Histoire de l'Empire Ottoman
Mustapha II, vingt-deuxième sultan. — Espérances que donnent son caractère belliqueux etson gouvernement ferme et juste. — Punition du grand visir Tarabolus Ali. — Elmas- Pacha le remplace. — Reprise de l'ile de Chio par Mezzomorto ; caractère de cet illustre pirate ; il est fait capitan pacha. — Campagne de Mustapha en Hongrie. — Frédéric - Auguste , électeur de Saxe , commande les Impériaux. — Bataille de Lippa. — Seconde campagne; siège de Témeswar par l'électeur de Saxe. — Bataille d'Olack.
— Les Impériaux et les Ottomans restent sur la défensive. — Mort de Sobieski. — Frédéric -Auguste devient roi de Pologne. — Vain triomphe de Mustapha II. — Pierre I attaque les Ottomans et prend Azof. — Troisième campagne de Hongrie.
— Le prince Eugène est opposé à Mustapha. — Bataille de Zenta. — Victoire des Impériaux. — Mort du grand-visir Elmas-Pacha. — Déroute des Ottomans. — Fuite du sultan. — Maurocordato paraît sur la scène politique. — Paix de Carlowitz.
— Visiriat de Daltaban. — FezzuUah, muphti. 3- I
— Haine et laite de ces deux horames. — Fin tragique de Daltaban. — Soulèvement général à sa mort. — Le muphti FezzuUah est massacré par le peuple. — Déposition de 3Iastapha II. — Son caractère.
'.iSr)S. Le grand-visir Tarabolus-Ali osa penser que; parce qu'il occupait le visiriat comme jMustapha Kiuperli , et c^u'il se trouvait dans les mêmes circonstances, il pourrait aussi comme lui placer sur le trône impérial un sultan de son choix ; mais le sabre de Scanderbeg ne convenait ni à tous les visirsniiilous le.s bras.Tarabolus assem.bla secrètement le muphti, les moUaclis, quelques pachas et commandans des odas, et leur proposa pour souverain Ibrahini, fils d'Achmet II , prince âgé seulement de" trois ans. « Cet enfant, disait-il, est le fils aîné .» du sultan que nous venons de perdre; celui » que les lois de l'empire semblent appeler 3) au trône , n'est que le fils d"uu empereur » déposé. »
Mais le motif secret des membres de ce conciliabule était l'espoir de gouverner sous le nom dun enfant, et surtout la crainte quinspirait à leur avidité Je caractère connu du prince Mustapha.
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Pendant que le visir et le muphti perdaient le temps à délibérer, esélictar aga et le chiaoux baclii entrèrent dans l'assemblée, et annoncèrent que Mustapha II était proclamé. Le jeune prince , averti de la mort de son oncle par l'eunuque noir , trésorier du harem , s'était montré sur-le-champ aux bostandgis et aux icoglans. La première cour du sérail était déjà remplie de janissaires et de peuple; déjà les instrumens militaires et les cris de joie univeirselle publiaient l'avènement du nouveau sultan. Le grand-visir et le muphti se hâtèrent de rompre l'assemblée, et coururent à Ihazoda se prosterner des premiers devant le trône impérial et devant le souverain qu'ils ne pouyaient plus méconnaître.
Mustapha II, le successeur d'Achmet II, était âgé de trente ans en iGgb, année de son élévation à l'empire; il était connu des soldats qui l'avaient vu, dans son adolescence, suivre au mi Heu des camps Mahomet IV, son père. Depuis la déposition de ce malheureux prince , le jeune Mustapha avoit vécu renfermé dans le sérail; mais dans cet intervalle son esprit s'était mûri , avait acquis de la ^ igueur; la nature avait développé tous ses avantages extérieurs ; et loi'sque, le second jour
de son avènement, on le vit traverser en pompe les rues d'Audrincple pour se rendre à la mosquée de Séiim II, les janissaires, range's sur une double haie, ne pouvaient se lasser d'admirer sa bonne mine , le feu de ses regards, la majesté et la douceur peintes sur son front , et sa grâce à les saluer en passant, la main droite posée sur son cœur. De quel enthousiasme ne furent-ils pas transportés quand ils fentendirent annoncer qu'il allait continuer la guerre et marcher à leur tête! Aussi ce fut sans murmure qu'ils apprirent que le présent d'usage à chaque changement de règne ne serait point accordé à la milice. « J'ai besoin de remplir le trésor, dit Mus- » tapha ; je saurai me procurer de l'argent, >) mais je l'emploierai à défendre mon empire » et à repousser ses ennemis. »
Instruit que les désordres qu'il avait à réparer venaient de finsouciance et de l'incapacité de ses deux prédécesseurs , il se livra au travail avec tant de suite , d'intelligence et de facilité, qu'il semblait en avoir fait jusqu'alors l'occupation de toute sa vie. Non moins habile à dissimuler qu'à régner, il avait reçu les hommages du grand-visir et du muphti comme s'il eût ignoré leurs complots secrets, et il
Ï€s avait même continués dans leurs fonctions. Mais Mustapha voyait tout par ses yeux ; il parcourait , déguisé , les rues d'Andrinople et le camp. Bientôt il se convainquit par luimême de l'avarice et de l'avidité du grandvisir, des abus d'autorité du muphti, de la complicité du kislar-aga avec les deux chefs de l'état, et même avec la sultane Fatime, favorite d'Achmet II, sous le règne duquel les pachalics se vendaient à l'encan. Mustapha déposa sur-le-champ le muphti et le kislar - aga ; il ne laissa à la sultane Fatime que le choix de mourir ou de restituer les richesses iniques qu'elle avait transportées dans le vieux sérail; ces ^ trois grands coupables furent condamnés à l'exil, à l'obscurité et à l'indigence. Vingt millions, tant en argent qu'en pierreries , furent le produit de ces confiscations , et entrèrent dans le trésor impérial : car c'est ainsi qu'ont lieu les restitutions dans l'empire ottoman ; les opprimés ne gagnent rien à la spoliation de l'oppresseur. Une circonstance remarquable dans cet acte exemplaire de justice regarde le kislaraga ; comme si ce chef des eunuques noirs, rebut de la nature humaine, eût pris à tâche , dans son avidité , de posséder même les tré-
sors dont il ne pouvait pas jouir; soixante esclaves, soixante jeunes femmes apparteiians à ce demi-homme, furent délivres de son harem, et revendus dans les bazars.
. Mustapha éleva à la dignité de muphti son coggia ou précepteur, F ezzu la -Efïendi, destiné à jouer le même rôle que Viner-Effendi sous Othman II , et à devenir presqu'aussi funeste à son maître. Le kislar-aga, exilé, fut remplacé par l'eunuque noir qui avait averti le sultan de la mort de son oncle.
Le grand-visir Tarabolus-Ali restait encore à punir, et n'était pas le moins utile à dépouiller. Il était à la fois le plus coupable et le plus riche. Le sultan, visitant un jour avec lui le parc d'artillerie, le convainquit j eji f^çe, dç négligence et de malversations; il saisit l'occasion de cacher sa vengeance sous le nom de justice. De retour au sérail , il fit arrêler et mettre à mort ce maladroit et méprisable grand-visir : les bourreaux lui laissprent à peine le tems de faire l'abdest. ; j^. ;:
Le discernement de Mustapha II égalait son activité et son énergie ; il rappela tous les pachas disgraciés par sou oncle , et leur mérite leur assura sa faveur. Le jeune prince se choisit un jeune grand-visir; ii confia les
sceaux de l'empire à Mahomet-Pacha, que des intrigues de cour avaient éloigné d'Andrinople sous le dernier règne , et fait nommer au pachalic de Bosnie. Mahomet, favori du sultan père de Mustapha, en avait reçu le surnom ^Elmas , ou diamant , à cause de sa beauté ; ses qualités morales repondaient à ses avantages extérieurs : discret, sobre, prudent, au-dessus de l'avarice, il était juste et vertueux, intrépide et entreprenant; l'expérience seule manquait à ses talens et à sa jeunesse.
Les Ottomans fondaient avec raison les plus brillantes espérances sur leur nouveau maître.
En effet, les regards du jeune sultan embrassaient à la fois le nord et le midi de son empire. Tous les présages de la gloire se réunissaient autour de l'étendard de Mahomet levé dans les plaines d'Andrinople; et déjà dans l'Archipel grec ces présages se manifestaient.
La destinée de Mustapha était de trouver, i6g5. sur mer comme sur terre , des hommes dignes de commander. Un pirate de Tunis, nommé Mezzomorto, nom dont l'origine illustre la trivialité, puisqu'il le portait depuis un combat naval oii il avait été laissé pour mort sur le pont de son vaisseau , Mezzomorlo, le régé-
nérateur de la marine ottomane, venait de battre la flotte vénitienne le jour même de l'avènement de Mustapha II au trône impérial. Le divan n'en adoptait pas moins le système défensifsur la mer, lorsque lintrépide marin s'y présenta pour combattre ce parti pusillanime , et promit de reprendre aux Vénitiens l'île de Chio, si seulement on lui confiait quatre caravelles et huit galères. Les membres du divan hésitaient: Mustapha, témoin invisible de cette discussion, écoutait, placé derrière la fenêtre voilée qui sauva, sous Amurath IIÏ, la vie au spahis meurtrier du grand- visir Meliemet; il levale rideau redouté pour ordonner que Mezzomorto partirait sur-le-champ.
La confiance du sultan ne fut pas trompée. Mezzomorto se présente devant l'ile ; la flotte vénitienne qui est en rade est surprise, attaquée, dispersée; les Ottomans débarquent aussi librement que si la côte de liie n'eût pas été une terre ennemie. Jamais expédition ne fut plus hardiment conduite, jamais les circonstances ne favorisèrent mieux la prévoyance et l'audace. Mezzomorto, aussi habile que courageux , connaissait la mésintelligence qui régnait dans la ville; il savait que les Grecs et les Latins j divisés entre eux, étaient plus prêtas
à se combattre qu'à concourir à la défense de l'île. Il attendit l'effet de leurs divisions, que son approche fit ouvertement éclater. Chio fut bientôt en proie à la confusion la plus utile pour les Ottomans ; tout ce que Mezzomorto avait prévu arriva : les Grecs et les Latins tournèrent leurs armes les uns contre les autres. Les Vénitiens, au milieu de ce désordre, songèrent bien moins à protéger ceux qui les avaient appelés , qu'à se rembarquer en transportant sur leurs vaisseaux tout ce qu'ils trouvèrent de plus précieux sous leurs mains. Le général otloman se garda bien de les inquiéter dans leur retraite; la flotte chrétienne disparut ; la ville ouvrit ses portes ; tous les Vénitiens et les Latins furent mis à la chaîne ; les Grecs protégés virent les églises catholiques détruites , et reçurent les marques les plus éclatantes de la reconnaissance ottomane. L'île de Chio, sans coup férir, rentra sous la domination de ses anciens maîtres. L'escadre du sultan revint triomphante , et le pirate de Tunis rentra à Gonstantinople capitan-pacha.
Mustapha II ne tarda pas à ouvrir lui- iGj même la campagne ; il passa le Danube à la tête de cinquante mille hommes, prit d'assaut
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Lippa, qu'il ordonna de démolir. Le célèbre Frédéric-Auguste , électeur de Saxe , si connu par ses talens militaires et par sa prodigieuse force de corps; celui que les musulmans appelaient naal-kiran ou le briseur de fers de cheval, commandait les Impériaux. Vétérani, un des plus braves et des meilleurs officiers de l'empereur Léopold, formait l'avant-garde à la lêle de sept mille hommes, l'élite de l'armée. Mustapha , instruit qu'il était séparé des autres divisions de l'armée , détacha Mahmoud-Ben- Ogli, beglierbey de Romélie, pour couper le corps de V^étérani ; et luimême il marcha à sa rencontre avec toutes ses forces. Mahmoud n'osa pas, attaquer avant l'arrivée du sultan. Les Impériaux se formèrent en bataillon carré au nombre seulement de cinq mille hommes, deux miiie étant restés à la garde de leur camp. lis soutinrent les charges répétées des spahis et des janissaires avec tant de fermeté , que ceux-ci furent obligés de se retirer. Mustapha, le cimeterre nu > se jeta au-devant des fuyards, les força à retourner au combat, et alla même jusqu'à tuer de sa main plusieurs de ses soldats. Animés par la honte, ils redoublèrent d'efforis, et, tournant le flanc gauche de Vétérani, ils parvinrent
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à forcer son camp; mais le champ de bataille changea , et non pas la fortune. Les Impériaux suivirent les Ottomans; d'attaqués ils devinrent assaillans : le carnage fut plus grand encore qu'en rase campagne; les janissaires furent repoussés une fois de plus ; leur sultan lui-même les rallia: on le voyait jim milieu d'eux, les accablant de menaces , de reproche , mêlant les promesses ou les encouragemens aux insultes. « Où fuis-tu, Shahin! cria-t-il à Mchemet Sha- » hin , pacha ; on t'a appelé Shahin , parce » qu'on te croyait un faucon ; le fier faucon j) frappe sa proie à la tête. Tu n'es qu'une » grue qui donne l'exemple de la fuite à j» d'autres grues aussi lâches que toi. » Shahin, pacha, Mahmoud-Ben-Ogli, faga des janissaires, humiliés et confus, ramenèrent leurs troupes au combat : la victoire fut disputée encore plusieurs heures avec une bravoure égale; elle serait restée avec le champ ^ bataille aux Impériaux, si Vétérani, blessé d'un coup de feu et d'un coup de sabre, forcé de descendre de cheval et de se fair^ placer sur un cliariot, n'eût pas donné" le signal de la retraite. L'honneur de cette journée , plus mémorable par le courage et la discipline des troupes allemandes que par
le nombre des combattans, ne resta pas aux Ottomans; la seule présence de leur sultan les fit persévérer jusqu'à vaincre , si l'on peut appeler ainsi forcer à la retraite sept mille hommes qui en combattaient cinquante raille. Mustapha n'osa pas poursuivre les Impériaux ; pour sauver sa gloire et celle de l'armée , il engagea le muphti à publier un fetfa qui déclarait contraire aux préceptes du Coran , de poursuivre <rop loin un ennemi qui fuit , et menaçait quiconque périrait en y contrevenant , de perdre la couronne du martyre. Le champ de bataille resta donc au sultan, mais il eut la doulenr de voir ce succès équivoque acheté par la mort de plus de dix mille Ottomans , par celle de ses meilleurs officiers, parmi lesquels il eut à regretter Mahmoud-Ben- Ogli, et Shahin-Pacha. Effrayé de ses pertes, Mustapha ramena son armée sur le Danube ; il prit sur la route Luyoih et Karansebès, villes ouvertes qui n'offraient pas de résistance ; il rentra dans la Valachie par les défilés de Stalina; et, repassant le fleuve, il regagna Andrinople.
XG96. Ce prince se prépara à reparaître l'année suivante avec plus de gloire et plus de succès. L'électeur de Saxe le prévint , et mit le siège
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devant Témeswar, au printems de i6gG, avant que le sultan eût pris l'oficnsive. Il accourut au secours de cette place ; les Impériaux abandonnèrent le siège , et prirent une position avantageu.se, où ils se retranchèrent , et attendirent de pied ferme les musulmans , qui ne tardèrent pas à paraître ; mais , au lieu d'attaquer, ils se campèrent et se fortifièrent; des tranchées larges et profondes les protégèrent , et prouvèrent a leur maître qu'ils commençaient à profiter de leurs leçons. Tékéli accompagnait le sultan, et avait conseillé ce système défensif étranger jusqu'alors à la tactique ottomane. L'espace qui séparait les deux armées était hérissé de hautes bruyères etdehalliers très-épais. Frédéric- Auguste, prenant sur-le-champ le parti le plus audacieux , fît ouvrir pendant la nuit vingt-quatre routes au milieu des buissons. Au point da jour, l'armée impériale s'avança avec toute son artillerie , et commença l'assaut du camp de Mustapha. Le point attaqué se trouva être le moins accessible, et de plus les janissaires et les troupes d Egypte le défendaient. Cependant, malgré la plus vive résistance , les retranchemens furent emportés ; le désordre se mettait parmi les musulmans; le sultan étonné aban-
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donna sa tente , et courut à rextrcmité du camp faire avancer les bostandgis pour soutenir les janissaires. Les Impériaux allaient s'emparer du pavillon du sultan , lorsque le grand- visir Elmas se présenta au-devant d'eux pourles combattre .Lesbostandgiseurent letems d'arriver; les janissaires se rallièrent à eux; toute l'armée ottomane réunie fondit comme un torrent sur les troupes allemandes presque victorieuses , mais en désordre au milieu de ces tentes qui ne présentent qu'un labyrinthe de rues embarrassées de cordages : après des prodiges de valeur elles furent repoussées, et la nuit termina le combat. Les Ottomans perdirent plus de huit mille hommes; mais les Impériaux se retirèrent abandonnant leur artillerie, et laissant parmi les morts beaucoup d'officiers de distinction , et entre autres îeur vieux et illustre général Heusler.
La bataille d'Olach n'eut pas de plus important résultat. L'électeur présenta, le lendemain, de nouveau la bataille au sultan, qui ne l'accepta pas. Les armées restèrent à s'observer avec une sorte de crainte mutuelle. L'empereur Léopold envoya ordre à Frédéric - Auguste de rester sur la défensive , et de se borner à couvrir les frontières ; il
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trouvait le reste de ses forces assez occupées sur le Rhin.
Un intérêt d'une haute importance pour i6n5. un prince ambitieux, et entouré de quelque célébrité, vint appeler sur un autre théâtre Frédéric-Auguste lui-même. Jean Sobieskî était mort; le trône de Pologne était vacant. L'électeur de Saxe laissa au comte Caprara le commandement d'une armée à qui lïnaction était ordonnée; il courut à Vienne demander à Léopoid la couronne des Jagelions pour prix de ses services.
Mustapha revint à Andrinople avec une partie de son armée, laissant des forces plus que sufBsantes pour tenir les Impériaux en respect ; il s'accorda les honneurs du triomphe dans la capitale même de son empire. Le peuple de Constantinople, qui n'avait pas encore possédé Mustapha II , le revoyait vainqueur; jamais une aussi grande pompe n'avait accompagné l'entrée triomphale des Mahomet , des Sélim , des Soliman , des conquérans de l'empire grec, de rEg5'-pte, de la Hongrie. La multitude voyait traîner les pièces de canon prises à la journée d'Olach , voyait les officiers allemands, compagnons malheureux de Vétérani, précéder, enchaînés, le cheval du sultan :
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elle jugeait la réalité des succès sur leur brlî* lante apparence. L'admiration égalait l'ivresse, et tous les yeux éblouis ne cherchaient pas à soumettre tant de gloire à l'examen. Mustapha II prit soin que tous les prestiges entourassent son triomphe ; il admit l'appareil religieux à y concourir, et trois jours après son entrée il alla visiter le tombeau dEjub, se fit ceindre le cimeterre par le scheik de la mosquée , et cette cérémonie antique et obligatoire, qu'il n'avait point encore remplie, forma le complément de cette solennité qui ne flattait qu'un vain orgueil.
Cependant ces fastueuses démonstrations cachaient mal les pertes que faisait l'empire ottoman, et ne diminuaient rien de ses dangers. Les Polonais, alliés des Impériaux, n'agissaient pas, livrés qu'ils étaient aux cabales que faisait toujours naître chez eux l'élection d'un nouveau roi; mais un peuple, uni d'intérêts et de haine avec l'Autriche et la Pologne, portait des coups assurés, et présageait déjà à Mustapha qu'il allait devenir le plus redoutable de ses ennemis. Pierre I régnait sur ce peuple , et la grandeur de ses entreprises répondait à l'intensité de ses forces. Des soldats aveuglément soumis, aussi fana-
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tiques que les musulmaus, mais initiés en dociles disciples aux secrets de la tactique européenne , garantissaient au génie créateur qui les formait que ses leçons ne seraient pas perdues. Les Russes , pour qui le bâton de leurs officiers était le flambeau de Prométhée, assez civilisés pour comprendre l'art militaire , assez brutes pour craindre leur maître plus? que la mort , assiégeaient et emportaient d'assaut la ville d'Azof, la citadelle des Palus- Méotides. Leur marine naissante couvrait déjà de galères et de galiotes la mer Noire , qui n'avait porté jusqu'alors que les barques des pirates cosaques. Pour réprimer leurs entreprises , qu'il regardait comme des attentats , Mustapha II fit lancer trente -six vaisseaux de guerre , à la tête desquels il mit son capitan-pacha, ce Mezzomorto qui valait à lui seul toute une flotte , et qui se chargea , sinon de toujours conquérir de nouveaux Etats à la Porte 5 du moins de toujours conserver ceux qu'elle possédait.
Le sultan , ayant donné ses soins à son armée 1697; navale, ne s'occupa plus que de r'ouvrir la campagne , et de reporter la guerre en Hongrie. Les ambassadeurs d'Angleterre et de H0I-' lande conliauaient de porter des paroles de
paix. Le traité de Riswick , qui venait d'être signé entre Louis XIV et Léopold I , privait l'empire ottoman de la puissante diversion opérée par quatre cent mille Français; le sultan n'en rejetct pas moins toute médiation pacifique ; et , se vantant dêtre en état, à lui seul de combattre les armées impériales, et même de les faire passer sous le joug, il sortit de Belgrade à la tête de cent trente mille combattaus ; il ne chercha plus que les dangers, la gloire et ses ennemis , qu'il rencontra bientôt au nombre de quarante - six mille hommes seulement ; mais le prince Eugène de Savoie les commandait. Tékéli suivait l'armée ottomane, revêtu du vain titre de roi de Hongrie. Au départ du sultan cet illustre jEiigitifj affligé de goutte et de paralysie, se trouvait aux eaux de Bru.se en Bithyuie ; uii chiaoux lui apporta le diplôme impérial et l'ordre de rejoindre le camp de Mustapha; en même temps, il le fit jeter dans un chariot , moins occupé de la dignité et des souffrances d'un roi de Hongrie que de l'obéissance due à son sublime empereur. Tékéli, traîné à la suite du sultan , se soutenait de haine , d'ambition et d'espérance. Il conseilla de tourner Srégédin , oii était l'armée impé-
riale, de pénétrer dans la Transilvanie dont les garnisons avaient été retirées , et où cinquante mille mécontens joindraient leur cause à celle du sultan libérateur. L'armée marcha donc sur Témeswar; mais on apprit au bout de deux jours que les Impériaux s'approchaient à Titul , et 11 était à craindre qu'ils né se portassent sur Belgrade pendant l'invasion de la Transilvanie. Les Ottomans s'approchèrent de Titul pour attaquer le prince Eugène, et leur flottille remonta le Danube jusqu'à la hauteur de Salankemen, à lembouchure de la Theiss. Les Impériaux disputèrent le passage ; mais , las de tuer plutôt que vaincus, craignant d'être accablés par le nombre , ils se replièrent, et laissèrent le sultan s'avancer. Il espérait prendre d'assaut Pétervvaradin ; mais l'intervalle de deux jours, sur lesquels il comptait pour emporter la ville avant l'arrivée du prince Eugène, fut perdu par la résistance avec laquelle les approches furent défendues. Péter- Waradin fut stcouru; à la suite de ces marches et contre-marches , l'armée ottomane se porta sur Srégédin , que les Impériaux avaient abandonné et laissé à découvert.
Le prince Eugène, entendant le Tahulhanè ^ crut d'abord que c'était le signal du combat, et'