LIVRE
aux alentours , et proposa ensuite aux gouverneurs de l'ile d'envoyer à bord deux hommes •graves choisis parmi eux pour conférer avec Draper. Après avoir reçu un sauf-conduit , ils envoyèrent un vieillard et un jeune homme de fia famille Kyrikos-Justini (1). Ense rendant sur (le rivage, le soupçon leur vint que IcsTurcs, aux Jyeux desquels la violation de la foi jurée était (ruse de guerre ou même action louable (2), pourraient bien les emmener , et ils firent tourner bride à leurs chevaux ; mais les maraudeurs répandus dans les vignes et les jardins leur barrèrent le passage, et les Francs qui servaient Id'escorte aux envoyés ayant pris la fuite à la (première décharge des Turcs, le vieillard et le jeune homme furent entraînés de force sur la flotte, qui aussitôt leva l'ancre et fit voile pour [Rhodes. Le port et la ville, qui présentaient [des ouvrages beaucoup plus formidables qu'à Chios , ne permettaient pas de songer à une attaque sérieuse; Hamsa se dirigea donc vers Cos, avec sa flotte. Le chef- lieu de l'ile était [dévasté ; quelques vieillards etquelques femmes, restés parmi les ruines, déclarèrent que les habitants et les chevaliers s'étaient retirés dans la [forteresse de Racheia ; on les prit a bord , et l'on Rt route sur le fort. François Draper le somma de se rendre; on répondit à coups de canon. Hamsas'arrèta là durant vingt-deux jours, tenitant d'escalader, essayant le jeu de ses machines; 'et voyant lesénormesravagesquc faisaient parmi [son monde l'artillerie ennemie et les dyssente- 'ries, il finit par lever le siège. En revenant, il [voulut s'entendre avec Kyrikos sur uue anubas- 'sadede l'île de Chiosau sultan, pourraceommodement des différends, kyrikos et les régents de Chios se trouvèrent disposés à celte démarche; fmais tandis qu'Harosa se tenait à l'ancre devant de port , attendant la députation, un accident ,'malheureux provoqua de nouveaux troubles. lAu mépris des ordres de l'amiral , qui avait dé- I fendu à ses équipages d'aller à terre, quelques 'Turcs ivres sautèrent à la mer, et gagnèrent ( l'île à la nage. L'un d'eux monta sur le toit 'd'une église, et se mit à jeter des tuiles par
(1) Ce Kyrikos ne doit pas être confondu avec Kyrikos ou Kyriakos , frère du duc de Lesbos (Chalcondylas, li, p. 165).
(2) Ducas , 1. uni , p. 183.
terre. Un Latin le frappa, et aussitôt, par un soulèvement général, Latins et Grecs , armés de bâtons et de sabres, tombèrent sur les Turcs qui accouraient à la défense de leur camarade. Les Turcs se pressèrent vers le rivage pour atteindrela galèred'Hamsa ; les Grecs etles Latins les poursuivirent, et se précipitèrent pèle-mèle avec les fuyards sur la galère qui, s'enfonçant sous le poids toujours croissant , engloutit avec elle innocents et coupables. Les archontes de l'île apaisèrent Hamsa, qui était naturellement d'un humeur douce et facile, en lui payant le double du prix de la galère , ainsi que des effets et des esclaves qui avaient péri avec elle. L'amiral satisfait leva l'ancre, et fit voile pour Lesbos. L'historien Ducas , sur l'ordre du duc, lui apporta un somptueux repas à bord, et le festin achevé, les Turcs partirent et regagnèrent Gallipoli , après une absence de deux mois. Lorsqu'il parut dans le palais d'Andrinople, le sultan irrité l'accueillit par ces paroles: «Si tu n'avais pas été si cher à mon père , je te ferais écorcher vif, » et il le chassa aussitôt de sa présence, sans vouloir entendre aucun rapport. Ayant appris ensuite la perte de la galère , il fil rappeler l'amiral : «Hamsa, où est la galère coulée bas par les gens de Chios? — Elle est au fond de la mer. — Et comment?» Alors Hamsa raconta l'acte d'indiscipline de ses soldats, exposant que les Turcs qui s'étaient rendus à terre au mépris de sesordres avaient trouvé une mort méritée , sans que la faute en fût aux insulaires de Chios. Mohammed se tournant vers François Draper, qui assistait à cette scène, lui dit : «Je prends pour mon compte ta créance de 40,000 ducats , et j'en exigerai le double en expiation de la mort des Turcs qu ont été noyés.» Draper baisa la main dusullan, Hamsa descendit du poste d'amiral à celui de gouverneur de Sataiia , et la guerre fut déclarée à Chios (1) [30 juin 1455].
Cependant Galelusio , seigneur de Lesbos , étant mort à Lemnos , et un mois après Ihistorien Ducas fut envoyé , par le nouveau prince Nicolas à Andrinople, à l'effet de déposera la porte du sultan le tribut annuel de 30,000 ducats pour Lesbos et 25,000 pour Lemnos. Le
(1) Ducas,! xuv,p.l85-187.
seigneur d'Ainos paya de la même manière 2,000 ducals pour la |>ossession de l'Ile (Timbra. Ducas. admise l'audience, s'assit, suivant le cérémonial de cette époque,' devant le sultan,
tandis que celui-ci prenait son repas, puis il déposa le tribut. Les vesirs s'informèrent de la sanlé de l'ancien prince de Lesbos, et ne voulurent pas reconnaître le nouveau avant qu'il eût paru en personne à la Porte. Ducas retourna ù Lesbos, et revint ensuite avec le souverain de l'ile et quelques-uns des principaux habitants, cl ils se mirent à la recherche du sultan, qui alors, à cause des ravages de la peste, changeait continuellement de résidence. Après avoir suivi ses traces d'Andrinople à Philippopolis et Sophia, ils le rencontrèrent enfin au défilé d'Islati, où il campait au milieu des montagnes. Après avoir offert des présents au grand vesir Mahniud-Pascha, et au second vesir Sidi - Amed-Pascha , le prince de Lesbos baisa la main du sultan, et fut aussitôt congédié. Puis les vesirs lui demandèrent, au nom de leur maître, lile de Tliasos, et le double du tribut annuel payé jusqu'alors pour Lesbos. Sur l'observation qu'il serait impossible de lever d'aussi fortes sommes, le sultan voulut bien enfin se contenter d'une augmentation d'un tiers ; le traité fut rédigé pour 3,000 ducats. Le prince fut revêtu du kaftan bordé d'or, Ducas du kaf (au de soie, ainsi que le reste du cortège, et aussitôt les Lesbiens repartirent ( 1). La Motte de vingt vaisseaux, dont moitié à trois rangs, et moitié à deux rangs de rames, équipée contre Chios , avait pris la mer, sous le commandement du nouvel amiral et beg de Gallipoli, le beau favori Junis-Pascha. Assailli par une tempête sur la côte de Troie , elle perdit sept bâtiments; la galère amirale fut poussée seule dans les eaux deChios; les douze autres relâchèrent dans le port de Mitylène. Junis-Pascha rencontra, â la hauteur de Chios, une galère lesbienne qui avait été envoyée, par le frère du prince de Lesbos, à la reconnaissance des pirates catalans. Car, indépendamment du tribut, le seigneur de Lesbos était obligé de surveiller les eaux de l'Archipel, et le long de la côte asiatique-, depuis la ville d'Assos, où se trouve aujourd'hui
(1) Dura». 1. xnv , p. 185*187,
Bairam, jusqu'à l'embouchure du Caîcus, et devait rendre compte A l'amiral de tout ce qui se passait dans ces parages. Junis-Pascha donna la chasse à cette galère , sur laquelle se trouvai! une riche grecque de Chios, belle-mère du prince de Lesbos, la poursuivit jusque dans le port de Mitylène , et la réclama comme une i prise, quoiqu'elle eut été employée pour le service même delà Porte. Junis-Pascha menaça, j en cas de refus , de la colère de son maître, et fit voile de Mitylène pour la nouvelle Phocée, où il plaça une jjarnison turque; puis il emmena , comme esclaves, cent jeunes garçons et jeunes filles, qu'il fit conduire ensuite par terre de Gallipoli a Constantinople, où se trouvait le sultan. Duras fut alors envoyé auprès de lai Porte, où la vérité de son rapport fut étouffée par les faux serments de Junis-Pascha, et il futj retenu jusqu'à l'arrivée de la nouvelle qui annonçait l'occupation de l'ancienne Phocée par les troupes turques [décembre 1556]. Alors Mohammed, quittant Constantinople, se rendit par terre vers Ainos [24 janvier 1556], où Junis-Pascha devait le joindre avec dix galères.' Les juges de Karaferia et d'Ipszala s'étaient plaint auprès du sultan des actes arbitraires] de Doria, seigneur d'Ainos, envers les habitanls compris dans la juridiction qui lui était soumise , l'avaient accusé de vendre du sel aux infidèles, au préjudice des moslims; Mohammed leur avait promis de redresser promptement ces griefs au moyen de la conquête. Lei seigneur d'Ainos s'en fut d'abord dans l'île de Samothrace , et de là il envoya sa jeune fille, douée d'une admirable beauté , porter des présents au sultan; il obtint ainsi sa grâce et quel-] ques fiefs. Mais, en se rendant auprès de la] Porte, il tomba tout â coup sur les Turcs for-] niant son escorte, les massacra, et s'échappa] sur le territoire des chrétiens (1). Ducas ne dit] qu'un mot de la conquête d'Ainos ; mais les historiensottomanss'éteudent longuement (2) sur ce point, auquel ils consacrent un chapitre spécial, ainsi qu'à la prise de possession des trois îles de I Tliasos, Samothrace et Imbros, placées comme I en sentinelle à l'entrée du golfe d'Ainos (3), et I
(1) Seadeddin , dans Bratutti , 1. h , p. 168.
(2) Ducas, l. xliv , p. 189.
(3) ldris , fol. 88 : Neschri , fol. 199 ; Aali , Ssolaksade,