LIVRE XXL
Jacoub-Aga. — Incendie de Balta. — Retour de Crim- Gueray en Crimée. — Déclaralion de la guerre. — Embrasement de la nouvelle Servie. — Mehemet-Emîr, grand visir. — Mort de Crim-Gueray. — Ouverture de la campagne de 1 768 — Siège de Choczim par les Russes. — Mort de Mehemet Emir; Moldorandgi lui succède. — Passage du Dniester par les Ottomans. — Blocus de l'armée russe. — Crue subite du fleuve. — Terreur et fuite de l'armée de Moldorandgi.— Prise de Choczim par Galitzin; Romantzof lui succède. — Disgrâce de Moldorandgi. — Tableau de la Moldavie et de la Valacbie. — Tableau de la Grèce, — Vues secrettes de la Russie sur ces provinces ottomanes. — Départ de la flotte russe aux ordres d'Alexis Orlof. — Sécurité du divan. — Siège de Coron par les Russes. — Occupation de Navarreins; terreur des Ottomans. — Vrrivée d'Elpbinsîon. — Départ de la flotte ottomane pour l'Archipel. — Combat naval entre les Ottomans et Elphinston devant Napolie de Romanie. — Portrait d'Hassan- Bey.
Balta est une ville de la petite Tartarie , se- 1768, parée de l'Ukraine par un ruis.seau qui marque les limites ; elle est fameuse par ses foires qui procurent le débit annuel des immenses
Sitf ïiîSTOIRE
troupeaux que possèdent les Tarlares Nogiiais; Le gouverneur ou grand douanier de Balta, Jacoub-Aga , devait sa fortune au khan Crim- Guera^^ La disgrâce de son maîlre avail ruiné ses espérances; il allait même ê:re victime de son at'acheuie. t pour };i; il languissait dans les pri-sons du khan Mackioud-Gaeraj^ , successeur de son prolecteur, qui avait résolu de le faire mourir . et qui «"était déjà emparé de tous sCiS biens. Envoyé corrnne son père dans la Crimée par la France, le baron de Toît , fils de ce gentilhomne hongrois , dont Ihistoire a déjà fait mention, crut utile de sauver un hoîUine sur qui sa cour avait lieu de compter. Par ses bons offices, Jacoub sortit de prison , et fut rétabli dans son premier poste ; ii retrouva son ancienne existence , mais non ses richesses que favare Mackloud-Gueraj" ne lui rendit pas. Jaconb revint à Balta . plein d ambition , et non sans espérance de faire remonter son maître Crim-Gueray sur le trône de Crimée» L'occasion ne larda pas à se présenter: les Polonais confédérés, pressés de toutes parts parles détachemens russes qui cherchaient à les dissiper, s'étaient jetés les uns dans l'intérieur de la Pologne en revenaiit sur leurs pas, les autres dans la Moldavie oui ho^podar les avait reçus; d'autres j eufiu ^ arrivés sur rextrèaie frontière ^
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n'osaieut pas entrer dans le pachalic de Choczim où les Russes n'auraient pas osé les poursuivre. Une poignée de ces confédérés se trouvait dans le voisinage de Balta et d'iacoub - Aga. Il forma une intelligence secrète avec leur chef, fengagea à provoquer les Russes, et à se laisser poursuivre par eux jusque dans la ville tartare , au risque de tout événement. Les Polonais attirèrent sur eux un détachement russe qui ne manqua pas de les attaquer. Le territoire ottoman fut violé, et les confédérés, feignant de fuir, se jetèrent dans Balta ; les Russes y entrèrent avec eux, et dans le tumulte et la confusion du combat ils massacrèrent un grand nombre de musulmans. Pour ajouter à la solennité de l'attentat, Jacoub-Aga prit soin que le feu fût mis à la ville : on prétend même qu'il le fut par ses mains. La relation de l'attaque et de l'incendie de Balta fut envoyée par lui au khan Makloud-Gueray , et de là à Constantinople, accompagnée des lamentations les pi us déplorables et des plus profonds sentiment d'horreur pour une telle transgression aux droits des gens et aux lois de l'humanité.
A cette nouvelle , tous les esprits furent transportés d'indignation : la loi religieuse
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consacrait une aussi juste guerre : la provocation était manifeste ; les ordres furent donnés aussitôt à toutes les forces ottomanes de be rassembler et de se mettre en marche. Le ministre de Russie, M. Obrescoff, fut conduit au château des Sept-Tours. Crim-Gueray fut rappelé de son exil ; Mustapha déposa Mackloud, rétablit Crim-Gueray sur le trône, le combla d'honneurs et de présens, lui donna le commandement général de ses armées , et lui confia la conduite de toute la guerre.
L'oriflamme ottoman fut arboré: le sangiaskchérif sortit du sérail au milieu de la pompe triomphale appelée p£ir les musulmans alay;: solennité nationale , à la fois religieuse , imposante et burlesque comme presque toutes les cérémonies que , chez la plupart des peuples, l'usage consacie, et dont le caractère antique forme un contraste bizarre avec les nouvelles mœurs.
I^a marche s'ouvrit par la pieuse et grave procession de tous les corps d'arts mécaniques représentés par des chars où les députés de chaque profession exécutaient la pantomime de leurs métiers. Les laboureurs paraissent conduisant leurs charrues, suivis du tisserand qui travaillait et du menuisier qui rabotait sur l'établi ;
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derrière cette longue file s'avançait l'étendard du prophète , porté par le chef des émirs , et entouré d'une troupe de ces descendans de Mahomet. Tout le peuple, transformé en foule innombrable de fanatiques , avait les yeux attachés sur le drapeau sacré , talisman auquel le pronostic de la victoire lui semble toujours attaché ; mais des regards profanes ne doivent jamais le souiller sur son passage. Malheur aux chrétiens imprudens que la curiosité ! porterait à braver un pareil danger!
Cependant une longue paix avait donné aux Européens la fausse confiance de l'impunité: un grand nombre d'entr'eux avaient loué des fenêtres dans des maisons musulmanes que l'appât de quelques sequins leur avait ouvertes ; en vain des persiennes fermées les dérobaient à la vue, et les protégeaient contre l'apparence du scandale. Un des émirs qui précédaient l'étendard s'arrêta tout-à-coup , et s'écria : « Des infidèles osent profaner par leurs j) regards le drapeau sacré du prophète ; que » tout musulman les déclare sous peine de » réprobation, et que les infidèles soient » punis ! »
On assure que ce signal affreux fut donné , non par le fanatisme , mais par la vengeance;
par un molîah dont la cupidité avait éiê trompée par un chrétien qui , pour quelques aspres de moins , avait loué la maison diin aulre de préférence h la sienne. Quoi qiyl en soit, tous les asiies furent violés à la i'ois par une multitude frénëdque ; toutes les portes furent enfoncées , et les forfaits les plus atroces furent commis, sans distinction d'âge ni de sexe. On vit jusqu'à des femmes enceintes traînées par les cheveux, foulées aux pieds, périr de la manière la plus déplorable. Parmi les victimes , on compte la femme et les lilles de linternonce impérial , le ministre de Marie-Thérèse. Le grand- visir reçut les plaintes avec fintention de punir les coupables, mais avec l'imposiblité de les distinguer dans cettemultitude de forcenés : tels furent les sanglans auspices sous lesquels la guerre de 1768 commença.
1-63. L'imprudence , l'imprévoyance et la stupidilé semblèrent présider aux rassembleraens de l'armée. Le sultan invita, par une proclamation , tous les musulmans à joindre l'étendard de Mahomet. On ne convoqua point les janissaires , dans la crainte d'avoir à payer la solde de cette milice dispersée dans toutes les pro vinces de l'empire, devenue innombrable
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et aussi dangereuse par ses prétentions que par son indiscipline ; en effet, pour juger de la colossale composition du corps entier, s'il eût été réuni, il suffira de savoir qie la seule compagnie des Las ( peuplade qui habite le midi de la mer Noire et des environs de Siuope et de Trébisonde ) , fournit plus de trente mille hommes. Des milliers de volontaires s'ébranlèrent des exlrémilés les plus reculées de l'empire , bien moins par un esprit religieux et guerrier que par l'espoir du brigandage. Ils affluaient d'Asie eu Europe par le Bosphore , traversaient Constantinople qu'ils pillaient , tandis que leurs chefs traitaient avec le divan , moins encore des subsides de la campagne que de la rançon de la capitale ; car ce n'était que l'or à la main que le gouvernement obtenait le départ de ces hôtes déjà plus incoinmodes à lui-même qu'à ses ennemis. Des jalons ne marquaient pas leur route militaire à travers la Homélie et la Bulgarie jusqu'au rendezvous général indiqué sous Bender.
Mais depuis les portes de Gonstantinople jusqu'au Danube, les villages incendiés, les campagnes dévastées signalaient leur désastreux passage, comme si ces malheureuses
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provinces eussent été déjà le pays ennemi. C'est ainsi que sans magasins, sans vivres, sans étapes, parce qu'un gouvernement despolisque ne prévoit rien et se contente de toujours ordonner sans regarder s'il est obéi , trois cent mille bandits, sous le nom de soldats, infestaient les routes qui conduisent en Moldavie où les attendaient les spahis et les janissaires de la capitale, sortis avec tant de pompe à la suite du sandjiak-chériE •1769. Cependant, Crim-Guera^-, le général en chef àes armées ottomanes et tartares, était parti de Constantinople avec Tordre d'ouvrir la campagne par l'embrasement de la nouvelle Servie. Ce prince actif, entreprenant et belliqueux, rassembla cent mille cavaliers à Tombacbar , presque tous Tartares du Yédézan et du Budjiak : il en détacha quarante mille vers le petit Don , et ordonna à soixante mille de prolonger la rive gauche du Borysthène.
Au milieu de lliiver de 1769, le 7 janvier, le khan partit de Kaouchan, sa capitale, et passa le Niester. Dix mille saphis vinrent le joindre auprès de Balta , cette ville tartare , dont l'incendie était devenu la cause de la guerre. Les spahis avaient achevé de la piller , et avaient brûlé de plus tous les villages voi-
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uns. Telle était , sur un territoire ami , la conduite de cette cavalerie, l'élite de l'armée ottomane. En opposition de cette indiscipline, les cent milles Tartares de Crini-Gueray , qui renouvelaient dans les teras modernes l'existence des fabuleux centaures, se dévoloppaient en bataiilesur une plaine immense toute couverts de neige. Leurs vêtemens bruns se détachaient sur ce paysage blanc où ils étaient alignés sur vingt files de profondeur, sans régularité, mais non pas sans ordre. Chaque Noguaîs portait pour cinquante jours de vivres dans un sac de cuir qui contenait dix livres de maïs roii et pilé. Les seuls Inats-Cosaques , émigrés russes, peuplade chrétienne, établie dans le Cuban , portaient derrière leurs chevaux un quartier de porc. C'est à eux que la garde du sandjak-schérif était confiée. Telle était l'armée (artare que conduisait Crim-Gueray , prince d'environ soixante ans, d'une haute taille, d'un maintien noble, dune figure majesteuse, et dont le caractère répondait à lextérieiir. Une foule de sultans marchaient sous ses ordres, et parmi eux , il comptait sept de ses enfans.
Bientôt le Bog fut traversé sur la glace. Les Tartares, campés tantôt sur la neige , tantôt sur des lacs gelés, arrivèrent aux bords de ITngul,
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et aperrnrenl sur l'aulre rive la Noiivellf-Servic , dont les villages allaient devenir la proie des llcunmes, jr^.s habitans et leurs troupeaux, le partage des vainqueur--. Crirn Gneray passa l'ingul . comme il avait pas é le Bog , et laissa sur sa gaiîclie le fort de Saiiitc-Elisabelb , où était un* géiruison russe, et où s'était renfermé le commandant général de la nouvelle colonie.
Une nuée de Taf tares, conduite par un sultan, se répandait sur toute la Nouvelle-Servie. Des colonnes de fumée s'élevaient de toutes parts au bout de Fliorizon , et ces signaux de feu annonçaient au grand khan que ses ordres étaient exécutés. Les Tartares ne les outrepassaient pas. Plus avides que cruels, on les vit plaindre des malheureux qui, renfermés dans un monastère , et refusant de ss rendre , furent consumés par les flammes avant qu'on eût eu le temps de les secourir : mouvement de compassion que les Ottomans n'ont jamais connu en temps de guerre , mais qui n'est pas étranger aux Tartares, parce qnayant moins de fanatisme religieux , ils combaftent avec moins de haine, et que leur but est bien plutôt de piller que d'exterminer.
La grande armée qui protégeait la nuée incendiaire était arrêtée sur les bords de l'Ad-
junka; le froid devint si vif tout à coup , qu'on rencontrait dans la plaine des troupeaux gelés, et que les hommes et les chevaux tombaient morts. Tous les établissemens russes de la Nouvelle-Servie furent détruits, h l'exception des forts que le défaut d'artillerie empêcha d'attaquer. Trente-cinq mille esclaves, parmi lesquels étaient deux cents jeunes filles dont le khan fit des musulmanes, et qu'il envoya en présent au Grand-Seigneur et à ses amis de Constantinople , achevèrent de composer les trophées tartares, couverts de larmes, de sang et de cendres. Crim-Gueray se rapprocha des provinces ottomanes, et ramena son armée à Bender. Le pacha lui avait préparé un pont de bateaux sur le Niester. li avait fallu rompre les glaces pour le consiruire : mais l'infatigable khan termina sa rude campagne ainsi qu'il l'avait commencée. « Voilà, » dit-il , comme les Tartares passejit les fleuves. »» En même tems il lance son cheval, et, mal;i;ié les glaces qui portaient à peine et cra([uaienc sous ses pas, il parvint heureusement sur faulrc rive, suivi du pacha, qui crut de son devoir de limiter.
Mais si ce prince belliqueux avait appris :1ans ijGg; son expédition de Servie à mépriser les OUo-
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mans qu'il venait commander, il n'avait pas une plus haute estime pour le grand- visir , que la volonté de Mustapha ill avait soumis à ses ordres.
Mehemet-Emir-Pacha , jaloux et me'content , se voyait forcé au silence , mais n'en était pas pour Crim-Gueray un ennemi moins dangereux. Cette disposition de la présomption et de la médiocrité devant la bravoure réunie aux talens, n'eût peut-être fait qu'entraver sans les arrêter ]es vigoureuses et grandes entreprises que méditait le khan des Tartares, si la mort ne fût venu seconder prématurément et l'inimitié du grand -visir et les vœux des ennemis de l'empire qui se mesuraient sur leurs alarmes. Crim-Gueray mourut empoisonné, comme il se préparait à attaquer les Russes en Pologne. ijGg. L'impératrice Catherine ne s'était pas attendue à la guerre ; ses peuples même semblaient ne désirer que la paix. L'invasion de la nouvelle Servie avait jeté l'alarme jusque dans IMoscou. Il fallut réunir à la hâte tous les ouvriers propres à rétablir à la fois une armée , une artillerie , une marine. La confiance , l'a^ dresse et le bonheur de Catherine II suffirent à tout. Elle pressa les préparatifs de guerre, sans discontinuer les négociations de la paix ,
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espérant jeter par -là quelque lenteur dans le formidable armement qui la menaçait.
Les Ottomans, saisis du délire de leur fièvre fanatique, s'avançaient vers la Moldavie, au nombre de trois cent mille hommes. Vingtquatre mille Russes , commandés par un prince Galitzin, courtisan souple, officier brave, et général médiocre, reçurent l'ordre de s'opposer à ce torrent. Les moyens de succès étaient pour les Russes beaucoup moins eu eux-mêmes que chez leurs ennemis. La composition de l'armée ottomane , le caractère et l'inexpérience du grand-visir qui la commandait depuis la mort de Crim-Gueray, donnaient toute la confiance de la supériorité à ces Russes accoutumés , avec les musulmans, à ne pas s'étonner du nombre. L'adversaire des généraux de Catherine, Mehemet-Emin , neuf années avant d'être grandvisir, était négociant, et suivait les caravanes à Suez , comme facteur de son père , pour le commerce des soieries. Ce négoce f avait amené à Constantinople où, pendant deux ans, il avait vendu des étoffes. Un tefterdar , que son esprit amusait, l'avait fait écrivain de la trésorerie. En peu de mois il était devenu premier commis, puis réïs-effendi du ministre des affaires étrangères. Il occupait cette place pendant la vacance
du trône de Pologne. C'était lui qui avait fait donner l'exclusion à Poniatouski. Depuis ce moment, il était loracle du divan, et le conseiller intime de Mustapha. Egalement ennemi des Russes et des Polonais, qu'il confondait dans son fanatique mépris, il avait ouvert l'avis de favoriser les confédérés de Pologne, sans prendre une part active à leur querelle, et il voulait que la Porte, tranquille spectatrice de la lutte des infidèles, les regardât se détruire mutuellement. Tels étaient ses principes et son système politique , lorsque Mustapha III le fit grand-visir, et l'envoya commander en Moldavie. Agé de quarante-cinq ans , Mehemet- Emin, n'ayant ni la fougue de la jeunesse ni la prudence de l'âge mûr, aussi neuf au commandement qu'au métier des armes , mais hardi et présomptueux ^ comptait principalement sur sa destinée, qui, en neuf ans, avait fait en lui d'un homme obscur la seconde personne de l'empire. Mais quand même il n'aurait pas cru follement que le nombre suppléait à la discipline, et l'ordre d'un grand-visir à tous les moyens qui lui manquaient; quand même il aurait eu la prévoyance et les talens qu'il n'avait pas , tous les malheurs dont il devenait responsable n'en étaient pas moins impossibles à éviter.
Mustapha III, défiant et sévère , ramenant à lui seul l'autorité , retenu dans son sérail par les représentations du divan , prétendait diriger les opérations de la guerre , puisque le soin de sa faible santé et la crainte d'augmenter les dépenses l'empêchaient de mener lui-même ses soldats aux combats. Ainsi les magasins militaires, soit en Bulgarie, soit en Valachie , étaient censés approvisionnés, parce que le sultan en avait donné l'ordre; et cependant la plupart de ces magasins étaient vides. Les alarmes les mieux fondées occupaient déjà Meheraet-Emin sur les subsistances nécessaires à trois cent mille hommes qu'il avait à nourrir avant de les mener vaincre. Déjà, avant de quitter Andrinople, il avait fait mettre à mort trois grecs qui essayaient d'empoisonner les farines de l'aimée.
Les Tartares, occupés à rendre hommage à ua nouveau khan, successeur de Grim-Gueray, n'étaient pas encore sortis de leur territoire la Moldavie était sans défense , malgré les ordres du Grand-Seigneur, lorsque, sur l'injonction de l'impératrice Catherine, Galitzin ouvrit la campagne par une tentative sur Choczim.
L'armée russe passa le Niester , assurée que ia ville lui serait livrée par l'infidélité du
vieux pacha, qui s'était laissé acheter; mais le complot fut découvert : un espion juif, qui avait apporté l'or de Galitzin, tomba entre les mains d'un chef de confédérés polonais. Le traître avait été livré à des commandans ottomans, qui étaient entrés dansChoczim, et avaient fait massacrer le pacha par la garnison. Les Russes, trompés dans leur attente , ne pensèrent plus qu'à la retraite. Un corps nombreux de volontaires accourait d'Yassi au secours de la place, lies troupes de Galitzin repoussées, harcelées par des forces si supérieures, regagnèrent avec peine les ponts qu'elles avaient jetés sur le Niester , et s'enfoncèrent dans la Pologne après cet essai malheureux.
Mehemet-Emin, qui n'était pour rien dans ce faible avantage que les armes ottomanes venaient d'obtenir, s'en glorifia comme d'une victoire qui dut lui être attribuée , et cependant il n'avait pas encore passé le Danube. Quatrevingt mille Polonais , disait-il dans ses rapports au sultan, soutenaient l'armée russe. Par ce mensonge il satisfaisait sa haine , et motivait d'avauco toutes les cruautés dont il menaçait la Pologne où il ne voulait entrer que pour la changer en désert. Cette prétendue armée polonaise se réduisait à quelques misérables pay-
sans que les Russes avaient forcés de conduire leurs équipages , et qui , dans la retraite , étaient tombés dans les mains oii sous le cimeterre des Ottomans. Cette première aSaire de Choczim , dont le succès exagéré fut annoncé à Constantinople au bruit du canon, valut à Mustapha le surnom de Gazi, que les imans lui donnèrent au milieu de Sainte-Sophie. Elle enfla l'orgueil et la confiance des Ottomans ; mais elle n'apprit pas moins aux Russes que leur discipline et leur sang-froid pourraient lutter contre le courage aveugle , contre les chocs tumultueux et le nombre.
Mehemet-Emin croyait ainsi la guerre terminée avant d'avoir été commencée. Il publiait que les Russes se trouveraient trop heureux de recevoir la paix qu'il allait dicter, lorsque le sultan lui envoya l'ordre d'ouvrir la campagne de 1769, et d'entrer en Pologne.
L'armée ottomane continua donc sa marche,et la Moldavie fut couverte de trois cent mille hommes errans sur son territoire pour y subsister. La disette précédait partout leur marche vagabonde :leur approche remplissait d'avance d'un juste eSiroi les Polonais qui l'avaient désirée. Ils auraient préféré la présence des Tartares à celle des Ottomans. « Les attirer pouï
« chasser les Russes , disaienf-ils unanimement , » c'est mettre le feu à la maison pour en chasser » les insectes. »
1769. En effet » les corps de troupes qui avançaient vers les frontières polonaises se heurtaient , se battaient, se disputaient le peu de vivres qu'ils découvraient et enlevaient avec les volontaires qui déjà rebroussaient chemin, et voulaient rentrer sur le territoire ottoman. Au milieu de ce flux et reflux tumultueux, toute l'armée se plaignait du grand-visir. Tout l'or qu'il recevait de Constantinople ne suffisait pas pour réparer les fautes de fimprévoyance, les inconvéniens de la distance, et l'urgence des besoins. On accusait Mehemet-Emin de détourner à son profit les sommes destinées à la subsistance d'une si immense multitude d'hommes, dont un grand nombre était composé de bouches iutîles. Après lui avoir reproché son avarice , on lui reprochait son inaction. Tous les pachas, jaloux de sa rapide fortune^ encourageaient sous mains les murmures, et envenimaient les plaintes. Le malheureux grand-visir récriminait contre les pachas et contre l'armée , s'emportait, et n'agissait pas, bien plus encore par impuissance que par découragement. Actif, infatigable, ferme, mais entouré de haines ,
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d'embarras et de dangers, il recevait du sultan son maître courriers sur courriers, ordres sur ordres : sa tête répondait de leur exécution, et leur exécution était impossible.
L'orgueil et la haine religieuse de Mehemet- Emin se plièrent enfin aux circonstances : il consentit à ce que l'armée ottomane suivît le plan proposé par les confédérés polonais. Le khan des Tartaresse détacha sur la droite de la Moldavie , pour attaquer les provinces russes au-delà du Niéper. Un séraskier , conduit par le polonais Patocki , se dirigea sur la Pologne , et le gros de Tannée, commandé par le grand visir, alla occuper, à Bender, la position intermédiaire qui le mettait à portée d'alimenter et de favoriser les deux attaques. Le pacha Moldovandgi, qui avait commandé le corps de volontaires accourus spontanément au secours de Choczim, fut chargé, avec quatre mille liommes d'élite, de protéger les approvisionnemens du camp impérial, de veiller à la sûreté des routes de la Moldavie, de garder enfin l'armée ottomane contre elle-même.
Pendant que s'opéraient ces mouvemens lents, désunis et lointains, l'armée russe, concentrée au nombre de trente mille hommes,
prenait l'offensive, et avait passé le Niester sans être aperçue ni signaiée.
Le corps commandé par le séraskier suivait sans précaution la route d'Yassi à Chozim; instruit seulement , par un avis envoyé de Pologne, du passage du Niester, les Ottomans avancèrent au-devant des Russes avec toute leur cavalerie : la seule artillerie de Galitzin suffît pour la mettre en déroute. Il devint impossible au séraskier de la rallier, elle se dispersa toute entière ; la terreur se communiqua au corps d'armée qui était resté en arrière. Les Ottomans s'enfuirent, les uns à Yassy, les autres à Bender : quinze mille seulement se jetèrent dans Choczim, que les Russes victorieux investirent aussitôt.
La forteresse , située sur le penchant d'une colline qui borde la rive droite du Niester, s'incline vers le fleuve et se découvre entièrement à la rive polonaise. Pendant que Galitzin l'investissait sur le territoire moldave, le vieux général Rennecampf, resté de l'autre côté à la tête de dix mille hommes , s'approcha de la place , et vint établir des batteries qui, d'après la position des deux rives, dominaient les quartiers bas et prolongeaient des rues entières. Pendant que ce feu meurtrier
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faisait un ravage affreux parmi les hommes, les chevaux et les chameaux dont la ville était encombrée , la garnison faisait les 'sorties les plus vives et les plus fréquentes. Les Russes éprouvaient des pertes aussi sensibles, mais plus irréparables que les assiégés : ils étaient fatigués par la disette des vivres et des fourrages qu'il fallait faire venir à la distance de quatre lieues au-delà du Niester. La défense de Choczim, dirigée par l'habileté et l'activité du polonais Polocki , soutenue par fardeur et l'intrépidité des Ottomans, avait déjà forcé Galitzin à changer le siège en blocus, lorsqu'au bout de trois semaines une armée de secours se mit enfin en mouvement, et s'approcha pour délivrer la place. Moldovandgi-Pacha la conduisoit. Bientôt quatre-vingt mille hommes, spahis, Volontaires ou Tartares, arrivèrent par toutes les routes pour rejeter dans le Niester les Russes qui n'occupaient en Moldavie que le seul terrain renfermé dans leur camp : ils se levèrent au milieu de la nuit dans le plus grand silence. Le nombre des Ottomans augmentait toujours : ils approchaient tumultueusement; et quand ils parurent su ries hauteurs de Choczim, au nombre de cent vingt mille honunes, ce fut pour voir, à l'aube du jour, l'armée russe rangée en bataille
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sur les collines de la rive gauche , foudroyant avec son artillerie tout ce qui osait approcher du fleuve, et protégeant, par un feu terrible, l'arrière -garde qui repliait son pont sous les yeux, les ordres et la conduite de Rennecampf, qui ne voulut perdre ni un seul homme ni un seul radeau.
1769. Cependant la tête du grand-visir Mehemet- Erain était exposée à la porte du sérail , avec cette inscription : « Pour n'avoir pas suivi le « plan de campagne ordonné par le sultan lui- » même. » Cette tête était à côté de trois autres têtes non moins élevées; celle du premier drograan de la Porte; celle du kiaia des janissaires, et du prince de Moldavie, Gregorio Callimachi , les uns accusés de désobéissance , et le dernier de trahison.
Le successeur de Mehemet-Emin fut ce Moldovandgi que sa réputation militaire appellait d'avance au visiriat. Sa fortune était celle de Mustapha-Daltaban dont il renouvelait les qualités et l'audace , comme il retraçait sa vigilance et sa fidélité à ses devoirs. Moldovandgi , d'abord simple bostandgi , s'était fait connaître comme l'illustre grand-visir sacrifié sous Mustapha II, par sa fermeté et son activité dans la surveillance de la police de Gonstantinople dont
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il avait été chargé. Devenu ensuite pacha du second ordre, sa bravoure et la confiance de l'armée venaient de le faire choisir pour la commander et pour gouverner l'empire.
Galitzin et ses Russes avaient échappé aux Ottomans; mais leur nouveau visir, brûlant de se signaler et de faire oublier fincapacité de son prédécesseur, se promettait d'aller chercher les ennemis de l'empire jusque dans la Pologne, et il fit jeter un pont sur le Niester, sous le canon de Choczim. A la nouvelle de ces préparatifs, Galitzim, enfoncé dans l'intérieur du pays , se rapprocha du fleuve , s'établit dans les bois qui bornent la rive gauche, se couvrit de redoutes et d'abattis, bien résolu de défendre le passage , tout en ne se dissimulant pas l'inégalité de ses forces et le danger de s.a position. Bientôt le pont fut achevé, des nuées de Tartares, des milliers de volontaires passèrent le fleuve sur le pont ou à la nage; et sans attendre l'ordre du grand-visir, ils vinrent chaque jour et à toute heure insulter le camp retranché des Russes. Ces détachemens pénétraient souvent jusque dans les lignes , et n'étaient repoussés qu'avec la plus grande peine : tous les présages d'une destruction totale frappaient d'avance les yeux des soldats
de Galitzin , tout impassibles et tout intrépides qu'ils étaient. La Pologne se croyait au moment d'être délivrée de ses oppresseurs, et d'être solennellement rendue à la liberté ; le sultan la lui avait promise; et, Moldovandgi, plus généreux que Mehemet-Emin la garantissait aux confédérés polonais qui combattoieut avec lui. Ce grand événement, cette glorieuse issue d'une guerre juste ne tenait plus qu'à une attaque générale dont toute l'armée ottomane demandait le signal ; Moldovandgi , lui-même , ne voulait pas différer plus long-tems ; il venait d'apprendre que le Danube grossissait, et sa crue pouvait détruire le pont qui fonnait la seule communication de la Moldavie avec les provinces ottomanes : il devenait donc du devoir et de la prudence du grand-visir de terminer la guerre dans un seul combat et dans une seule journée.
Le seul bruit d'un désastre qui n'était encore qu'éventuel jetait déjà quelqu'inquiétude dans l'armée, lorsque tout à coup le Niester luimême s'enfla d'une manière aussi subite qu'effrayante, par la chute des torrens qui tombèrent des monts Krapacks : le pont, fait à la hâte avec des radeaux mal liés, fut ébranlé. A cette nouvelle, des milliers d'Ottomans, qui commençaient à combattre les Russes, regardèrent
en arrière et tournèrent bride. Ils se précipitèrent, hommes, chevaux, canons, et repassèrent pêle-mêle , et éperdus de frayeur : ils créèrent ou hâtèrent eux-mêmes le malheur qu'ils redoutaient. Sous le poids de ces masses, le pont fatigué se sépara et se rompit; tous les débris en furent emportés par les eaux. Un grand nombre de musulmans se noyèrent dans cet écroulement; mais un corps entier de six mille hommes qui défendaient la tête du pont demeurèrent séparés du reste de l'armée , et en. peu d'heures accablés par la faim , la fatigue et le désespoir, assaillis par le nombre , et pouvant à peine s'aider de leur courage, qui suppléait mal à leurs forces, ils trouvèrent presque tous la mort, soit dans le fleuve, qu'ils essayèrent en vain de traverser , soit sous le fer des soldats russes qui les massacrèrent.
Quelques coups de canon portèrent juscfues 1760; dans les tentes du camp ottoman, qui était encore sous Choczin. Une terreur panique s'empara de l'armée entière ; l'ordre que donna Moldovandgi de transporter le camp derrière ia ville 5 devint le signal d'une déroute générale. Tous les soldats, sourds à la voix du grandvisir, mais non pas a celle des pachas, toujours iâloux de quiconque les commande, reprirent
en foule la route du Danube ; la garnison même de Choczim évacua la place qu'elle avait si bien défendue, et que le débordement du Niester et le défaut de bateaux rendait pour le moment inattaquable : elle suivit le reste de l'armée.
Pendant que les Ottomans fuyaient des ennemis qui ne pouvaient pas les poursuivre, pendant que les malheureux confédérés polonais passaient de l'ivresse du triomphe aux gémissemens du désespoir, du rêve de la liberté reconquise à l'affreuse certitude de l'esclavage de leur patrie; pendant qu'ils gagnaient lentement la Moldavie , qui ne pouvait leur offrir qu'un refuge précaire, quelques Cosaques, qui avaient passé le fleuve à la nage, vinrent annoncer à Galitzin et aux généraux russes que les musulmans avaient disparu, que les portes de Choczim étaient ouvertes , et la ville abandonnée. Galitzin refusa d'abord de croire à un événement aussi inespéré ; le rapport ne tarda pes à être confirmé. Ce ne fut que plusieurs heures après que ce général hasarda de passer le Niester avec son état-major, dans un bateau que ces mêmes Cosaques ramenèrent de l'autre rive. Il entra ainsi dans Choczim, que quelques vieillards et quelques femmes oubliés dans celte malheureuse ville étaient loin de chercher
à défendre. Galitzin prit ainsi possession de Choczira en invoquant le nom du Dieu des armées, comme s'il eût dû cette facile conquête à des causes surnaturelles.
Les Russes , ainsi favorisés par les élémens , par l'aveugle et stupide terreur de leurs ennemis, entrèrent sans résistance dans la Moldavie , et , sans trouver plus d'obstacle, dans la Valachie : Yassi et Bucharest , les deux capitales de ces provinces grecques, leur ouvrirent leurs portes comme à des amis et à des libérateurs. Le Danube devint la frontière de leurs rapides et faciles conquêtes.
Tels furent les évènemens et l'issue de la mémorable campagne de 1769. L'impératrice Catherine rappella Galitzin , à qui le succès de ses armes pouvait ne pas être attribué : elle lui donna pour successeur le comte Romanzoff', qui ne tarda pas à acquérir une si brillante réputation et à justifier le choix de sa souveraine. Mustapha III ôta les sceaux de l'empire à Moldo vandgi, plus malheureux que coupable : le grand-visir disgracié suivit le cours des vicissitudes auxquelles les sujets des sultans seront toujours soumis. Après avoir été laseconde personne de l'empire , il devint simple commandant des Dardanelles, et remercia encore son sublime