‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 9 sur 9 · C HISTOIRE · texte numérisé non relu

C HISTOIRE

empereur de sa clémence. Ce n'était pas que les Russes, ces ennemis devenus si terribles aux yeux du vulgaire qui ne juge que sur l'événement fussent aussi formidables en réalité qu'ils Tétaient en apparence. La fortune combattait pour eux ; rinsubordiuation des pachas , l'indiscipline , le désordre , et jusqu'au courage si journalier et presque si inutile des musulmans, neutralisaient ou dissipaient en pure perte les forces inépuisables et toujours renaissantes qu'un sultan pouvait retrouver, comme le fabuleux Antée , en toucliaut la terre populeuse soumise à sa domination; aussi les efforts que la puissance russe tentait à force ouverte contre l'empire ottoman étaient - ils d'un effet moins sûr et d'un prix plus cher que les intrigues sourdes, les alliances secrètes, les conspirations cachées de sa politique habile.

Au nord et au midi du territoire européen des sultans, les Russes, chrétiens de la religion grecque, comptaient un peuple entier d'amis que la même croyance, la même haine, le mêuie intérêt leur attachaient , et que la crainte seule et leloignemeiit empê'chaient de se déclarer.

Depuis l'époque où Bogdan avait soumis à Soliman I sa personne, ses sujets et ses états.

la Porte ottomane avait laissé aux Valaques et aux Moldaves le privile'ge de nommer leurs princes; mais celte bienveillance avait cessé pour les Valaques , en 171 4, année où Constantin Brancovani fut décapité à Gonstantinople , et pour les Moldaves , en 17 1 1 , lors de la défection du prince Cantimir, et de sa fuite en Russie. Depuis ce temps , ces trônes, patrimoines des Grecs du Fanar , prix de leurs intrigues ou châtiment de leur ambition . n'étaient plus que des fermes qui, presque d'année en année , se vendaient sur les marches du sérail , au plus offrant.

En effet, depuis que ces provinces avaient perdu leur indépendance, on avait vu le plus souvent un Grec sans naissance s'élever, par l'intrigue, la fciveur ou f argent , au rang dhospodar : les mêmes moyens le renversaient et le replongeaient dans son obscurité. Ces saturnales ne duraient quelquefois que trois jours. Etait-il surprenant que ce souverain, presqu'éphémère, les passât dans l'ivresse de l'insolence et de l'orgueil ? Les boyards ne l'approchaient qu'en tremblant ; les plus distingués étaient rarement admis à l'honneur de lui baiser la main ; les plus hardis, quand ils paraissaient en sa présence , faisaient le signe de la crûix , se recom-

mandaient à leur bon ange, et se courbaient pour baiser ou ses pieds ou le bas de son vêtement. Tout l'appareil de la souveraineté l'environnait : il avait des pages, des chambellans, une garde de deux cents Albanais ou Serviens, milice brave et magnifiquement habillée. Une musique turque venait jouer deux fois le jour devant son palais, comme il se pratique à Constantinople pour le Grand-Seigneur lui-même, droit impérial qui remonte aux tems dOthman , et de tous les privilèges, celui que la vanité des hospodars estimait le plus. Mais tout cet orgueil s'humili^iit, toute cette grandeur s'abaissait , ce faste devenait un affront devant le dernier de ceux qui portaient le nom dOttoman^ Le moindre des chefs militaires qui passaient fréquemment en Moldavie et en Valachie voulait visiter le prince pour en recevoir le présent d'usage. Une humiliation plus sensible l'attendait; quand un pacha tel que les commandans de Choczim ou de Bender se faisait annoncer, rhospodar était obligé d'aller au-devant de lui jusqu'à son logis ; du plus loin qu'il l'apercevait, il descendait de cheval, venait baiser respectueusement le bas de sa pelisse , et marchait devant lui à pied. Arrivé à son propre palais, le prince ne s'asséyoit devant le pacha que quand

celui-ci lui en avait fait et réitéré l'invitation. Il souffrait toutes ces avanies, parce que cet Ottoman obscur ou cet orgueilleux pacha pouvaient également devenir grands-visirs et se souvenir de l'hospodar qui leur aurait manqué de respect.

Mais les visites les plus sinistres que ce précaire souverain pouvait recevoir, étaient celles des capidgis-bachis , qui ne venaient guère que pour le déposer ou pour lui demander sa tête. Depuis quatre - vingts ans seulement la Valachie et la Moldavie comptaient plus de soixante hospodars déposés , et plus de vingtcinq décapités, noyés , pendus, assassinés, empoisonnés par ordre du divan ; car les capidgisbachis, CCS messagers de mort, exécutent leur mission comme ils peuvent, courant toujours le danger detre gagnés de vitesse par celui dont ils sont chargés de se défaire.

Un million d'hommes environ habitait la surface des deux provinces. Galacz , située sur le Danube , à la pointe de la presqu'île formée par le Pruth et par le Sireth, était le port unique de la Moldavie dont Yassi était la capitale. C'est à Galacz que, sur un fîrman de la Porte ottomane, les habitans étaient obligés d'amener leurs bostiaux et leurs denrées, consistant en

34o HISTOIRE

blé, en cire et en miel si estimé dans l'orient de l'Europe. L'équité était devenue plus inconnue dans ces marchés qu'aux fameuses foires du fleuve Amur où les Russes et les Chinois faisaient alors assaut de fourberie, et auxquelles on dit que les derniers ne vont plus, ayant reconnu les autres pour leurs maîtres dans l'art de tromper.

A GalacZj des janissaires marchands, des Grecs même, munis du redoutable fîrman , fixaient le prix des denrées qu'ils achetaient ; ils fraudaient sur les poids et les mesures , n'épargnaient ni les menaces, ni les mauvais traitemens ; et les vendeurs retournaient chez eux avec le peu d'argent qu'on avait bien voulu leur donner , heureux encore de n'y pas rapporter la peste.

Ainsi , dans les palais des Grecs de Moldavie et de Valachie, chez les hospodars tout-puissans, chez les boyards les plus nobles et les plus riches, une anxiété continuelle jetait la teinte la plus sombre sur toutes les conditions. Le silence, la mélancolie habitaient partout avec eux; partout le plus élevé était le plus près de la chute ; partout au sein des familles on n'entendait que cette phrase sinistre : « Ici , » mon père, mon mari, mon frère, mon fils^

DE L'EMPIRE OTTOMAN. Z^i

ï> ont été rais à mort; là , par l'ordre da prince , » là, par ordre de la Porte; » car c'est ainsi que réagit sans cesse tout gouvernement oppresseur.

En parcourant cette terre de deuil, en suivant les routes solitaires , le voyageur ne rencontrait point de chaumières, point d'habitations exposées à la vue; cependant le paj^s était peuplé, car la nature n'y refusait la fécondité ni au sol ni à l'espèce humaine. Mais la plus pauvre cabane était cachée par des bois, mais le dernier des êtres vivans cherchait à enfouir son existence, le musulman qui passait ayant le droit de la force et de l'impunité sur les biens, sur la vie du Moldave ou du Valaque infortunés qui ne disputaient pas plus f un que l'autre , et ne se défendaient qu'en fuyant.

L'état d'asservissement de ces êtres appartenant à l'espèce humaine était plus affligeant ericore par son honteux contraste avec leur extérieur. A. voir leur figure sauvage, cette hache pendue à leur ceinture , cette peau de mouton sale, mais qui, jetée sur l'épaule gauche et rattachée sur la poitrine , rappelait le vêtement romain ; ce brodequin grossier , reste de la chaussure antique, qui n'eût pas pris les Yalaques et les Moldaves pour un peuple igno-

fant et pauvre, mais courageux et guerrier? qui aurait soupçonné >ous de telles apparences la faiblesse et la pusillanimité? L'oppression seule avait pu produire un pareil changement, et les faire survivre à eux-mêmes.

Les habitans de l'anliq le Péloponèse, de l'illustre Attique, de l'hcroïque Grèce, dont l'origine était commune avec les Valaques et les Moldaves , vivaient sous un joug aussi honteux, mais du moins plus supportable. Les Ottomans, plus assurés de leur soumission, parce qu'ils étaient plus sous leurs yeux, les gouvernaient moins en esclaves qu'en peuple conquis; sans doute la vue môme de leurs oppresseurs, celle des monumens encore existans de leur antique liberté , pouvait élever 1 ame des Grecs de l'Archipel et de la Terre-Ferme, jusqu'au désir de l'affranchissement; mais le sang de Solon , d'Aristide, d'Alcibiade , de Xénophon, de Démétrius de Phalère ou de Philopœmen , ne couJait plus dans leurs veines : la race des Grecs d'aujourd'hui, mêlée d'abord aux Romains, mésalliée ensuite aux Barbares, n'avait plus elle-même cette généreuse prétention. Le plus vain d'entre eux n'avait que le stupide orgueil de descendre de ces vils et cruels empereurs du Bas-En)pire qui , de dynastie en

dynastie , avaient presque tous été la honte du trône et l'horreur de leurs sujets. Les seuls traits de conformité que les Grecs modernes eussent conservés avec k^s anciens, c'était ceux de leurs vices: ils ressemblaient auK Grecs, tels qu'ils étaient du tems de Juvénah « Génie » ardent, impudence effrontée, esprit vif, élo- » cution plus rapide que celle d'Iséus. le » maître de Démosthènes, le Grec possède tous 3) les talens et sait prendre tous les caractères : » c'est un peuple de comédiens. »

Dans ce peu de mots, le poète romain s'est trouvé avoir tracé aussi fidèlement le portrait des Grecs de son siècle, que celui des aventuriers, des médecins, des négocians, des drogmans , des princes qui , plus ou moins ignorans , plus ou moins instruits , mais tous aussi fourbes et aussi souples, intriguaient, aux tems dont nous parlons, en Grèce, en Moldavie, en Valachie, ou à Constantinople , dans le quartier du Fanar. Ceux d'entre eux qui avaient du caratère ne s'élevaient pas au-dessus de la condition de pirates ou de brigands. Le feu de la liberté républicaine, le noble et vertueux esprit des Athéniens et des Spartiates n'étaient point conservés dans les montagnes qui hérissent la Grèce, terre antique et classique des

sages, des grands hommes et des héros. Les MoDlénégrins de l'Albanie, les Mainotles de la M*'^i-énie avaient fui dans les retraites inaccessibles qui leur servaient de repaires, par le seul instinct de leur conservation; ils s'étaient retirés devant les Ottomans , conquérans du plat pays, des campagnes et des villes, de même que les sauvages de TAmérique, oii les bêles farouches partout s'éloignent devant la charrue du laboureur armé qui envahit leur territoire. Ce n'étaient pas de tels hommes que les trois cents héros des Thermopyles appelaient à les renouveler dans le vœu prophétique écrit sur leurs tombeaux.

C'est cependant sur ce peuple corrompu ou dégradé, que l'impératrice Catherine II jeta les yeux pour l'appeler à la liberté, sans s'informer s'il en était digue. Il suffisait à sa politique que la Grèce fournît des élémens au foyer d'insurrection, de guerre et de dangers qu'elle voulait établir contre les Ottomans, dans le cœur même de leur empire. Le génie de Munick , aussi habile dans les conseils que sur les champs de bataille, avait enfanté ce projet; l'âme grande et hardie de la Séimramis du Nord le mit à exécution.

Ainsi tous les peuples sujets de l'empire otto-

man, qui se trouvaient de même origine ou de même religion que les Russes, partageaient la bienveillance de leur nom , l'assurance de leur amitié, l'espérance de leur protection, nonseulement en Valachie et en Moldavie, mais en Epire, en Thessalie, dans l'Attique et dans le Péloponèse. Telles étaient les dispositions de ces ennemis naturels des Ottomans, ennemis plus ou moins opprimés, lorsqu'un Grec nommé Papaz-Ogli, qui avait servi avec Grégoire Orlof dans les grades obscurs du corps de l'artillerie russe, se présenta devant ce favori de Catherine II. Orlof cachait lodieuse origine de sa fortune et de sa grandeur sous tout l'éclat de la faveur, du pouvoir, de la magnificence et de fambition. Ce fut à lui qu'un aventurier vint proposer le soulèvement de la Grèce : Papaz-Ogli fut chargé d'organiser cette insurrection dont il ne craignit pas et dont il risquait peu de répondre.

Les puissances amies de la Porte ottomane ne pouvaient pas l'avertir d'une conspiration à laquelle l'Europe ne voulait pas croire ; cependant la Morée était destinée à en être le foyer.

Cent mille Grecs en état de porter les armes ^77 habitent celte fertile et montagneuse presqu'ile ;

quinze mille Ottomans, disse'minés dans les villes de Coron, de Napoli, de Romanie, de Tripolizza, Nauplia et Mantinée , et dans quelques autres places ou lieux fortitiés ou censés l'être, retenaient cette multitude timide sous l'habitude de la soumission et sous la seule terreur de leur nom. L'unique précaution que prissent leur maître était, à chaque déclaration de guerre, d'ordonner dans la Morée un désarmement général. Ce soin une fois observé, tout ce qui portait le nom d'Ottoman , depuis le pacha commandant en chef, jusqu'aux sandjiaks, aux officiers , aux janissaires ou aux soldats, vivaient dans la sécurité, l'oisiveté et la mollesse. Sous l'ombre de cette insouciance dédaigneuse , de ce sommeil universel, Papaz-Ogli vint secrètement aborder la Morée, s'aboucha avec des primats, fantômes qui, aux yeux des Grecs, représentent les anciens archontes, parce que leurs maîtres leur permettent une sorte d'autorité sur leurs compagnons de servitude, autorité qui se borne toutefois à lever les impôts.

Les habitans de cette presqu'île étaient cependant, de tous les sujets de l'empire, ceux que la domination ottomane fatiguait et tourmentait le moins ; son despotisme avait presque

à leur égard le caractère de la bienveillance, depuis qu'à la dernière expulsion des Vénitiens qui s'étaient aliénés les Grecs par leur intolérance religieuse , une soumission volontaire avait prouvé que ces derniers ne gémissaient pas du retour de leurs maîtres accoutumés. Les Grecs de la Morée , favorisés dans leur commerce et dau^ leurs travaux agricoles, voyaient depuis ce temps leur population presque doublée. Ils avaient même un chef au milieu d'eux, dans la personne d'un vieillard nommé Bénaki, primat de la ville maritime de Calamata, qui, par son opulence et par son e pnt, avait acquis et su conserver nue influence et un crédit utiles auprès des pachas éphémères do la presqu'île. Mais l'adroit et rusé primat avait su également se ménager l'amitié des Mainotles; ces montagnards sauvages à demi civilrsés, que des traditions, toutes incertaines, font descendre des Spartiates et même des Messéniens, indigènes plus antiques encore, que les Spartiates eux-mêmes ne parvinrent jamais à soumettre à des lois; et Bénaki n'oubliait pas que la Grèce était sa patrie, et que les musulmans en étaient les oppresseurs.

Ce fut à lui que Papaz-Ogli s'adressa ; ce fut par lui qu'il entama des négociations avec les

Mainottes; et quoique ces montagnards grossiers eussent hai les timides Grecs, habitans des plaines, s'ils ne les avaient pas autant méprisés, Papaz-Ogli réunit les uns et les autres au nom de la Russie et de la liberté. Il fit souscrire un engagement à quelques primats, à quelques évêques et à plusieurs Mainottes amis ou parens de Bënaki , et il annonça impudemment à la cour de Pétersbourg que cent mille Grecs se soulèveraient dès qu'une flotte russe aborderait sur leurs rivages, et viendrait leur apporter des ax'mes.

1770- Ce fut sur une aussi faible garantie, sur de si légères et même de si fausses promesses que l'impératrice donna l'ordre à une escadre russe composée seulement de sept vaisseaux de ligne, de quatre frégates, de quelques transports et de douze cents hommes de débarquement , d'aller conquérir la Grèce; et cette flotille, chargée d'exécuter de si vastes desseins, partit des bords de la nébuleuse Neva pour les parages de la mer Egée et des Cyclades dont la navigation lui était aussi inconnue que celle du Pont- Euxin l'était du tems de Jason aux Argonautes.

Le mois de septembre de l'année 1769 était commencé; la mer Baltique, qui apparlieni

aux glaces la moitié de l'année , n'était pas encore fermée; on eût dit que Catherine II l'avait pour auxiliaire de son entreprise téméraire et presque insensée.

Loin de s'attendre aux coups terribles que la 1770. Russie se préparait à lui porter dans le midi de ses provinces d'Europe, le sultan Mustapha III avait les yeux fixés sur le Danube , et ne songeait qu'à réparer de ce côté des malheurs dont la plus grande part appartenait à la fortune. Il envoya quarante mille hommes défendre Bender et Oczakof , les premières places que les armées ennemies semblaient devoir assiéger. Il ordonna de nombreuses levées pour jeter des garnisons dans toutes les places qui bordent le Danube; et puisant dans le trésor du sérail tous les frais de la guerre qu'il voulait continuer, s'applaudissant de soutenir une cause juste sans fouler ses peuples de nouveaux impôts, le sultan se bornait à une guerre défensive, et attendait que ses ennemis vinssent l'attaquer.

Cependant toute l'Europe croyait l'armement naval de Catherine destiné à menacer et à contenir seulement les Suédois. On était loin de soupçonner qu'il dût sortir de la Baltique; et déjà après avoir passé le Sund, après s'être

35o HISTOIRE

radoubée en Angleterre, la floHe russe en(rc'e dans la Méditéraiinëe, refusée à Malte, reçue à Minorque , arrivée enfin dans les parages de la Grèce, avait arboré aux yeux des habitans du Péloponèse son pavillon libérateur. L'amiral russe Spiritoff vint jeter lancre à 1 entrée du golfe de Coron, devant la .petite île de Strophade , joîi la fabuleuse antiquité avait placé le séjour des Harpies. A cette apparition inattendue, les Ottomans, remplis d'effroi, se réfugièrent de tous côtés dans les citadelles, cherchant moins à se défendre qu'à trouver un asile , et disposés partout à se rendre , pourvu qu'ils sauvassent leur vie. Mais les Russes n'étaient pas en état de mettre à profit ce premier moment d'épouvante et de confusion. Ils désarmèrent presque entièrement leurs vaisseaux, et ne purent encore débarquer aux environs de Coron que cinq cents hommes effectifs. Les Russes et les Grecs s'étaient trompés mutuellement. Les premiers avaient compté qu'à leur aspect toute la population accourrait pour recevoir des armes; les autres avaient cru ne servir que de guides à une armée qui débarquerait toute formée. La mauvaise foi de Papaz-Ogli et ses fourberies furent dévoilées dès le premier jour. Les Mainottes s'indignèrent quand on les

DE L'EMPIRE OTTOMAN. 3&ï

somma de remplir l'engagement frauduleux qu'on avait signé en leur nom. Les Grecs s'alarmèrent en voyant qu'ils avaient trop compté sur les Russes qui, au contraire, venaient s'appuyer sur eux. L'étonnement, la méfiance et le mécontentement partageaient tous les esprits. Cependant , les Mainottes se fiant à leurs retraites inexpugnables, promirent leur appui : ils étaient toujours sûrs, quel que fût l'événement, de s'enrichir des dépouilles et de s'abreuver du sang des musulmans. Le primat Bénaki soudoyait en secret un corps entier de Grecs , et leva le premier le masque ; il arbora dans Calamata l'étendard de l'indépendance. Des armes , des uniformes russes furent ainsi distribués à quelques mille hommes qui , sous le nom pompeux de légion orientale et occidentale de Sparte , reçurent de la renommée le nom d'armée. Ce ramas, si peu redoutable, s'il eût été attaqué , se partagea en deux troupes. L'une se répandit dans toute la presqu'île , dans l'evspérance de propager le soulèvement ; l'autre vint former le siège de Coron.

Cette ville , située au fond du golfe de ce nom, se composait d'un bourg que dominait une citadelle placée sur une langue de terre qui s'avançait dans la mer. Des rochers unis

3o2 HISTOIRE

ensemble par une muraille faite de main d'homme, protégeaient la ville du côté de la terre. Ce faible ouvrage était insuflBsaut contre une attaque vive et régulière ; et Coron n'avait pourgarni.sonque quatre cents Ottomans frappés de terreur. Mais de leur côté , les Russes étaient en trop petit nombre pour ne pas donner bientôt le secret de leur faiblesse. Les assiégés se rassurèrent; et quelque molle que fut la défense, l'attaque le fut encore davantage : le siège durait depuis deux mois sans aucuns progrès.

Cependant la nouvelle du débarquement d'une armée russe avait éveillé, sur la Terre- Ferme et dans tout FArchipel grec , l'espérance et l'amour de la liberté. Les provinces les plus éloignées du théâtre de l'insurrection, étaient celles qui fermentaient et s'agitaient avec le plus d'impatience. La Thessalie ne demandait que des armes; les villes maritimes de la côte, depuis Lépante jusqu'à Athènes, chassaient spontanément leurs oppresseurs; mais aucun Russe ne paraissait encore dans fintérieur du pays, hors de la presqu'île. Les Ottomans, ne se ' -voyant pas même attaqués , après avoir craint d'être accablés partout à la fois, se rassurèrent et se mirent eu défense dans toutes les places. Les

Russes i retenus devant Coron, n'osaient pas essayer de l'emporter de vive force ; les assiégés n'osaient pas non plus hasarder de sorties. Les uns et les autres se redoutaient mutuellement. La flotte s'était emparée du port de Bétylo, voisin de Coron; mais ce n'était point un asile sûr , et l'approche de la mauvaise saison jetait déjà de l'inquiétude dans les esprits. Les Russes se plaignaient des Grecs ; les Greeâ se plaignaient des Russes à leur tour. La nécessité força de recourir à l'audace, et l'imdace fut secondée par le bonheur. Le général Annibal, Africain d'origine , fils d'un nègre de Pierre I, fut détaché avec quelques troupes de débarquement pour aller surprendre le port et les châteaux de Navarreins, place située près de Coron sur la côte occidentale de la presqu'île. Dès que les Russes parurent, une poignée de musulmans qui habitaient, plutôt qu'ils ne gardaient, deux vieux châteaux en ruines, se hâtèrent de capituler aux premiers coups de canon, et la flotte se trouva maîtresse d'un des ports les plus vastes de la Morée. Tels étaient les faibles succès d'une expédition bien éloignée de répondre à sa renommée et de soutenir la terreur qu'elle avait d'abord inspirée. La désunion était parmi ses chefs. L'amiral Spiritoff commandait la 3; â3

flotte qui ne comptait que huit cents Russes en état de combattre. Le comte Théodore Orlof était le général des troupes de terre; mais son frère Alexis était le commandant en chef de j'expédition. Retenu jusqu'alors dans les ports de ritaiie, il arriva devant Coron, et ne manqua pas de blâmer tout ce qui avait été fait ; le résultat de cette mésintelligence fut la levée du siège , et l'occupation de Navarreins.

Des avis certains avaient été envoyés à Constantinople : le divan les devait à la fidélité ou à la prévoyance politique du prince'de Valachie; il avait été surpris dans Bucharest, et emmené par les Russes pendant la dernière campagne. Catherine II n'avait pas caché ses projets à ce Grec, dont elle avait jugé les conseils utiles , et sa cause unie à la sienne. Les Ottomans s'attendaient donc à une attaque par mer; mais c'était des côtes septentrionales de la mer Noire qu'ils voulaient croire que l'armement partirait. Les ministres du sultan en étaient encore à ce point d'ignorance , de demander avec dérision ce que c'était que le Sund. Un visir avait bien demandé au baile de Venise, dix ans auparavant , si les terres de sa république étaient voisine de l'empire russe. Le divan s'obstina à se croire mexiacé du côté oii les Russes ne peu-

saient pas à attaquer, et il envoya dans la mer Noire sept vaisseaux de ligne et quelques bâtimens de guerre. Il ne fallut pas moins que l'apparition de la flotte russe dans l'Archipel, et son débarquement en Morée, pour fixer les incertitudes du ministère ottoman. Mais il ne perdit rien de sa sécurité : le sultan Mustapha fut peut-être dans son empire le seul qui s'alarma de cette attaque si imprévue et si dangereuse dans ses conséquences probables. Les ministres ne voyaient, dans cette invasion, qu'un événement ordinaire, et le seul ordre qu'ils donnèrent fut d'armer vingt gros vaisseaux qui restaient dans le port. Leur réparation fut faite avec autant de précipitation que de négligence; on garnit ces vaisseaux de pièces de canon de tout calibre , et on forma les équipages de tous les hommes qui se trouvèrent sous la main. L'armée navale fut créée des mêmes élémens que l'avait été l'armée de ferre. Tous les habitans des côtes furent rassemblés , le bâton à la main, pour devenir en un jour pilotes et matelots. Cette multitude afflua dans Constantinople et y commit des désordres de foutes espèces. Ces monstrueux excès furent réprimés et punis par des excès plus monstrueux encore. Les janissaires, rigoureux conservateurs de la police

ptlomane, quand ils ne sont pas les premiers à la bouleverser, parcoururent les rues de la capitale , dis.sipèrent tous les rassemblemens; et saisissant quiconque tombait entre leurs mains, jetèrent à la mer, une pierre au cou, plusieurs milliers de ces misérables qu'il eût été trop long ^e juger. Ces sanguinaires mesures présidèrent à l'embarquement ; et lorsqu'on crut la flotte à vue. d'oeil suflBsamment équipée, le capitan-pacha mit à la voile, et se dirigea vers le Péloponèse. Une seconde escadre russe, aux ordres de l'Ecossais Elphiustou, venait d arriver et de renforcer la flotte ennemie de trois vaisseaux de ligne , de trois frégates et de quelques bâtimens de transport. Ce marin habile , fier de la grande réputation que de briilans combats de mer lui avaient acquise, plein de confiance dans la valeur et les talens qu'on lui reconnaissait, avait juré sur sa tête, à limpératrlce, quïl battrait la flotte ottomane; qu'il forcerait le passage des Dardanelles, et qu'il irait jeter l'ancre sous les murs du sérail. La fortune avait déjà souri à son audace , et l'heureux Elphinston n'avait mis que trente-cinq jours à traverser finimense espace qui sépare la Baltique de la mer Egée. A peine arrivé dans Iq golfe de Misistra, à peine ayant touché le sol

DE L'EMPIRE OTTOMAN. SSy

de l'ancienne Sparte, il reçut la nouvelle que la flotte ottomane approchait. Aussitôt il jette à terre quelques troupes de débarquement pour renforcer les Russes dans la presqu'île, et lève l'ancre avec sa faible escadre pour aller provoquer au combat un ennemi qu'il ne craignait point. Le capitan-pacha dont le nom a été passé sous silence , parce que Ihistoire ne tire pas toujours de l'oubli le nom des lâches, le capifan-pacha était parti de Constantinople avec vingt vaisseaux. Il en avait laissé dix dans l'Archipel, pour contenir les insulaires qui ne demandaient qu'à se soulever, et il s'approchait de la Morée avec les dix autres. Quatre venaient d'entrer dans le port de Napoli pour y débarquer des munitions de guerre et des troupes de secours. Les six autres navires attendaient à la cape, et tous ensemble devaient , après leur réunion, cingler vers Navarreins. L'escadre d Elphinston parut et s'approcha, sous pavillon vénitien , des six vaisseaux ottomans. A la portée du canon , il arbora le pavillon russe et commença l'attaque. Dessixbâtimens cinq prennent la fuite, un seul soutient l'engagement, répond à son feu , oppose dans la défense une bravoure au moins égale à celle de l'attaque , et reste long-lems, avec une constance admirable.

en butte aux bordées de toute Tescadre russe. Il se dégage enfin, parvient à se retirer sous la protection d'un fortin qui défend le port de Napoli : il y entre ; Elphinston le poursuit en vain ; en vain il bloque le havre pendant deux jours. Craignant d'être jeté à la côte par la violence des vents, il se retire vers Cérigo. Il a déjoué les -plans informes d'un ennemi qui a fui ?ans combattre; mais un seul homme a emporté l'estime d'Elphinston , l'a forcé de reconnaître que les Ottomans ont encore, sur mer, des chefs dignes de les commander; et ce noble ennemi des Barberousse, des Occhiali, desMezzomorto,des Dgianum-Coggia, débute par une action d'éclat qui aurait honoré la plus illustre vie. Cet homme , jusqu'alors inconnu, mais destiné à devenir d'exploits en exploits le soutien de l'empire et l'exemple de ses guerriers, se nommait Hassan-Bey.

Page 1