‹ Histoire de l'Empire Ottoman (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

Avènement de Soliman II. — Meurtre du jînnd vîsir Siaus Pacha par les janissaires. — Révoltes dins les provinces. — Succès dfs Impériaux en Hongrie.— »- Prise de Belgrade par le duc de I orraine. — • Soli.iian II demande la pnix. — ZulfKac-Kfferidi et Maurocordato envovés à Visnne, sont arrêlés par ordre de Léopold. — lléfl'-xions à ce sujet. — Continuation de la guerre. — Louis XIV soutient la Porte-Ottomane. — Le Séraskier liejebPatha est battu par le prince Louis de Bade. — Il est mis à mort par ordre de Soliman IL — Situation des Impériaux, des Busses et des Vénitiens. — Visiriat de Mustapha Kiuperli. — Il entre en campagne , et reprend INissa. — Bavitaillement de Témeswar. — ^ Prise de Lippa et d'Orsowa. — Sut ces e{ revers de Tékéli en Transilvanie. — Triompht* d& Kiuperli. — Mort de Soliman II. — Ilègne d\\chmet IL — Toute -puissance de Kiuperli. — Trame ourdie pour le perdre auprès du Sultan ; elle est découverte par un muet. — Le visir fait punir ses ennemis. — Campagne de i 69 1 . — Bataille de Salaukemen.— Victoire du [>rince Louis de Bade — Mort du grandvisir Kiuperli. — Son éloge. — Misri Lffendi -^ Succession rapide de visirs. — Prise de (^hio par les Vénitiens — Description de cette île, — La caravane de la Mecque insultée parles zVrabes. ^— ' Mort d Achmet IL

On a vu sous Amurath III les Ollomans 1C87, attendre avec anxiété que la première pa-

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rôle, le premier geste d'un nouveau sou-yerain leur décelassent son caractère, et leur annonçassent à l'avance le pronostic de fout son règne. La superstition nationale soumit à cet examen le successeur de Mahomet IV ; et cette bizarre épreuve ne fut pas suivie de l'admiration. Soliman II vivait depuis quarante - neuf ans dans le fond du sérail. Le fil précaire de sa vie pouvait être tranché chaque jour; il suffisait que son existence eût causé le moindre ombrage à son frère : mais Mahomet IV croyait n'avoir rien à craindre d'un prince timide et nul , qui passait ses longs et obscurs loisirs à méditer le Coran. Aussi le premier mouvement de SoHman fut de repousser le sceptre impérial que le shérif et le nakib lui présentèrent au nom du peuple musulman. « Pourquoi venez-vous troubler 3) mon repos ? s'écria le malheureux prisoni) nier. La nature a donné à mon frère le droit 3» de vous gouverner, et moi je ne suis né , 3) je n'existe que pour me pénétrer des vérités » éternelles. » — « Prince, il faut obéir, lui 3) répondirent le shérif et le nakib : vous ne » pouvez pas résister au vœu de vos sujets. » C'est ainsi que Soliman II fut entraîné plutôt que conduit au trône impérial. A peine

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y ftit-il assis, qu'il descendit avec précipitation j et demanda à faire l'abdest. On eût dit qu'il voulait se purifier d'avoir commis un sacrilège; il promenait avec crainte ses regards sur les grands de l'empire prosternés devant lui, comme s'il eût attendu que son frère reparût, et revînt le punir d'occuper sa place. Rien ne pouvait le rassurer : une religion si petite , une pusillanimité si grande , ne permettaient guère d'espérer un règne éclatant, et ne laissaient voir qu'un faible derviche sous les habits d'un sultan.

Aussi, dés les premiers jours de son règne, l'autorité méprisée dans sa personne fut encore moins respectée dans ses ministres. Siaus^ Pacha confirmé dans le visiriat par un prince incapable, qui ne savait ni vouloir, ni commander, eut l'imprudence de refuser aux janissaires le présent d'usage à l'avènement de chaque souverain, et crut prévenir Tefiét de leur mécontentement en éloignant les plus turbulensde ce corps redoutable. Cet artifice , connu depuis longtemps, tourna contre son auteur, et fit courir aux armes toute la mifice. Cette fois ce ne fut point au sérail qu'ils se portèrent, mais, au palais de celui qu'ils nommaient un traître et un parjure, et qui, de leur con>-

piice ëlait devenu leur ennemi. Sians s'était mis en défense. Ses tîarries, ses officiers, ses amis I enviromiaenl :■ a ré id nei' des visirs devint un champ de b .;ailK^ sanj^.anl, et la résistance futanssi fnrii u^e qie Tat laque: les portes furent enfoncées. Siai s et ses amis défendaient pied à pied liiitérienr du palais : presque tous périrent ou cherchèrent leur salut en sautant par les fenêtres. Le visir, resté seul, disputa» Je cimeterre à la main, l'entrée de son appartement ; il abattit à ses pieds jusqu'à seize janissaires. Enfin , las de tuer plutôt que vaincu, il succomba, fat renversé et mis en pièces. La rage des séditieux les porta à comjnettre l'attentat le plus inouï chez les musulmans : ils violèrent l'entrée de fappartement des femmes; et, s'etaut saisis de l'épouse de leur ennemi, ils la dépouillèrent de ses pier- -l'eries et de ses vêteaiens, coupèrent les oreilles à l'ainée des filies de Siaiis pour en arracher de superbes brillans quils se disputèrent, et ils al.èrent ju-qu'à vendre la cadette pour six piaJres. Animes au crime par le crime, les janis.saires se npaiidirent dans, toute la ville, piiîant les maisons et massacrant tous ceux qu'ils rencontraient, comme s ils eussent été complices de roilense qu ils prétendaient avoir reçue du grand- visir ^ leur victime.

Au milieu de ces scènes d'horreur, l'impassible Soliman , dans ie fond du sérail , livré aux pratiques minutieuses de sa piété , ignorait fout , ou du moins n'empêchait rien. L'uléma qui avait favorisé secrètement ces excès monstrueux , commença à en être effrayé lui-même , et jugea qu'il était temps d'y mettre un terme. Le corps entier s'assembla à la porte du sérail , arbora l'étendard sacré , et tous les musulmans furent sommés par les crieurspublics de se réunir sous cette bannière, signal des calamités comme des combats : tout le peuple accourut. Les plus furieux des rebelles vinrent avec soumission déposer leurs armes, protestant qu'ils avaient voulu punir un visir coupable, encore moins leur ennemi que celui de lem' maître ; et que , loin d'oublier le respect qu'ils devaient au sultan, ils juraient tous d'être prê(s à mourir pour lui. Constantinopie, livrée à tous les désordres de l'anarchie , présenta , dès ce moment, l'aspect de la plus paisible cité; et de ce jour seulement, Soliman II commença à régner c'est-à-dire, à être obéi.

Le succes.çeur du malheureux Siaus-Pacha fut Coja-Lsmael , l'aga même des janissaires révoltés; car la politique ottomane compose avec le crime quand elle est dans limpuis-

San ce de le punir. Miiie exemples prouvent aussi qu'un grand coi 'pable devient dans cet étrange empire l'esclave le plus dévoué de son maître, lorsque la faveur tombe sur lui au lieu du châtiment Le nouveau grand- visir frappa les rebelles soumis d'autant plus sûrement qu'il avait été leur complice, mais aussi rigoureusement que s'il ne l'avait jamais été; car l'autorité dans un gouveriiemeut despotique est implacable, et le mot de pardon n'exprime que le délai admis par la vengeance. Coja-Ismaèl fit arreier en secret plusieurs des chefs , et une foule d'hommes obscurs furent jetés de nuit au fond de la mer. Les janissaires alarmés étaient au moment de reprendre les armes : déjà ils menaçaient le visir et le sidtan , lorsque Soliman 11 pourvut à son propre salut et à sa tranquillité en exilant sou grand-visir dans file de Rhodes. Ce fut là un nouvel effet de cette combinaison locale à laquelle est attaché dans l'empire ottoman l'art de conjurer les orages, quand elle est employée dans leur naissance, et qui consiste de la part du souverain à briser à propos l'instrument de sa justice et à sacrifier l'exécuteur de ses ordres. L'application de cette tactique souvent douteuse, mais toujours iidroite, quoiq^ue peu digne de la majesté sou-^

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veraine, paraîtra sans doute au-dessus de l'esprîî borné du successeur de Mahomet lY; mais il y avait un Kiuperii dans le divan.

Cependant l'incendie de la capitale s'élyit communiqué aux provinces: Egen -Osman, pacha, à la tête d'un corps de spahis, deniaRdait à main armée le droit dû aux troupes à chaque avènement; et, connu sous le nom de Juîusackhosi, et sous prétexte qu'on refusait de les satisfaire, il mettait la Romélie au pillage, et venait jusqu'aux portes de Sophin.

Dans TAnatolie, Ghiédic, pacha, à la tête de quelques milliers de bandits, ravageait toute cette riche partie de l'empire , depuis le golfe de Nicomédie jusqu'à Scutari d'Asie qu'il menaçait.

A la faveur de ces troubles domestiques, le& généraux de l'empereur Léopoldf poursuivaient en Hongrie les succès que lui avait présagés la conquête de Bude; la prise de cette importante place, que lesOtloraans possédaient depuis 1541, avait été suivie de la victoire de Mohacz en 1687. Agria, que les jiuussaires d'Ainejy-Soliman avaient refusé d'aller défendre, venait d'ouvrir ses portes; la forteresse de Montgatz avait subi la même loi : exx vain la courageuse comtesse de Tékéli y

résistait depuis quatre mois aux armes impériales ; vaincue par la famine , elle s'était rendue au comte de Merci, et s'était mise à la discrétion de l'empereur. L'heureux Léopold voyait à la fois la Transilvanie abandonner la protection de la Porte, Michel Abaffi reconnaître la domination autrichienne, et les Hongrois enfin consacrer la succession héréditaire de sa maison sur leur trône; la soumission de toute la Haute-Hongrie avait suivi ce pacte solennel.

1688. Le duc de Lorraine achevait ce glorieux ouvrage lorsqu'il tomba malade, et fut forcé de remettre le commandement de l'année impériale à l'électeur de Bavière. L'année 1688 commençait : Peterwaradin , Alba- Royale, s'étaient rendus; et la prise de Belgrade par ce nouveau général n'annonçait que trop aux. Ottomans qu'en changeant de vainqueur, ils n'avaient pas changé de fortune ni de dangers.

Sur les côtes maritimes, la résistance était plus balancée, mais n'était guère plus heureuse. Les Vénitiens avaient mis le siège devant Négrepont. Les pluies, les maladies, la mésintelligence entre les officiers du pape et du grand-duc de Toscane, avaient forcé le gêné-

ralissime Morosini de ne pas pousser plus loin ses succès; mais en Dalmatie, la république avait acquis quatre places fortes , et y avait établi des garnisons.

Telle était, au dedans et au dehors, la situation difficile de la puissance ottomane, lorsque Soliman II fit demander la paix à Léopold. Ziiificar-Effendi , un des hommes les plus instruits et les plus habiles de Tempire, et le chrétien grec Maurocordato , droguemau de la Porte , devenu depuis si célèbre par ses la'ens, son adresse, et le rôle qu'il a joué, furent envoyés auprès de l'empereur, en apparence pour lui faire part de l'avènement de Soliman II , mais avec la mission secrète d'entamer les négociations. Zulficar attendit d'abord que les premières ouvertures vinssent des ministres autrichiens ; mais, sur leur silence , il fut forcé de s'expliquer, et il offrit de laisser à l'empereur toutes les conquêtes faites par ses armées dans la Hongrie. La cour de Vienne répondit qu'elle n'entendrait à aucune proposition de paix si la Porte ottomane ne commençait pas par renoncer à la Hongrie et à l'Esclas'onie, la Croatie, la Bosnie, la Servie et la Transilvanie; elle demanda de plus pour les Polonais, ses alliés , la Valachie, la

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Moldavie et une partie de la petite Tartane; enfin, pour les Vénitiens, la Morée, une partie de la Daîmatie, et toutes les côtes depuis Corfou jusqu'à Corinthe.

Zulficar et Maurocordato , trop adroits et trop prudens pour répondre : « Les Impé- » riaux ne savent pas vaincre, » se renfermèrent dans leurs pouvoirs, qui, dirent- ils, ne les autorisaient pas à consacrer une telle spoliation , et déclarèrent qu'ils attendraient. Pour en hâter sans doute la communication, Léopold fît conduire Zulficar et Maurocordato au château de Puttcndorf : ils y furent détenus avec tous les égards dus à leur caractère public. Par ce procédé inusité dans les cours chrétiennes,, l'empereur d'Occident affecta de laver l'humiliante coutume établie à la Porte, d'enfermer les ambassadeurs étrangers au château des Sept'Tours, et de les retenir dans la même captivité dont Busbec se plaignait dès le tems du grand Soliman; mais ajoutons, pour justifier la politique ottomane, que le souvenir de la magnanimité de Soliman lui-même est la preuve que, dans cette précaution outrageante^ en apparence , c'est moins à Constantinople l'orgueil ou l'oubli du droit des nations qui l'a fait pratiquer de tout temps, que i'inteatioïL

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de garantir les ministres publics contre les insultes que l'indiscipline de la milice ou le fanatisme de la muUitude ne manquerait pas de se permettre contre eux cliaque fois que les musulmans se voient menaces d'une guerre avec les princes clirétiens. Cette coutume, qui porte un caractère apparent de vi nce et d'injure, n'estvéritablement qu'une sauve-garde: elle porte l'empreinte sauvage que laisse à toutes ses actions un gouvernement farouche qui , sans rejeter l'esprit de la civilisation, ne s'est jamais plié jusqu'à en observer toutes les formes. Quoi qu'il en soit, ces représailles que l'empereur Léopold exerça avec intention, marquent rère oii le droit de la victoire permit à la dignité européenne de dejnander à la fierté ottomane compte de ses usages insultans.

La nouvelle du mauvais succès des négociations fut à peine arrivé àConstantinople, que Soliman II ordonna des prières publiques; et l'Atmeïdan retentit de supplications et de géiTiissemens comme aux temps désastreux d'Œmurath III. Ces signaux de détresse ne jettent pas chez les Ottomans le découragement qui semblerait devoir en être la suite naturelle. Le peuple, aussi superstitieux que son souverain , ne vit dans ces démonstrations religieuses qu'un présage assuré de la pro-

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tection du prophète. La luulfitiide n'en porta que plus de respect à un sillaii aussi e>cemplaire, et ne le blâma pas de tenir les ;nain.s levées au ciel quand il aurait dû prendre les armes.

Pour mieux assurer i'inlerventioa céleste, Soliman publia de nouvelles défendes de boire du vin, ordonna des jeûnes, des anmôues, et veillant lui-même à la sévère observation des ordres qu'il donnait, on le vit parcourir légiiisé les rues de Gonstantinople, et faire mettre à mort deux malheureux qui vendaient rJu tabac au mépris des prohibitions : il n'appai tient pas au despotisme de connaître la proportion entre la peine et le délit.

Le sultan s'occupa enfin de ce qni aurait dû être sa première pensée; il se souvint que le Coran lui-même enseignait que c'était un mérite auprès de Dieu de combattre les infidèles, et il déclara qu'il allait conduire eu personne son armée en Hongrie.

Des combinaisons politiques procurèrent à Soliman II un puissant auxiliaire, qu'il crut sans doute devoir à la protection du prophète. Louis XIV fit annoncer à la Porte , par l'organe du marquis de Ghâteauneuf, ambassadeur de France, qu'il allait envoyer quatre cent mille hommes combattre l'empereur d'Al-

lemagne. Les droits de la duchesse d Orléans sur le Paiatiiiat , comme sœur du dernier électeur Cliarie.s-Louis, mort en i685, furent les motifs que Louis-le-Grand jugea à propos d'avouer, et la guerre de 1688 commença entre les Impériaux et les Français. Cette formidable diversion rappela sur les bords du Rhin le duc de Lorraine. L'électeur de Bavière se trouva forcé, par le mauvais état de sa santé , à quitter le commandement de l'armée de Hongrie : il fut remplacé par le prince Louis de Bade , moins redouté des Ottomans, parce qu'il en était bien moins connu; mais ils n'allaient pas tarder long-tems à le connaître.

Le roi de France ne promettait rien moins 1688. au sultan que de lui abandoimer toute la Hongrie, et de ne se réserver des conquêtes éventuelles que l'Allemagne et la ville de Vienne. Sur la foi de si grands efforts et de si brillantes espérances, le pacifique Soliman s'arma , quelqu'étranger que fût pour ses mains le poids d'un cimeterre: il s'avança à la tête de farmée ottomane jusqu'à Sophia; mais, à peine arrivé dans cette ville , il apprit que Sigeth était tombé au pouvoir des Impériaux , qu'il croyait réduits à la défensive : son en-

inousiasme belliqueux se dissipa sans mciiie qu'il eût vu : ennemi. Il confia le commandement de l'armée au sëra«kier Rcgeb-Pacha;, et laissa partir les Ottomans , se bornant à les accompagner de ses prières.

^' Ils entrèrent en Hongrie sons la conduite dun général incapable, mais plein dune confiance que ses troupes ne partageaient pas. Les iusiruclions de Regeb portaient Tordre de ne point hasarder de bataille , d'observer seulement les Impériaux, et de s'opposer à leurs progrès. Scn respect pour la volonté de son maître se trouva soumis à la plus bizarre et à Ja plus superstitieuse crédulité. Regeb menait àsa suite un astrologue, et la déférence aveugle de ce séraskier pour d'absurbes visions régla les mouvemens de l'armée sur le cours des astres : c'est ainsi qu'on le vit attendre le prince de Bade près de Passaro"svits , sur les bords de la Morawa, dans la plus mauvaise position. Les Ottomans, découragés avant de combattre, furent mis dans une déroute complète, et ne se rallièrent que sous le canon de Nissa; le vainqueur les y poursuivit; le séraskier ou plutôt son astrologue tentèrent une seconde fois le sort des armes , les astres ne pouvant pas avoir tort. Quinze mille Impériaux ,

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commandés par le priuce Louis de Bade , et sous lui par Picoloiuini, Vétérani, Heusler, Stahremberg et Palfy, noms célèbres dans l'histoire militaire de 1 Autricbe, attaquèrent quatre-vingt raille Ottomans, et leur tuèrent dix mille hommes dans la mémorable journée de Nissa , qui laissa la Bulgarie sans barrières et sans défense. L'armée victorieuse entra dans celte dernière ville, s'avança jusqu'à quatre lieues de Sophia , revint ensuite sur ses pas combattre et mettre en fuite Tékéli qui cîouvrait Widin, et termina ainsi la campagne de 1689 , aussi glorieuse pour les Impériaux que désastreuse pour les Ottomans.

Soliman, qui était resté en prières à Sophia, se hâta d'en sortir à l'approche de l'ennemi. Dès qu'il eut pourvu au soin de sa sûreté , il songea à venger sur le séraskier Regeb , bien moins l'affront imprimé par lui aux armes ottomanes dans sa désobéissance, que linjure faite à la religion dans sa crédulité : plein d'une pieuse indignation, le sultan , pour qui la première qualité était celle de musulman, et aux yeux de qui le premier crime était la transgression des préceptes de la loi, demanda compte au superstitieux séraskier de la foi qu'il avait donnée à celte science ihéurgique, 2. 2S

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condamnée par le Coran ; et il le fît mettre a

mort.

Cependant Zulficar et Maurocordato n'étaient pas tellement resserrés au château de Puttendorf, que leur captivité même ne pût être utile à leur maître; ils trouvèrent moyen de faire connaître à Constantinople quelle était la situation de l'empereur Léopold , et d'avertir que les dangers n'étaient pas aussi imminens qu'ils le paraissaient. On sut par eux que les Impériaux étaient obligés d'envoyer leurs meilleures troupes contre la France ; que la cour de Vienne était obligée de faire de nouvelles levées ; qu'elle manquait d'argent , et se trouvait déjà en arrière de plus de cent millions ; qu'enfin les places de la Hongrie n'étaient pas approvisionnées, et que la ville même de Bude était sans munitions de guerre ou de bouche.

L'empire ottoman, au contraire, pouvait faire de faciles efforts , et en attendre les plus grands succès , si ses ressources étaient enfin mieux dirigées. La prospérité des armes chrétiennes avait plus d'éclat que de solidité ; leur triomphe ne pouvait pas amener de résultats décisifs. Les alliés de Léopold ne frappaient point de coups vigoureux; parmi eux

îés Polonais demeuraient spectateurs, et ne passaient pas le Niester , qui les séparait d'une armée ottomane. Les Russes, au nombre de deux cent mille, se consumaient devant les lignes d'Or-Capi ou de Précop , qu'ils désespéraient de forcer. Dans la Morée, les Vénitiens n'obtenaient aucun avantage : leur intolérance religieuse avait même armé contre eux les Grecs, qui ne devaient voir en eux que des libérateurs. La guerre se continuait donc mollement sur tous les points du vaste empire ottoman. L'empereur Léopold en était réduit à se repentir d'avoir exigé trop : mais on s'étonnerait aussi qu'un faible et timide sultan osât à son tour refuser tout, si l'oa ignorait plus long-tems que ce moment était l'époque de l'arrivée d'un grand homme au •visiriat.

Un troisième Kiuperli, dont les conseils pleins de vigueur dirigeaient le divan depuis quelques années , Mustapha , digne de renouveler ses ancêtres Mehemet et Achmet, venait d'être fait grand-visir par Soliman IL Ce prince , sans talens , mais non pas sans bonnes intentions, récompensa dans cette circonstance , par la première dignité de l'empire, le savoir, l'activité, la prévoyance et

l'intrépiditë que Mustapha avait montrées toujours, et récemment encore dans le poste da camaïcan, aumomentdela déposition de Mahomet IV : il restait à savoir ce que ce grand homme d'état pouvait valoir à la guerre; sa noble ambition et son courage ne le laissèrent pas long-tems ignorer.

Le nouveau grand-visir entra au visiriat , enr touré de la confiance du sultaujde celle du peuple et même de l'uléma. A peine eut-il pris le tems nécessaire pour que l'ordre et l'économie succédassent dans l'administration intérieure aux déprédations et aux abus, qu'il fit résoudre dans le divan la continuation de la guerre : le muphti» les ministres 5 Sohman lui-même, penchaient pour la paix , pourvu qu'on l'obtînt honorable. Kiuperli s'éleva contre un vœu si pusillanime : « Le Coran, dit-il, défend de traiter avec les » infidèles avant de les avoir vaincus ; le » prophète qui a dicté cette loi nous accor- » dera les moyens de l'accomplir : celui-là j) ne doit pas compter sur le succès , qui j> doute de la Providence. »

Il fit alors le tableau des ressources de Tempire : il montra les finances, naguère épuisées , rétablies par une sage et ferme direction ; il prouva que les armées pouvaient être aussi

facilement remises au complet que payées re'gulièrement; il osa promettre la victoire à ceux qui ne pensaient qu'à obtenir la paix.

Les effets prouvèrent que les promesses de Mustapha Kiuperli n'étaient pas vaines. Les musulmans accoururent en foule sous les drapeaux d'un visir qui portait un nom chéri de la fortune; et, dès les premiers jours du printems de l'année 1690, il parut, avec quaranteeinq mille hommes d'infanterie et quarante mille chevaux , sur le territoire des villes hongroises reconquises par les Lnpériaux, mais que les Ottomans avaient le droit de regarder comme leur patrimoine après une si longue possession.

La première place attaquée fut Nissa. Située sur la route de Belgrade à Sophia, cette ville est au-delà de laMorawa, la seule barrière qui puisse empêcher des vainqueurs de pénétrer jusqu'au cœur de l'empire européen des sultans. Le comte Stahremberg commandait dans Nissa avec trois mille fantassins et quatorze cents chevaux. Le siège fut poussé avec tant de vigueur, que, malgré la plus viveetia plus glorieuse résistance , au bout de vingt-cinq jours de tranchée ouverte, Nissa capitula. Celle conquête ouvrit à Kiuperli le chemin de Belgrade. Les Impé-

riaux n'avaient prolongé jusqu'à l'extrémité la défense de Nissa, qu'afin de retarder la marche du grand-visir. Pendant ce délai , la place menacée avait été mise en état de défense, et Belgrade se présentait fortifiée de nouveaux ouvrages : tout ce que l'art défensif , qui se perfectionnait en Europe presque d'année en année, pouvait offrir de ressources, avait été employé depuis deux ans pour assurer cette conquête aux Impériaux, qui l'avaient ressaisie. Belgrade était donc devenue presque inattaquable, quand Kiuperli s'approcha pour l'investir : il se borna d'abord à resserrer la place de près ; mais il apprit bientôt que les différens chefs des troupes impériales réunissaient leurs divisions, et marchaient pour délivrer la ville assiégée.Le prince Louis de Bade et Veteram,qui avaient abandonné Nissa à son sort pour aller secourir Heusler pressé dans la Transilvanie par Tékéli, revenaient à marches forcées. Le grandvibir jugea quel danger il y aurait à les attendre ; il ouvrit la tranchée , et commença les attaques seulement avec la moitié de son armée, destinant l'autre à disputer le passage de la Save, le seul point par lequel on pût arriver jusqu'à lui. Huit mille Impéri-ax renfermés dans Belgrade, réunis aux Bulgares et aux Serviens

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enrégimentés, faisaient craindre une longue résistance. Les nouveaux ouvrages augmentaient les difEcultés de l'attaque , et avec elles le courage des assiégés : un accident vint, le huitième jour, favoriser Kiuperii au-deià de ses espérances. Une bombe lancée au hasard fit sauter le principal magasin à poudre : un pan de muraille tout entier s'écroula dans l'explosion. Les fanatiques musulmans se crurent au tems d' Amurath I , en faveur duquel les historiens grecs et turcs s'accordent à dire que le Ciel fit tomber dans une nuit le rempart de la ville de Colina. Kiuperii, pro^ filant de l'événement et de la disposition des esprits, fit donner l'assaut. Les assiégés éperdus ne songèrent qu'à fuir. Les Ottomans , au lieu d'ennemis, ne rencontrèrent que des cadavres ensevelis sous les décombres. Les brèches se trouvèrent assez larges pour permettre aux escadrons d'y passer ; ceux des assiégés qui avaient survécu aux terribles suites de l'explosion , avaient abandonné les remparts, et même la ville : tous se jetaient dans les ba-teaux ou à la nage, et se hâtaient de mettre soit le Danube, soit la Save entre eux et le vainqueur. Jamais Belgrade n'avait présagé plus de résistance; ja,mais sa conquête n'avait coûté

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moins de teras et d'efforts. Maître de cette pîa(re forte, le graud-visir courut ravitailleiTémeswar, que les Impériaux bloquaient depuis trois ans. 1690. E-itouré des marais qui rendent cette viJle inabordable, aidé de cette admirable patience, " de cette rare sobriété qui distinguent les Ottomans dans tous Ips sièges qu'ils soutiennent , le brave Coja-Giaffer-Pacha avait défendu Témeswar contre toutes les attaques. Mais ii était aux prises avec la famine; ses soldats n'étaient plus soutenus que par sa fermeté , sa constance et sou exemple, lorsqu'un convoi de vivres , accompagné de troupes de secours , entra dans la ville réduite aux abois. Ce fut un spectacle déplorable, mais dont la guerre offre de fréquens exemples, de voir arriver dans Témeswar cinq cents spahis conduisant chacun deux chevaux chargés de farine , et en même lenis les janissaires de la place se jetant comme des animaux affamés sur le convoi, et dans leur avidité se combattant les uns les autres , et se faisant tuer sur les sacs même que les spahis .voulaient les empêcher de dévorer.

Kiupcrli, dont Tactivité secondait le bonheur, répara en peu de jours les brèches de Belgrade ; et, parcourant bientôt après la rive gauche du Danube, il s'empara de Lippa, et

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d'Orsowa, qui, située au milieu du fleuve, passait pour imprenable, parce qu'elle semblait inaccessible.

La prise d'Orsowa fut suivie du siège d'Essek, place d'autant plus importante à occuper , qu'elle eût couvert les nouvelles conquêtes, arrêté les mouvemens des Impériaux, et ouvert lEsclavonie aux Ottomans. Hussein , pacha de de Bosnie, fut envoyé pour investir Essek ; mais le duc de Croï , qui commandait dans Belgrade et avait échappé à la mort comme par miracle, puisque ses soldats l'avaient retiré à demi-enseveli sous les débris de l'explosion, le duc de Croï, un des meilleurs officiers de l'armée impériale, avait eu le lems de se jeter dans Essek avec quatre cents hommes d'élite. Les Ottomans , sans tranchée ouverte , sans se couvrir d'aucun ouvrage, attaquèrent la contrescarpe avec une intrépidité digne des tems héroïques de leur histoire : le duc de Croï et le comte de Stahremberg , à la tête de la garnison , se présentèrent avec tant de valeur, que le premier assaut fut repoussé. Plus animés que découragés, les assiégeans se préparaient à un nouvel effort, lorsqu'Essek dut sa délivrance à un stratagème dont la simplicité et le succès attestent que l'ignorance militaire des Ottomans

n'était comparable qu'à leur bravoHre. Trois prisonniers furent amenés au duc de Croï, qui leur témoigna son estime et sa surprise de la hardiesse et de l'imprudence de la dernière attaque. Ils répondirent que le pacha de Bosnie avait risqué d'emporter Essek du premier assaut, parce que le bruit courait qu'une armée de secours s'approchait. Sur cette notion le duc envoya avec autant de diligence que de secret tous ses instrumens de musique militaire et quelques troupes sur la rive opposée de la Drave. Au milieu de la nuit, des feux disposés à dessein parurent sous différens points, tandis que toutes les trompettes, les tambours et les timbales se firent entendre à la fois. Le pacha de Bosnie, ne doutant pas que ce signal n'annonçât l'arrivée de l'armée impériale toute entière, prit l'alarme, abandonna son camp, et ramena avec précipitation ses troupes ottomanes jusque par-delà les frontières de son pachalic , oii il se crut à peine en sûreté.

L'armée dont le nom seul avait valu tous les avantages d'une victoire, loin de venir secourir Essek , marchait , sous les ordres du prince Louis de Bade , contre Tékéli , qui s'avançait en Transilvanie de succès en succès. Ce fameux ennemi de la maison d'Autriche , tour à tour

puissant et heureux , ou battu ou réduit à l'e'tat de fugitif, avait combiné son invasion avec les opérations de l'armée du grand-visir. Tékéb'j soutenu du titre de roi de Hongrie que Soliman II venait de lui confirmer, aidé plus activement encore par seize mille janissaires, deux mille spahis et neuf pachas qui avaient ordre de lui obéir, finfatigable Tékéli était vainqueur du général Heusler, qu'il avait même fait prisonnier auprès du défilé de Témesvi^'ar, à trois lieues de Cronstadt : des guidons, des drapeaux, des pièces de canon étaient les trophées de sa victoire. Les débris de l'armée allemande ne s'étaient ralliés que sous les murs d'Hermanstadt, lorsque le prince de Bade vint arrêter les progrès de Tékéli ,' que toute la Transilvanie recevait déjà comme un libérateur. Le vainqueur d'Heusler retrouva les revers <îe la fortune auxquels il était accoutumé. Son triomphe fut court, et ses brillantes espérances furent détruites en un moment. A l'approche du. prince Louis qui amenait des forces imposantes, Tékéli, n'osant se mesurer avec un si redoutable adversaire, se retira pas à pas ; chaque jour il fut abandonné par un allié. Poursuivi de lieu en lieu, ne pouvant prendre aucun repos, il faillit tomber entre les mains du prince de Bade an

passage de la rivière de Mariemberg. Chargédes reproches des Transiivaiiis qu'il abandonnait à eux-mêmes, du dédain des musulmans qui l'accusaient de trahison, pressé par les Impériaux qui lui rendaient haine pour haine et cruautés pour cruautés, Tékéli fut trop heureux de trouver libre le passage de Bocz ,, et de se réfugier en Valachie.

La prise de Belgrade , malgré l'invasion infructueuse de Tékéli en Transilvanie et la levée honteuse du siège d'Essek par Hussein pacha , n'en laissa pas moins toute la gloire de la campagne de 1690 aux armes ottomanes et au grand- visir Kiuperli. Il revint à Andrinople, où l'attendaient les marques honorables de la reconnaissance du sultan. Une entrée triomphale fut la récompense que reçut le conquérant de Belgrade , le vainqueur des chrétiens, le visir habile et heureux qui rendait le lustre au nom ottoman , terni par dix années dedéfaites et de revers.

Mustapha Kiuperli remplissait la vocation héréditaire attachée à son illustre famille : la gloire était la compagne de ses entreprises à la guerre; la prospérité et l'abondance étaient les fruits de sa ferme et sage administration au

dedans; l'épée à la fois et l'égide de l'empire , il devint encore l'arbitre de ses destinées.

Une lente hydropisie conrluisait Soliman II 169 r. au tombeau: les grands de l'empire jetaient, pour lui succéder, les yeux sur un fils de Mahomet IV, et désiraient asseoir un enfant sur le trône des sultans ; Ki iperli déclara qn'Achmet , le frère de son maître , l'aîné des princes de la maison impériale, était désigné par la loi, et que ce serait lui qui régnerait. Il y allait de la tranquillité publique qu'il ne s'éloignât pas pendant que Soliman achevait de vivre. Le grand- visir laissa respirer les Impériaux , ajourna de nouveaux triomphes , et reçut les derniers soupirs du sultan sous le nom duquel il régnait.

Ce prince mourut en 1691, au moment oii la campagne de Hongrie aurait dû se rouvrir. Il régna trois ans et neuf mois. Souverain sans esprit, sans moyens, sans aucune qualité qui Tait rendu digne du rang de sultan , mais non pas sans vertus privées , ses bonnes intentions lui tinrent lieu de capacité. Le choix qu'il fit de Kiuperli pour grand-visir prouva qu'il ne manquait pas de discernement; mais il faisait plus de cas des vertus que des talens, et ce fut par un hasard heui^eux que Kiuperli se trouva

à la fois l'homme le plus vertueux et le visir lô plus capable. Soliman II e'tait austère, religieux, sobre, et si scrupuleusement attaché à la loi, qu'il est cité pour exemple. Il était en même tems si simple et si ignorant, que le nom des choses les plus vulgaires, et de Tusage le plus journalier, lui était inconnu. Mais Mustapha Kiuperli pensait, ordonnait, agissait, gouvernait pour lui. La soumission entourait le trône; la sagesse dictait les ordres du souverain. Aussi le règne court de Soliman II fut-il loin d'être le moins glorieux et le moins res-^ pecté.

Le frère du dernier sultan occupa donc le trône sous le nom d'Achmet IL Ainsi l'ordonnaient en apparence les lois fondamentales de l'empire; ainsi l'ordonnaient plus sûrement encore la volonté du grand-visir Kiuperli , et son intérêt personnel. On devait retrouver dans Achmet la même incapacité, la même ignorance, la même crédulité, qui avaient caractérisé Soliman; mais le génie de Kiuperli dirigeait les destinées ottomanes. Il avait retrempé tous les ressorts du gouvernement, et relevé le courage de la nation. Dans les monarchies européennes l'impulsion vient du trône : ici l'invisible souverain manque sans danger d'énergie; un seul

homme y supplée, et l'aveu du maître suffit pour régénérer tout un peuple. Ainsi l'étendard du prophète voyait réunie sous son ombre sacrée plus de combattans que n'en appelait la voix du visir. Depuis long-teras , ses prédécesseurs étaient forcés d'invoquer la loi reh'gieuse pour former ou compléter l'armée; il ne l'invoqua que pour la diminuer. Les soldats, dans leur enthousiasme, confondaient leur devoir et leur amour. Ils accouraient , les uns enivrés de leur gloire présente, les autres avides d'une gloire prochaine, se ranger sous les drapeaux de l'heureux et brillant KiuperH. L'admiration eût hésité à attribuer cette noble ardeur à leiu: confiance dans les talens , le bonheur et le courage du grand -visir, ou à leur espérance de mériter sur les champs de bataille la couronne du martyre et le nom de Gzy.

L'armée, rassemblée sous les murs d'Andrinople et de Gerssie, devenait chaque jour si nombreuse que les pachas des provinces eurent ordre de ne rieu envoyer au-delà de leur contingent. « Les Ottomans , écrivait Kiuperli à ces » commandans, n'ont pas besoin d'être si nom- » breux pour vaincre les infidèles; la route est j) longue d'Andrinople à Bude, et je ne veux i) pas manquer de vivres avant d'arriver. »

ses HISTOIRE

La jactance ne messied pas plus aux grands hommes que la modestie; leur fortune utilise tout. Kiuperli, par l'annonce seule de ses vastes projets, fiiisait croire à leur succès. Il enflammait tous les courages ; il était l'idole des soldats ; mais les courtisans d'Acbmet I[ ne le voyaient pas avec des yeux aussi bienveiilans. Aux pieds du trône l'envie s'agitait pour le perdre ; elle arrivait en rampant jusqu'aux oreilles d'un prince faible et crédule, disposé à tout écouter comme à tout croire.

163 1. Pendant que les plus hardis desseins, les plus nobles travaux , occupaient Kiuperli, le kislar-aga et d'autres ofiSciers du sérail, ennemis de son mérite et jaloux de sa puissance, le calomniaient auprès du maître. Ils lui faisaient un crime de l'amour même de l'armée. « Le » grand-visir, disaient ses perfides accusateurs, 3) a gagné les janissaires; il n'attend que le » moment oii le camp d'Andrinople sera levé « pour faire proclamer sultan Mustapha, un j) fils de Mahomet IV. j) L'absurdité d'une telle imposture ne pouvait être discernée par un prince aussi faible, aussi borné qu'Achmet, qui, au rapport du prince Canlemir, ne savait répondre que : « Kosch^ kosch » (soit, soit},

k ce que lui di.^ait quiconque approchait de sa personne.

L'ordre fut donné de faire venir le grand- "visir, et de le mettre à mort à son arrivée dans le sérail. Le plus singulier des hasards empêcha un crime et sauva la vie à un grand homme : Kiuperli dut son sakit à un muet.

Il semble que , dans fOrient, le despotisme se plaise à rassembler autour de lui ce que ia nature offre d'êtres vivans les plus bizarres et les plus dégradés. Dans cette ignoble foule qui peuple le sérail, les muets occupent la place que remplissaient jadis les fous et les bouffons dans les palais des souverains de l'Europe. Le despote sourit à leur gaieté grossière, aux moyens ingénieux par lesquels ils entendent et se font entendre, la nature elle-même semblant les aider à réparer ses torts. Les muets, qui ne sout rien moins que les exécuteurs des vengeances secrètes du sultan, mais seulement ses tristes jouets, ont pour fonctions habituelles de tenir levée ou baissée la portière de l'appartement ou se trouvent leur maître.

Pendant que le kislar-aga , seul avec Achmet, employait toute son astuce a noircir la conduite de Kiuperli, et amenait le suilau à donner l'ordre de sa mort, le muet de service eut 2. ^4

37 o HISTOIRE

la curiosité de lever la portière dont il avait la garde. Les gestes et le mouvement des lèvres lui apprirent que c'était la perte du grand-visir qui se concertait. Un sentiment d'humanité, d'intérêt, peut-être de reconnaissance, porta le muet à courir au palais de Kiuperli. Il parvint à l'instruins par signes du danger qui le menaçait. Il était tems : à peine Kiuperli eut-il compris l'importance d'une pareille révélation, et l'étendue d'un tel service, que le kiaïa des bostandgis lui apporta un ordre de se rendre au sérail. Le grand-visir, calme et dissimulé, ordonna devant l'officier qu'on amenât ses chevaux, etj sans marquer le moindre trouble, il l'engagea à retourner annoncer son arrivée; mais aussitôt après le départ du kiaïa, au lieu de se rendre au sérail, il fit venir chez lui l'aga des janissaires et les commandans des odas , qui tous lui étaient dévoués. Il leur expliqua en peu de mots quel pressant motif l'avait porté à les convoquer à une heure si avancée. On était au milieu de la nuit. Il leur exposa que ses dangers étaient les leurs; que la vengeance de ses ennemis s'étendrait jusque sur eux-mêmes. Enfin, après leur avoir recommandé la gloire de l'empire , dont il les regardait désormais comme les seuls appuis, il leur déclara qu'il

DE L'EMPIKE OTTOMAN. Sji

était résolu, s'ils y consentaient, de remettre le sceau impérial entre les mains du sultan. « Il j) veut le reprendre, leur dit-il; mon devoir » est de lui obéir, et ma conscience m'en fait » une loi. S'il ne me demande pag ma tête, je w ne m'éloignerai pas moins; j entreprendrai 3) le bénit pèlerinage. Mes amis, mes cama- 3) Kules, que Dieu guide vos pas; que la prc- » tection toute puissante vous serve de bouw cîier dans les batailles que vous livrerez aux 3> Giaours. »

L'adroit Kiuperli ne voulait que sonder et mettre à l'épreuve dans cet instant criîique les amis qu'il semblait consulter. Tous s'écrièrent à l'envi : cr Nous n'abandonnerons pas notre a invincible général, le défenseur de la foi, le « bouclier de l'empire, notre brave Kiuperli. » Nous ne souSHrons pas qu'il nous abandonne. 3) Malheur à ses lâches ennemis! malheur au » sultan lui-même! Tout notre sans coulera, 33 visir, avant qu'on ait osé toucher à un seul » cheveu d'une tête aussi chère pour nous que n la tienne. Dispose de nous tous; nous voilà 3) prêts à te suivre; nous ne voulons plus obéij: 3) quà toi. »

As.suré de leur appui , Kiuperli écrivit au sultan qu'il ne s'était pas rendu à son ordre

372 HKTOIPxE

impérial, parce qu'au moment de monter a cheval, il avait reçu la nouvelle que l'armée menaçait d un soulèvement. Il indiquait même que ce mouvement prenait sa cause dans une injure faite aux soldats par quelques-uns de ceux qui approchaient de plus près la personne du sultan. Le lendemain il envoj-a au sérail un second messao;e. Cette fois il annonça que l'armée ne s'était pas rendue à ses remontrances, que l'arrogance de la milice s'était accrue, et qu'elle demandait le bannissement du kislar-aga , et la punition exemplaire de son secrétaire. Achmet se trouva dans une grande perplexité. Le kislar-aga y mit un terme , en prenant de lui-même le parti le plus sage et le plus prompt. Il vit sa trame découverte, et eut la prudence de ne pas attendre un troisième message. Il se fit honneur auprès du sultan d'un dévouement forcé, et fut le premier à le supplier de le sacrifier comme une victime nécessaire, et le pressa de consentir à son exil. Le kislar-aga aima mieux partir pour TEg^'pte avec ses trésors, que de laisser sa tête à Andrinople ; il disparut. Achmet, qui n'avait pas protégé un de ses premiers officiers , défendit encore moins un personnage aussi subalterne que le secrétaire du kislar-aga. Cet obscur agent

fut livfë à Kiuperli , qui le fit pendre sur-lechamp avec la marque di^tinclive de son office, l'écritoire d'argent attachée à sa ceinture. Afifermi dans son poste, plus puissant que jamais, le grand-visir fit quitter à l'armée le camp d'Andrinople, et ouvrit la campagne de 1691.

Kiuperli arriva à Belgrade , à la tête de cent mille hommes qui se croyaient invincibles sous lui. Le prince Louis de Bade , qui commandait les Impériaux, était à Péterwaradin, avec soixante-sbc mille hommes. Le grand-visir marcha sur-le-champ contre lui dans le dessein de le faire rétrograder jusqu'à Bude s'il refusait le combat. Le prince Louis lui épargna la moitié du chemin. 11 se porta sur Carlo\^dtz, et de là sur Salenkemen , château ruiné sur les bords du Danube , vis-à-vis de fembouchure de la Theiss.

Là il apprit que l'armée musulmane avait passé la Save, et s'était campée à Semlin, sur le Danube. Le prince de Bade s'avança jusqu'à la portée du eanon du camp de Kiuperli ; mais , le trouvant assis trop avantageusement, il n'osa pas l'attaquer, et se replia sur Salenkemen. Le grand-visir prit ce mouvement pour une retraite, et le poursuivit. Le lendemain semblait devoir être le jour d'une action générale; mais les Ottomans, à la faveur de la nuit, dérobe-.

xent une marche au prince Louis , débordèrent l'armée impériale d'une demi-lieue, et lui coupèrent la communicalion oii se trouvaient ses magasins. Ils se fortifièrent dans cette position, firent des lignes et des redoutes , qu'ils garnirent de pièces d'artillerie. Ce mouvement habile et rapide était peut-être au-dessus des connaissances militaires des Ottomans et de leur général; aussi fut-il conseillé et dirigé par quelques officiers français que le visir avait dans son armée. Les suites en devinrent funestes aux Impériaux. Un convoi de deux cent cinquante chariots, sorti dePéterwaradin, fut intercepté; tin corps de cinq mille hommes, qui arrivait au camp impérial , fut aperçu comme il débouchait dune forêt 5 sans précaution et sans défiance. Les cinq mille hommes furent chargés, enfoncés et détruits avant presque d'avoir eu le tems de se former. Le corps entier, après une vive résistance , fut taillé en pièces ou fait prisonnier.

Ce premier succès était du plus favorable augure pour l'armée ottomane ; il devait jeter le découragement parmi les Impériaux. Ils venaient d'être spectateurs passifs du massacre d'un corps nombreux de leurs meilleures troupes sans avoir pu le secourir. Coupés dans leurs

DE L'EMPIRE OTTOMAN. SjS

commuTiications avec Péterwaradin , ils restaient sans vivres et sans moyens de s'en procurer. Ayant donc à combattre bien moins pour vaincre que pour échapper à la mort, leur^ seule voie de salut était de se faire jour les armes à la main à travers toute une armée qui les attendait retranchée derrière un fossé profond, et qui, à dos et sur son flanc gauche, était appuyée par le Danube.

La valeur, la discipline et la confiance des Allemands dans leur général, leur inspira un noble désespoir. Ils marchèrent aux retranchemens, le prince Louis à la tête de leur aile droite, et le comte de Dunewald conduisant leur aile gauche. Ce ne fut qu'à deux cents pas de l'ennemi que le feu de l'artillerie commença. L'infanterie allemande de la droite arriva la première au bord du retranchement. Les janissaires la reçurent avec un feu si vif qu'elle fut plusieurs fois repoussée; ses rangs étaient à peine rompus qu'ils se reformaient. Les assauts se succédèrent pendant quatre heures, que la nuit arriva. Presque tous les officiers généraux furent tués ou blessés.

L'aile gauche soutenait le combat avec moins de désavantage. Les Ottomans, sortis de leurs lignes, avaient cherché à la prendre en flanc.

mais sans succès. La victoire ne se déclarait pas moins en leur faveur, lorsque le prince d© Bade accourut, par sa présence, redonner une nouvelle impulsion à ses soldats presque découragés. Ils tentèrent un dernier effort, et parvinrent à forcer le camp, et à déloger les Ottomans des hauteurs oii leur artillerie était placée. Ce succès ouvrit un passage à l'aile droite, qui emporta, de son côté, le retranchement disputé, si long-temps. Les soldats de Kiuperli, pressés à leur tour, resserrés entre leurs tranchées et le Danube, commencèrent à regarder derrière eux. Dans ce moment, le grand -visir, indigné de voir qu'une victoire presque assurée devenait douteuse, s'avança à la tête de sa réserve. Chargeant lui-même, et payant de sa personne comme le plus brave des janissaires , il rame-, nait la fortune, lorsqu'une balle de mousquet vint le frapper à la tempe, et le fit tomber mort, Aussitôt la musique guerrière qui précède tou-^ jours les grands- visirs , même au milieu de la mêlée, cessa de se faire entendre; le talukhanè cessa de battre tout à coup. Son funeste silence, signal de deuil et de malheur, apprit à la fois aux deux armées que Kiuperh était mort. Les Impériaux redoublèrent d'efforts et muhi-r plièrent leurs attaques; mais chez les Ottomans

une subite constei-nation frappa tous les esprits; le désordre se mit dans les rangs; la déroute à l'instant devint générale. Eperdus , effrayés , ils lâchèrent pied ou tournèrent bride, et les plus intrépides ne songèrent plus qu'à fuir ou à regagner Belgrade. Vingt-cinq mille horames, parmi lesquels on comptait six mille janissaires, furent tués ou se noyèrent dans le Danube. Cent cinquante pièces de canon, dix mille tentes et surtout celle du grand-visir, qui se faisait remarquer par sa magnificence; le trésor de l'armée vaincue, des monceaux de drapeaux et d'étendards, tels furent les trophées de la viefoire inespérée des Impériaux. Elle mit le comble à la gloire du prince de Bade, et les dépouilles qui lui échurent en partage sont encore aujourd'hui suspendues dans le palais de Carlsruhe. Consacrées à l'orgueil, elles ne dev'raient l'être qu'à Ihcureuse fortune; car la victoire de Salenkemen n'amena que la reddition de Lippa, et ne permit rien au vainqueur que le siège du grand Waradin. Aussi l'empereur Léopold réduisit ce brillant succès à sa valeur, et s écria, à la nouvelle d'un triomphe acheté si cher : <• Dieu me préserve d'être souvent vainqueur y> à un pareil prix! » En eûèt, les cinq milie Allemauds tués avant la bataille de oalenke-

SyS HISTOIRE

men, la foule de généraux, d'officiers et de soldats sacrifiés à l'attaque des reîranchemens ou dans le camp , équivalaient à une défaite.

Achmet II pouvait dépenser plus d'hommes queLéopold; mais l'empire ottoman venait de perdre Mustapha Kiuperli. Cet illustre grandvisir réunissait fhabilelé du vieux Mehemet son aïeul au courage et à la générosité d' Achmet son père. Tous les sujets de l'empire , musulmans ou chrétiens, bénissaient sa justice, sa modération, son humanité. Tous les soldats admiraient son intrépidité, son génie guerrier, son bonheur. En effet, la plus belle mort couronna une aussi belle vie.

Le successeur de Mustapha Kiuperli ne le fit pas oublier. Arabagi-Pacha , ainsi nommé, parce qu'il était fils d'un charretier, ou qu'il l'avait été lui-même, rentra au bout de quelques mois dans l'obscurité d'oii le seul caprice de la fortune avait pu le faire sortir. Bassenieiat avare, stupidement cruel, ce charretier fit place dans le visiriat à un faiseur de bonnets de femmes, Ali, surnommé Tarposchi, alors pacha de Damas. Le grand-visir Kiuperli aimait les Français ; ses deux successeurs aimèrent leur argent. L'or de Louis XIV; et l'influence du marquis de Châ-

teauneiif , son ambassadeur, maintinrent dans le divan le système de guerre.

Mais les Ottomans et les Impériaux la continuaient avec une égale mollesse; seulement les premiers restaient sur la défensive. Les autres rentraient de loin en loin dans quelques places ; et le grand Waradin , après un blocus de quatorze mois, avait ouvert ses portes au général Heusler. Le vainqueur de Salenkemen était allé sur les bords du Rhin repousser la diversion que faisait le roi de France en faveur du sultan son allié. Les dangers de ferapire ottoman n'étaient pas imminens sur ses frontières septentrionales d'Europe; mais il rfen était pas de même des provinces de l'intérieur, qui servirent de théâtre, à cette époque, à l'événement le plus bizarre, le plus dangereux dans ses apparences, et le plus nul dans ses résultats.

Chaque pays a ses troubles endémiques, qui tiennent à ses mœurs, à ses préjugés, à sa constitution politique; mais, pour l'ordinaire, les révoltes n'ont qu'un seul caractère, et se dirigent contre le souverain. Que le peuple ait à sa tête un Guiliaume-Tell, un Maurice de Nassau, un Mazanielio, le succès seul légitime la cause , et les vaincus reçoivent sur l'échafaud le nom de coupables et la mort. Mais, aux pieds

38o HISTOIRE

du trône des sultans, la révolte prend autant de formes diflerentes qu'il y a de corps séparés dans rétat. La milice se soulève , et demande compte au souverain lui-même de ses fautes ou de ses erreurs. Les pachas des provinces se révoltent; mais n'aspirant qu'à une puissance viagère ils se défendent, et n'attaquent pas. Des fanatiques isolés d'intérêts, soit avec les grands, soit avec l'armée, se lèvent au nom de la religion ; ils forment une troisième classe de rebelles la plus insensée, parce que son but est toujours vague : ils semblent, comme les quakers, n'être inspirés que par un esprit divin , et sèment les troubles sans aucune espérance d'en recueillii: les fruits. On dirait que leur vocation est d'avertir, comme Jonas. Les uns prêchent à main armée, comme Perseiglia, au tems de Mahomet I ; comme Schéitan-Cuîi , sous Bajazet II ; d'autres, sans autres armes que la parole, tel que cet absurde imposteur qui, sous le nom de Messie, se présentait devant Mahomet IV pour être la risée de sa cour. Mais aucune des scènes sanguinaires, burlesques ou extravagantes dont l'histoire ottomane avait consacré le souvenir, n'avait encore ressemblé au vSpectacle qu'offrit non plus un homme obscur, un fourbe inconnu jusque-là, mais un mollah de la ville de Burse,

DE L'EMPIRE OTTOMAN. 38 i

En 1693, un de ces innombrables descendans de Mahomet , dont le seul privilège est de porter une mousseline verte à leur turban, et d'être suppliciés d'une manière particulière quand ils le méritent; un homme, à la fois effcndi et moiiah, savant, et même mi.s au rang des poètes, Misri-Effendi était mollah de Burse. Plein d'une sainte indignation contre la faiblesse du sultan, les fautes des ministres et la mollesse de tous, il leva, de son autorité privée, des milliers de volontaires sous le nom de derviches. Ces enthousiastes, sans paie, sans vivres, mais comptant sur l'assistance divine, et mettant au pillage tous les pays qu'ils traversaient, s'embarquèrent sur le Bosphore. Le même vent du midi, qui jette les nuées de sauterelles sur les rivages de la Thrace et de la Moldavie, poussa à Rodosto cette multitude dévastatrice, aussi dangereuse à rencontrer que les croisés de Pierre l'fJermite. Ce fut au milieu de ce torrent de vagid^onds que ce mollah entra dans Andrinople. Ils se répandirent sous les superbes portiques de la mosquée de Sélim II, bâtis avec les débris du palais de l'empereur Adrien. Ces immondes fanatiques firent leurs abiulions dans les belles et riches fbntaines qui environnent la cour de ce temple. Il était

midi; la mosquée était remplie de musulmaus qui célébraient en commun le Namaz. Misri passa, avec un certain nombre de ses sales disciples, sous le magnifique portail que soutiennent quatre colonnes de vert antique, et levant le rideau de soie qui ferme l'intérieur du temple, il vint mêler ses prières à celles du peuple rassemblé. « Musulmans, s'écria-t-il ensuite, des « malheurs menacent l'empire; Dieu m'en a i> révélé la cause, et je viens en son nom vous 3) la déclarer. Ce ne sont point vos crimes, ce » ne sont point vos fautes qui attirent sur vous « la colère du Ciel. Vous ne le cédez pas eu » valeur à vos ennemis; mais l'esprit des inti- 3) dèîes est entré dans le divan. Il anime, il in- 3) fecte les cœurs de dix -sept grands de l'em- 3) pire, qu'il faut signaler, qu'il faut punir. Je 3) les nomme à regret; mais Dieu le veut. Les 3) premiers cpupables sont le grand-visir, Taga » des janissaires, le camiacan, le defterdar, le » reis-effendi. Ils déshonorent le turban; ils » déshonorent le nom musulman : qu'ils soient 3) rais à mort, ou renoncez à jamais à vaincre 3> vos ennemis. Voyez cette sainte armée qui » marche à ma suite; les cœurs de mes soldats 3) sont religieux, leurs mains sont pures, leurs :» esprits sont nourris des préceptes du Coran,

» leurs bras sont armés de la force de la loi". » C'est à leur tête que je veuK affronter le* w bataillons des orgueilleux Giaours, et purger J3 le sol ottoman de leur présence impure. »

Aussitôt le bruit se répand dans tout Andriif nople qu'un prophète envoyé de Dieu vient de paraître ; des flots de peuple se pressent pour le voir, pour l'entendre. Les janissaires, les spabis , leurs officiers remplissent la mosquée ; le fanatique Misri s'anime de plus en plus, et continue, pendant quatre heures, ses prédications.

Le visir alarmé voit dans le tumulte l'annonce d'une sédition générale ; il envoie le caïmacan prier le mollah de se rendre auprès de lui : « Je suis le serviteur de Dieu, répond » Misri, envoyé par lui à ses serviteurs, et )> ma mission est toute céleste. Va dire à ton » giaour de visir que je ne le connais pas , et » que les ordres que j'exécute viennent de 3) plus haut que ceux qu'il donne. »

Le caïmacan se retira. Sur son rapport, le grand- visir tint conseil avec tous les grands, menacés et désignés par le prétendu envoyé de Dieu; ils informèrent le sultan de ce qui vSe passait , et lui demandèrent ses ordres.

Ce sont ordhiaircment les princcij les plus

faibles qui supportent le plus impatiemment toute idée d'atteinte à leur autorité. Achmet lî entra en fureur; il ne parlait que de faire mettre à mort l'insolent mollah qui troublait le repos public; mais la qualité d'émir et de mollah était sa sauve-garde; et, sur les représentations de ses ministres, le sultan se borna à ordonner quon s'emparât de Misri-Efi'endi , et qu'on le ramenât à Burse. Il était naturel de croire qu'après l'enlèvement du chef lattroupement se dissiperait de lui-même ; mais l'ordre ne paraissait pas d'une exécution facile. Cependant le caïmacaii se présenta de nouveau devant le prétendu prophète, et lui annonça, avec respect, que sa hautesse, pleine d'estime- pour son caractère et de confiance dans sa mission, désirait l'entretenir, et le faisait demander au sérail. L'invitation était appuyée d'une force imposante; et l'aga des janissaires, à la tête d'une troupe nombreuse, s'était fait jour à travers une multitude sans armes, sous prétexte d'amener à Misri un cortège pour lui faire honneur : le mollah regarda autour de lui; et, se soumeltant sans résistance, il déclara qu'il était prêt à obéir.

Un chariot ou krabas du sérail l'attendait à la porte delà mosquée. Misri-Eflendi y monta

au milieu d'une double haie de Janissaires armés. Le commencement de la marche avait J'apparence d'un triomphe; mais, quand la foule eut perdu de vue le nouvel apôtre , on le jeta dans un chariot couvert; on le conduisit à Kodosto , et de là à Burse. Le dernier acte de cette étrange aventure en couronna le dénoûmeiit.

Misri,sans doute à tout hasard, s'était écrié qu'on le reconnaîtrait bientôt, si l'esprit divin l'inspirait , et si Dieu lui-même refuserait de se manifester en sa faveur.

En effet, le hasard voulut , car il n'est pas permis d'admettre ici l'intervention du ciel, le hasard voulut que, deux jours après son départ , il s'élevât un orage épouvantable. Presque toutes les tentes du camp furent renversées ; dans ce bouleversement , l'incendie se joignit à la tempête , et plus de mille pavillons furent consumés par les flammes en moins d'une heure. Le peuple vit ce spectacle sans s'émouvoir, et ne douta pas que Dieu ne vengeât ainsi finsulte faite à son serviteur, à un apôtre de la vérité. Le sultan, fut le premier à partager ce préjugé superstitieux. Dans sa terreur religieuse, il écrivit au œollaK la lettre la plus respectueuse , où il 2. a5

accusait ses ministres de l'avoir trompé , finissant par supplier un aussi saint personnage de revenir à Andrinople, pour y donner sa bénédiction aux. soldats , comme un nouvel hajibecktash.

Mais les dangers que l'Effendi-Misri venait de courir, l'avaient dégoûté des révélations et du rôle d'apôtre. Il avait vu de près la faiblesse et la versatilité du sultan ; il avait vu la multitude plus disposée à l'écouter qu'à le défendre. Il craignit donc que les dispositions d'Aclimet ne changeassent dans l'intervalle , et que le mot impérial , kosch , kosch , ne s'appliquât à sa condamnation comme à son triomphe. Il répondit , avec autant de prudence que d'adresse , qu'il ne doutait pas que son enlèvement ne fût l'ouvrage des grands de Fempire, et non l'effet de la volonté du sublime sultan , dont il avait surpris la religion ; qu'il avait oublié l'injure , et la pardonnait à ses auteurs, mais qu'il ne retpurnerait point à Andrinople , parce que l'esprit divin qui lui avait ordonné le premier voyage , ne lui permettait pas d'en faire un second.

Tel fut le rôle politique que joua , en 1693 , le mollah Misri-Effèndi ; jamais, dans aucun paySp un fanatique ne provoqua à la révolte

avec plus d'audace, ni avec plus d'impunité. Cet homme extraordinaire continua de vivre tranquillement à Burse , et d'y exercer ses fonctions religieuses : son repos et ses loisirs furent encore plus dignes de remarque que sa bizarre entreprise.

Misri-Effendi était lié d'amitié avec le chef de l'église grecque de Burse , Gallinique , depuis patriarche de Coustanliuople. Ou rapporte qu'un jour, trouvant chez lui un évangile, Misri s'écria : « Prélat , conserve , aussi pré- 3) cieusement que ta vie , ce livre que tu tiens » de la grâce de Dieu; l'évangile et Jésusj) Christ viennent de Dieu lui-même. »

Quelques musulmans allaient jusqu'à soupçonner Misri-Effendi d'être chrétien. Ses poésies et les emblèmes mystérieux qu'elles renfermaient , venaient à l'appui de cette opinion ; il les faisait chanter dans les mosquées, et cependant quel zélé musulman pouvait entendre sans scandale :

« Je suis toujours avec Jésus et en perpén tuelle union avec lui; je suis le maître de » f alphabet des mondes: je sais le prix de cet n alphabet inconnu du vulgaire ; il renferme » l'accord secret de Jésus et de Misri, »

L'influence du fanatisme et de rintolérance

38a HISTOIRE

religieuse chez les peuples, est en raison de leur ignorance ou de leurs progrès dans la civilisation, qui éclaire plus ou moins lentement les esprits. Tout ami des hommes, de la vérité et de la sagesse j rendra justice à la modération que les Ottomans, à celte époque, avaient admise dans l'examen et dans la discussion de leurs dogmes. Leur religion ne faisait plus un crime du doute; et Cabizi-Aimé, mis à mort sous les 5'eux de Soliman - le - Grand , pour avoir opposé l'évangile au Coran et Jésus- Christ à Mahomet, eût été renvoyé absous sous Achmet IL Le muphti , consulté pour savoir si les vrais croyans devaient regarder les poésies sacrées de Misri comme orthodoxes ou comme contraires à la doctrine musulmane , se contenta de répondre : « Le sens de ses » poésies n'est connu que de Dieu et de Mi.sri. » Il ajouta : « Quiconque parie et croit comme 3) Misri-Effendi, doit être condamné au feu; î) mais Misri-Efiéndi doit être épargné : il ne » faut pas lancer de fetfa contre ceux qui sont 3) possédés d un saint enthousiasme. »

Il serait piquant sans doute d opposer à ce système de tolérance religieuse chez les Otto-, mans de 1690, le scandaleux contraste des qucr rellesde l'église gallicane à cette époque; d'oHrir

^ux chrétiens, chez les musulmans mêmes, des ^liodèles de modération et de raison. L'historien se refuse à ce rapprochement facile à faire; le tableau des révolutions ottomanes ne me commande pas la censure de l'Europe chrétienne , et ne me porte pas à rendre la religion de Jésus-Christ responsable des passions de quelques-uns de ses ministres. Je n'oppose l'aniniosité des prélats de l'église romaine à la sagesse des muphtis et de l'uléma musulman, çjue pour mieux montrer les progrès que ces derniers avaient faits vers la raison. Les révolutions religieuses précèdent ou suivent les révolutions politiques. Il était de la nature de la puissance ottomane de s'affaiblir en s'éclaiyant : aussi ce qu'elle gagnait en lumières, elle le perdait en conquêtes, en force extérieure , en splendeur.

De part et d'autre, la Hongrie ne voyait que des combats continuels et des demi-tentatives sans résultat. L'empire ottoman avait encore une fois changé de visir ; mais ni l'empire ni ses ennemis ne s'en étaient aperçus. Le nouveau lieutenant du sultan s'appelait Buyukli^ Mustapha.

Pour donner quelque lustre' à son visiriat, il se mit à la téie de l'armée , et passa le Dé^-

Sgo HISTOIRE

nube eu 1694, à la mi-juillet. Sou dessein e'tait de pénétrer dans la Transilvanie par les mêmes chemins que Tekéli s'était ou\erts; mais il apprit que le duc de Croï , qui commandait les Impériaux, depuis le rappel du prince Louis de Eade, avait investi Belgrade, et eu commençait le siège. Le grand-visir parut le huitième jour à la vue de la place. Les Impériaux, trop faibles pour tenir tête à quati^evingt mille hommes, se hâtèrent de repasser-lai Save. Le visir prit leur défaite pojjr une fuite, et s'attribua, près du sultan, tout l'honneur d une victoire: il s'attendait à une récompense, quoiqu il ue leùt pas méritée. Ses ennemis secrets ne lui préparaient à son retour qu'une punition. Les courtisans qui entouraient le faible et crédule Achiiiet, lui représentèrent que la gloire de Buyukli-Mustapha se bornait à n'avoir pas été vaincu ; que c'était un ministre inepte et négligent : Buyukii fut déposé et remplacé par Taraboly-Ali-Pacha.

i^'94- Cette succession rapide de visirs, sons'-ifti prince entièrement nul , ne changeait rien à la politique du divan; il était influencé par les conseils et l'argent de la France ; et fétat de guerre se continuait sans que les puissances belligérantes fussent éloignées d? faire la paix.

Mais elles ne s'accordaient pas sur le point principal. L'empereur demandait Tadmission des Ve'nitiens au traité, et les Ottomans exigeaient qu'ils en fussent exclus.

Depuis la capitulation de Candie, la Perte et la république de Venise ne s'attaquaient plus à force ouverte : en Dalmatie ou dans l'Archipel, l'une et l'autre puissances ne luttaient que de stratagèmes. Carabuse , la Sude et Spina- Longa , étaient restées sous la domination vénitienne ; mais la trahison venait de livrer Carabuse aux Ottomans : la Sude et Spina- Longa n'avaient évité le même sort que par la vigilance des commandans qui avaient prévenu la trahison en découvrant et punissant les traîtres. En représailles , les Vénitiens s'étaient présentés devant la Canée ; mais un bâtiment français , ayant rencontré une flotte, avait donné avis de son approche. Ils trouvèrent là ville en état de défense, et furent obligés d'ea lever le siège au bout de cinquante jours.

Une entreprise plus heureuse vint compenser ces mauvais succès, et pouvait, par son importance , leur faire oublier la perle de Candie , et leur rendre l'empire maritime de l'Archipel , s'ils avaient su également conquérir et conserver.

Sga HISTOIRE

L'île de Chio s'offrit elle-même aux Vém-' tiens, et la fortune ne leur laissa que la peiné d'aller en prendre possession.

Cette île remarquable par son étendue, importante par sa position, riche par son sol, pittoresque par ses aspects ; Tile de Chio, voisine de l'antique Samos, et du poétique rivage de r Asie-Mineure, fournit à ses possesseurs les célèbres vins de Mesta, chantés par Virgile dans ses Eglogues : elle abonde en cire , en miel et en soie ; ses délicieuses vallées n'offrent qu'un jardin continuel d'orangers, de citronniers, de mûriers, de mirtes et de grenadiers; le luxe de la végétation privilégiée y fait naître cette noble gomme réservée pour le sérail , et connue sous le nom unique de mastic de Chio, Enfin, cette lie célèbre a mérité de disputer à Smyrne, à Rhodes et à Colophon, l'honneur d'être le berceau du prince des poètes; et son souvenir y est consacré par un monument que la tradition appelle encore aujourd'hui \ école d'Homère,

Mais ni les beautés de la nature , ni les souvenirs historiques n'invitaient les Vénitiens à l'occupation de l'île de Chio; les richesses de son sol, la beauté de son port, l'avantage commercial

DE L'EMPIRE OTTOMAN. SgS

de sa position, tentèrent seuls ce peuple de marchands .

L'île était habitée par des Grecs et par des Latins venus d'Italie, et surtout des Etats de Venise. Un petit nombre d'Ottomaus suffisait pom' contenir les Grecs par la crainte, à peu près comme les Africains sont contenus dans les Antilles par les blancs de l'Europe. Les Latins , au contraire , vivaient à l'abri de tous jes privilèges , sous l'administration de leurs consuls chrétiens. Depuis long - tems ils ne paj'^aient que d'ingratitude la confiance et la bienveillance de la Porte : ils étaient les espions de la république de Venise. La conquête de la Morée les enhardit à servir ouvertement leurs amis secrets; ils conçurent le dessein de leur livrer l'île de Chio , et essayèrent de se concerter avec les Grecs. Ceux-ci, plus prévoyans , quelque mécontens qu'ils fussent de l'oppres ion oii ils gémissaient, préférèrent le jong auquel ils étaient accofutumés , à une liberté éphémère que la république était assez adroite pour leur promettre , mais n'était pas assez puissante pour leur assurer. Us avertirent le pacha de Chio de se mettre en défense. Les Latins, découverts, se hâtèrent d'appeler les Vénitiens : ceux - ci parurent avec des forces a. 26

5fj4 HISTOIRE

imposanles. Le pacha se vil forcé de livrer l'ile et la place, de peur d'être livié lui-même; et le lion de Saint-Marc lut arboré, sans résistance, sur les remparts oii se voyait, depuis plus d'un siècle, le croissant ottoman.

Ce n'était pas que l'empire manquât de forces pour se défendre ; mais elles n'étaient pas distribuées sur les points oii l'agression était présumable. Le gouvernement incertain et inhabile ne prévoyait aucune attaque, et n apprenait les entreprises de ses ennemis que quand elles avaient réussi. La majesté du trône devait recevoir, sous Achmet II, tous les genres d'aiiionts. Il n'y eut pas jusqu'aux Arabe; qui osèrent insulter la caravane des pèlerins qui allaient à la Mecque. Le khan des Tartares, qui avait entrepris ce pieux voyage, se trouva lui-même un de leurs prisonniers; et, comme ces étranges voleurs ont eu de tems inimémcrial pour caractère distinctif d'ennoblir le brigandage par la générosité et la bonne foi , ils renvoyèrent le prince sous la seule condition qu'il promettrait d'aller sommer le sultan , au nom des Arabes, de payer le surreh , c'està dire , les quarante mille piastres offerts annuellement à leurs tribus depuis Sëlim I. Le désordre des finances, les dépenses nécessitées

par la guerre de Hongrie avaient suspendu, depuis quelques années, le paiement de cet humiliant tribut. Achraet II souffrit, comme ses prédécesseurs, ce qu'il ne pouvait empêcher ; il composa , et le surreh fut payé au sclieik du désert.

Achmet mourut au commencement d'une année qui s'annonçait sous de si tristes auspices : la moindre atteinte , portée à la sûreté de la caravane de la Mecque , passait toujours aux yeux de la multitude pour l'avant-coureur d'une grande calamité. La superstition des Ottomans reconnut l'accomplissement du sinistre présage dans la mort de leur souverain : car tel est le respect qu'ils portent à la maison impériale , que le culte qu'ils rendent au rang de chaque sultan leur défend presque de soumettre son mérite à fexamen.

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