‹ Histoire de l'Empire Ottoman (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

Situation de la Hongrie. — Tékéli. — Second siège de Vienne. — Victoire de Jean Sobieski, roi de Pologne. — Fuite des Ottomans. — Prise de Gran. — Disgrâce et mort de Cara-Mustapha. — Réflexion sur son sort. — Prise de Bude par les Impériaux. — Sédition dans Tarmée ottomane. — Fuite du grandvisir Ainegi-Soliman. — Siaus-pacha. — llévolution. — Déposition de Mahomet IV, — Que seraitil arrivé à l'Europe si Vienne avait succombé?

Depuis la paix de 1664, ^^ Hongrie n'avait vu que des troubles, des proscriptions et des écha-; fauds. Ses magnats, oubliés à dessein dans le traité de Témeswar, s'étaient ligués contre la cour de Vienne, pour la conservation de leurs droits. Plusieurs d'entre eux furent accusés d'intelligence avec la PorLe-Ottomane , et de conspiration contre la personne de l'empereur; Des listes de mort frappèrent d'eSroi la malheureuse Hongrie , comme autrefois Rome , aux tems de Marius et de Sylla. Les têtes des comtes de Serin, de Nadasti, de Frangipanî et de Trattemback, tombèrent sous la hache

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des bourreaux, et au mépris de la liberté des cultes, qui avait été solennellement reconnue, une foule de ministres protestans furent exilés ou même condamnés aux galères. La dignité de palatin supprimée, les brigandages et les cruautés exercés par les troupes allemandes, achevèrent de soulever tous les esprits, et la guerre civile éclata. Les mécontens avaient eu d'abord pour chef le comte François Wesselini ; Eméric Tékéli lui avait succédé. La diète d'Œdimbourg, de 1681, n'avait montré, delà part de la cour de Vienne, que ses craintes et tout au plus quelques faibles remords de tant d'injustices. Tékéli n'en refusait pas moins de quitter les armes; et, déjà sûr d'AbafE, le prince de Transilvanie , il appelait à son secours les Ottomans. Ce n'étaient plus des factions divisées, c'était la Hongrie presque entière, soulevée par un mouvement général , qui offrait au sultan , pour prix de son appui , un tribut annuel de trente raille hommes de troupes auxiliaires, prêtes à marcher en tout tenis contre ses ennemis.

De si grands intérêts furent pesé.s dans le divan de Ooustantinople. La bonne foi musulmane répugnait à rompre la trêve de vingt ans, dont les conditions étaient fidèlement

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gardées par l'empereur d'Allemagne, et il est vrai de dire que Léopold I, prince austère et loyal , avait refusé, en 1667, malgré l'avis du sage Montécuculi, de conclure avec le czar Fédor-Alexiowitch une alliance offensive contre les Ottomans. Mais à Constantinople , oii la foi publique ne se règle que sur la probité de celui qui gouverne , le corps de l'uléma , qui soutenait qu'on devait respecter la trêve, autorisait, sans scrupule, les secours secrets qu'on donnerait aux mécontens de Hongrie. Pourquoi la politique musulmane n'aurait-elle pas eu aussi son tarif, quand Louis XIV ne croyait pas, sans doute, manquer à l'alliance des lis et du croissant , en permettant à des français d'aller combattre à Saint-Gothard et à Candie?

Mais, aux yeux du sultan et du grandvisir, tous les mobiles de religion, d'ambition et de gloire se réunissaient à la fois pour leur faire décider la guerre. Par un concours de circonstances inespérées, la Hongrie s'offrait au joug volontairement; l'Allemagne , épuisée par la guerre de Trente-Ans , sans digues et sans forces, restait ouverte à l'invasion. Tons les Etats chrétiens tombaient , l'un après l'autre , «emportés par un torrent qui n'avait pas besoin

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d'être grossi dans son cours: la foi maliomëlane allait être reconnue depuis les rives de la Baltique jusqu'aux extrémités de l'Italie, et jusqu'aux colonnes d'Hercule, et tous les peuples soumis autrefois à l'aigle romaine allaient flécliir le genou devant fétendard de Mahomet.

Séduits par de si riches , de si glorieuses , de si saintes espérances , les janissaires demandèrent la guerre; lemuphti entraîné la consacra par un fetfa ; et, tandis que Léopold inquiet envoyait à Constantlnople le comte Caprara pour continuer la trêve, et prévenir la rupture, Ibrahim, pacha de Bade, réuni au prince de Transilvanie , entrait à main armée dans la Hongrie, et les hostilités commençaient.

i683, Cossovie , Epéries, Tentsch, Leventz , Lipschet, Tilleck , ouvrirent leurs portes. Les troupes allemandes se replièrent, et ne disputèrent pas le terrain; mais pendant qu'une nombreuse armée ottomane se rassemblait à un mille de Constantlnople, près d'Aou-Pacha, un orage épouvantable vint renverser les pavillons du sultan , du grand-visir, du nmpliti et des pachas. Cinq jours après, sous Siiivria, l'armée éprouva un désastre encore plus funeste et plus génér£il; les tentes, les bagages, les

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bestiaux, les hommes même furent entraînés jusque dans la mer, par la violence et la rapidité des eaux débordées. Les Ottomans , frappés de voir la guerre nouvelle commencer sous de si tristes auspices , tirèrent , dans leur superstition, un sinistre présage de son issue; le visir et le sultan lui-même ne se mii^eut pas moins en marche à la tête de l'armée. On pouvait croire que Mahomet allait commander ses soldats en personne; mais, à peine arrivé à Andrinopl8,il se contenta de les passer en revue, remit dans les mains du grand- visir le sandgiac-chérif, et retourna se livrer aux plaisirs de la chasse et à l'oubli de ses devoirs.

Les Ottomans passèrent la Save à Belgrade, et trouvèrent à Essek le comte Tékéli, qui les attendait avec trois cents noi)les Hongrois. Cara-Mustapha tint un . conseil de guerre , et demanda au nouvel allié des sultans p«r quel endroit il fallait attaquer l'ennemi commun , et s'il était d'avis qu'on portât plus tôt ou plus tard le siège devant Vienne , dont les chemins étaient ouverts.

Tékéli représenta, avec autant de force que de sagesse , qu'il serait imprudent de songer à investir Vienne avant de s'être emparé des places fortes que l'armée ottomane allait laisser

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derrière elle; que le parti le plus sûr et eu même tems le plus glorieux, était que le gremdvisir se tint , avec le gros de l'arme'e , près de Belgrade ou de Bude ; qu'il contiendrait ainsi les garnisons disséminées dans les forteresses et les places de la Hongrie appartenant encore à Léopold , pendant que les Tartares et les spahis se répandraient dans TAutriclie , la Moravie , la Bohème et la Silésie ; empêcheraient enfin l'ennemi de former aucun magasin, et, par la suite, de réunir aucun corps d'armée en état d'opposer quelque résistance. L'avis de Tékéli était celui de tous les pachas, celui du sage et vaillant Ibrahim , beglierbey de Bude; mais il ne s'accordait ni avec les vues secrètes, ni avec la présomption de Cara-Mustapha.

Aussi adroit qu'ambitieux, il feignit de se rendre aux conseils de Tékéli et des pachas , pour les rendre responsables de l'événement , et il donna ordre à l'armée de marchersnr Raab. Bientôt il apprit que l'empereur Léopold avait quitté Vienne, et s'était sauvé à Lintz , que la ville était dans la consternation , que les murailles tombaient en ruines , et que cette capitale de l'Autriche n'avait enfin pour défenseurs qu'une garnison faible et des habitans frappés de terreur. Le grand-visir montra

alors aux pachas le khati-chérif qui lui donnait un plein pouvoir de diriger les opérations de la guerre. Tous les pachas baisèrent avec respect l'ordre impérial , et ne songèrent plus qu'à obéir. Cara- Mustapha laissant Ibrahim devant Raab , et Tékéli devant Presbourg , se présenta sous les murs de Vienne avec cent quatre-vingt mille hommes, au mois de juillet

Le duc Charles de Lorraine, beau -frère de 1683, reniperenr Léopold , avait eu le teras de jeter huit mille hommes dans cette capitale dont Stharemberg était gouverneur. Leduc, à la tête de trente -sept mille Allemands, ne chercha pas à couvrir inutilement la ville; il passa le Danube , et , après en avoir rompu les ponts, il se plaça en observation sur la rive gauche : ce fut là qu'il attendit que les Saxons , les Bavarois et les Polonais qui marchaient sous les ordres de leurs princes respectifs, vinssent se joindre à lui pour sauver l'Autriche et l'empire. A l'approche du danger, Léopold avciit conclu une alliance avec Sobieski, par l'entremise du pape Innocent XL Le héros de la Pologne accourait avec trente mille hommes combattre sur un nouveau théâtre les ennemis du nom chré-

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tien : mais les secours étaient éloignés et le danger pressant.

Le grand-visir ouvrit la tranchée à cinquante pas de la contrescarpe dans le faubourg d'Uiric; il tira deux parallèles qui se communiquaient, Tune du côté du bastion de la cour, l'autre du côté de Lobel , et y fit établir une batterie de trente pièces de canon. L'artillerie et les raines abattirent des pans entiers de murailles: le corps de la place fut attaqué avec vigueur. Quelque courageuse que fût sa défense , Vienne allait donc succomber. « Plus de tems à perdre , » monseigneur, » écrivait Stharemberg au duc de Lorraine. En efiet, un assaut général ne pouvait manquer d'être décisif, lorsque tout-à-coup les attaques se ralentirent , et une étonnante inertie succéda à une prodigieuse activité. L'avarice et l'ambition de Cara-Mustapha en ordonnaient ainsi : ses succès favaient enivré; et, dans le délire de son orgueil, on assure qu'il n'aspirait à rien moins qu'à fonder un empire sur les pays conquis ou à conquérir. Vienne offrait à ses y eux une proie qui ne pouvait lui échapper;,mais il croyait que les trésors de tous les princes d'Allemagne y étaient renfermés , et son unique crainte était d'être forcé de les abandonner au pillage,

si la ville , au lieu de se rendre par composilion , se trouvait prise d'assaut.

Eu vain tout le camp mirraurait, en vain les janissaires se plaignaient hautement de ce qu'on les envoyait journellement attaquer la brèche par corps isolés, et de ce que ces engagemens partiels coûtaient un sang inutile. Cara- Mustapha, loin de céder à leur impatience, n'en persista pas moins dans son système de lenteur, et toute son armée passa de l'indignation au découragement.

Instruit de cette disposition des esprits dans le camp ennemi, le duc de Lorraine détacha vingt mille hommes sous les ordres du prince Louis de Bade, et les envoya surprendre Tékéli , qui , en observant Presbourg avec un corps de troupes, protégeait les convois que la Hongrie fournissait à Cara Mustapha. La défaite inopinée de Tékéli amena la disette dans l'armée ottomane ; les janissaires se mutinèrent en s'écriant qu'ils étaient venus combattre des hommes, et non pas la famine. Tandis que les assiégés reprenaient courage et réparaient toutes les brèches de leurs murailles, les Oftomans, abattus, rebutés, insensibles à la gloire comme à leurs dangers , laissaient les Polonais faire leur jonction avec les Impériaux;

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ils n'essayèrent pas même de couper le pont de Tulu , par lequel l'armée combinée passa le Danube, et marcha contre eux. Le grand-visir refusa de lever le siège, et d'aller au-devant des chrétiens. En vain le pacha de Bude conseillaitil de couper les bois voisins du camp, d élever des retranchemens, et d'y attendre l'ennemi, qu'on ferait ensuite attaquer sur ses flancs par la cavalerie dès qu'on l'aurait forcé à la retraite ; Cara-Mustapha s'obstina à continuer le siège , et ne voulut pas croire que les ii}.fidèies osassent venir le chercher.

Tout-à-coup trois signaux de nuit , allumés sur le kalemberg , apprirent aux assiégés que leurs libérateurs approchaient. En etïet, farmée chrétienne ne tarda pas à paraître. Aussitôt le grand-visir donna l'ordre de mettre à mort tous les prisonniers , quil avait jusqu'alors traînés à sa suite, et trente mille malheureux chrétiens furent égorgés sans pitié. Il divisa son armée en trois corps , donna l'aile gauche au pacha de Bude, la droite au pacha de Diarbékir, et se plaça au corps de bataille avec une partie des janissaires, commandés par leur aga; ce qui en resta fut laissé dans les tranchées, avec ordre de contenir la ville dès que le combat serait engagé.

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L'armée ottomane, et dans son camp et snr îe champ de bataille, étalait aux regards tout léclat de la magnificence asiatique; mais sous l'or el les pierreries des vêtemens , sous les pelisses magnifiques et les armures brillantes , étaient ces mêmes hommes assez découragés pour s'écrier quelques jours avant : « Paraissez }) donc , infidèles ; le seul aspect de vos cha- » peaux va nous faire fuir. »

Aussi les pachas , les commandans , les officiers étaient-ils les seuls qui parussent disposés à faire leur devoir.

Les Impériaux descendirent des montagnes; à la vue de Cara-Mustapha , soixante-quinze mille combattans, trois souverains et vingttrois princes allemands s'avançaient sous les ordres du roi de Pologne. Parmi les troupes qu'il avait amenées, on distinguait sa cavalerie polonaise, leste, ardente et bien montée; ses fantassins, parés seulement de leur bonne mine, mal vêtus, mais accoutumés à s'habiller des dépouilles de leurs ennemis.

Vingt -huit pièces de canon, que l'armée avait traînées à travers les montagnes, écartèrent d'abord les nuages de spahis et de Tartarcs qui inquiétaient leur ligne de bataille, et voulaient l'empêcher de se former. Dès qu'on

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en fut venu aux mains, le duc de Lorraine, qui commandait 1 aile droite , enfonça la gauche des Ottomans; à la droite, les janissaires refusèrent d'obéir, et quittèrent leurs rangs. Ceux qui étaient restés dans les tranchées, les abandonnèrent sous prétexte d'aller secourir leurs camarades , mais pour se dérober aux dangers. Le centre , où était le graud-visir , soutint seul quelque temps l'honneur des armes ottomanes; mais, pressés bientôt par Sobieski lui-même, à la tête de ses Polonais, les janissaires et les spahis tournèrent le dos , et la déroute devint générale. Cara - Mustapha , entraîné par les fuyards, et voyant la bataille perdue sans ressources, ne fit que traverser son propre camp, que les soldats, se poussant pèle - mêle , s'empressaient d'abandonner ; il entra dans sa tente , qui n'était même plus gardée, et sauva le sandgiac-chérif qu'il y avait laissé. L'étendard sacré dans les mains, la honte dans le cœur, et des larmes de rage dans les yeux, il rejoignit les débris de son armée, accusant la fortune quand il ne devait accuser que lui seul.

Sobieski , vainqueur , n'osait pas croire à un triomphe qui lui avait si peu coûté. L'armée chrétienne passa la nuit sur le champ de bgt-.

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faille, dans la crainte que la fuite des Ottomans ne fût qu'un stratagème, et qu'ils Devinssent pre'senfer de nouveau le combat ; mais celte prévoyance se trouva plus sa^^e que nécessaire; car, taudis que le camp, abandonné par les vaincus, n'offrait qu'une vaste solitude, de riches tentes désertes, des trésors sans maîtres, des armes , des munitions de guerre et de bouche de toutes espèces jetées cà et là , et des monceaux de cadavres de prisonniers égorgés, l'armée ottomane, en déroute, couvrait de fuyards le chemin de Raab. Janissaires, spahis, Tarlares, cavaliers, fantassins, fuyaient pêlemêle; ils étaient frappés d'un effroi si universel, que, sans regarder derrière eux, et se cro5-ant poursuivis, plus occupés du danger que de la fatigue, ils firent vingt-cinq milles d'Allemagne sans prendre aucune nourriture , et ne s'arrêtèrent qu'au bout de cinquante heures.

Ce ne fut que dans la matinée du lendemain que le roi de Pologne , ayant appris la disparition des Ottomans , et tons les rapports s'accordant à confirmer leur fuite , permit aux troupes victorieuses d'entrer dans le camp. Le butin fut immense ; les habitans de Vienne , Stharemberg à leur tête , vinrent au-devant de leur libérateur. Ce fut par la brèche qu'ils le firent

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entrer en triomphe ; tout le peuple accourait en foule au-devant de Sobieski, et se jetant en(re ses gardes et lui, chacun se disputait le bonheur de baiser ou ses vêlemens ou son cheval. C'était au dieu des armées que le prince chrétien venait rendre grâces de ses succès inespérés ; et, de même qu'au tems de Don Juan d'Autriche et de la victoire de Lépante, les ministres de la religion répétèrent , dans les chaires saintes , ces paroles sacrées, appliquées cette fois au salut de l'Europe entière : < Il 3> fut un homme envoj^é de Dieu , nommé 3) Jean. »

Cependant les débris de l'armée ottomane étaient réunis sous les murs de Raab. Les fanatiques musulmans n'atiribuaient pas leur déroute à leur lâcheté, mais à la vengeance du ciel , qui les punissait d'avoir bravé les analhèines que Soliman-le-Grand avait lancés en levant le premier siège de Vienne , contre ceux de ses descendans qui oseraient attaquer une seconde fois cette ville, qu'il avait déclarée fatale aux Ottomans.

Mais le grand- visir, inquiet, sombre, inabordable , cherchait d'autres moyens de se rassurer, et de n'être pas responsable de ses fautes, de son obstination et de son incapacité.

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Il essaya de faire tomber sur d'autres têtes le coup qui menaçait la sienne, et se défit de tous ceux qu'il craignait d'av^oir pour accusateurs. Ibrahiui, pacha de Bude, le plus dangereux de tous, le pacha d'Essek , celui de Poséga, l'aga des janissaires, périrent étranglés par ses ordres ; il se justifia ensuite aux dépens des infortunés qu'il avait fait mettre à mort.

Une impunité, achetée par tant de meurtres i683. et tant d injustices, ne pouvait pas être de longue durée. Les Impériaux poursuivirent leurs succès ; ils remportèrent une seconde victoire près de Barcan. Bientôt après, la ville de Gran, qui avait tenu quatre mois contre une armée nombreuse , se rendit en quatre jours au duc de Lorraine , sur la capitulation honorable qu'il offrit aux assiégés.

Cara-Mustapha , retiré sous les murs de Bude, n'osait plus tenir la campagne. Parvenu à tromper le sultan par de faux rapports, il ne lui parlait que de lever une nouvelle armée, et de reporter le siège devant Vienne au printemps suivant ; mais il osa demander à son maître la permission d'immoler de nouvelles victimes, et cette démarche fausse et atroce le perdit. Les yeux de Mahomet IV venaient d'être dessillés* des ofiSciers, témoiias des désastres et des

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fautes commis pendant l'expe'dition de Vienne, avaient fait connaître la vérité; l'innocence des pachas mis à mort par le grand-visir parut au grand jour , et son arrêt était prononcé , lorsque ses nouvelles impostures en firent hâter l'exécution. Un ordre secrot du sultan fit partir le chiaoux-bachi et le kiaia des capidgis. Ces deux sinistres messagers rencontrèrent Cara-Mustapha à Belgrade , où il achevait de former une nouvelle armée. Ce fut au milieu de quatre-vingt mille soldats , dont il disposait, que ces deux hommes ne craignirent pas de présenter au plus fier et au plus absolu des Ottomans, l'ordre de son maître , conçu en ces termes: « Tu as mérité la mort; et notre a volonté est qu'après avoir accompli l'ab- 3) dest et fait le namaz, selon la coutume, tu » remettes ta tête aux messagers que nous » t'envoyons à cet eS'et. »

Cara-Mustapha porta trois fois, avec respect, l'écrit impérial à son front ; fit, après l'avoir la, une courte prière, et, sans murmurer, passa lui-même à son cou le fatal cordon.

Peut-on contempler , sans étounement et même sans admiration , le contraste de la vie et de la mort de ce musulman ambitieux , cruel et inique 3 qui vécut en sujet coupable, et

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mourut 6n enclave soumis? Ce même homme, qui avait espéré fonder un empire , à l'aide des trésors et des armées de son maître , au sein des dignités et de la faveur, avait coutume de dire qu'il manquait à sa félicité et à sa gloire, d'obtenir le martyre en mourant par l'ordre du sultan , et l'on voit sa résignation attester le dévouement qu'il professait. Certes ce n'était pas un législateur vulgaire que celui qui avait su imprimer ce sceau religieux du précepte d'une obéissance aveugle , que pratiquaient ainsi les couls des sultans, dans l'espérance d'un bonheur éternel; maisfinfluence de ce préjugé utile au souverain n'ajoutait rien à la puissance réelle de l'empire.

Tous les ennemis l'attacfuaient 'à la fois. i684{ Dans le moment même oii les Ottomans n'avaient pas trop de toutes leurs forces pour résister aux Impériaux et aux Polonéiis, les Vénitiens leur déclarèrent la guerre. Les villes maritimes étaient sans munitions et sans défense ; la marine se trouvait réduite à six vaisseaux en mauvais état ; le tems et l'argent manquaient également pour construire des flottes nouvelles. Aussi le nouveau grand-visir descendit -il vainement à la prière et aux promesses. Venise osa répoudre aux fiers Otto-

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mans, que le tems de venger les injures qu'elle avait reçues d'eux était arrivé. Le grand- visir fit tête à l'orage qu'il ne pouvait pas conjurer, jugeant courageusement que les succès éphémères des Vénitiens tourneraint à leur honte dès €jue leurs redoutables alliés seraient repoussés; il ne chercha pas à défendre les côtes maritimes , et se contenta d'envoyer des renforts à Schaitan-Ibrahira, qui résistait aux Impériaux, et à Ainegi-Soliman, qui combattait les Polonais.

Mais les Vénitiens attaquaient avec avantage la Dalmatie , les îles Ioniennes et la Morée. Morosini, leur général, le brave défenseur de sCandie, s'emparait de l'île Sainte-Maure , au nord de Céphalonie. Bientôt Coron, dont toute la garuisbri fut passée au fil de l'épée, Navarrin, Napoli de Roiuanie , l'ancienne Gorinthe , l'ancienne Lacédémone, l'ancienne Athènes, virent ^ur leurs ruines illustres le drapeau de Saint- Marc à la place du croissant. /

-En Hongrie, Neuhauzel, Schtiltz , le petit 'Waradin , Eperies, Tokai , ouvrirent leurs -"portes au duc de Lorraine ou à ses lieutenans. Le comte Gaprara vint assiéger Tékcli luiniém€ dans Cassovie. Un ordre du grand-visir attira ce chef des Hongrois à Waradin , et le pacha, qu'il avait eu la confiance d'aller trouver.

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l'envoya chargé de chaînes à Consfantinople , comme un criminel. Cette perfidie rendit aux Impériaux toutes les places qui obéissaient à Tékéli ; les mécontens recoururent à la clémence de Léopold, et se soumirent à lui.

Inquiet d'une suite de revers si constans, le grand- visjr crut sauver sa tête en suivant l'exemple et la politique des Kiuperli. Il entreprit de perdre tous les pachas que leurs falens lui rendaient suspects, afin de rester le seul sur qui la confiance de son maître pût s'arrêter: il réussit à l'égard du malheureux Schaïtan- Ibrahim , qu'il sacrifia à sa sûreté ; mais il échoua contre Ainegi-Soliman , qui parvint à le faire reléguer dans 1 ile de Rhodes, et à le remplacer dans un poste moins désirable et plus périlleux que jamais.

Le nouveau visir proclama l'innocence de •Tékéli, qu il laissa reparaître sur la scène, et courut à la tête d'une armée ottomane au secours de la ville de Bude, que le duc de Lorraine assiégeait pour la seconde fois. i

Mais la fortune refusait de favoriser les i686. armes des sultans ; elle souriait sans inconstance au vol rapide de l'aigle des Césars.

La seconde enceinte de la ville était déjà presque ruinée lorsque Soliman parut. Il re-

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coniiDt qu'il était impossible de forcer les Impériaux dans leurs reiranchemens , et se borna à tenter de jeter du seoours dans la place. Quatre pachas, huit mille chevaux et deux mille janissaires eurent ordre de s'ouyrir un passage , et furent repr'ussés avec perte. Ils renouvelèrent cette audacieuse tentative en plus grand nombre, et avec plus de précaution, plus semblables à des bêtes féroces qu'à des hommes , les Ottomans se précipitèrent dans les retranchemens, et les franchirent sous le feu le plus terrible. Ils étaient prêts d'entrer dans Bude, lorsque Gaprara et Heusler les char-* gèrent avec des troupes fi-aîches, et en firent un tel carnage qu'à peine trois' cents janissaires purent-ils parvenir à s'y jeter ; encore la plupart d'entre eux étoient-ils blessés.

;îG86. Les plus braves des musulmans, effrayés de leurs pertes , refusèrent dès-lors un • combat inégal, et restèrent spectateurs de l'événement. Les Impériaux, cessant de les craindre, donnèrent, à la vue du grand -visir, un dernier . assaut. Abdi-P-acha, gouverneur de Bude, fut tué sur la brèche , les armes à la main. Sa garnison perdit courage, et ne résista plus; elle arbora le pavillon blanc, et demanda quartier; mais la fureur du soldat allemand fut

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difficile à arrêter, et à peine deux mille vaincus proHièrent- ils de la ciénience du. vainqueur. Ainsi la capilale de la Hongrie renira pour jamais, le 22. août 1686, soâl la domination anlrichienne ; ainsi Bude fut éUTachée auxOilomans qui l'occupaient depuis cejit vingt ans, et qui cro3-aient la posséder aus^i long-tems que leur empire.

Le grand- visir consterné s'enfuit plutôt qu'il ne se retira. Le duc de Lorraine ne poursuivit point un ennemi qu'il commençait à ne plus craindre, et s'empara de toutes les places qui demeura ient à découvert. Le prince de Bade prit Simonthorn et Kaposwar dans la Basse- Hongrie. Cinq églises promettaient une longs^e résistance; les Ottomans avaient abandonné et hrùlé la ville pour défendre le château ; aïs. étendards rouges, et un noir, arborés sur la principale tour, faisaient connaître qu'ils étaient résolus de se défendre jusqu à la mort : bravade inutile, soutenue rarement jusqu'à la fin, et qui ne maîtrise pas le sort d:>s armes. En effet, à la vue de leurs remparts rniués par larlillerie, les assiégés offraient de se rendre si on leur accordait les honneurs de la guerre. Le pacha,' sept beys et toute la garnison, furent forcés de subir, sans conditions, la loi des vainqueurr^ 2 SLl

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Les entreprises de l'armée impériale ne furent qu'une suite de triomphes. Siclos fut emportée du premier assaut ; Essek fut abandonnée , et son porit de cinq milles de longueur, qui s'étend depuis la Drave jusqu'à Darda^ fut réduit en cendres. La prise de Sregedin termina cette campagne glorieuse pour les Impériaux , et si funeste aux Ottomans. L'empereur Léopold, non content d'employer contre eux la force des armes , appelait encore la politique à l'appni de ses succès. Il amena les Polonais à céder à la Russie Kiovie et Smolensko , et à ce prix le czar Jean, assis sur le trône de Moskou avec son frère Pierre , qui mérita depuis le nom de Pierre-le-Grand , accéda à la triple alliance de l'Empire , de la Pologne et de Venise. Le prince russe Basile Galitzin attaqua la Crimée . et Sobieski la Moldavie ; mais Galitzin fit inutilement le siège de Prëcop ; il en fut repoussé par les Tartares , par la famine et par la peste.

Les Polonais se virent forcés de repasser le Prutb. Le séraskicr Mustapha- Pacha attaqua leur arrière-garde à Vallestrimba ; une grande partie se noya dans la rivière, ou fut taillée en pièces dans ce lieu funeste aux chrétiens, et justifia, par leur désastre, son nom sinistre de fûÛée malheureuse qui lui fut encore confirmé

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depuis. N'étant plus suivi dans sa retraite, Sobieski voulut venger la honte de cet échec en emportant la forteresse de Nemtz. Elle résista quatre jours à l'armée polonaise, et à son artillerie ; le cinquième , elle capitula. Quel fut l'étonnement d» vainqueur de Cara- Mustapha quand il vit à quelle garnison il avait .accordé les honneurs de la guerre ! Dix-neuf chasseurs moldaves avaient résisté aux Polonais et à leur roi; dix avaient été tués pendant le siège ; et Sobieski , ému d'admiration , de honte et de colère, vit sortir neuf hommes de la place , dont six d'entre eux portaient sur leurs épaules trois de leurs camarades blessés. Mais de faibles succès , des traits de bravoure isolés , n'étaient rien auprès de si grands revers ; les Ottomans ne se voj-aient plus qu'avec effroi environnés de tant d'ennemis et de tant de dangers.

Le peuple de Consîantinople ne dissimula pas ses alarmes ; l'uléma , toujours prêt à accuser le gouvernement, jetait à dessein des semences de rébellion; les places pubhques, les cafés, les bézestins, retentissaient de murmures et de plaintes. Les uns déploraient la dissipation des deniers publics; ils invoquaient les iàmes de ces milliers de musulmans que là

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guerre présente avait dévorés ; d'autres pei-' gnafent la Hongrie presque entière reconquise par les chrétiens ; la Morée enlevée par les Vénitiens, la capitale même menacée de voir les infidèles à ses portes ; tous attribuaient les malheurs publics au courroux du Ciel, qui vengeait Tinfraction volontaire faite à la trêve de vingt ans ; tous demandaient la punition de ceux qui l'avaient conseillée, et la révocation du fetfa qui avait déclaré l'agression légitime. Les cris de Tindignation générale arrivèrent jusqu'au sultan. L'écho sinistre des plaintes et des menaces vint le frapper de trouble et de terreur, non pas au fond de son sérail qu'il semblait fuir, mais au fond des forêts, sur la cimo des montagnes, oii son fol amour pour la chasse, pour ses chiens et pour ses faucons , le faisait courir depuis l'aube du jour jusqu'à la nuit, san.-î qu'il s'occupât ni de l'empire ni de ses ennemie. Mahomet éperdu accourut dans sa capitale, déposa le muphti qui avait lancé le fetfa , répandit dans tous les quartiers de la ville des émissaires qui lui étaient dévoués, et qui, pour apaiser le peuple, représentèrent que le véritable auteur de la guerre n'était pas le sultan, mais Cara-Mustaphaet le muphti; que l'ambition fatale du grand- visir avait été punie de mort.

et que la déposition du chef de la loi venait d'expier sa coupable condescendance ; que le peuple devait donc se trouver satisfait. Ces moyens secrets furent appuyés d'actes ostensibles de piété, de zèle et de dévouement au bien public. Mahomet IV ordonna la vente de toutes les pierreries du trésor impérial , et déclara que c'était pour subvenir aux besoins de l'armée. Un impôt fut mis sur les jamis, sur les mosquées, et même sur chaque maison ; le caïmacan chargé de le lever le rendit agréable au peuple en ne le faisant peser que sur les officiers du sérail, sur les douaniers et sur le corps entier de l'uléma. Ce fut en vain que l'avarice opposa cette fois le Coran à la volonté du prince ; le caïmacan fit mettre aux Sept-Tours plusieurs des chefs, et l'approbation générale seconda des efforts commandos pour le salut de tous.

Quel était donc l'homme sage et prévoyant qui sut, dans cette crise dangereuse, conseiller à son maître une mesure si ferme et si efficace? C'était le digne fils du grand -visir Achraet; e'étoit un Kiuperli qui, destiné bientôt à un plus haut rang, se trouvait à cette époque déjà caïmacan , déjà la seconde personne de cet empire ottoman qui rejette la noblesse

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transmissible , mais qui admet l'hérédité des talens, du courage et des vertus. Miistapha- Kiuperli dissipa pour le moment l'orage qui menaçdit la tête du sultan son maitre; mais il ne conjura pas les revers qui attendaient de nouveau les armées ottomanes.

Faisant céder son orgueil à la fortune, Mahomet IV avait envoyé négocier la paix. L empereur Léopold exigeait six millions d'or pour les frais de la guerre, l'abandon de toutes les places de la Hongrie , et une satisfaction pleine et entière des prétentions de ses alliés. Le grandvisir Soliman ne regarda que comme une insulte ides prétentions si exagérées, et, malgré finégalité de la lutte, il rouvrit la campagne , et attaqua le premier.

Le duc de Lorraine marcha contre lui avec l'armée impériale forte de soixante - quatre mille combattans, tous braves, aguerris et bien équipés. Le grand-visir avait cinquante mille hommes, sans compter les Tartares et les Hongrois de Tékéh.

Le prince rencontra Soliman près d'Essek ; mais il le trouva campé si avantageusement, qu'il jugea à propos de se retrancher lui-même, et de se tenir sur la défensive. Les Impériaux repassèrent la Drave; les Ottomans les sui-

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virent, et ce fat à Moliacz , lieu déjà célèbre par la défaite et la mort du roi Louis II , que les destinées de la Hongrie se décidèrent encore une fois.

Six mille janissaires, soutenus par huit mille chevaux , attaquèrent l'aiie gauche du duc de Lorraine. Les janissaires et les spahis revinrent à la charge trois fois; les Impériaux soutinrent leur choc avec tant d intrépidité, que les Otto* mans , écrasés par un feu terrible", plièrent enfin , et prirent la fuite dans le plus grand désordre. Les vainqueurs et les vaincus entrèrent pêle-mêle dans le camp ; l'armée musulmane toute entière fut mise alors en déroute , abandonnant ses tentes, ses bagages, et soixantesept pièces de canon. Huit mille janissaires furent tués avec leur aga; trois mille hommes se noyèrent dans la Drave ; deux mille seulement furent faits prisonniers; le grand- visir rétrograda jusqu'à Belgrade- Cette victoire fut suivie de la conquête de FEsclavonie, de la réduction de la Transilvanie , dont Michel Abaffi vint apporter riiommage aux généraux de Lé-opold ; enfin les états de Hongrie , convoqués à Presbourg , déclarèrent de gré ou de force le royaume héréditaire dans la maison d'Autriche.

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De tout ce vaste pciys cjne les Olfomans avaient mis un siècle el deîiii à conquérir, et qri'ils aviiieal perdu en qualre aimées, il ne ienr restait plus d'auîie place importante qre la ^viiie d Agria. Le visir Soliman ordonna à un corps de janissaires el de spahis dallor y jeler des vivres et des secours; ils refusèrent dobeir. Le grand-visir réitéra Tordre; ils rc-fusèreut encore, et déclarèrent q-îiis ne nui rche raient pas à moins qu'il ne fût à leur tête. La rébellion gagna comme un incendie : bientôt l'armée enlière se souleva; d tibord elle demanda sa solde arriérée , ensuite la démission volontaire de Soliman , quelques-uns même la déposition de Mahomet. Le chef secret de la révolte était SiausPacha, homme inconnu jusqu'alors, n;ais que l'audace et rambiticn faisaient îiortir de la foule. Malgré sou courage guerrier, le grandyisir fut eflrayé de tant de clameurs; craignant pour sa vie, il s'évada au milieu de la nuit, et alla chercher un refuge aux pieds de son maître, a^^qucl il apporla le premier la uau- Velie de rinsurrectiun de l'armée.

La disparition du visir fut présentée aux soldats comme une trahison. Soli-nan les livrait à la fois à la merci de? cln'ét.-ens viclorieiix, et au resseiitiiiicnt du sultan irrité. Dans leur

furenr. ils offrirent !e visiriat à Sians. Affectant une fadsse niodéralion, il répondit que Mahomet l'ii ceul pouvait conférer une si haute dignité; il exhorta Tarmée à envoyer un ariimazar ou requête auruîtan, et à ne se porter à aucun excès avant d'en avoir reçu ia réponse.

Les troupes déclaraient, dans ce coupable écrit, qu'elles étaient prêtes à marcher sur Conslantinople, tout en se défendant dêîre entrées en rébellion, tout en protestant de leur re.-ipect pour la personne sacrée du souverain; mais elles demandaient la tête du grand- visir, comme celle d'un déserteur et d'un traîlre; mais elles voulaient qae !e deflerdar et le douanier leur apportassent les deux kistz ou trimestres de soîdj qui étaient arriérés.

Malgré l'avis de tout le divan, le sultan eut l'imprudence de répondre seulement qu'il satisferait son armée à l'égard de la solde, et que l'argent allait arriver ; les rebelles s'écrièrent que Mahomet IV était aussi coupable que le grand-visir, et qu'il fallait le déposer.

Cependant ils s'approchaient de Conslantinople; le sultan n'en fut pas plutôt instruit qu'il Ht partir le sélictar-aga chargé de remettre à Siaus et le sceau de l'empire , et les tougs du commandenieiit. Aussi adroit qu'am-

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bitieux, Siaus reçut les marques de sa nouvelle dignité avec respect et soumission; mais, soigneux de sa propre sûreté, il écrivit que la mort du grand- visir et celle des deux autres coupables manquaient encore au vœu de l'armée. Soliman, le defterdar et le douanier Hussein-Aga , furent sacrifiés, et leurs têtes envoyées au ctmip. Siaus , rassuré et satisfait , changea de système et fit vœu de servir son maître, et de travailler h calmer les esprits qu'il avait jusque-là excités au désordre. Il essaya de retenir l'armée à Andrinople ; mais elle refusa de lui obéir à son tour : telle est l'erreur de ceux qui, ayant donné une impulsion à la multitude, se croient la force de la diriger à leur gré ; ils ne sont écoutés, ils ne sont obéis que lorsque qu'ils suivent le torrent. Ainsi Siaus, entraîné lui-môme, fut forcé de céder aux cris de la soldatesque , et il entra à Constantinoplc avec elle.

Reçu avec des marques dêdisîinction qui décelaient toutes les terreurs du sultan , il fit le vain serment d'étouffer la révolte au péril même de sa vie.

Il assembla dans son palais les principaux chefs; et, quelque élrange que dût leur paraîtra son changement de rôle et de langage , il ne

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craignit pas de leur représenter que Mahomet avait consenti à toutes leurs demandes ; qu'il n'était pas coupable des fautes de ses ministres; qu'il y aurait de limprudence et de la folie à déposer un prince trompé; mais brave, actif, et en état de défendre l'empire pour placer sur le trône ou ses fils, trop jeunes pour gouverner par eux-mêmes, ou ses frères, plus propres à faire des derviches que des sultans. Siaus ne persuada personne ; aucun des rebelles ne témoigna sa méfiance , mais tous se retirèrent bien résolus d'agir malgré lui et sans lui.

De même que les éruptions de l'Etna ne sortent pas toujours par la même bouche; ainsi les mouvemeus séditieux qui menacent les sultans n'éclatent pas toujours dans le même foyer. Ce fut cette fois dans fOrta-Dgiami, dans la mosquée des jajiissaires, que se rassemblèrent tous les ennemis de l'infortuné Mahomet. Officiers et soldats se répandirent dans les rues pour ameuter le peuple ; et les uns et les autres, armés de tout ce qu'ils avaient trouvé sous la main , coururent à Sainte-Sophie.

Le caïmacan Mustapha -Kiuperli fut sommé de se rendre à cette tumultueuse assemblée. Là, devant les soldats, le peuple et l'uléma

réunis, le sclieik de la mosquée fit le tableau des malheurs de l'eîupire, nomma les villes et les provinces retombées au pouvoir des chrétiens: il parla des trésors dissipés, des maux présens et de ceux plus grands peut-être encore qui restaient à redouter sous un sultan tel que Mahomet IV ; s'adressant enfin au caïmacan, il lui rappela les services rendus à l'état par son illustre famille, et l'exhorta à 3e montrer digne descendant des Kiuperli.

Le discours du scheik fut interrompu par un mouvement tumultueux ; le bruit se répandit que la vie des princes du sang impérial était en danger.

En efi'et Mahomet, jugeant qu'il n'avait pas d'autre moyen de prévenir sa déposition, avait donné l'ordre que ses frères fussent mis à mort; on disait même qu'il n'avait pas eu horreur de commander le parricide, et que ses propres enfans avaient été enveloppés dans la proscription. Mais ce qu'on ignorait, c'est que. le même caïmacan, le fidèle Kiuperli, loin d'obéir au sultan et de servir sa fureur aux dépens du salut de l'empire, avait sauvé la famille impériale, et l'avait placée toute entière sous la sauve- garde des bostandgis et de leurs chefs.

La multitude, transportée de fureur, allait

se livrer aux derniers excès, déposer le sultan à

force ouverte , et pent-être attenter à sa vie ,

si Kiuperli ne fût parvenu à se faire écouter.

« Généreux Ottomans, leur dit-il, vous vous » plaignez du sultan régnant , et vous avez rai- » son ; il mérite de descendre du trône , mais 3) ne vous déshonorez pas en le punissant sans » le juger. Ce n'est pas dans le tumulte, c'est » dans le calme qu'une pareille cause doit » s'instruire. La majesté de l'empire et la cou*- 3> tume demandent que le nukib, gardien de » l'étendard sacré, et lescheik, chérif de cette » mosquée sainte, soient envoyés vers Maho- » met pour lui déclarer, au nom de l'uléma, 3> de la milice et du peuple, qu'il est déposé. » Fiers Ottomans, c'est ainsi que vous accor- » derez votre dignité et votre justice avec

3) votre vengeance. »

Ainsi Kiuperli, ne pouvant pas espérer de maintenir Mahomet sur le trône , mit au moins ses jours à couvert. Ses sages conseils furent approuvés unanimement : le nakib et le schérif furent chargés du flital message d'annoncer au sultan son sort : ils remplirent leur triste mission avec le plus grand respect. Mahomet les écouta avec tranquillité; mais ce même

prince, qui devait se trouver heureux de voir qu'on n'en voulût point à ses jours, se répandit bientôt en plaintes amères et en reproches. Il accusa l'uléma d'avoir fomenté la rébellion ; il parla de l'équité et de la gloire avec laquelle il régnait depuis quarante ans; il en appela en^n de l'injustice et de l'ingratitude des hommes à la vengeance da ciel.

Mais , voyant la nécessité de se soumettre à sa destinée : « Soit , dit-il , puisque c'est sur ma )) tête que doit tomber la colère divine , jus- 5) tement irritée contre les musulmans ; allez dire » à mon frère que Dieu déclare sa volonté par 3) la bouche du peuple , et que c'est à lui qu'il 3) appartient désormais de gouverner l'empir© 3) ottoman. »

Mahomet IV fut renfermé au fond du sérail ; ses jours respectés furent condamnés à s'user lentement dans la mélancolie et la solitude. Il eût dû se trouver plus heureux d'être mis à mort , et que sa fin eût accompagné sa chute ; car l'existence ne devait paraître qu'un long supplice à un prince qui n'avait de passion que l'amour de la chasse, et qui allait languir resserré dans une étroite prison ; mais les vicissitudes même de iafortuue laissaient danssoucœur l'espérance j

et Mahomet IV déposé eût répondu à la mort comme Mécène.

Quoi qu'il en soit , son règne est un des plus remarquables de l'histoire ottomane : il offre une longue carrière ouverte au milieu des orages, et signalée par des triomphes achetés si chèrement, qu'ils amenèrent Fépoque fatale oiiles sultans commencèrent à être, pour jamais, aux prises avec l'adversité. La fortune qui mit aux regards du vulgaire la liberté de l'Europe en danger sous les murs de Vienne, changea en un seul jour les succès des Ottomans en revers et leur orgueil en terreur.

Cest une grande et belle question de demander ce que serait devenue l'Europe, si Vienne fût tombée sous l'eÊfbrt de Cara-Mustapha et de ses musulmans. Il est possible d'aborder ce problème et de le résoudre.

La première sauve- garde de l'Europe chréti'.nne se rencontre d'un seul regard dans l'ambition coupable du grand-visir et dans les vues que les contemporains se sont accordés à lui prêter ; s'il eut le projet insensé de fonder un nouvel empire et d'élever dans Vienne subjuguée un trône qui rivalisât avec celui des sultans, les provinces qu'il eût assujetties à sa domination sont désignées dans l'histoire ^ et

les alarmes allaient au-delà des probabilifés admissibles. Si Caru -Mustapha eût régné sur la Transilvanie, la Hongrie, et les états héréditaires d'Autriche situés sur la rive droite du Danube , son avarice et son ambition eussent été rassasiées. Les moyens lai auraient manqué pour étendre plus loin ses conquêtes ; il eut été forcé de tourner ses armes contre son maître, qui eût marché pour le pimir; lu guerre eût changé de théâtre, et la seule querelle domestique des Ottomans contre les Ottomans eût sufB pour sauver l'Europe. Déchargeons la mémoire de Gara -Mustapha du soupçon d'une aujbition folle; et, pour croire à la vraisemblance du danger que la prise de Vienne eût fait courir à la chrétienté, admettons que le grand-visir et SCS soldats ne combattaient que pour la propagation de la foi musulmane et pour l'agrandissement de l'empire du Croissant. Le divan de Gonstanlinople , le visir, les pachas, les janissaires et les Tartares pouvaient croire que la conquête de Vienne allait entraîner celle de toute l'Europe, que ses basilicpies allaient être changées en mosquées, et les fiefs de l'empire en tiniars musulmans. Mais connaissaient-ils leur présomption et leurs forces ? connaissaient-ils l'Europe et ses pactes conser-

valeurs, ces esclaves ignorans d'un sultan plus iguorant encore , puisqu'à cette époque il se faisait montrer sur une carte géographique la Hollande qui résistait à Louis XIV, et qu'il disait avec mépris: «J'enverrai mes gagliond gis j> jeter dans la mer, en un jour, ce petit coin » déterre. »

Sans doute , Vienne emportée eût laissé à découvert une partie des contrées de 1 Allemagne; sans doute les Tartares et les janissaires eussent porté dans plusieurs provinces lemeurtre, le pillage et l'incendie, qui marquent toujours leur passage; mais le joug aurait-ii donc atteint tous les états chrétiens? Mais devait-on craindre que la loi du prophète succédât partout sur le sol de l'Europe à la foi de Jésus-Christ?

Le Turenne de fAllemagne , Montécuculi ,' n'était plus lorsque Cara-Mustapha vint assiéger Vienne ; mais la guerre de trente ans avait instruit d'autres capitaines, et formé les Allemands, comme les Suédois , à l'habitude de la gloire et des dangers. Cara-Mnstapha n'aurait pas essayé cffe passer le Danube ; sa marche eût été droite comme celle des bêtes sauvages dea forêts; la Bohême hérissée de montagnes, et derrière elle le stérile Brandebourg, n'auraient point appelé son avarice. Au midi, l'Italie était défendue 2. 2a

par les lignes de l'Izonzo, et si la république de Venise avait été forcée de démolir Gradisca par le traité de Cambrai, elle avait élevé sur ses fronfières un boulevard plus tutélaire ; elle avait fondé, en i5g5, la place forte de Palnia que l'art et la nature promettaient d'aider à soutenir l'orgueil de son nom. Si Cara- Mustapha et son armée se fussent engagés dans les gorges de Saitzbourg et du Tyrol , la famine ne les aurait-elle pas assaillis? Les Hongrois, qui n'avaient livré aux Ottomans que le passage, qui avaient voulu voir les prétentions de la maison d'Autriche humiliées, mais non pas leur patrie entraînée dans la ruine de la chrétienté , ne seraient-ils pas sortis tout armés de leurs nombreuses forteresses, dont ils étaient restés maîtres ? n'auraient -ils pas attaqué tous les convois, harcelé, miné, détruit, affamé les corps d'armée qui les auraient trouvés derrière eux ?

Non , sous Mahomet IV, les Ottomans n'étaient plus en état de donner la loi à l'Europe; eussent-ils vu des Kiuperli à leur tête, les tems approchaient , au contraire , oii euxmêmes allaient commencer à craindre de la recevoir.

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