MO HISTOIRE
rangea ses troupes en bataille; maïs, ëfanf averti que le sultan marchait sur Zenta, château devenu célèbre , mais alors encore inconnu sur les bords de la Thciss, il le suivit dans sa retraite , quïl prit pour une fuite. Il laissa sa cavalerie et son infanterie pesamment ar- «nées, et envoya ses Hongrois , qu'il accompagna seulement avec seize mille hommes.
Leshouzards surprirent les avant-postes ottomans qui se gardaient mal et étaient endormis; ils furent enveloppés et taillés en pièces. Un seul musulman, échappé au massacre , courut à Zenta avertir le grand-visir de l'approche de l'armée impériale. Elmas - Pacha , fit surle-champ mettre à mort le sinistre messager pour que l'alarme ne se répandit pas. Mustapha arrêta son armée , et ordonna qu'on jetât sur-le-champ un pont sur la Theiss : il fut fini en quatre heures, mais quatre hommes seulement pouvaient y passer de froril. Le sultan traversa le premier la rivière; le graudvisir se présenta pour lui tenir l'étrier: Mustapha , qui attribuait à son obstination et à sa présomption les fluctuations de tous ses mouvemens, le repoussa avec indignation, et lui commanda d'un air sévère de veiller à ce que toute l'arraée passât la Theiss , jurant
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qu'il le rendrait responsable de la perte d'un seul caisson.
Il fallait quarante-huit heures pour que l'armée , l'artillerie et le bagage passassent la rivière; le grand- visir jugea que sa perte était assurée, et se contenta de faire passer huit canons avec ce qui était nécessaire à leur service. Il permit aux spahis et à la plupart des pachas de traverser la Theiss ; mais il retint le gros de l'armée , sous prétexte qu'il fellait protéger l'arrière-garde en cas d'attaque.
Il était midi quand Elmas - Pacha , reçut avis que les Impériaux n'étaient plus qu'à trois heures de distance; il se souvint, dans ce moment critique , que la plupart des pachas qu'il avait laissés joindre le sultan étaient ses ennemis personnels les plus acharnés : il voulut , puisqu'il devait périr , les rappeler et les faire tous périr avec lui. « Vous 3> n'avez pas voulu combattre, leur dit-il, » quand nous le pouvions avec avantage; il 3> ne vous reste plus qu'à mourir bravement , 3» et à mériter ainsi la couronne du martyre : » le paradis est ouvert devant nos yeux; i> si vous refusez d'obéir à mes ordres, je vous » arracherai cette vie que vous avez voulu » lâchement conserver, et les portes de ce
5) paradis , qui ne s'ouvrent qu'aux braves , vous » seront fermées pour jamais. »
Tous les pachas , se voyant à la discrétion du visir , sentirent qu'il n'était plus tems de regarder en arrière ; ils se firent honneur de l'obéissance, et se préparèrent à défendre les retranchemens jusqu'à la mort. L'enceinte en était beaucoup trop vaste ; on creusa sur-lechamp c^es tranchées plus resserrées en dedans des premières. Les soldats se portèrent avec ardeur à ce travail, parce qu'il y allait du salut de tous; mais, à l'approche du danger, ils commencèrent à murmurer contre le grand-visir.
L'armée impériale parut et se développa dans la plaine. Mustapha qui, de l'autre rive, voyait cesmouvemensqui allaient devenir si funestes, envoyait ordres sur ordres à Elmas-Pacha , pour qu'il passât le pont avec les janissaires et l'artillerie , dût-il sacrifier les bagages ; mais, le grand-visir tenait tous les ordres secrets, et prenait soin qu'aucun ne transpirât. « J'aime 3) mieux, repondit-il à chaque message, mou- » rir les armes à la main en soldat , que de i> périr sous le cordon en vil esclave. •>
Le désordre du passage augmentait de moment en moment; les bêles de somme qui passaient à la nage , poussées contre les pontons.
par la violence du courant, s'efforcèrent d'y monter, et en firent couler trois à fond; dèslors le pont devint inutile : il ne pouvait plus y passer qu'un seul homme à la fois sur un madrier jeté en travers.
Au milieu de cette confusion, les Impériaux attaquèrent ; ils croyaient n'avoir à renverser que les chariots attachés avec des chaînes , et sur deux rangs qui se présentaient pour première défense; mais ils trouvèrent la grande enceinte de retranchemens qui les arrêta de nouveau , et ils ne l'emportèrent qu'après une grande perle et dhommes et de tems. Pendant cette attaque , le prince Eugène, profitant de la nature du terrain et de la situation des bords de la Theiss, déroba le mouvement d'une de ses colonnes qu'il envoya tourner le camp ; plusieurs régimens pénétrèrent par cette voie que les Ottomans croyaient inaccessible, et qui les mit entre deux feux. Tout conspira bientôt à leur perte : deux pièces de canon furent pointées pour empêcher les secours que Mustapha pouvait essayer d'envoyer de l'autre rive , et les boulets détruisirent en peu de tems la tête du pont. Le courage des janissaires se changea en désespoir, et se tourna contre le grand-visir
et les pachas qui les commandaienf ; ils se jetèrent sur eux, et les massacrèrent dans leur fureur. Au milieu de cet affreux tumulte, les Impériaux forcèrent le camp de toutes parts; les Ottomans enveloppés vendirent cher leur vie, mais en moins de trois heures presque tous furent taillés en pièces, he seul pacha des arnautes, malgré deux blessures, se fiant à la vigueur de son cheval , se lança dans la Theiss, et fut assez heureux pour gagner l'autre bord.
La sanglante bataille de Zenta coûta à l'empire du Croissant quatorze mille janissaires, trois mille topachis et jebigis, sept mille arnautes, et, outre le grand- visir, quinze pachas à trois queues et une foule d'officiers d'un rang inférieur; la perte, enfin, passa trente mille hommes. Les Impériaux en perdirent six mille. Que devenait cependant le sultan Mustapha au milieu d'un si grand désastre ? Passif spectateur du massacre de tant de braves soldats si mal commandés, il fut saisi d'un tel effroi qu'il disparut au milieu de la nuit, abandonnant son camp comme si les Impériaux n'eussent pas été trop fatigués pour songer à l'attaquer; comme s'ils eussent osé rétablir le pout en face d'une armée resté(j
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plus nombreuse encore que la leur, et qui n'avait pas donné. Le sultan s'enfuit du côté de Témeswar ; mais dans lobscurité de la nuit les guides perdirent la route ; et , s'approchant trop de la Theiss, ils s'engagèrent dans un terrain bas et marécageux où il leur fallut abandonner les cbariots et les bagages. Au lever du soleil, le prince errant se reconnut sur le champ de bataille où il avait combattu, l'année précédente, l'électeur Frédéric Auguste. Le terrible échec de Zenta réduisait à leur valeur sa prétendue victoire dOlacli et le fastueux triomphe qui l'avait consacrée. Mustapha changea ses habits impériaux contre de simples vêtemens; et, se dérobant à son rang et à sa douleur, il s'éloigna de toute sa suite, et arriva seul à Témes^var.
Quels furent la surprise et le découragement de l'armée ottomane ou plutôt de ses malheureux débris , lorsqu'arrivée , sur les traces du sultan, devant ces mêmes champs d'Olach, elle ne retrouva ni Mustapha , ni aucun des chefs militaires ! Des bruits de toute espèce , plus funestes les uns que les autres , interprétèrent cette disparition : les uns disaient quil avait été pris par les houzards, les autres qu'il avait été livré par ceux mêmes qui
raccompagnaient. Les soldats se dispersèrent et arrivèrent par bandes aux portes de Témes- "vrar , qu'on refusa de leur ouvrir ; le gouverneur avait eu ordre du sultan de tenir son arrivée secrète. Les malheureux , sans vivres, sans eau , sans moyen de se procurer du pain qu'au poids de l'or, souffraient toutes les horreurs de la disette : ce ne fut qu'au bout de trois jours que Mustapha , revenu de ses terreurs 5 reparut et se montra à son armée. Ses Ottomans le reçurent avec les plus vifs transports de joie, au milieu des acclamations: la vue de leur prince qu'ils croyaient perdu leur fît oublier tous leurs maux, et presque la honte de la défaite dont ils n'avaient été que les spectateurs.
Le sultan reprit le lendemain la route de Belgrade à la tête de l'armée; il en ramena les débris à Andrinople ; mais il ne lui restait rien de cette conteuanc-e orgueilleuse qu'il affectait quelques mois auparavant. Le peuple humilié du désastre de Zenta , découragé par la perte des meilleurs généraux de l'empire, laissa éclater son mécontentement avec si peu de retenue que Mustapha en tira contre lui' même un mauvais présage , et se rappela le sort de son père,
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Bientôt eff'raj'-é de n'entendre que des plaintes ou des pronostics funestes pour l'avenir ; certain que 1^ malheureuse journée de Zenfa avait porté atteinte à la confiance et au respect dont jusqu'alors il avait été l'objet ; le cœur brisé d'une secrète douleur et d'une profonde humiliation , Mustapha se résigna à demander la paix.
Les circonstances ne pouvaient pas être plus favorables à cette époque. Léopold, tout victorieux qu'il était , prévoyait qu'il allait avoir d'autres guerres à soutenir ; que le traité de Riswick ne serait pas long-tems respecté ; que le roi d'Espagne , sur le bord de la tombe , laisserait bientôt par sa mort une riche succession à disputer. Le drogman de la Porte , Maurocordato , se rapprocha des ambassadeurs de Hollande et d'Angleterre dont la médiation avait été rejetée jusque-là, et leur lit des ouvertures de paix. Le chevalier Paget et M. de Coliière répondirent que toutes les avances de la cour ottomane seraient favorablement reçues ; mais qu'il ne convenait ni aux puissances médiatrices , ni à Léopold victorieux , de faire les premiers pas. Maurocordato, dont l'esprit souple et délié se prêtait k tous les genres d'astuce, se borna à dire
au grand-visir que les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande l'avaient chargé de demander si la Porte voulait qu'on ouvrît des conférences pour la paix. Le reis effendi et son kiaia partirent sur-le-champ pour régler le lieu cil se traiterait la négociation : le bourg de Carlowitz , entre Péterwaradin et Belgrade , fut désigné ; et chacune des deux parties contractantes, désirant également de traiter, affecta de croire ne pas avoir fait les premiers pas. Les plénipotentiaires de l'empereur, ceux du czar de Russie , ceux de Pologne et de Venise; les ambassadeurs d Angleterre et de Hollande, médiateurs, se rendirent dans cette bourgade oii les] attendaient déjà le reis effendi, Rami-Mehemet et Maurocordalo, le moins apparent de tous ces agens, mais le plus actif, et le mobile principal de ce drame où la politique allait jouer tout son jeu. Le cérémonial fut plus long et plus difficile à régler que les objets pour lesquels tant de ministres habiles et éclairés étaient rassemblés. La Porte voulait la préséance pour ses représentans; rAutriche la lui disputait. Après trois mois de pour-parlers, les plénipotentiaires ne s'étaient point encore vus. Maurocordato imagina un terme moyen qui accorda
toutes les vanités en faisant droit à toutes les prétentions. On construisit au milieu de la place de Carlowitz un bâtiment de forme ronde avec une grande salle au milieu , percée d'autant de portes qu'il y avait de nations au congrès. Tous les ministres entrèrent en même tems à un sigual donné par les médiateurs, se saluèrent réciproquement, et prirent place autour d'une table ronde qui établissait une égalité parfaite. Les intérêts respectifsfurent discutés pendant deux mois : une trêve de vingtcinq ans fut enfin consentie entre fempereur Léopold I et le sultan Mustapha II. L'Autriche conserva la Hongrie, la Transit vanie et l'Esclavonie; on excepta le bannat de Témeswar, qui fut réservé à la Porte. La Marosch, la Theiss, la Save et l'Unna furent données pour limites aux deux empires. Le czar de Russie consentit à une trêve de deux ans avec la condition de Tuti possidetis. Les Polonais adhérèrent à la trêve de vingt- cinq ans, mais la Porte leur rendit la Podolie, l'Ukraine et Kaniraiel. Les Vénitiens obtinrent la Morée et six places fortes en Dalmatie. Le comte Tékéli ne fut pas nommé dans le traité ; la cour de Vienne n'insista pas sur la condition formelle qu'il lui fût livré; mais ce
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roi titulaire de la Hoiîgrie disparut de la scène où il avait joué un rôle si brillant, si mêlé d'espérance et de revers. Le jour où la paix fut signée à Carlov^itz, devint le dernier de la carrière politique qu'il avait fourme avec éclat pendant trente années ; il eut la permission de se retirer sur le territoire ottoman , de l'aveu tacite de toutes les puissances. Le trône que le sultan lui avait promis se changea en un asile obscur où il finit ses jours. Détrompé de la grandeur dont il n'avait connu que la perspective illusoire , ce noble jouet de }a fortune mourut abreuvé de regrets amers ^ et disant avec l'accent de la douleur au prince Cantimir qui venait le visiter à Nicomédie: « A quel maître , mon frère , Dieu nous a-t-il » assujettis? Que sont devenues ses "promesses? » le croissant qu'il porte sur ses drapeaux est » l'emblème de son inconstance ; son mobile » caractère a ses phases comme l'astre de » la nuit. »
,1699. Mais le sultan, pour avoir accéléré par des sacrifices le terme d'une guerre désastreuse, ne doit pas être accusé d'avoir abandonné les Hongrois, qui s'étaient fiés à ses promesses; il accueillit avec hospitalité et grandeur les méôoutens qui voulurent suivre Tékéli : quatorze
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cents familles s'établirent sur le territoire ottoman, sous la protection de Mustapha; il leur fit distribuer des terres à cultiver, leur accorda le libre exercice de leur religion, et les exempta de toutes contributions pendant dix années.
C'était le peuple lui-même qui, dans l'empire, se plaignait et murmurait hautement.Une multitude irréfléchie ne comptait que les provinces abandonnées par le traité , que les Timars et les Ziamets perdus, sans être sensible aux bienfaits d'une paix honorable, puisqu'elle était difficile ; heureuse, puisqu'elle mettait un terme aux succès des Impériaux et aux calamités de la guerre. Sans doute il était à craindre qu'elles ne se renouveliassent : l'orage aux yeux des Ottomans n'était éloigné que du seul côté du Danube et de la Hongrie; ils n'en voyaient pas avec moins d'inquiétude les préparatifs hostiles que faisait le czar Pierre I.
Le khan des Tartares, placé aux post^ avancés de l'empire, envoyait au divan message sur message pour l'avertir que les Russes armaient sur terre et sur mer; que leurs troupes se renforçaient , s'instruisaient aux manœuvres européennes, et que des forts s'élevaient de distance en distance sur la rive ennemie du Boristhène.
Mustaplia; sombre, inquiet, découragé, dégoûté de la guerre, se crut forcé de composer avec le mécontentement général; il quitta le séjour d'Andrinople 5 et vint se fixer dans la capitale. Il espéra se rendre agréable au peuple en ramenant avec lui cette pompe souveraine qui vivifie et enrichit tout ce qui l'entoure: bienfait dont la cour privait Gonstantinople depuis loug-lems. Il sacrifia le grand-visir qui avait conseillé la paix, et qui, pour protéger son ouvrage , dérobait à son maître la connoissance des avis alarmans que donnait le khan des Tartares; il mit à sa place Mustapha Daltaban , pacha de Bosnie , créature du Muphti Feizullah , efiendi. Il est tems de faire connoître quels étaient ces deux premiers personnages de l'empire dont le caractère, l'ambition, l'union secrète, et bientôt après l'inimitié déclarée eurent une si fatale influence sur les fautes et sur la destinée du sultan leur maître.
Feizullah, efiendi, né à Van, sur les confins de laPerse, était de la race des Emirs Muderris de Soliman-Hié. Sous Mahomet IV, la haute opinion que ce prince avait de ses talens et de sa science lui valut le poste de coggia ou de précepteur des princes Achmet et Mustapha : ce n'était pas que Feizullah fût un homme d'ua
savoir profond ni d'une prudence consommée ; son talent le plus sûr était l'astuce, et ses moindres vices étaient l'avarice , l'emportement et l'amour de la vengeance. Cependant tel fut l'ascendant qu'il parvint à prendre sur le sultaa Musfapha son élève , que le malheureux prince mit bientôt en lui la confiance la plus aveugle. Le peuple attribuait cet empire à l'effet de quelque maléfice; peut-être n'y fallait-il reconnaître que l'influence d'un homme adroit sur un prince crédule.
Depuis sept ans Feizullah exerçait les fonctions de muphti, et sa puissance était marquée par l'abus qu'il en faisait ; mais, comme s'il n'eût pas suflS au malheur des peuples qu'ils fussent les jouets d'un seul tyran , tous ses vices , appuyés de son autorité sans bornes, étaient continués dans ses enfans. Un de ses fils que son père seul pouvait surpasser en despotisme et en arrogance , fut nommé par lui mollah de Jérusalem- Les excès auxquels il se portait forcèrent le pacha Mehemet Cherkies, un des hommes les plus vertueux et les plus respectés de l'empire ottoman, à transporter sa résidence à Gaza pour ne pas être témoin d'une conduite qu'il ne pouvait punir. Le mollah , délivré de la présence du seul homme quipûtlui iftiposer quelqueretenue, 3. 3
se livra dès-lors à tous les excès de la démencef quand elle croit à Timpunité. Les aboiemens des chiens l'incommodaient la nuit et le jour; il se plaignait du bourdonnement des mouches: il ordonna aux habitans de Je'rusalem de tuer tous les chiens , et de lui apporter tous les joursà son tribunal une certaine quantité de mouches^ Le Coran ne permet de donner la mort qu'aux animaux qui servent à la nourriture de l'homme^ Le peuple se soumit en murmurant, et alla se plaindre à l'équitable et religieux Mehemet Cherkies. Le vertueux pacha fit passer à Feizullah lui - même les plaintes des habitans contre son fils'; ce père , insensé dans sa complaisance pour son propre sang , eut l'indignité de calomnier Mehemet Cherkies auprès du sultan, et d'en obtenir un ordre de mort contre^ l'innocence et la vertu. Le crime aurait été con-* sommé si le grand- visir, averti à tems , n'eût fait cacher le capidgi, porteur de l'arrêt fatal, jusqu'à ce qu'il en eût obtenu du sultan détrompé a trop juste révocation.
C'était cet homme perfide, implacable et sanguinaire, qui faisoit trembler la capitale et l'empire en 1701. Le grand- visir Daltaban,. créature de FeizuUah, bientôt après son ennemi, SQ& antagoniste , n'est pas moins intéressant k
connaître , leurs démêlés , leurs intrigues , leur îutte ouverte n'étant point étrangères aux révolutions ottomanes.
Simple janissaire dans sa jeunesse, Mustapha Daltaban avait été élevé à la cour du grandvisir Achmet Kiuperli ; Cara Mustapha, fameux par le siège de Vienne , lui avait accordé sa faveur : mais la chute et le sort malheureux de son protecteur avaient nui à sa fortune, et Daltaban était resté oublié lorsque le successeur du grand-visir Mustapha Kiuperli , Arabaja Ali, le fit aga des janissaires. L'activité et la vigilance qu'il déploya dans le maintien de la police de Constantiuople dont il était chargé , commencèrent sa réputation ; il allait nuit et jour à pied dans les quartiers les plus populeux pour y veiller au bon ordre , différant en cela de ses prédécesseurs qu'on ne voyait qu'à cheval, et accompagnés d'une suite nombreuse; cette activité , cette vigilance , cette habitude de son devoir, lui valurent le surnom de Daltaban^ qui signifie fhommesans chaussure, qLii marche à pied et à petit bruit. Daltaban , d'aga des janissaires , devint séraskier de Bagdad en Romélie ; pendant quatre ans il couvrit sur ce point les frontières ottomanes , et y fit tête aujt Polonais, Les dang«ri de l'empire firent jeter
les yeux sur lui pour l'opposer aux brigand* qui infestaient l'intérieur des provinces asiatiques, et Daltaban fut nommé béglierbey de Katolie. Des accusations fausses l'atteignirent au fond de l'Asie mineure , et le firent reléguer dans un village obscur de la Bosnie : il y vivait tranquille et exilé; et cependant ce revers de fortune acheva son élévation.
Zenta avait servi de tombeau aux plus braves et aux plus habiles généraux des Ottomans : la victoire ouvrait la Bosnie aux Impériaux; privés de leurs chefs, les Musulmans restés dans ces contrées élurent, par l'acclamation de la nécessité , le brave Daltaban pour leur séraskier. Le sultan n'apprit le choix des soldats que par les succès obtenus par ce général oublié , qui eut la gloire de tenu' tête au prince Eugène.
Daltaban rentré en grâce fut employé presque comme l'unique appui qui restât à l'empire ; il fut revêtu du titre de pacha de Bagdad, et envoyé au fond de l'Asie pour faire rentrer les Arabes dans le devoir: il sut les vaincre et les forcer par la terreur à la soumission. Des ennemis secrets n'en travaillaient pas moins à sa perte; et, le jour même d'une victoire remportée par lui, un messager vint dans son
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propre camp lai demander sa tête : pour toute réponse Daltaban le promena entre deux haies de lances qui portaient les trophées de ses succès et les preuves de sa fidélité. C'étaient , disent les historiens, trente-deux mille têtes d'arabes tombés sous ses coups et ceux de ses soldats. « Va , dit-il au messager de mort , rap- V porter fidèlement au sultan trompé tout ce que » tu as vu. » Il faut ajouter que le porteur de cet ordre fatal avait été attaché au service de Daltaban , et qu'ainsi il n'avait ni l'intention ni le moyen d'exécuter sa commission. Sans doute les lauriers de l'illustre proscrit s'élevaient en sa faveur; mais, malgré leur éclat et leur nombre, il ne se crut pas à l'abri de la foudre; et 5 pour mieux assurer sa tête , il ne dédaigna pas de tenter l'avarice de Feizullah. Soixante mille écus d'or lui firent trouver en lui un protecteur. L'avide et vénal chef de la loi n'eut pas de peine à changer en bienveillance le ressentiment du sultan; et le même Battas-Osman, si dévoué à Daltaban, fut chargé d'apporter le sceau impérial et le titre de grand-visir au même homme à qui, peu de mois avant, il était venu demander sa tête.
Les prétextes ne manquèrent pas pour déposer
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le vieux Hussein, l'auteur de la paix de Car- Jowftz; d'ailleurs il mourut sur ces entrefaites, accablé de ses chagrins et de l'injustice de son maître, mais moins encore que des infirmité» devenues la suite de ses excès crapuleux.
Le vaillant, adroit et ambitieux Daltaban entra dans le visiriat au milieu des acclamations de l'armée et des espérances que l'empire entier fondait sur lui.
Dès le lendemain il se fit connaître en blâmant hautement une paix dont les Ottomans accusaient la honte; il demanda compte nu reis effendi Rami Mehemet et au drogman Maurocordato,du traité conclu. Daltaban voulait le rompre, et son prétexte plausible était de les en rendre seuls responsables.
Il V allait de leur tête , et les deux ministres menacés ne virent ds salut pour eux qu'à faire cause commune avec le muphti, sous les auspices de qui les négociations avaient été entamées , suivies et conclues. Ces deux hommes, profondément politiques, parvinrent à prouver à Feizullah que Daltaban, après les avoir sacrifiés, l'accuserait enfin lui-même; ils lui firent craindre bientôt pour sa propre sûreté , et leur trame contre le grand-visir fut ourdie.
Sans doute Daltaban , aussi brave que généreux 5 ne se dissimulait pas qu'il devait quelque reconnaissance à son protecteur, et cette vertu distinctive des Ottomans ne lui était pas étrangère; mais il savait aussi qu'il ne possédait la bienveillance de Feizullah que parce qu'il avait déduit son avarice: il prévoyait que celui qui avait fait déposer Hussein , voudrait le faire déposer à son tour.
Méprisant également le muphti , Rami Mehemet et Maurocordato, il résolut de les perdre tous en commençant par sacrifier le plus puissant , le plus redoutable et le plus dangereux.
Plus emporté, plus imprudent que son ennemi, Daltaban fit la faute de se confier à un homme qu'il croyait connaître, et qui le trahit. Le muphti fut informé que le grand - visir en voulait à sa vie; que, n'espérant pas réussir à le perdre dans l'esprit du sultan, il avait résolu de le faire périr à l'insu de Mustapha ; que Daltaban enfin projettait de l'inviter à dîner, pour le faire étrangler pendant le repas, et qu'il tenait toute prête une sédition au milieu de laquelle on demanderait les têtes du reis effendi Rami, de Maurocordato , et celle du muphti 5 qui serait mis à mort à l'avance.
Feizullah éperdu , partagé entre la frayeur
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et la colère, renvoya le perfide confident comblé de magnifiques promesses , et courut au sérail rapportqf au sultan son élève tout ce qu'il avait entendu; il lui conseilla de faire mourir Daltaban; et, pour prévenir le dangereux efTet d'un pareil coup d'éclat envers un coupable aussi chéri du peuple et de l'armée, il promit d'appuyer par un fetfa cet acte de justice.
Ainsi le grand-visir et le mupbtî faisaient leurs préparatifs secrets pour se perdre l'un l'autre.
Daltaban avait auprès de lui un derviche d'une fidélité à toute épreuve ; il se chargea le jour du festin annoncé de jeter au cou du muphti une corde frottée de savon au moment oii il laverait ses mains; des gens apostés aideraient à l'achever , s'il résistait.
De son côté, FeizuUah avait prétexté un motif pour ne pas se rendre chez le visir au jour indiqué : ce délai nota rien à la sécurité de Daltaban, qui , sans aucun soupçon , remit l'exécution de son projet à la semaine suivante.
Dans l'intervalle , le muphti aussi adroit que son ennemi était imprudent, retourna près de Mustapha ; il l'aborda l'air pénétré d'une fausse douleur : son crédule maître se lève par respect
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pour sa dignité, et avance sept pas au-devant de lui selon l'étiquette usitée à la cour ottomane. Feizullahj d'après le privilège de sa place, baise l'épaule gauche du sultan. Mustapha, ému de sa tristesse, le fait asseoir sur le même sofa que lui, et lui demande avec bonté la cause de son abattement , et quel malheur est tombé sur lui. « Je n'ai que trop de motifs » d'être accablé de douleur, répond le rusé » muphti , la tête de votre hautesse est menacée » du même danger ; ce danger est d'autant plus » grand qu'il est plus secret; je ne vois même 3) nul moyen de le détourner à moins que votre » souffle puissant n'écarte les nuées orageuses » avant que la fondre ne s'en soit échappée; » mais ma plus vive douleur est d'être moi- 3> même la cause innocente de tous les malheurs » que je crains. Les grands exploits de Dalta^ » ban, que la renommée et l'éloignement » grossissaient encore, m'ont séduit le premier. 3) J'ai cru qu'un soldat , environné de quelque » gloire, était un héros doué de toutes les ver- 1) tus, exempt de tous les vices; et je vousfai 3) proposé moi-même comme le seul homme » digned'êtreàlatêtedel'empire.Faut'il, hélas! 3) que son élévation n'ait fait que mettre en évi- » deiice sa perfidie et ses noirceurs ! Les plus
3) coupables projets sont formes dans le cœur
» du plus ingrat des hommes ; mais le ciel heu-
» reusement l'a frappé de vertige , car il s'est
» déclaré l'ennemi de tous ceux de vos esclaves
» les plus capables de traverser ses criminels
» desseins. S'il conspirait contre moi seul ,
» ajouta-t-il avec une fausse humilité , Dieu sait
» si je lui pardonnerais; j'oublierais qu'au mé-
» pris de toutes les lois divines et humaines, il
» a formé le dessein de m'étrangler à sa table,
» dans son propre palais : ah ! j'y consens, que
» ma mort prévienne les maux que l'affreux
» Daltaban médite d'attirer sur l'empire; mais
» cet homme ingrat et odieux pousse l'audace
» et l'infamie jusqu'à exciter sous main les
» janissaires à la révolte. Comblé d'honneurs,
» il se permet de blâmer hautement la paix
» faite avec les chrétiens, une paix que votre
» hautesse a sanctionnée elle-même. Il ne parle
» que de violer une paix solennelle consacrée
>» par des sermens. C'est vous , c'est le meilleur
» de tous les sultans qu'il veut détrôner en le
» rendant l'objet de la haine publique, parce
» quil soutiendra son ouvrage et celui de ses
» fidèles ministres. Prévenez, oh ! prévenez
3) de si grandes calamités; craignez de vous
î) repentir de votre faiblesse , si vous différez. »
Mustapha effrayé demande au perfide muplitî ce qu'il doit faire. « Coupez la racine au » mal, répond Feizullah avec fermeté; frap- » pez cet indigne grand -visir, et mettez » à sa place un homme dont la soumission » et la fidélité vous soient connues, qui ait » à cœur le maintien de la paix et la relii) gion des sermens : j'ose proposer à votre » hautesse un sujet qui mérite sa faveur et sa » confiance dans la personne de Rami-Mehe- 3) met -Pacha; il est sage, prudent et dévoué : » aussi est-ce une des victimes que Daltaban » veut immoler. »
Mustapha consentit à toutes les insinuations de son coggia ; il lui promit d'avouer tout ce qu'il jugerait à propos de faire.
Feizullah se retire , et le dénoûment de cette atroce intrigue s'avance. Daltaban reçoit l'ordre de se rendre au sérail. A peine entré dans le palais, le kiaia des baltadgis lui demande le sceau impérial au nom de Mustapha. Sans s'émouvoir, le grand-visir sollicite la faveur de parler à son maitre avant de rendre les marques de sa dignité.
Peut-être espérait-il dessiller les yeux de Mustapha, et détruire dans sa confiance Feizullah et Rauii-Mehcraet; peut-être se flattait-il
de faire passer dans l'ame du sultan toute l'indignation dont la sienne était pénétrée : sans doute il se fût engagé à reconquérir en deux campagnes tout ce que , selon lui, la faiblesse et la vénalité des négociateurs avaient fait perdre de territoire à Mustapha et de gloire à l'empire. Cette honte était le tourment de son esprit , le sujet journalier de sa douleur, l'aliment continuel de ses entretiens; une inculpation odieuse pèse sur sa mémoire , mais elle est repoussée par sa vie entière et par son caractère connu. On. suppose qu'il voulait assassiner son maître, et l'on ajoute qu'il portait toujours dans ce dessein un poignard caché sous ses vétemens; mais la vertu, la gloire, la bravoure qui ont signalé tous les pas de sa noble carrière, cet orgueil musulman qui lui rendait insupportable une paix chrétienne, tous les indices d'une ame élevée et généreuse, défendent de croire que Daltaban ait pu penser un instant à devenir un vil assassin.
Quoi qu'il en soit , Mustapha , inquiet de l'obstination que le proscrit mettait à vouloir lui parler, donna ordre de le lier et de le dépouiller; il recommanda que sur-le-champ il fût mis à mort, et son corps jeté sans sépulture dans la voierie publique de Sirik-Meidau. L«
grand-visir fut garrotté et conduit au lieu du supplice. Avant de lui faire trancher la tête, le kiaia des baltadgis lui demanda au nom du sultan ce qu'il avait à dire : il l'exhorta en même tems à faire l'abdest , et à se repentir de ses crimes pour sauver son ams, puisqu'il n'avait plus l'espoir de sauver sa vie. « Je ne » me rappelle pas , dit l'infortuné , avec autant » de calme que de fermeté, d'avoir jamais » marché à l'ennemi sans m'être purifié par » l'abdest , ni qu'une heure de ma vie se soit » écoulée sans que j'aie tourné mon cœur vers » Dieu par un acte de repentir. Ce que j'ai à j) dire au sultan , je ne dois et ne veux le d,ire » qu'à lui-même , quelque effort qu'il m'en » coûte pour regarder sans horreur un prince » assez faible pour se laisser fasciner les yeux. » par des fourbes, et assez lâche pour donner la » mort à ceux qui l'ont toujours fidèlement » servi. La justice divine apportera le remède » au mal : le sultan apprendra , quand je ne » serai plus, si c'est un crime, de manquer à ses » devoirs de prince et de musulman , et si c'est » une erreur long-tems impunie que de croire » de perfides conseils, qui lui seront aussi fu- > nestes à lui-même qu'à l'empire. »
Ces paroles obscures et prophétiquement
sinistres furent rapportées sur-Ie-cbamp à Mustapha : elles le jetèrent dans une perplexité inexprimable; leur impression fut soudaine et profonde. Le sultan ne pouvait douter que les révélations du visir condamné ne dussent être d'une grande importance ; et ce fut à peine assez delà présence de Feizullali, de son habitude d'affection pour cet homme qui Favait élevé , du souvenir des craintes personnelles dont on obsédait son esprit, pour qu'il ne changeât pas de résolution. Il ordonna cependant que l'exécution fût suspendue, et le condamné fut ramené dans une prison du sérail. Alarmés de ce changement , le perfide muphti et le nouveau grandvisir Rami-Mehemet frémirent à l'idée que la tête de leur ennemi pourrait être sauvée, et que ses fers mêmes pourraient tomber. Ils coururent apprendre au sultan par un nouveém mensonge que les premières étincelles de la sédition imnoncéese manifestaient. Mustapha, entraîné par l'effroi de son propre danger, ordonna l'exécution à l'instant même. Daltaban apprit tranquillement sou arrêt de mort : il fit l'abdest et une courte prière, puis, se tournant vers ses bourreaux : « Frappez, infidèles musulmans, » leur cria-t-il d'une voix aussi assurée que )i lorsqu'il marchait aux. combats, frappez celui
» qu'a respecté long-tems le fer des Giaours. >»
Daltaban ne voulut pas souffrir qu'on lui bandât les yeux; il regarda sans émotion venir le coup fatal, et mourut.
Cette scène d'horreur se passait à Andrinople. La nouvelle fut dans la capitale le signal d'une fermentation universelle- Les satires contre le gouvernement se répandirent de toutes parts; on en jetait sur les places publiques, dans les mosquées : les plus mesurées contenaient les expressions du regret et du désespoir : « Fuyons , ma plume, prenons l'essor, » fuyons cette terre de crimes: la paix, l'hon- » neur, la loi de Dieu, le respect dû au nom X ottoman, l'ont quittée pour jamais. »
Tous les ordres de l'état se soulevèrent à 1^ fois: l'uléma, la milice, le peuple , accusèrent hautement le sultan et ses perfides conseillers.
a Le visir Rami, s'écriait-il, le muphti Fei- » zullah et tous les ministres sont des traîtres; » ils sont les auteurs de la mort de Daltaban , » le vainqueur des Arabes, notre bouclier » contre les Impériaux : c'est son mérite qui a M armé contre lui leur basse jalousie. S'il était » coupable de quelques fautes ou de quelques » erreurs, il suffisait de le bannir, et dans » roccasion on i'auroit retrouvé pour l'opposer
48 HISTOIHE
» à nos ennemis. C'était pour commettre ce » lâche attentat, ajoutaient les uns. qu'ils re- » tenaient le sultan à Andrinople; il y passe les » journées dans les forêts, et Constantinople » est réduite à la misère. On nous laisse,' » disaient les autres, pour nous gouverner, un » caïmacan de dix-huit ans : tout le mérite de j) ce jeune homme est de porter le nom de y> Kiuperli, et d'être gendre du muphti Fei- » zullah, et cet homme lui-même qu'est-il? le î) premier ennemi de l'empire. Tous les postes î> de mollahs sont remplis par ses enfans ou par » ceux qui soïît assez riches pour les acheter; » sa maison est un gonfire oii s'engloutissent M les trésors de l'empire ; c'est un marché public » où la justice et les dignités sont vendues au » plus offrant. »
Ce n'est point une règle constante que dans un corps politique une tête abattue calme l'agitation des membres , et en arrête toujours les mouvemens convulsifs. La mort du grand-visir Daltaban souffla l'esprit de révolte sur le peuple entier ; le feu caché n'attendait qu'une occasion pour éclater : l'imprudence du camaïcan accé« léra l'explosion. Les janissaires venaient de recevoir une solde; les .sébeggis ou armuriers qui les suivent sur l'état militaire, se présentèrent
pour être payés à leur tour. Moins nombreux, oa les crut moins redoutables ; trois fois ils assiégèrent la porte du defterdaret du caïmacan sans rien obtenir. Rebutés de ces délais, ils entrèrent ail nombre de quarante à l'audience de Kiuperli, et réclamèrent leur paie par une requête. Le caïmacan leur reprocha durement leur audace, et leur ordonna de se retirer et d'attendre qu'il y eût pour eux de l'argent dansle trésor. Les sébaggls furieux se répandirent en injures ; leur insolence irrita le jeune ministre, qui lesfît arrêter par sa garde, et conduire à leurs commandanspour être punis de mort. Les sébeggis résistèrent; la populace s'attroupa, le désordre s'accrut, et le cri sédhieux. d' fo/dûs/i yo/{mUurI Çk nous y camarades!) se fit entendre de toutes parts. Le corps tout entier accourut; ils arrachèrent les coupables des mains de la garde: un homme hardi et impétueux nommé Karakah Mehemet, se mit à leur tête. Cette multitude courut aux armes, et vint assiéger le palais du caïmacau. Kiuperli se déroba à leur fureur, et s'évada par une secrète issue. Les sébeggis , furieux d'avoir laissé échapper leur proie, se répandirent dans toutes les rues, et appelèrent à la révolte les janissaires et fuléma.
L'Atméïdan vit bientôt réunis tous les chefs
lo HISTOIRE
de ce mouvement d'insurrection; ils s'engagèrent par serment à ne point déposer les armes qu'ils n'eussent obtenu la tête du caïuiacan, eeîles du muphli et de tous les oppresseurs du peuple musulman. Dès-lors une marche régulière dirigea cette première impulsion : de nouveaux, officiers furent revêtus des dignités des proscrits; Firari-Hassan paclia fut nommé caïmacan à la place de Kiuperli; le uakil Mehemet Kiasibi , ou le menteur, fut créé muphli, pt Dorosean Achmet-Paclia , personnage obscur jusqu'alors 5 fut élevé au poste de grand-visir.
Pendant que tous ces changemens s'organisaient , les portes de Constantinople étaient fermées; les factieux avaient le champ libre, puisque le sultan et tous les grands de fempire se trouvaient alors à Andrinople.
■ A la nouvelle d'un si formidable soulèvement , Mustapha débuta par une fausse démarche qui donna aux séditieux la mesure de sa faiblesse et le secret de leur force. Le mouvement populaire s'affermissait depuis huit jours lorsque Mustapha-Effendi, un des premiers officiers de l'empire, se présenta à Edréné-Capou, chargé par l'ordre du sultan des paroles de paix, et autorisé à promettre que toutes les demandes seraient accordées. Le peuple força Musteipha
DE L EMPIRE OTTOMAN. St
de descendre de cheval à la porte : il fut traîné à l'Atmeidan, Je foyer de la rébellion. Ces furieux ne voulurent voir en lui qu'an traître qui venait seulement reconnaître leurs dispositions; ils l'accablèrent d'outrages et de coups, et le malheureux Effendi s'évanouit avant que les chefs eux-mêmes, qui avaient lâché la bride à ces bêtes féroces, pussent leur arracher leur victime. La fravenr et le saisissement fcmpêchaient de parler; on n'attribr.a son silence qu'à ses mauvais desseins: l'animosité contre le sultan ne fit que s'accroître, et le dix -neuvième jour de la révolte , cinquante mille frénétiques prirent la roule d'Andrinople, jurant de détruire de fond en comble cette odieuse rivale de la capitale, s'ils éprouvaient la moindre résistance. D'Apcha, ville située à quelques rallies d'Andrinople, une députation fut cnvoj'ée à Mustapha: elle lui déclara insolemment qne, si les Musulmans avaient pris les armes, ce n'était encore ni contre lui ni contre leurs frères, mais contre des ministres perfides qui devaient être punis de leurs criminelles infractions à la loi du prophète; qu'ils demandaient justice, et qu en cas de refus, le sultan verrait repousser la force par la force, et deviendrait responsable 4u sang qui serait versé.
t% HISTOIRE
Mustapha, poussé à bout, s'armant d'une fermeté tardive , fit marcher à l'instant toutes les troupes qui étaient sous sa main. Le grandvisir Rami-Mehemet se mit à leur tête : le muphti Feizullah lança un fetfa qui déclarait les rebelles giaours , et promettait la couronne du mart3-re à quiconque périrait en les combattant ; mais il ne parut pas sur le champ de bataille , et ses menaces furent aussi vaines que ses promesses.
Les armées étaient en présence et prêtes à se charger, lorsque le muphti des séditieux, Mehemet-Kiasibi , s'avança l'Alcoran élevé au-dessus de sa tête : « Oii courez-vous ? s'écriaj> t-il, en s'adressant aux soldats du sultan; » contre qui voulez-vous combattre ? Frères » égarés, ne sommes-nous pas tous du même » sang, de la même religion, soumis aux i) mêmes lois? Le peuple n'a pas pris les armes » par un coupable esprit de révolte; nous » ne voulons que la punition des parjures et 3) des infidèles, qui ont foulé aux pieds les >) préceptes sacrés de ce Coran que nous S» adorons comme vous : toute résistance est un » crime , ne devenez pas leurs complices ; 3) Dieu et notre saint prophète combattraient » pour nousj et ce sont eux qui vous puniraient. »
DE L'EMPIRE OTTOMAN. 5î
A ces mots les troupes de Mustapha laissèrent retomber leurs cimeterres déjà leve's; ils coururent embrasser leurs frères , et les deux armées confondues marchent vers Andrinople , ne formant plus qu'un peuple de conjurés.
Le grand- visir Rami , se voyant abandonne,' prit la fuite et se sauva à Varna ; il s'y embarqua déguisé, et se réfugia à Gonstantinople, où il se tint caché pendant tout cet orage dans le faubourg d'Ejub.
Arrivés à la vue d' Andrinople, les rebelles envoyèrent sommer le sultan de leur livrer le grand-visir Rami , le muphti Feizullah et ses odieux enfans , et Maurocordato. Mustapha craignit pour lui-même, et songea à sa propre sûreté. Le muphti s'était éloigné; mais, en favorisant son évasion , le sultan avait eu la prévoyance de le faire escorter par des bostandgis , en apparence pour sa sûreté , mais avec ordre de le ramener , si le sacrifice d'une victime aussi signalée devenait nécessaire. Sur la sommation des rebelles, il fit revenir Feizullah, et le livra avec la promesse solennelle de remettre les autres proscrits quand il aurait découvert leur retraite.
Le muphti et ses enfans furent les jouets de la fureur populaire , comme ils en étaient les objets
éxëcrës. On poussa la barbarie jusqu'à enfoncer des clous dans les geiioux du vieux: mupbti , pour le forcer à de'clarer où étaient ses trésors cachés. Le vieillard opposa aux: souffrance.^ une constance et une fermeté dignes d'une âmè moins corrompue; les tourmens ne lui arrachèrent pas un aveu. Il ex:pira eu demandant à la justice céleste de prendre le soin de le venger: il était loin davoir des titres pour mériter deii être exaucé. Tous les outrages furent accumulés sur son cadavre , qu'on jeta enfiu au milieu de ce fameux Hébre où , dans les temps héroïques du monde, les furibondes Bacchantes avaient jeté jadis la tète harmonieuse d'Orphée.
Mustapha ne put se dissimuler que tant d'animosité ne s'éteindrait pas dans le sang d'une seule victime, et sa fierté s'abaissa à tous les actes de soumission. Pour adoucir ces lions déchaînés, il essaya de les flatter en envoyant les sceaux de l'empire à Dorosean, le vir,ir des rebelles , et en confirmant dans leurs nouveaux postes tous les officiers de leur choix : il était trop tard ; sa condescendance ne fui attribuée qu'à ses craintes, et sa déposition fut insolemment demandée. Une lettre interceptée tomba dans les mains du sultan ; on y invitait le prince Achmet , son frère, à se rendre au camp. Le
vœn ntianime pour son clcvation au trône était exprimé avec un mélange de hardiesse et de modération qui prouvait à la fois que la résolution de déposer Mustapha était irrévocable; mais que le respect pour sa personne et pour son palais n'était pas enlièrement perdu. Achmet était entre les mains de son frère ; il pouvait lô faire mettre à mort : plusieurs de ses officiers lui en donnaient le conseil. On retrouve ici aveô plaisir ces sentimens nobles et génértiux qui avaient fait fonder sur Itii de si belles espé^ tances au commencement de son règne, et que de mauvais conseils, un caractère facile^ des causes étrangères à lui, l'avaient empêché de réaliser. Mustapha, dans cette dernière cirêonstance de sa Vie souveraine, se montra magnanime, humain et courageux. Pent-être si le parti qu'il sut prendre alors et si la sage résignation dont il donna l'exemple eussent été publiqiieset solennelles, leur eiïêteût-ilété défaire toiti^ ber ses coupables sujets à sespieds. Mustapha refusa de verser le sârig de son frère; iircmit son propre sort entre les mains de la Providence; et, abdiquant volontairement, il alla lui-même trouver Achmet; îll'enibrassaavcc lapins tendre affection; il lui apprit le vœu du peuple et de la milice ; il fut îe premier à le saluer empereut, et \&
conduisit a l'Hazoda. « Souvenez-vous j mom » frère, lui dit- il en se séparant de lui, que tant 3) que j'ai régné je vous ai laissé vivre et jouir » d'une sorte de liberté; je vous prie d'en user 3) de même avec moi. Fils et frère de sultans, » vous êtes digne du trône ; mais gardez-vous y> d'oublier que vous devez votre élévation 3» prématurée à des traîtres, à des rebelles, et » que, si vous laissez leur attentat impuni, ils » ne tarderont pas à vous traiter comme ils >) m'ont traité moi-même. »
Après ces prophétiques adieux, Mustapha alla remplacer son frère dans l'appartement qui lui avait servi de demeure. Il descendit du irône le 24 août 1702, et ne survécut que six mois à sa déposition : le chagrin secret qu'il en conçut termina sa vie au bout de huit années de règne, à l'âge de quarante ans. Prince sans doute au-dessous des circonstances difficiles au milieu desquelles il se trouva et des ennemis qu'il eut en tête , mais à qui on ne peut refuser de l'élévation, des intentions droites, et un grand amour du bien public. Il était plus emporté que ferme, plus opiniâtre que constant, plus impatient qu'actif; sa crédulité lui fit prêter son nom à des actes d'injustice et de barbarie. Quoiqu'il ne fût pas
cruel et qu'il eût l'intention d'être juste , sa facilite et sa confiance mal placées le jetèrent dans des erreurs, et les erreurs des princes sont toujours plus dangereuses que leurs crimes : mais si Mustapha II fît des fautes ; si le dégoût de la guerre le jeta dans la mollesse et dans l'oisiveté j ce n'était pas aux Ottomans à oublier les dangers iraminens que Mustapha sut détourner, à oublier enfin qu'ils lui devaient la paix de Garlowitz.
5«' HISTOïrxE
livflE xvii.
Avènement d'Achmct III. — Vengeances exercées sur les rebelles de iyo2. — Séliclar- Affan , grand-visir. — Calaili lui succède. — Visiiiat de j\ieheniet Baltadgi. — Sa fortune. — Amours d'Achmct et de la Circassienne Saraï. — Rois Effcndi. — Curdisca , sultane Validé. — Tableau comparatif de l'Europe et de Tempire ottoman. — Charles XII. — Pierre l. — Maseppa. — L hetman des Cosaques appelle le roi de Suède en Ukraine. — Bataille de Pultawa. — Fuite de Charles Xîl à Bender. — Son crédit à la cour ottomane. — Visiiiat de Tchourlùli. — Sa disgrâce. — Son caractère. — Faveur dWU-Coumourdgi. — Un quatrième Kiuperli est fait grandvisir. — Intrigues de laRussic chez les Monténégrins et dans la Grèce. — Ambassade de Pierre I arrivée à Constantinoplc par la mer Moire. — Sensation que produit parmi le peuple la vue d'une escadre russe. — Fureur d'Achmet. — Déclaration de guerre. — Exil de Kiuperli. — Rappel de Mehemel- Baltadgi. — Campagne de 1 7 1 1 . — Brancovani , prince de Valachie. — Démétrius-Cantimir, Hospodar de Moldavie. — Sa défection. — Entrée des Russes en Moldavie. — Leur camp assiégé par les Ottomans. — L'impératrice Catherine sauve lecï^ar ft son armée. — Paix de Pruth. — Disgrâce du grand-visir. — Mort de Tchourlùli. — Fin tragique du prince Brancovani et de sa famille. — Succession de visirs à la dévotion d'Ali-Coumourdgi. — Présages de guerre contre la Russie. — Confirmaîion du traité de Pruth. — Politique et ambition d'Ali -Coiimcurdgi.
— Charles XII refuse de quitter Bender et de sortir da territoire ottoman. — Il est assiégé , attaqué, pris et amené à Démotica. — Visiriat d'Ali-^ Coumourdgi. — Départ de Charles XII.
AcHMET III avait trente-six ans lorsqu'il succéda à Mustapha II son frère. L'humanité et la bienveillance de ce dernier avaient laissé au prince Achmet, dans le sérail, une liberté jusqu'alors inconnue aux rejetons du sang ottoman. Il en avait profité pour s'instruire, eÊ n'était étranger ni à l'histoire de sa nation, ni aux fautes, ni aux malheurs des sultans ses prédécesseur?:. Le premier talent qu'il développa fut l'art de dissimuler. Sentant qu'il avait tout à craindre des séditieux qui l'avaient élevé, il ne leur refusa rien, et alla même au-devant de Irurs désirs, afin que leur sécurité assurât mieux leur châtiment. Il poussa la politique jusqu'à éloigner pour un lems la sultane sa mère, que ses liaisons .avec le muphti FeîzuHah avaient rendue odieuse au peuple. Le séjour de Mustapha II à Andrinople avait servi de prétexte ail seuîèveiTient de la soldatesque ; Achmet se concilia son affection en retournant habiter la capitale. Il prodigua les marques de bienveillanco à tous ceux que les rebelles avaient élevés en dignités; mais en secret il préparait leur perte,
€o HISTOIRE
et il y travailla avec autant de rigueur que de patience.
La première victime sacrifiée Ë.Tt le coupable qui s'était cru le plus adroit pour ne s'être jamais mis en évidence. Caracash-Meliemet , cet officier de sébeggis, qui avait été l'ame de la révolte, se laissa lui-même aveugler par les promesses et les marques de bonté du sultan. Un ordre impérial l'honora de la mission de porter au shérif de la Mecque le présent d'usage à chaque renouvellement de règne; mais, à son retour , Garacash fut étranglé dans la ville d'Alep. Chalik- Ahmed, aga des janissaires, nommé par les rebelles, fut élevé à i'éminente place de capitan-pacha , car l'empire venait de perdre le célèbre Mezzomorto. Peu de jours après son installation, Chalik- Ahmed disparut. Un bruit sourd apprit qu'il avait été jeté de nuit au fond de la mer.
tyoS. Le grand-visîr Dorosean fut épargné, parce qu'il était reconnu qu'il avait été porté au visiriat malgré lui pendant la révolte; il ne perdit que son poste , et fut relégué à Lépante avec une pension de trois cents aspres par jour. Sélictar-Assan, qui devint son successeur, était le conseiller secret qui dirigeait les vengeances d'Achmet. Ce prince lui avait fait épouser une
DE L'EMPIRE OTTOMAN. 6i
de ses sœurs, et semblait avoir réuni sur lui sa faveur et sa confiance.
Assan dissémina sans bruit et sans violence, dans les provinces, presque tous les janissaires qui avaient trempé dans la révolte de 1702. I! renouvela peu à peu les odas de Constantïnople ; et, comme cette nouvelle milice était étrangère an crime, elle se montra indifférente à la punition. Ainsi , sans le plus léger murmure ou sans le moindre mouvement, quatorze mille janissaires, dispersés dans plusieurs villes éloignées, furent mis à mort. Une foule d'officiers et de pachas subirent la même destinée. Pendant cinq mois, il n'y eut pas de semaine, à Constantinople même, où quelque victime ne fût enlevée et ne fût jetée en silence dans le Bosphore.
Les cruautés d' Assan étaient commandées par les circonstances ; mais elles n'étaient pas soutenues par les talens d'un horame d'état. Achmet, suivant l'exemple de plusieurs sultans, se promenait souvent déguisé pour connaître ce qu'on pensait de lui ou de ses ministres. Il recueillit des murmures et des plaintes contre l'administration de son grand-visir. 11 déposa Assan au bout d'une année , et l'envoya pacha au Caire; sorte de disgrâce que les grands de
l'empire les plus ambitieux auraient regarde'e comme uue faveur.
J7o3- Le sultan avait appris par lui-même que la voix publique appelait le pacha de Candie au vitiriat; il le fit venir, et lui confia le sceau impérial. Le nom de ce nouveau vicaire de l'empire ottoman était Calaili. Son mérite ne répondait pas à sa réputation , ainsi qu'il arrive le plus souvent à ceux que l'opinion populaire désigne aux places éminentes.
Calaiii était en faveur parmi les musulmans, parce qu'il afiichciit une haine aveugle contre les chrétiens; et c'était sur cette stupide analogie que la multitude fanatique avait mesuré «on estime. Calaili , né à Césarée, de parens Arméniens, avait abjuré sa religion, et était arrivé fort jeune à Constantinopic. Admis parmi les baltadgis , il s'était fait rerjiarquer par une austérité et uue vertu dont il n'avait que l'extérieur; et le rang de kiaia était devenu la récompense de sa facile hypocrisie. Elevé , par le caprice de la fortune , au rang de pacha à deux queues; nommé ensuite capitan-pacha., puis caïmacan , il s'était montré , dans cette place importante, le persécuteur le plus extravagant des chrétiens. Il avait imaginé de leur ordonner de porter des vêtemens de couleur noire;
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il leur avait défendu de se servir de galoches dans les bains publics; et, pour achever de les distinguer d'une manière puérilement insultante, il leur avait enjoint de ne pas paraître en public sans avoir une sonnette au bras. Tous ces actes ostensibles d un faux zèie, qui tenaient plus à la démence qu'à la piété, avaient amené sa déposition, et l'avaient fait comme exiler dans un pachalic éloigné. Cependant Achmet, pour condescendre au désir de la multitude, le nomma grand -visir, presque sûr d'avance quelle se dégoûterait elle-même d'une aussi ridicule idole.
En effet, dès le premier jour de son installation, Calaili donna des preuves de folie et d'inconséquence capables de dessiller les veux de ses plus obstinés admirateurs.
On sait que Thabillement d'apparat d.es grands-visirs est une longue robe de satin blanc. Au mépris des défenses du Coran, Calaili voulut paraître .au sérail avec un habillement de drap d'or. Il voulut aussi que la mousseline de son turban fût surchargée d'une broderie beaucoup plus riche. Il ne fallut pas moins que les représentations du tchansch-bachi, ou maître des cérémonies, qui refusa de conduire son cortège s'il s'obstinait à vouloir se donner en
spectacle ainsi vêtu en roi de théâtre, pour que Calaili se contentât de l'habit affecté à tous les grands-visirs.
Mais cette scène ridicule se passait dans l'intérieur de son palais; il ne tarda pas à donner publiquement au sultan son maître la mesure de son esprit.
Achmet se rendit au milieu de la première
semaine du visiriat de Calaili, au repas que
les nouveaux visirs donnent à leurs souverains.
En traversant la double haie d'officiers rangés
sur son passage , le sultan remarqua auprès du
defterdar un homme de mauvaise raine, et qui
n'avait qu'un œil. Il demanda au grand-visir
qui était ce borgne : « Gomment! répondit Ca-
oî laili très-surpris, votre hautesse ne connaît
j) pas cet homme -là? » — « Veux-tu que je
» connaisse tous les individus de mon empire? »
reprit Achmet. — « Je puis assurer votre hau-
?> tesse que ce n'est pas un homme du com-
» mun, continua Calaili; c'est Kior-Ali-Aga ,
» celui qui a cette belle ferme auprès de Cons-
pi tantinople; elle lui rapporte chaque année
3) tant d'oies, de dindons et de poulets, que,
» sa table fournie, il en revend encore pour
3) beaucoup d'argent. Il est d'ailleurs bash-
» bachi-koulu. »
Or le basch-bachi-koulu est un des officiers subalternes attachés au defterdar. Le sultan devait croire qu'en annonçant tant de richesses, le grand-visir allait lui parler d'un homme qui possédait plus de chameaux et plus de chevaux que Nassuh-Pacha , ce magnifique visir d'Achniet I, dont le faste n'était pas encore oublié des Ottomans. Il se pencha du côté de son kislaraga , et lui dit en riant : « Je crains bien d'avoir » confié les sceaux de l'empire à un sot. »
Toute la nation fut bientôt de l'avis du prince. Elle passa rapidement de l'engouement au mépris. L'imbëcille Calaili fut déposé au bout de trois mois, et relégué dans l'île de Cos, oii il mourut de chagrin.
Son successeur fut Baltadgi-Mehemet-Pacha. D'abord page d'Achmet avant son avènement au trône, Meheniet n'était alors remarqué que par la beauté de sa voix. Il dut sa haute fortune à une circonstance trop extraordinaire pour ne pas être rapportée, et trop attestée pour ne pas être crue.
On sait que Mustapha II laissait dans l'intérieur du sérail son frère Achmet jouir en quelque sorte de la liberté. Le jeune prince aperçut un jour une Circassienne dont la beauté le frappa. Il en devint éperdùment amoureux. Elle se 3. 5
nommait Saraï, et était attachée au service de Cm'disca , mère d'Aclimet et dû sultan régnant. La princesse découvrit cette passion naissante, et s'en alarma. Elle résolut d'en prévenir les suites avant que Mustapha fut instruit d'un désordre sans exemple, qu'il n'eût pas manqué de punir. Roxelane ou Kioffem auraient fait jeter à la mer ou étrangler l'imprudente esclave qui osait écouter le prince Achmet. Curdisca, plus douce de caractère que ces altières sultanes, prit un moyen moins violent. Elle fit venir son premier médecin, nommé Nuh- Effendij et lui dit que, pour reconnaître ses services, elle voulait bien lui donner Saraï pour belle-filic, et la marier à son fils. Dès le soir même la belle Circassienne fut conduite dans la maison de son époux.
Achmet, informé de ce malheureux événement, écrivit au médecin une lettre foudroyante 5 le menaçant de le faire périr un jour, lui et toute sa famille, s'il ne s'engageait pas à traiter Saraï comme une sœur, à la res-. pecter, à la lui conserver enfin comme un dépôt qui ne devait tôt ou tard appartenir qu'à lui seul. Achmet était l'héritier présomptif da trône, comme aîné de la maison impériale. Kuh-ESéndi, placé entre la crainte de déplaire à la sultane Validé, et celle d'attirer sur lui et
les siens la vengeance d'Achmet, destiné à devenir le maître de l'empire , avertit son fils de leur danger co iimn, et le fit consentir à se soumettre à la volonté du prince. Toutes les cérémonies extérieures du mariage furent observées. Rien ne manqua au désespoir d'Achmet, que la réaiité de l'outrage qu il crut fait à son amour. Aussi, à peine monté sur le trône, euvoya-t-il enlever Nah-ESendi avec ordre de ]e mettre à mort. Linfortuné médecin demanda pour toute grâce d'être entendu de sa hautesse avant de mourir II était possible que le sultan, dans sa colère, refusât de l'écouter; mais il l'écouta. L'arrêt de mort se changea en caresses, en présens, en marques d'honneur, dont il le combla ainsi que son fils. Achmet ne parlait plus que de faire venir Saraï dans le palais impérial, et de l'épouser; mais les lois domestiques qui s'observent dans l'enceinte du sérail lui présentèrent un obstacle qu'il n'osa pas franchir. La sultane mère est la gardienne née de ces lois , qui se rattachent aux idées religieuses. Elle représenta au sultan son fils qu'il était sans exemple qu une p-^clave, une fois sortie du sérail, y eût jamais été reçue de nouveau; et de quel danger il serait pour
lui, dès le début d'uo règne encore mal affermi,
de tenter une pareille infraction. Achmet , retenu par de si fortes considérations , chercha à sa maîtresse un nouvel époux qui renoncerait à tous ses droits avec la même complaisance que le premier. Il jeta les yeux sur Mehemet- Baltadgi, qu'il venait de faire grand-écuyer» La cour ottomane oilHt alors le plus étrange et le plus remarquable des spectacles; un sultan quittant son harem , où trois cents beautés étaient à ses ordres, et attendaient un de ses regards, se rendant déguisé dans la maison d'un de ses sujets , qui prêtait son nom à l'amour de son maître; cette maison, transformée en divan , devenue le lieu oii les destins de l'empire se fixaient , oii régnait enfin une femme toute puissante dont l'amour-propre était plus flatté de voir son maître venir chez elle lui apporter un hommage exclusif, qu'elle ne l'eût été de l'attendre dans le sérail au rang même de Roxelane. Saraï gouvernait Achmet; elle fit nommer Mehemet-Baltadgi grand- visir, et régnait seule sous le nom de l'un et de l'autre. Cependant la gloire et la prospérité de l'empire demandaient à ne pas être soumises aux caprices d'une femme. Sur le continent européen , le seul territoire ottoman était en pleine paix. Une guerre universelle agitait toutes lei
puissances de la chrétienté. Les maisons d'Autriche et de Bourbon se disputaient, les armes à la main , la succession de la monarchie espagnole. L'Angleterre et la Hollande, intervenues dans la querelle , soutenaient les ennemis de Louis XIV et de Philippe V son petit-fils. Une diversion contre l'empire d'Allemagne devenait aussi utile à la France qu'elle pouvait être profitable à la Porte. L'ambassadeur français Ferriol la sollicitait vivement. Tékéli n'était plus; mais Ragotzki son gendre, héritier de ses droits , était appelé en Transilvanie par un parti nombreux. Achmet refusa constamment de reconnaître ce prince, et de le protéger. Voluptueux par penchant, politique par caractère, il lui suffisait de voir son autorité assurée à l'aide des coups de vigueur frappés sous son nom. La lutte où les Impériaux , ses ennemis naturels, se trouvaient engagés, lui garantissait la tranquillité au dehors. Les jouissances d'une vie oisive et efféminée , l'amour de Saraï, l'occupaient plus que l'embrasement de l'Europe.
A cette époque, un différend de l'intérêt le plus grand et le plus direct attira cependant ses regards.Une nation hyperboréenne,qui pendant 3o ans avait fatigué la renommée de ses triomphes.
et n'en ëtait pas moins inconnue aux Oifomans; qui ignorait jusqu'au nom de l'immortel Gustave-Adolphe ; les Suédois venaient d"être provoqués par les Russes, et leur roi, Charles XII, était aux prises avec le czar Pierre I. Quatre années de victoires avaient rendu l'Alexandre du Nord maître des destinées de la Pologne. II avait détrôné le roi Auguste, le protégé du czar, et avait mis la couronne des Jagellons sur la tête de Stanislas Leczinski, qu'il favorisait. C'était assez pour la haine et la vengeance de Charles XII ; ce n'était pas assez pour sa gloire. Il refusait a Pierre I la paix que ce prince demandait; Charles avait déclaré qu'il ne traiterait qu'à Moscow avec sou ennemi.
Les Cosaques, ce peuple indépendant qui, depuis Dorosen-^ki, s'était donné aux Russes sous Mahomet IV; ce peuple qui conserve sa liberté à l'abri de ses marais , de ses déserts et de ses foiéts immenses, sur ce vaste territoire qui s'étend entre la Petite-Tartarie, la Pologne et la Russie, et que le Dnieper ou Borysfhène coupe eu deux; les Cosaques avaient alors pour hetman le brave et habile Mazepj3a, que l'histoire n'a mis qu'au second rang, parce qu'elle ne consacre que les succès. I.es promesses de 'Mazeppa attirèrent Charles XII dans l'Ukraine^
Ce chef s'était cru assez puissant pour la lui livrer. La fortune de Pierre I le sauva d'une si dangereuse défection. Une partie des Cosaques lui resta fidèle. En vain Charles XII, victorieux à Hollozin, s'enivra-t-il d'un triomphe prématuré , en le célébrant par ces orgueilleuses médailles qui portaient pour exergue : « Silvœ^ 3) poludes, aggeres^ hostes^ vicd. » Et en effet, ce prince étonnant, aussi inaccessible à la crainte qu'au découragement, avait surmonté dans ce rude et inculte climat la disette, les fatigues et toutes les rigueurs du terrible hiver de 1709^ lorsqu'il rencontra au mois de juin, devant Pultawa, recueil où se brisa sa fortune. Blessé, vaincu, forcé de fuir, mais toujours plein de confiance, d'espérance et d'orgueil , il entra sur le territoire ottoman. Refusé aux portes d'Oczakof, il se vit ouvrir celles de Bender, ville qu'il devait associer à son nom et à sa gloire. Il ^y présenta non comme un prirrce fugitif et malheureux qui demandait un refuge, mais comme un allié qui venait d'être vaincu en combattant un ennemi commun.
Quoiqu'il n'y eût aucune convention , même tacite, entre le roi de Suède et le sultan, les dispositions de la cour ottomane n'étaient pas défavorables à Charles XIL Elle voyait avec
inquiétude la puissance toujours croissante des czars de Russie; et, sans oser rompre la trêve conclue à Carlowitz, elle avait autorisé sous main les commandans de ses frontières à favoriser la révolte de Mazeppa. Les intelligences de ce chef s'étendaient jusque dans la Valachie et la Moldavie; et c'est à ces pratiques sourdes et dangereuses que le ezar Pierre dut attribuer quelque teras après les obstacles qu'il rencontra sans les avoir prévus. Par une suite de l'adhésion tacite des Ottomans à la cause du roi de Suède, le khan des Tartares, que l'indépendance et l'indiscipline de ses hordes eussent aidé, en cas d'événement, à excuser les premières infractions du traité; le khan des Tartares se serait déclaré contre les Russes, pour peu que les chances de la guerre eussent tourné contre eux. Mais Pierre I, dont lœil vigilant voyait à la fois tous ses dangers, s'était placé à Azof pour observer à la fois l'ennemi connu et tenir en respect l'ennemi caché. La journée de Pultawa vint changer la politique ottomane, et rattacher la Porte au sjslèrae de paix et à l'exacte observation du traité vis-à-vis de la Russie , qui avait triomphé.
Charles XII, à Bender, ne doutait pas qu'il n'armât l'empire ottoman contre le czar, leur
DE L'EMPIRE OTTOMAN. yS
«•nnemi commun. Il était traité, par ordre du sultan , avec tous les honneurs dus à son rang et à son malheur. Sa suite était composée de dix -huit cents hommes, tant de ceux qui l'avoient suivi que de ses fidèles Suédois échappés des mains des Russes pour le rejoindre ; et la cour ottomane , suivant son usage et sa magnificence ordinaires, défrayaient le roi et sa maison. Elle avait accordé, dès leur entrée sur son territoire , le traitement quotidien connu sous le nom de taïrn. Bientôt Charles XII eut à Constantinople un ministre publiquement reconnu. D'autres agens secrets , tels que le médecin Fonséca et le Polonais Poniatowski , le servirent plus utilement encore.
Meheraet-Baltadgi n'était plus dans le visiriat. Sans doute le seul nom d'époux de Saraï rendait sa présence incommode à son maître. Il fiât dépouillé sans disgrâce de sa dignité, et nommé au pachalic d'Alep.
Tchourliili - Ali lui succéda. Les amis de Charles XII parvinrent, avec des présens, à intéresser si vivement le premier ministre au sort de l'illustre fugitif, qu'il alla jusqu'à dire à Poniatowski : u Je prendrai votre roi d'une 3) main et mon cimeterre de l'autre, et je le
5) mènerai moi-même à Moscow avec deux 3) cent mille hommes. »
Il eût été permis à un prince moins confiant encore que le roi de Suède, de croire, sur de si brillantes apparences, que sbus quinz» jours l'étendard sacré allait être déployé , la guerre contre la Russie proclamée, et l'armée ottomane mise en marche; mais le czar, averti à propos, usa, pour détourner Torage, de moyens plus sûrs et toujours efficaces auprès de la Porte. Tchourlùli se laissa gagner; non seulement la guerre fut ajournée, mais le czar compta bientôt assez sur ce grnnd-visirpour demander que Mazeppa , qui avait suivi le roi de Suède, lui fût livré. La proposition en fut faite par Tchourlùli au prince même qu'il parlait peu de mois avant de conduire avec deux cent mille hommes eu triomphe à Moscoav. L'avarice d'un grandvisir eût peut-être consommé par la violence cet outrage fait aux lois de l'hospitalité , si Mazeppa, dans l'intervalle, ne fût pas mort, à Bender, de vieillesse et de chagrin.
Ces coupables manœuvres étaient ignorées d'Achmet. Les amis de Charles XII parvinrent à en faire arriver la connaissance jusqu'au sultan. Va GreCj auquel on donna quelque argent.
se présenta sur le passage d'Achmet un vendredi, à l'heure où il se rendait à ia mosquée, et la natte allumée sur la tête, selon l'usage des supplians. A la vue de ce feu symbolique, le prince arrêta sa marche, reçut la requête 3 et la mit dans son sein pour en prendre lecture à son retour au sérail. Cet écrit, qui accusait le grandvisir, fut le premier coup porté à sa faveur. Bientôt Poniatowski parvint à réunir contre lui la sultane mère, le kislar-aga et l'aga des janissaires, qui tous portaient envie et haine à Tchourlùli.
Cet ministre, utile et agréable à son maître,; eût peut-être résisté à ce choc, si un nouvel ennemi, plus redoutable pour lui, ne se fût pas joint à ses accusateurs. Tchourlùli joignait à beaucoup d'esprit, de finesse et de capacité j un jugement sûr, une éloquence persuasive et naturelle; car elle n'avait pas été cultivée par l'éducation. Sa sagacité était telle que . quoiqu'il ne sût pas l'arabe, et que le code de la législation musulmane soit tout écrit dans cette langue , il décidait les questions avec une précision qui étonnait les ulémas les plus instruits. Toutes les fois qu'il présidait le divan , on venait Fécouter avec admiration. Doué d'une mémoire excel-
lente , il se rappelait les causes plaîdëes quatre ans auparavant. Son esprit, toujours présent, renouvelaient dans les tems modernes l'étonnante faculté que l'antiquité attribue à Jules- César; Tchourlùli répondait aux requêtes que deux teskiérégis lui lisaient à la fois à droite et à gauche ; il écoutait en même tems les plaidoyers qu'on soutenait devant le cadileskier, auquel il envoyait sa décision. Enfin, il était tellement équitable qu'on a dit de lui qu'il n'avait jamais rendu un jugement inique.
Mais ce grand- visir, habile, estimé et puissant, gouvernait l'étrange empire où, sur les rivages du Nil, le faible ichneumon triomphe du crocodile redouté. Ainsi , un jeune homme à peine sorti de l'enfance, Ali-Goumourdgi , devenu le favori d'Achmet , renversa Tchourliili en donnant seulement son assentiment à sa chute.
Ali , dans son bas âge , avait été rencontré à la chasse par le sultan Achmet II, l'oncle d'Achmet III. Le prince, frappé de sa beauté, l'avait placé dans le sérail. Le nom de Coumourdgi, porteur de charbon, marquait l'état obscur de son père, et le néant d'oii le hasard s'était plu à le faire sortir. Achmet Ilf,
à qui il avait également su plaire, avait fait d'Aii-Coumourdgi son sélictar et son favori. Aussi léger, aussi capricieux que la fortune qui le protégeait, Ali ne pouvait pas encore demander le visiriat pour lui-même , vu son extrême jeunesse; mais sa vanité fut flattée du seul plaisir de renverser un grand-visir.
Le vieux Tchourlùli, disgracié, demanda à parler à son maître. Admis devant lui, ses plaintes furent si hautaines et son langage si hardi, qu'Achmet, indigné, saisit une masse d'armes pour l'en frapper : « Vous pouvez dis- » poser de ma vie, dit le fier visir; depuis » long-tems elle vous est dévouée. N'ai-je pas » fait plus? ne me suis-je pas exposé à la haine » publique pour enrichir le trésor impérial et 3) vous servir? Punissez-m'en, si vous l'osez; » vous encouragerez mes successeurs. »
Achmet, interdit, se contint, et ordonna à Tchourliili de sortir. Il fut envoyé en exil dans l'île de Lesbos. Cinq ans de visiriat lui avaient concilié l'affection de la milice, qu'il avait eu la politique de ménager. Malgré son ressentiment, le sultan ne crut pas devoir, dans la circonstance, punir tant de hardiesse plus sévèrement.
L'éminente place de Tchourliili fut doîjnée
à un homme digne de la remplir par ses vastes connaissaiiT;es et son amour pour la justice. S'il eût joint à ses vertus les taleus d'un guerrier, on n'aurait pas besoin de nommer Kiuperli- Ogli-Niumann-Pacha pour annoncer que c'était un quatrième Kiuperli, un petit- fils du conquérant de Candie, qui était appelé à honorer le visiriat. Niiimann-Kiuperli , ami des Suédois , parce qu'il était ennemi des Russes, se montra favorable à Charles XII , et inaccessible à la corruption. Le parti suédois reprit courage, et tenta de nouveaux efforts. L'adroit et infatigable Poniatowski se fit écouter du divan. Il lui montra les Polonais prêts à se joindre aux Ottomans et aux Tartares dès qu'ils se montreraient sur les frontières de la Podolie. Il signala les Russes, qui ne prolongeaient une paix perfide que pour se mieux préparer à la guerre. Enfin il accusa le czar de se faire des alliés parmi les sujets les plus suspects de la Porte, parmi ces montagnards de l'ancienne Epire, que la même origine et la même rehgion disposaient à s'armer pour les Russes dcuis l'occasion. Il est vrai que le nom des Moscoviles et de leur czar n'était pas inconnu à ces peuples qui, comme eux, d'origine esclavone, habitent les bords de la mer Adriatique. Les Monténé-
grins, qui se souvenaient que leurs pères, mêlés avec les Albanais, avaient résisté glorieusement aux armées d'Amurath II et de Mahomet II, quand ils avaient eu Scanderberg à leur tête ; les Monténégrins , sur la renommée des succès d'une peuplade de leur nation contre leurs ennemis communs, avaient envoj^é, dans le tems de la paix de Carlowitz , oiiHr leur alliance à la Russie. La prévoyance de Pierre I n'avait pas dédaigné depuis des montagnards dont la haine et la bravoure pouvaient devenir utiles; et, sans avoir de dessein fixe ou de but présent, il avait cultivé les germes de cette amitié profitable. Les présens de Pierre I avaient décoré les églises des Monténégrins; ses aumônes avaient été secourir les prêtres grecs jusque dans les cellules du mont Athos. Ainsi dès-lors, tous les peuples , les uns de même origine, les autres de même religion que les Russes, partageaient la bienveillance de leur nom, l'assurance de leur amitié, l'espérance de leur protection en Epire , en Thessalie, dans la Grèce, dans la Morce. Aussi ce fiit sur ces fondemens plus ou moins bien découverts que les ennemis de Pierre I, pour joindre une preuve sensible aune accusation vraisemblable, déposèrent aux pieds du sultan une médaille
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frappée à Amsterdam , avec cette inscription r « Petrus primus , Pwsso-Qrœcorum imperator.n
Les yeux d'Achmet étaient dessillés , et la guerre devenait le vœu de son indignation, lorsqu'un affront solennel vint blesser son orgueil , et nationaliser chez les Ottomans le ressentiment.
Pierre I, désirant que la trêve consentie à Carlowitz fût prolongée de deux ans, envoya une ambassade à Constantinople. Son ministre arriva par mer, escorté par des vaisseaux de guerre. Une escadre russe entra par la mer Noire, navigua au milieu de ce fameux canal qui réunit le Pont-Euxin à la Propontide , et vint jeter l'ancre en face du sérail, dans le port même de Constantinople. Le pavillon guerrier des infidèles, le pavillon naval des Russes, à qui les sultans ne soupçonnaient pas un navire , paraissait sur ces mers interdites même au commerce chrétien , sur ces mers que l'orgueil et le fanatisme musulmans auraient presque appelées sacrées. L'apparition d'un giaour au milieu du harem impérial , ou au milieu des bains publics, à l'heure oii les femmes s'y baignent, n'aurait pas frappé les esprits d'une stupéfaction plus grande, d'une horreur plus religieuse et plus universelle.
DE L'EMPIRE OTTOMAN. 8i
Achmet III, rempli à la fois de doulenr et *7^°' de colère, manda sur-le-champ son grandvisir. « Le czar mon ennemi , dit-il , est-il donc » tombé en démence? Oii s'arrêteront .^es pro- » jets insensés? Sans doute ce nouvel Alexandre » prétend conquérir l'univers; que Ton châtie j> cet infidèle ! »
Kiuperli quitta son maître pour aller demander raison à l'ambassadeur non-seulement de l'apparition de la flotte russe, mais de son existence. « Pourquoi tous ces vaisseaux, lui dit-il, }) si ton prince est en paix avec mon sublime » empereur? Le Pont-Euxin est une mer sans i) issue pour vous , et le Bosphore ne vous est » point ouvert. »
En vain l'ambassadeur du czar voulut-il excuser l'armement, en prétextant qu'il avait été commencé avant les négociations de Garlowitz, et qu'on n'y avait point été exprimé qu'Userait arrêté; eu vain représenta-t-il que sa personne demeurait en ota^je, comme garantie des intentions pacifiques de sa cour; on continua à parler de paix , mais la Porte se disposa à déclarer la guerre.
Les dissipations d' Achmet lïl, prince à la ^7^^' fois avide, prodigue et fastueux, avaient déjà consommé une pajlie des richesses que Tchour- 3. 6
n^ HISTOIRE
îùli avait su faire entrer dans Je trésor impe= rial; le sultan ordonna à Kiuperli de trouver des ressources dans de nouveaux impôts. Mais il ne rencontra pas en lui la même complaisance que dans son prédécesseur. Cet honnête grand-visir refusa de complaire à son maîtr» aux dépens de la justice. « Tchourlùli, lui dit » Achmet avec impatience, savait bien les 3» moyens de remplir le kasna. » — « S'il avait 3* le talent d'enrichir votre hautesse par des » voies iniques, reprit respectueusement Kiu- 31 perli, permettez-moi d'ignorer un art sem- » blable, et dispensez-moi de l'acquérir. »
Achmet, blessé d'une réponse si courageuse^ déposa sur-le-champ Kiuperli. Il ne poussa pas la vengeance jusqu'à sévir contre lui; il se borna à l'envoyer à Négrepont, dont il lui donna le pachalic.
ayii. Mehemet-Baltadgi reparut sur la scène, et rentra pour la seconde fois dans le visiriat. Plus prudent ou plus docile que Kiuperli- Niuman, Mehemet adopta sans doute le système guerrier du sultan , et se prêta aux moyens de fournir les frais de la guerre; car tous les signes avant- coureurs se manifestèrent dès l'arrivée de ce nouveau grand - visir. L'ambassadeur du czar, Tolstoï, fut arrêté, et mis aux
Sept-Tours ; le khan de Crimée eut ordre de se tenir prêt à marcher avec ses Tartares; et Mehcmet - Baltadgi celui de partir, et d'aller combattre les Russes à la tête de deux cent mille Ottomans. Ils lurent rassemblés dans les plaines d'Audrinople, dès les premiers jours du printems. Meheraet dit à son maître, en .prenant congé de lui, et en recevant de sa main un cimeterre enrichi de pierreries : «Votre 3> hautesse se souviendra que j'ai été accou- » lumé à me servir de la hache pour fendre » du bois, et non du sabre pour combattre. ^ Je vais m'effbrcer de vous bien servir; mais j) je vous supplie de ne pas me rendre respon- » sable de l'événement. » Le sultan sourit; le grand-visir monta à cheval, et la mémorable campagne de 171 1 s'ouvrit.
La Moldavie semblait destinée à être le théâtre de la guerre; il était donc utile à la Porte que le prince qui la gouvernait fût dévoué à ses intérêts. Le khan des Tartares fit déposer Nicolas Maurocordato, prince grec, qui n'était rien moins que guerrier, et fit nommer à sa place Démétrius Cantimir, connu à là cour ottomane et dans l'armée , qui s'était trouvé à la bataille de Zenta, et habitait depuis longtems Goustautinople. Cantimir reçut le cucca