méritoire au salut de son ame , selon tous les docteurs musulmans ; il acheva , dès la première année de son règne, le beau pont de pierre de deux mille pas, commencé par son père, à Boyouk- Chekraéjé , près de Gonstantinople.

Quoiqu'ami du repos par goût et par habitude, il n'ignora pas que les Ottomans n'étaient pas faits pour l'oisiveté; et jamais règne de huit ans ne fiit plus rempli de projets vastes et de grandes entreprises.

Au fond de l'Arabie , F Yémen , subjugué par Soliman, prit sa mort pour une occasion de s'affranchir. Sélim envoya aux pachas de Bagdad et de Bassora Tordre de marcher contre les Arabes , et l'Yémen fut remis sous le joug.

Le sultan fut bientôt occupé d'un dessein plus important et d'une exécution plus difficile.

L'histoire rapporte que chaque matin ua officier du grand roi était chargé de lui dire , dans son palais de Suse , « Seigneur, souvenez- » vous des Athéniens. » Les modernes sujets

des sophis étaient pour les Ottomans, ce que

les Grecs avaient été pour îes anciens Perses.

Des incursions continuelles étaient suscitées par la haine religieuse et héréditaire que les sectateurs d'Ali portaient aux disciples d'Omar. Sélim, héritier de la querelle de ses ancêtres, arrêté par leurs funestes exemples , n'osait pas essayer de nouveau de pénétrer dans ces déserts, le tombeau de tant de soldats et l'écueil où s'était brisé l'orgueil de Soliman. Il résolut de tourner le front impénétrable que lui présentaient ses ennemis sur le théâtre ordinaire de tant de guerres échouées; il résolut d'attaquer le nord de la Perse par la mer Caspienne , et d'ouvrir à ses flottes un chemin que la terre refusait à ses armées.

Deux fleuves, le Don et le Volga, nés dans le nord de l'Europe, vont se jeter au midi dans des mers 3Iéditerranées. Le Don , l'ancien Tanaïs , après avoir arrosé le pays des SarmateSj la Pologne moderne, termine son cours de trois cents lieues dans le Pont-Euxin. Le Volga, dont la source est voisine de celle du Don, coule comme lui du nord au midi; mais au point 01.1 les deux fleuves semblent prêts à se toucher, le Don tourne à droite baigner les murs d'Azof , et se perdre dans les Palus Méo-

tides ; le Volga court sur la gauche vomir dans la mer Caspienne, par soixante-cinq bouches, ses eaux grossies de celles de quarante -huit rivières , et y perdre le nom qu'il a porté pendant quatre mille werstes ou treize cents lieues.

Dans l'endroit où les deux fleuves ne sont séparés que par un espace de trente milles , Sélim forma le dessein d'ouvrir un canal de jonction , de se faire une route navigable du Bosphore à la mer Caspienne, et d'aborder ainsi ses inaccessibles ennemis dans la province de Shirvan, dans le cœur même de leur empire. Il est intéressant de rapporter comment des idées religieuses, plus que des obstacles naturels, s'opposèrent à cette grande entreprise, et pourquoi de nouveaux ennemis inconnus jusqu'alors aux sultans firent cause commune avec les préjugés des Ottomans et avec la nature.

Sélim, maître d'Azof, fit remonter le Don à une flotte qui portait cinq mille janissaires et trois* mille travailleurs. L'armée devait former plus de quatre-vingt mille hommes après la jonction du khan de Crimée et de ses alliés les Nogais. Le canal était destiné à recevoir de fortes galères : les janissaires mirent la main à l'œuvre comme les travailleurs ; et cependant un corps de Tartares et d'Ottomans avait été

détache pour s'emparer d'Astracan, situé à l'une des embouchures du Volga, et voisine de Czariciu, où le canal devait aboutir. Mais Astracan appartenait à un peuple disposé à le défendre; un peuple dont le nom n'était point encore arrivé jusqu'aux Ottomans ; Astracan appartenait aux Russes, qui joueront désormais un trop grand rôle pour ne faire que les nommer.

Dès le neuvième siècle , Hurick, arrivé des bords de la Baltique, à la tête d une horde inconnue, au milieu des tribus éparses du Novogorod qui avaient imploré son appui contre les Tartares, Hurick avait imposé le joug au peuple qu'il n'était venu que protéger. Les Ottomans n'existaient pas encore et son quatrième descendant Wolodimir s'était fait chrétien avec tout son peuple, avait épousé une princesse de Gonstantinople, avait été mis au rang des saints par l'Eglise grecque^ sans que la Russie ni ses princes fussent sortis de l'obscurité. Dans le treizième siècle les uns et les autres avaient subi le joug d^s Tartares ; ce n'était que depuis le quinzième qu'Iv^an W'assilowitch I avait affranchi sa nalion. Ivan Wassilowitch II, le contemporain de Sélim II, yenait de s'élever au rang de conquérant, et

de soumettre à la Russie Cazan et Astracan, Tel était l'ennemi que provoquait , sans le connaître, le fils de Soliman. Le canal de jonc-* tion avançait ; des pluies continuelles obligèrent à suspendre le travail. L'arrivée imprévue de quinze mille Russes , sous les ordres du prince Térébrianoi présenta un obstacle nouveau ; les janissaires et les travailleurs furent surpris, massacrés ou dispersés sans résistance : une cause inattendue mit bientôt le désordre dans l'armée entière , et fit totalement renoncer à l'entreprise.

La religion mahométane oblige les Ottomans de faire une prière particulière dans la troisième partie de la nuit; la loi n'en exempte que dans les pays où le coucher du soleil suit de fort près son lever : ce qui fait croire à la multitude que les contrées du Nord sont absolument interdites aux vrais musulmans.

Le khan Denleth-Glurai craignit que l'exécution du projet de jonction ne rendît l'alliance des Tartares moins nécessaire aux sultans ; qu'il n'en résultât la perte de ses prérogatives, et que la Crimée ne finît par être convertie eu pachalie comme les autres provinces de l'empire. Il crut donc qu'il était de son intérêt de faire abandonner fentreprisc. Ses émissaires a. 5

répandirent le bruit que les Ottomans devaient craindre de périr bientôt dans ce triste climat, étant exposés à être surpris par les Russes plus accoutumés que les musulmans à tenir la campagne au milieu de la plus rude saison ; ils peignaient, sous les couleurs les plus effrayantes, le froid excessif, les neiges, les glaces; enfin la disette et la misère, suites inévitables de la difiBculté de transporter des vivres à travers tant de déserts.

Pour achever d'alarmer la multitude ébranlée, les émissaires du khan firent valoir le préjugé religieux ; ils ne cessaient de plaindre le sort de leurs frères condamnés à se fixer dans des climats oii la brièveté des nuits, dans les plu» longs jours d'été, les empêcherait de faire leurs prières nocturnes , et les forcerait ainsi à manquer au précepte de la religion. Il n'en fallut pas davantage pour soulever tous les esprits ; tous se répandirent en murmures , et demandèrent hautement à être reconduits dans l'empire. Les caresses , les promesses , les menaces furent vainement employées pour apaiser les clameurs et ramener Tordre : officiers, soldats, ouvriers abandonnèrent à la fois leurs postes et leurs travaux ; ils regagnèrent , par troupes , les uns la Crimée, les autres la côte orientale de la mer Noire.

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Plusieurs siècles avant Sélim, cette grande pensée de lier l'Orient à lOccidént, l'Europe à l'Asie, la mer Caspienne au Pont-Euxin, avait été conçue; et, au rapport de Pline, qui donne l'empereur G laude pour son garant , ce fut SeleucusNicator qui le premier imagina de tirer un canal du Bosphore Cimmérien à la mer Caspienne ; mais Pline n'explique pas s'il s'agissait de réunir le Don au Volga. Lorsque Sélim II formate projet de leur jonction, la nouvelle ère du commerce venait d'être fondée depuis un demi -siècle, depuis la découverte'du passage de l'Inde par le Cap de Bonne-Espérance. Quelle nouvelle face le monde n'eût-il pas pris une seconde fois , si une nation puissante , industrieuse , marchande , et qui n'eût point été esclave de l'heure des prières nocturnes , avait ainsi reçu les tributs de l'Inde , et échangé ceux de l'Europe par une voie également navigable, mais plus courte , plus directe , plus habitée ; elle eût fait toucher le Gange au Tage , à la Seine, à la Tamise , h fElbe et à la Neva par rOxus, la mer Caspienne, la mer Noire, les Dardanelles, le détroit de Gibraltar, le Pas-de- Calais et la Baltique.

Ce noble et utile projp'f avait été conçu par le célèbre Gassim-Pacha , le même qui fit cons-

iraire , par ses libéralités , le quartier de Constantinople qui porte son nom, et oii sont encore aujourd'hui les magasins de la marine, les casernes des galliondgis et le palais du capitanpacha. L'entreprise de la jonction du Don au Volga offrait autant d'avanfages au commerce pendant la paix , que de facilités pour le transport des armées et des munitions pendant la guerre , rendue presque perpétuelle par la querelle toujours ouverte entre les sophis et les tultans. L'abandon de ce vaste et difficile dessein prouve à la fois que dans aucun tems l'empire ottoman n'a manqué d hommes de génie , et que ce n'est ni à l'absence des grandes pensées, ni des bonnes intentions chez les princes, ni aux entraves que l'on croit faussement l'ouvrage de la religion ou de la loi théocratique qu'il faut attribuer les obstacles que les conceptions de tous les genres sont condamnées à rencontrer; il faut en accuser les préjugés d© la multitude que l'autorité respecte , et [es vices d'un gouvernement qui est plus faible qu'on ne croit, et qui ne connaît cependant pas toute sa force.

Cette expédition malheureuse valut néanmoins à l'empire un avantage aussi réel que la plus glorieuse conquête j trente mille Tarlares^

Nogais quittèrent la domination russe , et vinrent habiter la Grinée avec leurs familles.

La jonction projetée du Don et du Volga marque dans riiistoire parce qu'elle fut l'époque où les Ottomans se mesurèrent pour la pre- • mière fois avec les célèbres ennemis qu'ils seront destinés désormais à vaincre rarement et à redouter toujours.

Une tentative plus heureuse fît bientôt oublier à Sélim une humiliation passagère à laquelle r , des obstacles surnaturels eurent peut-être la plus grande part. 11 s'agit de la conquête de l'île de Chypre qu'il méditait denlever auK Vénitiens.

Le sultan et la république étaient en paix ; mais la politique ottomane, aussi arbitraire que l'autorité ^ ne voyait souvent dans les traités faits avec les chrétiens que des liens de circonstances : fintérêt de l'empire et de la religion permettait de les rompre avec un fetfa. Malgré le graud-visir Méhémet, Sélim décida que l'île de Chypre serait attaquée, et la spoliation des Vénitiens fut consacrée par le muphli.

Située en face de la S^rie, sous le climat le plus heureux , file de Chypre a vu de toute antiquité la fable et 1 histoire se réunir pour célébrer la fertilité de son sol , l'abondance et

la variété de ses productions , toutes les faveurs enfin que lui a prodiguées la nature. La brillante imagination des poêles y a placé les plaisirs à côté des fleurs ; elle a fait naître sur son rivage Vénus sortie de l'écume de la mer ; elle a consacré Paphos , Araathonte , Idalie à la déesse de la beauté ; et, sous la protection de son beau ciel, l'île de Chypre a constamment passé pour un séjour si délicieux , que les deux sexes, d'âge en âge, y cédaient à la contagion de la volupté.

A ces traditions fabuleuses succédèrent les souvenirs historiques : celte île eut jusqu'à neuf rois à la fois. Ceux qui mettent les princes bons et justes au niveau des monarques les plus puissans, se sou viennent d'E va goras, qui régnait à Salamine, et résistait à Artaxerce-Memnon. L'île soumise à des rois , mais tributaire des Perses, passa , à la mort d'Alexandre, dans les mains des P tolémée. Caton d'Utique s'en empara injustement sur eux au nom de la république romaine , et Ton observe que les richesses de Chypre valurent plus au trésor public que les dépouilles rapportées par Pompée , vainqueur de l'Asie.

Ijc royaume de Chypre passa des Romains ^ux empereurs de Constantinople : un Conmèue

y régnait sous le titre de duc, au tems de la première croisade. Ce faible souverain eut l'imprudenc* de s'attirer par une insulte la colère du roi d'Angleterre, Richard Gœur-de- Lion. Ce monarque bouillant se vengea en ren* versant du trône Isaac Comnène, et vendit l'île aux Templiers. Il la racheta ensuite et la revendit à Guy de Lusignan , roi de Jérusalem. Les descendans de Gui régnèrent en Chypre jusque vers le milieu du quinzième siècle, qu'une princesse de leur sang, nommée Charlotte , épousa Louis de Savoie ; mais un frère bâtard de Charlotte de Lusignan chassa le comte de Savoie, se maria à Catherine Cornaro qui, ayant survécu à son mari et n'ayant pasd'enfans, fit une donation de l'île de Chypre à la république de Venise, en 1472. Tel est le droit que les Vénitiens avaient sur le royaume- Une possession d'un siècle ne rendait pas leur titre primitif plus légitime que ne l'avait été celui des Romains.

Trente villes composaient la splendeur de l'ancienne Chypre. Au tems de la conquête, c'est-à-dire en 1670, on ne voyait plus que leurs débris. Constanza , évêché grec , était bâti sur le terrain de Salamine ; Bafib rappelait, sous un nom corrompu , le nom célèbre do

Paphqs ; Limisso occupait obscurément la place d'Amathonte; il en élait de même dldalie, dont Dalin n'offrait que les ruines.

Les deux: villes principales de Chypre moderne , Nicosie et Famagouste , représentaient l'une l'antique Lédra , et l'autre Arsinoé, conr nue depuis sous le nom romain de Fama Augusti. Nicosie était au milieu de l'île , Famagouste sur le rivage de la mer qui regarde la Syrie.

Le I" de jnillet. cent dix galères ottomanes parurent à la hauteur de Bafib, sur la côte occidentale de File: quatre- vingt mille hommes de pied , deux mille cinq cents cavaliers, et cinquante pièces de canon furent débarqués sous les yeux de Piali et de Mustapha-Pacha, qui commandaient; l'expédition. Les Vénitiens surpris ne purent opposer que deux mille lialiens, un renfort de quatre mille hommes arrivé depuis peu de Venise, et cinq cents stradiots pour toute cavalerie. Les paysans furent armés et postés dans les défilés des montagnes. Famagouste et Nicot^ie étaient les deux seules places en état de ré ister. Astor Baglione se jeta dans la première de ces deux villes, ne doutant pas que le peu d'étendue de son enceinte et le mauvais état de ses murailles ne la fissent atta-

quer de préférence. C'était en eSét l'avis de Piali ; mais Mustapha s'obstina à marcher contre Nicosie, capitale du royaume; centre de ses richesses , et dont le pillage promis à Tarmce garantissait presque la prise. Le siège ne dura que quatorze jours. Après plusieurs assauts, toujours repoussés, toujours renouvelés, les Ottomans triomphèrent : Nicosie fut abandonnée au pillage. La fureur des vainqueurs ne connut pas de frein ; vingt mille chrétiens des deux ses.es périrent dims ce désastre, et Fesclavage fut le sort de ceux que le cimeterre avait épargnés.

Mustapha fit avancer son armée du côté de FamagoQste. Celte place, située à l'orient de l'île de Chj-pre , au milieu des sables de la mer, n'avait qu'un port peu vaste et peu profond, dont l'entrée était défendue par deux forts. L'enceinte de la ville était de deux mille pas , de forme quarrée , entourée de miurailles et protégée par un fo.ssé très- profond; les tours de Limasso et de l'Arsenal couvraient le mur du côté du midi; celles de Campo-Santo, de Landrucci et de Sainte-Nappe, s'élevaient dans l'intervalle. Les tours de' Diocar, de Moracli, de Pulo-Cazar et de Saint Luc défendaient le «ôté qui regarde le couchant; l'angle maritime

du côté du nord était flanqué de la tour du Diamant; et entre cette tour et l'angle du bastion était la tour de Mozzi. Le quatrième côté, qui donnait sur la mer , et regardait le nord et le levant , était fortifié d'une muraille sans porte et de la citadelle. Telles étaient la forme et la situalion de Famagouste.

Il y eut un intervalle de quelques mois entre les approches et les attaques. Quatre mille hommes de pied, huit cents chevaux, deux cents Albanais, et trois mille , tant habitans que paysans armés , formaient toutes les forces des assiégés. Marc-Antoine Bragadino , noble vénitien , commandant d'armes de Famagouste, avait pour lieutenans Astor Baglione et Laurent Tiépolo.

Les Ottomans élevèrent dix batteries où ils placèrent soixante-quatorze pièces de canon. Le mur du raidi fut battu à la fois par cinq endroits: Bragadino défendait la tour de Landrucci , Baglione celle de Sainte-Nappe, Tiépolo celle de Campo - Santo. Mustapha , en personne , était jour et nuit au milieu de ses batteries pour en diriger l'effet.

C'étaient moins les combats et l'artillerie qui fatiguaient les assiégés que les veilles et les travaux; la garnison, toujours sous les armes.

n" avait pas un moment de repos. Au bout de huit jours, les Ottomans, parvenus au pied des remparts , firent sauter avec la mine le bastion de l'Arsenal : le mur tomba , et le roc même fut entr'ouvert par l'explosion. Les assaillans se précipitèrent parcelle brèche; mais les assiégés soutinrent leurs efforts avec un courage admi^. rable , et qu'on n'aurait pas attendu de leur petit nombre : les femmes mêmes se mêlèrent parmi les combattans. Après un troisième assaut, aussi long que meurtrier , les soldats de Mustapha emportèrent à la fois la porte de Limasso, la tour de Sainte-Nappe , celle de Landrucci et de l'Arsenal : un seul et faible retranchement de terre séparait les musulmans et les chrétiens. Quoique lesmurailles fussent ruinées au point de ne pouvoir être réparées, Mustapha fut repoussé dans une quatrième attaque. Il eut recours à ua dernier stratagème, ce fut d'emplir le fossé de matières combustibles d'nn bois d'une espèce particulière à l'île de Chypre, et dont l'odeur est insupportable quand on y met le feu. Cet embrasement, favorisé par un vent contraire aux assiégés, mit le comble à leur détresse. Ils avaient vécu de fromage , de viandes salées, de grains et de légumes ; toutes les provisions de bouche étaient épuisées : on avait mangé les;

chevaux, les ânes, et jusqu'aux chats; mais ces vils alimens manquaient eux-mêmes; il fallait se rendre ou périr: Bragadino céda enfin aux supplications universelles, et capitula. Mustapha promit que la garnison sortirait avec armes et bagages , et qu'elle serait conduite à Candie sur les galères ottomanes; que les habitans auraient la liberté de se retirer oii ils voudraient , et que ceux qui resteraient dans Famagouste seraient préservés de la captivité et du pillage.

Quelles scènes de perfidie et de cruauté allaient s'ouvrir ! A peine les vainqueurs furentils entrés dans la ville qu'elle fut livrée à tous les désordres. Bragadino se plaignit, et conjura Mustapha de réprimer l'insolence de ses soldats : le général musulman feignit d'avoir égard à des réclamations si justes , et témoigna le désir de voir le commandant chrétien avant son départ. Bragadino sans défiance se rendit au camp ennemi, suivi de Baglione, d'un Martinengo , d'Antoine Quirini et de plusieurs gentilshommes vénitiens et grecs. Mustapha les reçut d'abord avec une apparente bienveillance, et fit même asseoir Bragadino à côté de lui. Bientôt il voulut savoir quelles sûretés on oÊfrait pour les galères qui seraient fournies

aux termes de la capitulation. Le vénitien répondit que le traité n'en portait pas. « Laisse^- » moi ce jeune homme , dit impudemment Mus- » tapha, en montrant Quirini, dont la beauté » l'avait frappé , je te le demande pour otage. » irrité du refus de Bragadino, il fit sur-le-champ charger de chaînes Baglione, Martinengo et Quirini ; tous furent massacrés par son ordre •en sa présence. Il réserva Bragadino à des tourmens plus longs ei: plus cruels. Ce féroce vainqueur lit amener à trois reprises le vieillard sous la haché pour lui donner toutes les angoisses de la mort , pour tromper l'espérance que sa victime avait chaque fois de périr d'un seul coup. Les bourreaux se contentèrent ce jour-là de couper le nez et les oreilles au malheureux prisonnier : quelques jours après il fut conduit au milieu de la place de Faraagouste; il fut lié à un poteau et écorché tout vif par l'ordre de Mustapha, qui voulut être témoin de cette horrible exécution. Le héros vénitien souffrit avec constance ces tourmens renouvelés des martyrs chrétiens. La mort, en terminant ses douleurs, ne termina pas les insultes: le barbare ottoman fit empailler la peau de l'infortuné Bragadino ; il fît promener dans toute la ville ce hideux simulacre avec tout

l'appareil de la dérision, et l'emporta enfin jcomme un trophée attaché à la vergue de sa galère.

Le crime du féroce vainqueur de Chypre es| resté plus fameux que la conquête même; ce qu'il y a de plus affligeant encore , de plus honteux , d'aussi véridique à rappeler , c'est que les contemporains n'avoient pas le droit de juger Mustapha et de condamner sa barbarie. A la même époque , au sein de l'Europe chrétienne , la cour de Madrid comptoit le dogue (i) Bérécillo au nombre de ses pensionnaires; en France, Charles IX régnait, et l'heure de la Saint-Barthélémy allait sonner.

C'est ainsi que l'île de Chypre fut jointe à la domination ottomane. Les conquérausy comptèrent soixante et dix mille sujets soumis à la capitation. Les vexations successives d'un gouvernement avide et oppresseur ont réduit la population actuelle à douze mille contribuables. Du tems des Vénitiens, les productions

(i) Au combat de Caxamalca, la première ligne de l'armée des Plzarres étolt forme'e par un rang de chiens qui dévorèrent les Pe'ruviens. La cour d'Espagne leur paya une solde réglée. On trouve dans l'ancien état militaire de ce tems-là que le dogue Bérécillo gagnoit deux réauxpar mois pour services rendus àja couronne Voyages du Pérou f tome I , liv. 6.

de Tîle , son coton , ses soies , ses vin? , ses salines étoient des sources de richesses qui paraissaient inépuisables ; aujourd'hui, languissante , appauvrie, dépeuplée, l'île de Chypre n'a conservé que son beau ciel , ses rians aspects et sa voluptueuse atmosphère ; des exhalaisons enivrantes semblent sortir du sein de la terre ; la douce et pénétrante chaleur du plus heureux des climats vient exalter tous les sens à la fois, et l'amour est pour tout être vivant le plus impérieux des besoins : il anime," il enflamme, il consume, il s'identifie à l'existence. Les femmes, dans l'île de Chypre, y sont encore belles, enjouées , passionnées ; leur figure , leur taille , leurs formes , l'abandon même de leur maintien rappellent tous les charmes , tous les pièges des séduisantes prêtresses de Vénus Anadyomène : ses temples n'y sont plus, mais son culte existe encore.

Cependant l'Espagne et l'Italie alarmées venaient de former une ligue formidable contre les Ottomans : le but principal était la délivrance de l'île de Chypre. Le souverain Pontife Pie V, Phihppe II, roi catholique, et la République de Venise armèrent deux cents galères , cent vaisseaux, cinquante mille hommes d'infanterie, quatre luille cinq cents chevaux pour défendre

«o HISTOIRE

les états des confédérés et attaquer l'ennemi commun du nom chrétien. Don Juan d'Autriche, cet illustre bâtard de Charles- Quint , était le générali. sime de la ligue ; sous lui commandaient Marc- Antoine Colonne, duc de Paliano, Doria, Venier, Cardone , Réquésens, et le marquis de Sainte-Croix; joignons y les noms du chevalier deMalthe, Romégas , si redouté des Ottomans, et celui du brave Grillon, que l'honneur et la gloire , guides naturels des Français , amenaient volontairement à la défense de la religion; mais l'armement avait demandé plus de tems que la conquête de Chypre , et l'entreprise était manquée avant que les flottes chrétiennes eussent seulement mis en mer.

Cependant, vingt-cinq vaisseaux, deux cent vingt galères et six galéasses, sortirent en ordre de bataille du port de Messine, et arrivèrent le 27 septembre a la hauteur de Corfou.

La flotte ottomane était partie depuis plusieurs semaines de Constantinopie, Aii Pacha la commandait , ayant sous ses ordres Perthau: tous deux avaient succédé a Piali , destitué par Sélim pour n'avoir pas livre bataille aux chrétiens l'année précédente. Ils étaient secondés par Gochiali ou Kilig-Ah-P icha , Télève de Barberousse et de Dragut , et qui ne cédait

DE L'EMPIRE OTTOMAN. St

a ces marins fameux ni en prudence ni en intrépidité. Ali Perlhau et Occhiali ne cherchaient qu'à combattre : des ennemis ainsi disposés de part et d'autre ne devaient pas tarder à se rencontrer.

Le hasard ne pouvait pas leur offrir un champ de bataille plus célèbre que celui qu'ils étaient destinés à illustrer encore ; ce fut cet espace de mer resserré entre le promontoire d'Acliura , oii la querelle de fempire du monde entre Marc-Antoine et Iheureux Octave fut jugée : l'île de Leucade, dont le saut redoutable était si siilutaire aux amans malheureux; Ithaque, aussi immortelle qu'Homère, Ulysse et Pénélope; enfin ces îles Echinades,qui , formées du sable et de la boue du fabuleux Achéloiis , doivent leurs noms aux aiguilles arides et pointues de leurs rochers, qui les fout ressembler au hérisson. Au fond de CPite enceinte, dont chaque rive a sa célébrité , se trouve le goife de Naupacte , aujourd'hui Lépante , ou la flotte ottomane s'était imprudemment enfermée.

Don Juan , amené par le hasard , aperçut fennefui , rangea ses galères en bataille sur une seule ligue , arborant pour signal féten-; 2. 6

8a HISTOIRE

dart de la ligue, et toute la flotte chrétienne arriva à force de rames sur les Ottomans.

Leurs vaisseaux , au nombre de deux cent cinquante, manquaient d'espace pour se développer : ils suppléaient à ce désavanlage par leur valeur ordinaire. Les six galéasses qui formaient l'avant- garde des confédérés furent entourées en un instant par les galères musulmanes; mais bien plus élevées et semblables à des citadelles , les six galéasses vomissaient la mort autour d'elles par la poupe, par la proue, et par les flancs,

A faîle gauche , la division vénitienne , commandée par Barbarigo, fut coupée et presque enveloppée: son artillerie repoussa avec tant de succès la grêle de flèches dont il était assailli, que, malgré une blessure mortelle et la perte de ses meilleurs officiers , il força les Ottomans à se jeter sur la côte , et à se sauver sur le rivage en abandonnant leurs vaisseaux sur les rochers.

Cependant le front des deux flottes était venu se heurter. Dans ce choc terrible , les galères étaient entremêlées proues contre proues, poupes contre poupes; la confusion était extrême; le courage était égal, et la fortune incertaine. Au milieu du feu et de la

fumée , don Juan et Veniez distinguèrent l'étendart impérial, et chargèrent tous deux à la fois le vaisseau d'Ali: quatre cents janissaires le défendaient. Don Juan avait un nombre égal de soldats et une foule de volontaires remplis d'ardeur. Deux fois la galère amirale fut prise, deux fois elle fut abandonnée par les chrétiens; enfin Don Juan y rentra par un troisième abordage , ayant à ses côtés le prince de Parme , Alexandre Farnèse, devenu depuis si célèbre. Ali fut tué les armes à la main, sa tête mise au bout dune pique, et l'étendart de la Croix arboré à la place du Croissant. A la vue de ce signal , tous les confédérés crièrent à la fois : « Victoire ! vicj) toire ! w

Perthau-Pacha , qui, depuis le commencement de l'action, combattait avec la plus grande valeur et un succès balancé, céda à la fortune, et se jeta dans une barque pour gagner la côte. Occhiali , seul , s'échappa avec quelques galères à travers la ligne ennemie. Les vaincus se précipitèrent sur le rivage, hors de leurs bâtimens échoués; la flotte ottomane fut entièrement détruite , et celle des chrétiens remporta la victoire navale la plus complète dont rhisloire fasse mention.

«4 HÎSTvOIPxE

Quel spectacle oSrirent ces mers dans cette sanglante et mémorable journée ! Une circonstance vraiment extraordinaire fut de voir une flotte ottomane dont la chiourme était toute chrétienne , combattre une flotte chrétienne dont la chiourme était toute musulmane. Cette composition d'équipages tourna à l'avantage des confédérés; d'une part, les forçats musulmans aidèrent eux-mêmes au gain de la bataille, parce que la liberté leur avait été promise à ce prix ; de l'autre , des forçats chrétiens se soulevèrent contre les Ottomans, et firent pencher la victoire dès qu'elle balançât. Les confédérés eurent encore en leur faveur la supériorité de l'artillerie, des armes à feu, et de la construction de leurs vaisseaux; ils durent aussi leur succès à la fauto que firent les ennemis de ne pas gagner la haute mer, et de combattre trop près de la côte. Dès le commencement de l'action, les Ottomans de l'aile droite se jetèrent dans l'eau pour atteindre la terre, et se sauver dans l'intérieur du pays, tandis que les galères d;i centre corabatdrent jusqu'à la mort. Remarquons j.^^ans anticiper sur lesévènemens, qu'une si funeste expérience n instruisit pas les vaincus ; car nous les verrons, au bout de deux Siècles révolus.

retomber dans la même faute , et la payer cLèrement.

En effet, les résuliats de la victoire de Lé- i5„j. panle furent bien au-dessous de felfroi qu'elle jeta dans Conslantinople, et de 1 ivresse qu'elle causa aux puissances chrétiennes. Sélim II, saisi de douleur en apprenant le coup terrible que venaient d'essuyer ses armes, se tint renfermé dans le sérail , refusant de parler à personne , et de prendre aucune nourriture. Dans ses alarmes, il voj^ait déjà les chréfiens aux portes de sa capitale. Il envoya Tordre de construire le château d'Europe, à l'entrée des Dardanelles, et trente mille ouvriers commencèrent et achevèrent en vingt - cinq jours Kelidir-Bahar , le cadenas de la mer , qui s'élève encore aujourd hui sur les ruiues du tombeau d'Hé cube , en face de ceux d'Achille, de Patrocle, d'Ajax, en face du Simoïs et du Mont Ida Phrygien.

Cependant Occhiali , échappé avec gloire du désastre de Lépante, vint relever le courage de son maître, et jusqu'à ses espérances : il lui représenta que le mai n'était pas irréparable , et qu'il pouvait retrouver des vaisseaux et des soldats. Sur-le-champ, Sélim fit Occhiali capitan-pacha, et lui promiX toute sa faveur

s'il sauvait TErapire des dangers de la campagne prochaine , en recréant une flotte et une armée. La jalousie des puissances chrétiennes lui en laissa le loisir. Le sultan était revenu de sa terreur , il n'était même pas sans consolation : il avait pris en main le Coran , et croyant infaillible la divination qu'on en tire, préjugé commun à tous les musulmans, il avait lu ce passage, dans le livre ouvert, au hasard : « Je M souffre à cause de la victoire des Européens; » ils n'auront plus lieu à l'avenir de s'applau- » dir de leurs succès, »

Sélim regarda ces paroles comme un oracle de Dieu même, qui , d'ailleurs , avait annoncé le malhenr de la flotte ottomane en permettant la chute du plafond de bois du temple de la Mecque; aussi le sultan en prit-il occasion de le faire rebâtir en briques, afin que sa solidité fût un garant comme un emblème de la durée de l'empire du Croissant.

Le grand-visir prouva bientôt au baiJe de Venise que la défaite de Lépante n'était à ses yeux qu'un malheur ordinaire : le ministre vénitien avait demandé audience à Méhéraed , et témoignant une joie indiscrète du triomphe encore récent, il prouvait que Venise n'étaitpas accoutumée à la victoire : «Apprends, lui dit le

)) fier Otloman, que la perte d'une flotte est pour » le sultan mon maîîre ce que la barbe est pour M un homme à qui on la rase, et à qui elle » revient; mais la perte de Chypre est pour » la République la perte d'un bras qu'on ne » recouvre pas quand il a été coupé. »

En effet, dès le printemps suivant, Occhiali reparut dans l'Archipel à la tête de deux cent cinquante galères; mais, content de s'être montré avec une flotte nouvelle , il évita plutôt les chrétiens qu'il ne chercha à les rencontrer. La ligue se dissipa d'elle-même, et les Vénitiens s'estimèrent assez heureux d'acheter la paix à des conditions modérées. Pour fruit de la victoire de Lépante , ils rendirent toutes les places qu'ils avaient prises ; les Ottomans, au contraire , conservèrent toutes celles dont ils s'étaient emparés.

Quel était donc cet homme extraordinaire, qui , seul au milieu de la terreur générale, avait osé ne pas désespérer du saiut de l'empire ottoman? Kilig-Ali, que les hisloriens chrétiens ont appelé Occhiali , portait d'abord le nom d'Uhig-Bcy. Elève de Barberousse , il passa de la marine d'Alger au service du sultan. Ses grands taiens et sa haute valeur relevèrent aux premiers grades de la flotte ottomane; et,

quand Ui faveur de Séliiu et sa reconnaissance l'eurent élevé au rang de capitan pacha, il prit le surnom de Kilig, cjui vei^t dire épëe. La victoire avoua son audace , qui n'était en lui que le sentiment de ce qu'il valait. lise mon- Ira à la-Pois grand boinme de guerre, musulman religieux , ami de riiumanilé. La postérité apprendra avec admiration que les sciences, les arts et la piété ont trouvé un protecteur dans cet honnne illustre , qui dut sa fortune à son caracière, et semblait d abord n'être né que Y'O.rr le méiier de corsaire. Constantinople doit aunobie riiiploi qu'il fit de ses richesses la belle mosquée de T^^p-Haua, qu'il fit élever à ses frai*-.; on assure même que le premier étage de cette mosquée sorîil de terre en une seule nuit. Comme le sultan son maître s'en étonnait: « C'est l'ouvrage d*^^ ta hautesse, dit Kilig- Ali 3) à Selim ; cet édifice est sorti tout entier 3) des mains des esclaves de tes galères : que » ne pe;ix-tu donc pas attendre des forces » réunies de tous les Ottomans quand tu vou- 3) d) as les tourner contre tes ennemis ! » Cette réjH^nsp , qui a. lie va d'assurer à Eilig-AH toute la faveur de Séiim II, prouve que la flatterie est de tous les pays, et qu'elle ne fut pas inventée par les couriisans de Louis XIV.

Non content de fénioigncr son respect pour la religion, en bâlissant une nioscjnée , KiJig- Ali marcha sur les traces des sultans euxmêmes en joigiiant à ce pieux monument un imaret ou Ijôpilal, et une académie assez richement dotée pour entretenir cent étudians. Con:tantinople ne comptait encore que quatre de ces établissemens sa vans depuis Mahomet II Jusqu'au tems de ce magniiîque capitan-pacha. Les historiens chrétiens et nationaux, surtout Agi-Galfah, dans son livre des Guerres maritimes, s'accordent à représenter Kilig-Ali, comme le plus grand homme qui ait survécu au règne de Soiinian.

La paix entre la Porte Ottomane et la Repu- ^574.: blique de Venise fut conclue sous la médiation de la Frémce, représentée par François de Noailles, évêque d'Auch, dont la conduite, en cette occasion, fut d'autant pins mémorable , qu'elle acquit aux ambassadeurs français la considération dont ils ont joui depuis à la Porte Ottomane. Le grand-visirMéhéjned, sachant qu'il n'apportait pas de présens, voulut lui refuser raudience publique. Le ministre pacificateur déclara que la France avait appris que let; sultans affectaient de regarder comme des tributs les dons volontaires que les princes

chrétiens envoyaient , et que le roi son maître, en traitant d'égal à égal , n'avait rien à oH'rir qu'un signe d'amitié. Le visir sentit qu'il fallait ménager le plus ancien ami des Ottomans, et l'ambassadeur français fut admis sans présens à l'audience de Sélim.

A peine les Vénitiens se furent-ils détachés d'une ligue si lentement formée , si promptement dissoute , et dont les pénibles efforts avaient amené des résultats si nuls, que Don Juan d'Autriche conduisit le reste des confédérés à la conquête de Tunis et de la Goulette. Le sultan mit son orgueil à reprendre ce royaume. Une alliance secrète fut proposée en son nom à la République de Venise : elle eut la prudence de s'y refuser ; mais son refus adroit garantit du moins sa neutralité: les Ottomans ne lui demandèrent rien au-delà. Don Juan n'eut pas la permission d'aller défendre une contrée que la jalousie de Philippe II le soupçonnait d'avoir envahie dans l'espérance d'y régner. Occhiali partit avec cent galères , et conduisit sur le rivage d'Afrique Sinan- Pacha et quarante mille hommes ; Tunis et la Goulette furent reprises en moins de deux mois. Tandis que les chrétiens rejetaient leur honle sur la négligence de Don Juan, sur l'iusou-

DE L'EMPIRE OTTOMAN. gt

ciance du ministère espagnol, et que Pasquin , à Rome, se vengeait d'eux par des vers satiriques , les vainqueurs de Tunis présentaient un spectycle bien plus digne d'observations. Le conquérant Sinan-Pacha, un esclave des sultans, sentit que la liberté convenait seule aux peuples qu'il venait d'assujettir. Au sein du despotisme il jeta ces fondemens durables d'un état libre qui se gouvernait par lui-même, et subsiste encore aujourd'hui. Pour compléter ce que cette pensée eut d'extraordinaire , ces lois républicaines furent adoptées sans opposition par le divan de Gonstantinople , et sanctionnées par Sélim.

C'est ainsi que, sans sortir de son sérail, les exploits que ces généraux faisaient en son nom , donnaient à ce sultan invisible et voluptueux le droit d'achever la superbe mosquée qu'il élevait à Andridople : car la religion musulmane n'accorde qu'aux princes victorieux l'honneur de bâtir des temples au Dieu des armées.

Mais le terme du règne et de la vie de Sélira II approchait: suivant les historiens, son esprit superstitieux ne manqua pas d en recevoir l'annonce. Le feu prit aux cuisines du

sérail , les réduisit en cendres avec le bâtiment des oSices, qui renfermait des vases du plus grand prix. Sclim lira de cet accident un augure sinistre ; il se rappela que le même malheur était arrivé du temps de son aïeul, et qu'il avait été suivi de la mort de ce sultan. Une mélancolie profonde s'empara de lui, et, quoique les penchans invétérés soient chez le commun des hommes une seconde nature, il fit et tint le vœu de ne plus boire de vin ; il abjura les égaremens de sa vie, il se livra à la prière , à la méditation, aux bonnes œuvres ; il se prépara enfin à la mort. Dans cet abandon de lui-même^ le triste et sombre Sélim visitait un jour les bains qu'il avait fait construire au milieu du sérail , et qui existent entre le harem des sultanes et le palais impérial ; son pied glissa sur le pavé de marbre , il tomba avec violence , et ne douta plus que l'accomplissement de son horoscope ne s'achevât; une fièvre ardente le saisit, et, après six semaines de souffrances ag* gravées par les impressions dont son esprit était frappé, Sélim II mourut.

Des écrivains plus hardis attribuent cette mort et ses causes aux excès qui ne l'abandonnèrent qu'après l'avoir conduit au tombeau; >

mais ce doute est une preuve de pins du respect admirable qui empêche les Ottomans d'avilir jamais la mémoire de leurs souverains. Quoi qu'il en soit de la fin de Sélim, remarquons que les historiens de toutes les nations rendent hommage à la morale publique, en faisant mourir tous les princes avec repentir. Quoique Séiim n'ait fait la guerre en personne que contre Bajazet son frère , il n'en a pas moins passé pour un prince courageux. Il dut la gloire de son règne à ses généraux qui avaient appris à combattre sous Soliman ; il la dut aussi à cette discipline dont l'habiiude avait été acquise par quarante ans de triomphes, et s'était prolongée par la seule force de sa première impulsion. Sëlim laissa à Amnrath III, l'aîné de ses fils, l'empire agrandi de File de Chio prise en pleine paix; et sans résistance sur les Génois , de l'ile de Chypre enlevée aux Vénitiens ; enfin les bornes de la domination ottomane s'étaient reculées , en Afriqiie jusqu'aux colonnes d'Hercule, Tripoli, Alger et Tunis s'étant reconnues alliées et tributaires de sultan; en Europe, du côté de la Moldavie, la Podolie était devenue leur frontière; en Dalmatie, l'empire avait pour limites Zaj'a, Spala-

Qi HISTOIRE

tro et Sébénico , réduites à leurs seules enceintes, les Ottomans ayant refusé de rendre, à la paix de 1574 , les châteaux et villages qui en dépendaient, quoiqu'ils ne les tinssent que du droit de la guerre.

A la mort de Sélim, Amurath III était à Magnésie, où, selon la politique des sultans, son père l'avait tenu éloigné depuis son enmnce. Le vieux Méhémed , qu'on s'étonne de voir occuper, sous deux règnes consécutifs, le poste éminent mais précaire du visiriat, se trouva destiné à rendre au fils de Sélim le même service qu'il avait rendu au fils de Soliman; il l'envoya promptement avertir de venir régner, et tint la mort du sultan secrète plus facilement encore au fond du sérail , qu'il n'avait caché celle de son père au milieu d'un camp.

L'avènement d' Amurath fut accompagné de circonstances mystérieuses et romanesques que f histoire ne dédaigne pas. Il était minuit quand le nouveau sultan, qui venait de traverser la Propontide sur un esquif, par le tems le plus orageux, frappa à une porte secrète du sérail ; il la trouva fermée , et s'assit sous un arbre, jusqu'à ce que le grand-visir eût été averti. Pour perpétuer la mémoire d'une ùir-

constance si bizarre, Amurath ordonna depuis qu'une fontaine fût construite sur le lieu même. Le visir accourut, reçut le prince avec respect , lui baisa la main , l'introduisit dans le sérail , et le mena dans l'appartement de la sultane Validé sa mère , sans avoir encore proféré une parole. Méhémed n'avait jamais vu Amuradi; il entra le premier, présenta le sultan, et demanda à la princesse si elle le reconnaissait pour son fils. Sur sa réponse , le grand-visir leva les mains au ciel, se jeta à genoux, et fit des vœux pour la prospérité de son nouveau maître. Tous les officiers du palais vinrent le saluer ou plutôt l'adorer; car le culte que les Ottomans rendent à leur souverain, tant qu'ils le respectent, ne diffère en rien de celui que les mortels ne rendent qu'à laDivinité ; mais, chez ce même peuple , les premières paroles qui sortent de la boache d'un nouveau monarque , pronostiquent toujours le bonheur ou le malheur de ses sujets sous son règne. Tous attendaient , rangés au'our du trône, dans le silence et dans la crainte. « Jai faim , qu'on me donne à manger, » dit Amurath. La frayeur i>'empara de tous les esprits , et l'on ne douta pas que l'empire ne

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fut menace d'une famine. Il est singulier qu'à 1 appui de cette opinion déraisonnable , le terrible flëau ait en effet affligé , cette annéelà même, Consîantinople et plusieurs provinces.

Au lever du soleil , la mort de Sélim fut annoncée. Le même jour, cinq frères d'Amuratli périrent par le fatal cordon : l'aîné de tous n'avait pas encore huit ans. Que les peuples chrétiens, qui doivent à l'influence de leur religion un gouvernement plus doux, de quelque nom qu'il soit revêtu , détestent des actes aussi sanguinaires et aussi souvent répétés ! £1 n'en est pas moins vrai que ces sacrifices humains, cet oubli des sentimens de la nature , étaient approuvés par une nation tonte entière, et consacrés par la religion, comme sauve-gardes de la tranquillité publique . Dans cette occasion même, on vit le souverain , par respect pour la religion, se refuser à exterminer ia famille impériale, à la réduire à sa S"ule tête, sans demander le sentiment du muphli. h>^ chef de la loi répondit que Faction n'était pas seulement permise, mais quelle était nécessaire et impérieusement ordonnée par l'intérêt général. En effet, la loi de fer, qui commande le crime politique de verser le sang impérial, a pour

but de préserver l'empire de plusieurs dangers publics. La succession au trône est assurée à l'aîné de la mai ou ottomane , et les victimes ne sont prises que dans son sein. La cause des dissensions qui déchiraient l'Etat sous les premiers règnes, se détruit dans son principe, et le poids axîcablant d'une fouie de princes collatéraux, qu'il faudrait entretenir selon leur rang et leur naissance, est épargné au peuple entier. Sous les califes, la maison des Abassides compta jusqu'à trente- deux mille princes.

Les cinq jeunes frères du sultan furent étranglés sous sesyeuit. La loi de l'Etat exigeait elle donc qu'il fût témoin d'un spectacle si atroce? Cependant, dût la raison humaine en être confondue , les faits prouveront qu" Amurath ,• pendant vingt années de règne , fut un prince faible, mais pas un homme cruel.

Les janissaires firent le premier essai de son peu d'énergie politique ; ils exigèrent, avec succès, outre le présent ordinaire, une augmentation de paye , et l'admission de leurs enfaus dans le corps même de leur milice à l'âge de vingt ans. De pareils excès, commis avec impunité, étaient les vrais présages des maux qui menaçaient un règne commencé aussi mollement.

Les rêveries astrologiques furent constam-

qS histoire

ment la règle des pensées , des actions , deâ craintes et des espérances de ce pusillanime souverain. La faiblesse de son esprit resterait à jamais dans l'oubli, si elle n'avait pas influé sur les évènemens de son règne , et si les préjugés du prince n'étaient pas, chez lesi Ottomans, les préjugés du peuple.

Si les [esprits éclairés repoussaient, comme absurdes, les visions fréquentes, dont le règne d'Amurath est rempli, ils se rappelleront que l'historien doit peindre l'humanité telle qu'elle est; qu'il n'a pas toujours à présenter de grands caractères ni des princes qui commandent l'admiration ou l'étonnement, et que les faiblesses des rois sont inséparables des destinées de leurs empires.

Amurath avait amené à Constatinople un fourbe adroit , qui , sous le nom d'astrologue , devait gouverner son maître : son ascendant avait eu pour fondement un premier hasard assez bizarrement heureux.

Quelques jours avant son avènement au trône, le prince avait eu un songe qu'il trouvait très-aiarmant; il était monté , par un escalier de marbre de vingt degrés, dans un pavillon superbe , couvert de trente voûtes , qui paraissaient se perdre dans les nues. Cet édifice laissai?;

voir de tous côtés des points de vue ravi«sans. Au milieu de ce palais, Amurath avait pense aux jeunes princes, ses fils, Mahomet et Mahmoud; il les avait cherchés inutilement des yeux ; enfin, quittant ce pavillon, il avait regagné le même escalier, et, à peine à la quatrième marche^ il s'était réveillé en sursaut. Tourmenté de ce songe, il en parla le lendemain à Razudjé-Khathounn , l'intendante de son harem, et qui avait beaucoup de pouvoir sur son esprit. Cette femme, aussi embarrassée pour expliquer les songes que les magiciens de Pharaon, crut avoir trouvé un second Joseph dans un homme appelé Schudgea , qui , après avoir été derviche , janissaire , maçon, jardinier, était alors vigneron à Magnésie , et cherchait à se faire remarquer, autant par l'austérité de sa vie et son affectation de sobriété , que par 1 '^irt de la divination , qu'il prétendait avoir appris dans un couvent. Schudgea, consulté, déclara que la vision du prince n'annonçait que desévénemens heureux. L'escalier était son élévation au trône ; les vingt marches, lé nombre des années qu'il devait régner -, le pavillon , décoré de voûtes superbes , désignait la splendeur qui lui était promise; la disparution de ses fils était leur

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séparation prochaine d'avec le sultan leur père, selon les lois ottomanes; enfin, le réveil sur la quatrième marche, signifiait la nouvelle que, sous quatre jours, Amurath serait assis sur le trône de ses aïeux.

Le prince ne reçut que vingt-sept jours après l'avis de la mort de son père ; mais la prédiction ne lui en parut pas moins accomplie ; il combla Scliudgea de présens , l'admit dans sa familiarité, et ne l'appela plus que son sheik, son seigneur, son sultan.

Dès ! ôyô^lamême crédulité lui fit entreprendre la guerre de Perse, qu'il poursuivit ensuite pendant douze années. Il la commença sur la foi d'un iman qui vint l'assurer que, pendant son sommeil, il avait vu sur la porte du divan cette inscription, en lettres de feu : « Amurath vain- » queur de la Perse. » En vain Méhémed disait que cette guerre, toujours renaissante, avait toujours été funeste à l'empire. Le vieux Méhémed n'avait point, sous Amurath, le crédit dont il jouissait sous Soliman et sous Sélim. Le sultan, comme tous les princes faibles, craignait de paraître gouverné : s'il l'eût été par les pachas qui formaient le divan , l'empire n'y aurait rien perdu ni en gloire ni en puissance. Le vieux Méhémed, Piali, Mustapha et Sinan^

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les vainqueurs de Zigeth , de Gerbes , de Chypre et de Tunis n'auraient inspiré à leur maître que de grands desseins et des résolutions vigoureuses.

Le prince indolent n'ordonna du fond de son palais que la guerre de Perse ; il en confia le soin à Mustapha, l'ennemi de Méhémed qui, jusqu'à la mort de Sélim, l'avait tenu dans la disgrâce, et ce fat sans doute pour faire sentir à son visir qu'il ne voulait pas être sous sa tutelle.

Cette guerre offrit les mêmes vicissitudes , les mêmes événeniens, les mômes résultats que les précédentes: le plan d'attaque seulement fut changé. Pour s'assurer le secours des Tartares, les Ottomans attaquèrent, appuyant leur gauche sur la Géorgie ; ils envahirent la province de Shirvan.Mais quoique les divisions intestines de la Perse favorisassent l'agression , quoique les persans eussent le désavantage de n'opposer que des troupes légères et rassemblées, pour un tems , aux masses régulières, disciplinées et soldées de leurs redoutables ennemis , néanmoins le danger commun les réunit ; ils s'aidèrent de tous les moyens de défense qu'offre toujours le sol natal, quand la nature le favorise, et qu'il s'agit de repousser même uu

vainqueur. L'auxiliaire de Mustapha , le khan des Tartares, fut fait prisonnier après avoir livré les combats les plus brillans. Le roi de Perse, en l'envoyant à Casbin, sa résidence ordinaire, avait donné, par politique, l'ordre que la captivité du prince fût adoucie ; il voulait s'attacher ce puissant allié des Ottomans. Au milieu des jeux et des fêtes, dont le jeune et beau Tartare était l'objet, et dont les femmes et les filles du monarque persan faisaient l'ornement , il paraît que la reine alla au-delà des intentions de son époux ; l'imprudent khan viola les lois de l'hospitalité. Le roi de Perse, averti de sou affront, s'en vengea par la mort des deux coupables , pendant que des ambassadeurs étaient allés, de sa part, à Constantinople pour traiter de la paix. Amurath , indigné du meurtre d'un prince , son premier vassal, renvoya les Persans sans vouloir les entendre , et le sang des deux peuples coula de nouveau pour un crime justement puni. Mustapha avait élevé des forteresses pour conserver ses conquêtes avaut de les étendre. A l'entrée d'un hiver rigoureux, les Persans attaquèrent les iroupes ottomanes ainsi dispersées, taillèrent en pièces toutes les garnisons , et recouvrèrent le Schirvan. La iàraine et la peste assaillirent les

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débris de l'armée de Mustapha. Les ennemis qu'il avait auprès d"Amurath, attribuèrent ses malheurs à son imprudence ; le sultan le rap-^ pela dans le tems oii ses fautes mêmes lui avaient appris à les réparer. Il le dépouilla de ses dignités , de ses richesses , et le fît rentrer dans la foule comme le dernier des musulmans. Mustapha eût payé son malheur de sa tête, si Méhémedj son ennemi, n'eût pas cessé d'exister.

Il venait de périr assassiné, en plein divan , par un spahis. Les circonstances de ce meurtre doivent être recueillies par Ihistorien, puisqu'elles font connaître la protection qui reste à l'opprimé au sein du despotisme ottoman , et quel esprit de justice dirige souvent \ç:?> sultans.

Nous avons parlé, sous le règne de Soliman, de la fenêtre cachée, d'oii le souverain luimême vient quelquefois entendre, sans être vu , ce qui se dit dans son conseil : Amui^th s'y tenait un jour. Un spahis furieux de voir le grand-visir rejeter, sans y répondre , le placet qu'il lui présentait, tira son yatagan, et le plongea dans le cœur du- vieux Méhémed. Vingt cimeterres furent levés à l'instant ; l'assassin allait être mis en pièces, lorsque le sultan, paraissant tout-à-coup, ordonna que le cou-

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pable fût entendu : il pensa qu'une action si hardie devait avoir pour cause une grande in- \ islice. Il examina lui-même le placet du spahis y vit que le visir avait ôté arbitrairement à ce soldat un tiniar que ses services lui avaient acquis, et qu'il avait en vain présenté trois fois sa requête pour être rétabli dans sou bien. Tout en blâmant le meurtrier de s'être fait justice lui-même, Amurath approuva la mort de Méhémed , renvoya le spahis absous, et lui fit rendre son timar.

Certes, cet acte étrange ailait bien au-delà de la justice ; maïs l'exemple n'en était pas dangereux. C'est une des occasions rares oii l'on peut louer J'altribut qu'a le despotisme de franchir tonte législation; dans cette circonstance, un sultan trancha , sans blâme, une question que le sénat d'aucune république n'aurait voulu résoudre.

Arauraih remplaça Mustapha par Sinan ; il disgracia Sinan pour avoir osé lui dire que ce n'était pas à ses généraux, mais à lui-même qu'il devait aKribner le mauvais succès de ses armes contre la Perse, et que, dans dépareilles guerres, le. Ottoman.; éîaient accoutumés à voir leur suitan à leur lête.

A Sii^au succcda. Ferhad , qui laissa repren(^«

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Tauris; et à Ferhad , Ausdemir Osman ; Osman, rhomme de fer, qui joignait au courage du lion la rapidité de Taigle. Pendant qu'il était rentré dans Tauris, et qu'il faisait passer la ville entière au fil de l'épce, n'en exceptant que les femmes et les enfans, le klian de Crimée essaya de secouer le joug. Osman traversa le Caucase par les défilés du Démir-Capi , passages qu'un corps d'armée ne s'était pas encore ouverts. Il passe le Don sur des bateaux, surprend le prince rebelle, et envoie sa tête à Constantinople. Cette révolte, étouQee dans son principe, était un événement plus utile à l'empire que les avantages remportés sur les Persans. Dans sa reconnaissance, Amurath alla peut-être au-delà des services; mais après avoir vu si souvent avec eSTroi comment le despotisme punit , ce ne sera pas sans intérêt qu'on apprendra comment il récompense.

Osman fit une entrée triomphale à Constan- y584'! tinople ; le sultan, dérogeant aux usages et à l'étiquette de sa cour, lui donna une audience particulière dans le pavillon appelé Yali-Kioske , qui donne sur le Bosphore. Il lui ordonna jusqu'à trois fois de s'asseoir sur un tapis placé devant le sopha impérial , et voulut entendre de sa bouche le récit de ses exploits contre les

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ennemis de l'empire. A chaque victoire , Amurath ôta de dessus sa te le son plumet garni de brillans et l'attacha, de sa main, sur le turban d'Osman Ausdémir; il tira son poignard, enrichi de diamans , et le passa à la ceinture de soa général. Enfin, se livrant aux transports de sa joie , il éleva les raains au ciel , et s'écria : « Sois » à jamais dans la grâce du Seigneur; qu'une » gloire immortelle soit ton partage dans ce ^ monde et dans l'autre ! puisses-tu en récom- » pense de tes talens, de tes services et de ton i> zèle'pour la religion et pour rempire,atteindr© )) un jour à la félicité du calife dont tu portes » le nom , jouir avec lui comme avec les autres » disciples de notre saint prophète , du même 3) rang, des mêmes titres, des mêmes tables et » des mêmes délices dans les plus hautes régions » du paradis ! »

Car les musulmans croient que les quatre premiers califes habitent les régions les plus élevées et les plus enchantées du ciel ; que la félicité dont ils jouissent dans ce séjour est audessus de fintelligence humaine; que l'Eternel a destiné à chacun d'eux soixante et dix pavillons superbes, éclatans d'or et de pierreries ; que chacun de ces pavillons immenses est içarni de sept cents lits éblouissans , et que chaque

lit est entouré de sept cents houris ou vierges célestes.

Osman se vît ensuite conduire par le chef des eunuques blaucs dans un appartement du sérail : on l'y revêtit d'un habillement complet de la garde-robe du Grand-Seigneur , jusqu'à la chemise et au turban même qui fut orné des deux aigrettes qu'il venait de recevoir d'Amuratli; puis il fut reconduit au kioske oii il eut fhonneur de baiser la main de son maître. Il trouva dans la première cour du palais, un cheval superbement enharnaclié , avec des étriers d'or massif, un sabre et un candgiar enrichis de pierreries, et attachés l'un et l'autre sur les deux côtés de la selle, à la manière des Orientaux» Le grand-écuyer le lui présenta au nom du sultan. Osman monta à cheval , et rentra eu pompe dans son palais, accompagné des peiks et des solacks , la garde particulière du souverain. Une foule d'officiers du sérail l'environnait, tous à pied; honneurs jusques là sans exemple , qui frappèrent Constautiuople d'admiration , et rappelèrent les tems d'Assuérus et de Mardochée. Si la reconnaissance d'Amurath pouvait se comparer à celle de ce célèbre potentat , la domination du sultan ottoman ne le cédait en rien à cell^ de l'antique monarque

loS HISTOIRE

des Perses. Sa protection était reclierclie'e , sa puissance était redoutée d'une extrémité à l'autre du continent européen. Dans le même tems les Portugais lui demandaient des secours contre Philippe II, et la Pologne réglait, sur sa volonté , le choix de son souverain.

En effet, après la fuite du duc d'Anjou , devenu roi de France depuis la mort de Charles IX, Maximilien d'Autriche, empereur d'Occident, avait réuni tous les suffirages, et se voyait presque le maître de cette couronne élective. Amurath écrivit à la diète qu'il entendait que Max-Imilien fût exclu, et qu'Etienne Battori, vaivode de Transilvanie, lui fût préféré. La recommandation devint un ordre, et le vassal des Ottomans , Etienne, fut déclaré roi de Pologne, sous la condition d'épouser la princesse Anne , dernier rejeton de la race royale des Jagellons.

La septième année du règne d'Amm^ath fut remarquable par la cérémonie la plus pompeuse que les annales ottomanes aient consacrée, par la circoncision du prince Mahomet, son fils aîné. Le dévot et fastueux sultan faisait, depuis douze mois, les préparatifs de cette fête religieuse. La circulaire qu'il envoya dans tout l'empire , et jusque dans les cours étrangères, tient trop aux mœurs orientales pour

être omise ici, car rhistorien n'est pas moins

le peintre des hommes que des (?vénemens(i).

La solennité répondit à de si grands apprêts;

(i) « Nous vous faisons savoir, parcerescrit impérial, qu'étant

» d'un devoir sacré pour le peuple élu, le peuple mahométan,

» et parliculièrement pour les sultans et les princes de leur

» auguste maison , de suivre en tout les lois et les préceptes de

» notre saint Prophète, et d'observer religieusement tout ce qui

» est prescrit par notre saint livre, où il est dit ; Suis les traces

» tT Abraham ton père ^ de çui tu tiens le grand nom de musulman.

» Nous avons donc résolu d'accomplir le précepte relatif à l'acte

» delà circoncision dans la personne du prince Mahomet, notre

» fils bien aimé qui , couvert des ailes de la g'oire céleste , croit

» en félicité et en bonne odeur dans le sentier du trône impérial.

» La jeune plante de son existence ayant déjà eu d'heureux

» accroissemens dans le jardin de la virilité , et ce tendre

» arbrisseau faisant déjà un superbe ornement dans la vigne

» des prospérités et des grandeurs, il est nécessaire que le vigneron

» de la circoncision porte sa serpe tranchante sur ce rosier, et

» qu'il la dirige vers le bouton végétatif qui est le principe des

» facultés reproductives et le germe des fruits précieux et des

» rejetons fortunés dans le verger du kalifat et de ia suprême

» puissance.

» Cette cérémonie aura lieu sous les auspices de la Provi —

» dence le printems prochain, au retour d'une saison ou la

» nature rajeunie offre aux yeux des humains les beauti's du

» paradis, et nous fait admirer les merveilles du Tout-Puissant.

» C'est à l'exemple de nos glorieux ancêtres que. nous vous

V adressons le présent ordre pour vous inviter à participer à

» l'honneur et à la joie de cette fête qui sera célébrée au milieu

>» des plus grandes réjouissances. Que l'Etre-Suprème daigne

j» en bénir les coninjeuccmeas et la fia ! Moiîbadj. »

!î là HISTOIRE

il y eut des spectacles pendant onze jours et onze nuits sans interruption sur la place de l'Atmeidan. Les ambassadeurs de l'empereur, ceux de Pologne , de Venise , de Maroc , de Tartarie, de Transiivanie s'y trouvèrent. Le seul ambassadeur français refusa d'y paraître , non , comme le disent les historiens allemands, parce que l'envoyé de Vienne lui disputait la préséance , droit que tous les princes chrétiens cédaient au roi de France , du moins à Gonsiantinople , mais parce qu'il ne put obtenir que les ambassadeurs polonais ne fussent pas admis. Telles étaient les instructions qu'il avait reçues de Henri III, qui, prenant toujours le titre de roi de Pologne , ne voulait pas reconnaître le souverain qu'on avait mis à sa place.

La profusion des mets fut plus remarquable que leur délicatesse : ce long festin n'était composé que de mouton, de volailles, de pois, de consommés , de conserves et d'eau sucrée.

Amurath sortit du sérail , accompagné de son fils Mahomet, et entouré d'un faste vraiment asiatique. La marche fut ouverte par des hommes d'une espèce extraordinaire, à juger par le spectacle qu'ils offraient : les uns, semblables aux fakirs de l'Inde, couraient pieds nus sur des herses garnies de pointes de fer; les autres s'enfonçaient dans la chair des cou-

DE L'EMPIRE OTTOMAN. m

teaux acérés et tranchans ; ils se perçaient les bras , les joues , ou s'appliquaient un fer rouge sur la langue : les applaudissemens les encourageaient encore à des épreuves plus cruelles. On les voyait étancher leur propre sang avec des éponges ; on eût dit que , sortis de l'école de Possidonius , ils prenaient à tâche de prouver que la douleur n'est point un mal. Quelques-uns se mettaient en équilibre, le ventre nu, sur le tranchant d'un sabre suspendu par les deux extrémités; d'autres se faisaient mordre par des vipères , comme si les psilles leur eussent laissé leurs secrets contre les poisons. Tous ces pieux baladins appartenaient à des confrairies religieuses; car on voit encore aujourdhui les derviches qu'on nomme hurleurs , renouveler volontairement ces tristes épreuves qui inspirent autant de dégoût et de surprise que de compassion.

Ou vit paraître ensuite des députations de tous les arts et métiers , corporations d'autant plus honorées chez les Ottomans, que le sultan lui-même est obligé de pratiquer une profession , selon les paroles de la Genèse : « Tu man» » géras ton pain à la sueur de ton front jusqu'à » ce que tu sois rendu à la terre dont tu es

» sorti. » Paroles que la loi musulmane applique au travail manuel.

Un spectacle non moins national vint transporter de joie le peuple ottoman. Occhiali lui donna la représentation de la prise de Chypre. On voyait le simulacre d'une île assiégée , et ceux qui la défendaient , habillés en chrétiens, avaient la croix blanche sur leur bannière. Les assaillans , parmi lesquels pouvaient figurer encore les véritables acteurs , portaient des enseignes rouges, vertes et blanches avec leurs croissans d'argent. Toutes les attaques furent simulées: les escarmouches, les sorties, les mines, lescontremines, les assauts. Le bruit des instrumens de guerre de l'artillerie , l'ardeur des combattans rendirent l'illusion si complète , qu'on aurait dit que Chypre venait d'être prise une seconde fois. La iiction fut poussée si loin qu'il y eut un grand nombre d'hommes de blessés; ce qui dut faire répéter, avec vérité , le mot qu'un envoyé du Grand-Seigneur, auprès du roi de France, Charles VII, avait dit au sujet d'un tournois , a que si c'était tout de bou, ce n'é- »> tait pas assez; et que si ce n'était qu'un jeu, 3) c'était trop. »

Enfin , pour que rien ne manquât à cette solennité , Amurath et le jeune priace jetaient

DE L'EMPIRE OTTOMAN. ii3

des pièces de monnaie au peuple , et jusqu'à des tasses d'argent; on lui abandonna même la, vaisselle d'or qui avait servi aux festins. Le muphti et l'uléma, en corps, consacrèrent par leur présence cette fête religieuse et nationale. Mais si un scandale de plus dans l'histoire pouvait exciter la moindre surprise , on s'étonnerait avec raison d'apprendre que la patriarche de Constantinople et celui d'Antioche, revêtus du pallium, et suivis de leur clergé , apportèrent à leur tour les présens au sultan , et firent des voeux publics pour la prospérité de l'ennemi du nom chrétien.

Peu de tems après la circoncLsion du fils d'Amuralh III, on vit arriver à Constantinople le premier ambassadeur qu'eût encore envoyé l'Angleterre. Jusqu'alors étrangère à fempire ottoman , elle forma, vers cette époque, avec lui ses premiers liens d'intérêts politiques et ses relations de commerce. Les Anglais tiraient du Levant les raisins secs qui se consommaieilt,d.ans leur pays; mais ciétait par les Vénitiens <;]ue se faisait cette importation lucrative : les envois chargés à 2ante et à Céphalouie arrivaient dans les ports d'Angleterre. La dernière guerrg entre Venise et les sultans avait suspendu les expéd i lions commerciales. La fille de Henri VIII j a. 8

ii4 HISTOIRE

celle que le pape'Sixte-Quint appelait, tout en l'excommuniant, un gran cerveîlo diprincipessa, la reine Elisabeth , pensa que sa nation devait trafiquer sans intermédiaire, et que l'Angleterre, par sa puissance maritime et par ses flottes , avait droit d'être accueillie sur tous les rivages cil touche lOcéan. Elle envoya dans le Levant chercher des raisins secs ; et , reconnaissant l'avantage de cette branche de commerce , elle résolut de l'établir, et demanda à trafiquer sous son paV^illon. Jusque-là, toutes les nations qui n avaient pas d'ambassadeurs à la Porte , naviguaient sous la bannière de la France. La France partageait avec Venise , mais non pas sans une avantageuse inégalité, les plus grands privilèges dans les ports de la domination ottomane ; les Espagnols , les Portugais , les Catalans, les Ragusains, les Génois, les Anconitains , les Florentins, étaient sous la protection du roi très-chrétien. Les deux puissances opposèrent leurs privilèges aux prétentions dé l'Angleterre , comme si de pareils titres avaient pti être des droits aux yeux d'un souverain qui les regardait comme des grâces de sa volonté. L'ignorance seule pouvait avoir consenti à cer' pacte; en. gênant le commerce, les sultans di- Uiinuaientle produit de leurs douanes, et leurs

DE L'EMPIRE OTTOMAN; n5

sujets n'étaient maîtres du prix ni des marchandises qu'ils recevaient, ni des denrées qu'ils voulaient vendre. Ce fut pour la première fois, dans cette circonstance , qu'on vit les Ottomans ouvrir les yeux sur leur position, et calculer leurs intérêts commerciaux dans les relations de peuple à peuple. Le grand-visir répondit, au nom du sultan , que la Porte Ottomane était ouverte à toutes les nations amies, et qu'il n'était pas juste de la fermer aux Anglais. Depuis cette époque, toutes les puissances qui ont voulu établir un commerce réglé dans le Levant, ont obtenu les privilèges qui le favorisaient. Mais quelles faibles ressources cette liberté de commerce un peu moins entravée pouvait-elle offrir à Amurath? La guerre de Perse, toujours mal éteinte, et qui renaissait de ses cendres ; le changement fréquent de visirs; les déprédations de tous genres, suites d'un gouvernement sans vigueur; tous ces malheurs, toutes ces fautes avaient épuisé le trésor public ; le suHaii recourait aux moyens les plus arbitraires. Il obligea les princes tributaires de Moldavie , de Valachie, de Transylvanie, à payer des taxes exorbitantes; il altéra la monnaie de fempire ; il leva ensuite les impôts en or, en ne prenant le sequin que sur l'ancienne évaluation ^ ce qui les doublait

de moitié. Les janissaires, qui avaient obtenu que leur nombre serait augmenté , ajoutaient par leur turbulence à la pénurie. Leur paie souffrait un retard tous les mois; ils se soulevaient sans cesse, et le faible Amurath, au lieu de les punir, ne savait que les apaiser. 11 en vint jusqu'à déclarer, par un firman, qu'il serait désormais l'unique héritier de tous les pachas et de ceux de ses sujets qui laisseraient une riche succession ; il décida que , quoiqu'ils eussent des enfans, ces biens, après leur mort, appartiendraient exclusivement aux sultans. Cependant son trésor particulier élait grossi des dépouilles de ses ministres et de ses généraux. Les richesses de Mustapha, de Sinan , de Ferhad , étaient passées dans ses mains. Oa dit que ce dernier lui avait abandonné jusqu'à trois millions en or qu'il avait acquis aux dépens de la Perse : on ne sait pas ce que Sinan offrii: de bourses à son maître, mais il lui fit un don forcé ou volontaire du kiosk qui porte son nom et domine ie Bosphore (i). Sinan avait aux yeux d' Amurath un mérite qui le fit rap-

(i) C'est celui où les sultans donnent tous les ans audience au capîtan-pacha , soif dans le printemps, au de'part de cet amiral avec l'escadre destinée à croiser dans l'Ardiipel, et à lever le l^aralch , soit à son retour dans rarricre-saison.

peler jusqu'à trois fbis au visiriat. Son génie fécond en ressources savait remplir le trésor impérial, si toutefois il faut du génie pour avoir le soin de ne fouler que les provinces éloignées , et pour mettre la justice à fenean.

Sinan avait été fait mazul ou simple particulier ponr la troisième fois ; Ferbad avait été fait maznl pour la seconde ; Sinan-Pacha , par les mêmes vicissitudes, était redevenu grand-visir, lorsqu'en i585, l'empereur Rodolphe, successeur de Maximilien, refusa de payer le tribut qu'il devait comme roi de Hongrie, et déclara la guerre.

A cette nouvelle le sultan se hâta de conclure la paix avec le roi de Perse , qui la désirait plus que lui.

Mais la promesse qu'on avait faite sous les armes aux janissaires, de les payer, au retour de la campagne , ne se trouva pas remplie : ils s'attroupèrent au nombre de cinq mille, investirent le sérail, et demandèrent qu'on leur livrât le defterdar. Sûr de la faveur de son maître , le ministre réfugié dans le sérail entendait presqu'avec sécurité les menaces des rebelles. Pendant quatre heures Amura'.b sembla le soutenir et le défendre avec fermeté. L'audace des séditieux ne fit que s'accroilre ; l'efTervesceiice fit

ii8 IlISTOjRE

enfin trembler le snllan pour lui-môine; il abandonna son ministre à la fureur de la sol^ datesque. Le soir, à la lueur des torches, ces tigres arrachèrent la tête à leur proie devant la porte du sérail. Le faible prince vint s^ placer à la fenêtre grille'e , d'où les sultans regardent l'entrée des ambassadeurs étrangers; il voulut être témoin caché de cette scène sanglante , pour lire dans la contenance de la multitude s'il pourrait oser se venger , comme si dans de semblables crises l'occasion de punir se retrouvait quand une fois l'autorité a fléchi devant l'audace.

ï58q. Ce premier crime de la milice fut bientôt suivi d'un second. A Constantinople, il est rare que les séditions ne soient pas précédées ou accompagnées de l'incendie. Les coupables n'espérèrent d'impunité que dans le comble du désordre. Le hasard ou la scélératesse embrasa la maison d'un juif. Cette nation tient à ferme les impôts qui se lèvent dans l'empire ; et dans cette ville immense , qui ne ressemble à aucune autre de l'Europe, chaque état, chaque profession est réunie dans le même quartier. Lin-» cendie se communiqua à toutes les rjiaisons juives. Dans ces calamités fréquentes , c'est le devoir des janissaires de porter les plus prompts

DE L'EMPIRE OTTOMAN. »iig

secours , et leur activité reçoit toujours sa récompense. Ils accoururent soit dans l'espérance du pillage, soit dans la certitude du salaire accoutumé. Leur imprudent aga refusa de les payer, leur reprochant la sédition dernière, allant même jusqu'à les accuser d'être les auteurs du malheur qu'ils prétendaient avoir réparé. Ces furieux rallumèrent le feu qu'ils venaient d'éteindre. La crainte d'être massacré empêcha le peuple d'apporter aucun secours : la flamme, poussée par le vent , dévora en'peu d'heures sept mosquées, cinq grands hans ou magasins bâtis en pierre , et quinze mille maisons. Dans ce désordre, tout ce que l'incendie épargna devint la proie de l'avidité ; toutes les cruautés , tous les genres d'insultes que l'imagination peut concevoir, furent le partage des hommes et des femmes qui eurent le malheur de tomber entre les mains des janissaires. Le dommage fut estimé cinquante millions d'écus d'or, perte qui pouvait se réparer; mais le coup porté à l'autorité fut sans remède. L'incendie de Constantinople de i58g éclaira l'époqile désastreuse où s'établit à jamais, pour la milice, l'habitude de la révolte et de l'impunité.

Amurath, consterné, tira de la foule, où il l'avait fait rentrer, son fidèle et courageux

'i2o HISTOIRE

Sinan Pacha qui , redevenu grand-visîr , comprit en homme hiibile qu'une multitude forcenée ne pouvait ê(re ramenée par des moyens ordinaires , et demandait à être frappée par un spectacle tout nouveau. Il le trouva dans la religion que les Ottomans les plus coupables ne cessaient pas de respecter dans leurs égaremens. On se souvient que Sélim I avait déposé à Damas le drapeau des califes, l'étendart de Mahomet, lesandgiack-scherif, cet oriflamme que le pacha de Damas, en qualité démir hadgé, portait tous les ans à la Mecque à la tète de la caravane des pèlerins. Siuan-Pacha le fit venir à Cous-' iantmople sous la garde de mille janissaires tirés des garnisons de la Syrie. Le grand- visir en le déployant proclama la guerre. A cette vue , à ce signal, f enthousiasme fit changer de nature et d'objet au délire de la multitude; la fureur religieuse succéda à l'esprit de révolte : Sinan- Pacha emmena combattre dans les plaines de Hongrie cette soldate.-que effrénée encore avide de pillage et altérée de sang.

1094 Teuffembi;ck,jSerin , Hardeck, Palfy , et une foule d'autres seigneurs hongrois, avaient mis sur pied des corps de troupes nombreux , et essayé déjà de surprendre Albe-Royale. L'archiduc Mathias, envoyé par fempçreur Ror

dolplie, était venu les commander : Malhias avait pris Novigrade, mais il avait été repoussé devant Gran et obligé de se replier sur Comorre. Sinan, enorgueilli de ce succès, attaqua Dotis, l'emporta en trois jours, et vint mettre le siège devant Raab, à cinquante milles de Vienne.

La place avait une garnison de cinq mille hommes, et le comte de Hardeck y commandait. L'archiduc, qui s'était posté dans l'île de Schut, y fut attaqué, battu, et forcé d'aller chercher sa sûreté dans Attemboui^g , sur les confins de la Croatie. Raab, au bout de dix-huit jours, fut rendue ou plutôt livrée. La punition du comte de Hardeck , décapité par ordre de Mathias, n'empêcha pas les frontières ottomanes d'être avancées jusqu'à l'Autriche. LesTartares et les spahis firent des courses jusqu'à Minersdorf , et le grand-visir fit entrer farraée victorieuse en qucirtiers d hiver.

Tels furent les événemens de l'année i5g4. SinanPacha ne regardait comme décisifs ni les avantages de cette campagne, ni la prise même de Raab. Il suspectait les dispositions secrètes des princes actuels de Transylvanie, de Valachieet de Moldavie, aigris paries taxes qu'on avait exigées d'eux. Il déclara donc à Amurath qu'il devait se présenter lui-même

pour contenir ses alliés, animer ses soldats, effrayer ses ennemis. Placé entre l'alternative daller joindre son armée , ou d'y envo^'er son fils aine Mahomet , âgé pour lors de vingt ans , Amurath sacrifia son éloignement pour les dangers, et son amour pour le repos , à sa jalousie et à sa défiance. Le jeune Mahomet annonçait un caractère violent et peut-être ambitieux; son père craignit qu'il ne gagnât l'affection des troupes , et ne la tournât contre lui-même. Il promit à Sinan daller commander en personne au printeras suivant.

Mais les exploits d' Amurath se bornèrent à s'avancer jusqu'à Andrinople. Un violent orage, mêlé de grêle, et tel qu'on n'en avait point éprouvé de mémoire d'homme, lui parut le plus funeste présage ; il n'y vit que des pertes , des revers , que l'annonce de sa fin prochaine, et rentra , tout éperdu , dans son sérail. La crédulité, qui l'avait tourmenté pendant sa vie , devait en effet influer sur sa mort ; il devait être la victime , non-seulement de la superstition , mais de celle de ses favoris , qui payaient le même tribut que lui à la faiblesse de l'esprit humain. Son sétictar se crut obligé de lui rendre compte d'un songe qu'il venait d'avoir.

DE L'EMPIRE OTTOMAN. isS

Il se promenait avec sa hantesse dans les jardins du sérail; un scheik , fameux dans Constantinople , apparaît, salue Amurath , et lui présente une verge en lui disant: « Seigneur, » voilà la clef que vous m'avez remise; elle ne » m'a pas été utile; je n'ai pu ouvrir aucune » porte. » Dans l'instant, l'ombre de Soliman I se montre au fond du jardin; Amuraih court se jeter dans ses bras ; le sultan repousse avec colère son petit-fils , et lui tourne le dos. Le scheik s'approche alors , les mains jointes , suppliant l'ombre de s'apaiser, et tire de son sein un kiblé-nomma (i). Soliman le reçoit , et le donne au sétictar-aga pour l'examiner. Aussitôt la tablette se change en carte géographique , qui représente la surface de l'empire , et sur-tout la Hongrie, avec ses conquêtes nouvelles. Soliman regarde avec attention , et montre du doigt différentes forteresses qui n'existaient pas de son tems. La carte échappe des mains du setictar, se roule d'elle-même, et reprend sa première forme. Enfin , dans ce songe, Amurath, attristé, se plaint d'être malade, et demande avec inquiétude ce que

(i) Kiblé-nomma , petite planche de marbre, sorte de tablette astronomique qui indique la position de la Mecque pour les cinq prières du jour.

signifie cette ceinture formée de morceaux de cristal blanc qu'on lai a appliqué pour remède. Soliman lui déclare que son mal est incurable, et qu'il y succombera s'il ne se hâte de sacrifier cinquante- deux moutons de diverses couleurs.

Sehudgea était mort depuis quelques années , sans que les yeux d'Aniurath se fussent dessillés sur ses fourberies; il n'en était pas moins entouré d'astrologues, auxquels il communiqua cette vision funeste. Le scbeik leur parut à tous l'ange de la mort. La verge rendue pour une clef inutile , fut à leurs yeux le grand- visir Sinan, dont les progrès en Hongrie se trouvaient arrêtés. L'eni revue de Soliman et d'Amurath dans les jardins ne pouvait être que leur réunion prochaine dans les régions de l'éternité; la ceinture de cristaux désignait la fragilité et le néant des choses humaines.

Souvenons- nous qu'à cette époque universelle d'absence de la ra'san, d'inquiétude de l'esprit, et d'ignorance des causes physiques, l'astrologie judiciaire, la folie de la divination, et l'indiscrète curiosité de l'interprétation des songes, exerçaient un empire absolu sur toutes les nations contemporaines , chrétiennes et musulmanes. Les fantômes d'Amurath ou de ses favoris, ne sont-ils pas au-dessus des visions

DE L'EMPIRE OTTOMAN. laS

soumises, par Catherine de Médicis, à l'examen de Luc Gauric? La philosophie a remonté aux causes locales, religieuses, morales et naturelles, auxquelles les princes ottomans et leurs peuples doivent, non ces prestiges tristes qui dégradent l'humanité, mais ces prestiges brillans qui la consolent presque, et l'éblouissent sans l'avilir.

Quoique cinquante-deux moutons eussent été immolés, Amurath, l'esprit frappé comme son père, errait comme lui avec inquiétude dans son palais et dans ses jardins. Un nouveau coup vint l'accabler. 11 se reposait im jour dans le kiosk, dont Sinan lui avait fait hommage ; il écoutait ses musiciens chanter, sur un air lugubre , ces paroles qu'il avait choisies luimême : « Je suis accablé sous le poids de mes » maux; ô mort ! sois cette nuit toujours à mes » côtés.'» Deux vaisseaux venus d'Alexandrie , entrèrent dans le port, et saluèrent la pointe du sérail. Le bruit des pièces de canon brisa le vitrage des fenêtres, et lés débris tombèrent sur le sopha du sultan et jusque sur sa personne. Amurath pâlit, et s'écria que des signes visibles lui annonçaient que sa fin était venue. Des larmes coulèrent de ses yeux ; il rentx^a

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