LIVRE
situé entre le Danube et la Save, et traîna sur . ses vaisseaux un riche butin , des jeunes garçons et des jeunes filles, des bestiaux, des meubles et des effets précieux , avec deux cents soldats pesamment armes. Le tout fut présenté au sultan, qui se trouvait alors à Uskub.
En Servie, le despote Georges , bientôt après l'heureuse délivrance de Belgrad, avait suivi Hunyady et Capistrano dans la tombe, laissant une veuve, Irun , une fille, Mara, veuve du sultan Murad II, et trois fils, Grégoire, Etienne et Lazare, dont les deux premiers avaient été emprisonnés par leur beau-frère, le sultan Mu- | rad , qui leur avait fait crever les yeux. Après j avoir expulsé ses frères aveugles et empoisonné sa mère (1), Lazare avait offert au sultan 20,000 ! livresd'orcommetributannuel; mais il ne jouit ; pas longtemps du fruit de s:i criminelle ambition, et mourut dans le second mois de son règne. Sa sœur, la sultane veuve Mara, s'était enfuie, avec son frère Grégoire et son oncle Thomas Cantacuzène . auprès de Mohammed , qui se chargea de faire valoir les prétentions de la princesse au trône de Servie, et lui assura un douaire et une résidence a Jassovo, sur le Strymon, non loin du mont Athos(2). La vécut «la sultane de l'empereur Murad. la pieuse /aarinne Mara, fille du despote Georges», titres qu'elle avait pris dans un acte signé par elle, et qui nous a été conservé (3); elle avait pour compagne de sa pieuse retraite sa sœur Catherine, veuve du comte de Cilley, qu'elle avait appelé de la Pouille, après la mort de son frère Georges (A). La veuve de Lazare, Hélène, compta , pour sauver la Servie , sur une double assistance: elle unit sa fille, Maria, à l'héritier du trône de Bosnie , et en même temps elle offrit le royaume en fief au pape , qui l'accepta par son légat, le cardinal de Saint - Ange. Les boyards serviens . mécontents de voir ainsi la reine disposer du pays, et montrer ses prédilections pour la religion catholique , préférèrent la domination musulmane à celle du pape ; ils élurent pour leur chef Michel Abogo-
(1) Engel, Histoire de Servie, p. 414 , d"après Raitsch. 1. m, p. 222.
(2) Le même, d'après Raitsch et Spandugino, p. 46.
(3) Ou 13 avril 1479 , conservé dans Raitsch.
(4) Eii|;el , p. 412, d'après Raitsch.
vitsch, frère du grand vesir Mahmud-Pascha. Avec de grandes démonstrations d'amitié, Hélène attira Michel dans sa citadelle, se saisit de sa personne, et l'envoya prisonnier en Hongrie. Maître de Prisren (1), Mohammed parut devant Semendra, qui se rendit aussitôt après qu'il eut accordé à Hélène la liberté de se te tirer avec ses trésors. L'exemple de cette ville fut suivi par les châteaux deWicheslaw, Schernow et Belastena ; les Turcs incendièrent le couvent de Mileschewo (2) [8 novembre 1459]. Suivant OKneas Sylvius, deux cent mille habi tants auraient été traînés en esclavage par suite de cette campagne. Ainsi, dans la sixième année après la conquête de Constantinople, la Servie fut réduite en province de l'empire ottoman, et Semendra, ou Spenderobe, l'ancienne capitale des Tryballiens(3), qui avait ja dis repoussé deux fois les assauts des Turcs , et avait succombé dans un autre siège pour être rendue ensuite par les vainqueurs, fut définitivement incorporée aux conquêtes du croissant. Elle avait été assiégée d'abord par Musa, le rival de Mohammed Ier, immédiatement avant l'attaque de Constantinople (4). En 1440, Murad l'avait emportée après que les murs eurent été canonnés durant trois mois (5); mais elle avait été rendue bientôt après pour la rançon de Mohammed-Beg, frère du grand vesir Chalil-Pascha, fait prisonnier dans la bataille d'Islati; enfin Mahmud-Pascha, le grand vesir, l'assiégea à deux reprises dans deux années consécutives, d'abord vainement , a l'époque où l'impôt foncier fut élevé dans tout l'empire de 20 aspres à 33 par paire de bœufs ^6), et enfin il la conquit dans l'année qui vit naître l'infortuné prince Dschem (7).
C'est du sein des fêtes que les sultans otto-
(1) An 1458. Fngel , Histoire de Servie , p. 414.
(2) Jbid.. p. 415.
(3) Chaleondylas ,1. ni , édit de Basle, p. 56.
(4) Jbid., an 1414.
(5) Lexp livre, an 1440.
(6) Seadeddin , Ssolaksade, fol. 53.
(7) Seadeddin et Ssolaksade, an 864 [1459] ; Sismondi, d'après des autorités italiennes , place la prise de Semendra en 1 458 ; mais selon une table chronologique, dans Marini Sanulo, la ville ne doit être tombée que le 15 avril 1460 , ce qui est contredit par les autorités serviennes et turques.
mans méditaient leurs plus vastes plans de conquête; après la célébration de son mariage et de celui de ses deux fils avec trois princesses byzantines, Murad Ier avait envoyé le grand vesir Ali-Pascba, avec une armée, contre Osman, souverain de Bulgarie (1); à l'issue des fêtes de la circoncision de ses fils, Mohammed avait détaché les petits-fils d'Ewrenos contre la Servie et l'Albanie ; l'année suivante, le sultan en personne se mit en mouvement pour assujettir entièrement la Grèce [15 mai 1458]. Déjà Ewrenos, sous Bajesid-Ilderim , Turachan, sous Murad II, avaient porté le ravage au cœur du Pélopouèse, et pénétré jusqu'à Sparte, qui avait, comme Corinthe,Argos et Athènes, senti souffler le vent de la conquête turque. Lorsque Mohammed 11 tournait toutes ses pensées sur Constantinople, concentrait tous les efforts de sa puissance vers ce but , les restes des Grecs se réfugièrent dans le Péloponèse , que Mohammed laissa, pour le moment, à la domination apparente des Paléologues, aux deux frères du dernier. empereur byzantin, les despotes Démétrius et Thomas , dont le premier résidait à Sparte, et l'autre à Patras. Déjà nous avons rapporté comment ces princes, en désaccord entre eux (2) , et en guerre ouverte avec les Albanais révoltés , ne conservèrent pour peu de temps la domination du Péloponèse que par la protection des Turcs, et moyennant le payement d'un tribut annuel. Mais afin de faire mieux connaître encore les circonstances qui ouvrirent de plus larges voies à la conquête turque , nous allons jeter un regard sur les partis qui se disputaient alors le pouvoir dans le Péloponèse. Après que Constantin eut succombé en défendant les murs de sa capitale, les archontes voulurent proclamer empereur Démélrius , l'aîné de ses frères , auquel le trône appartenait par droit d'aînesse; mais Thomas, le plus jeune, d'un caractère ambitieux et tyrannique (3), ne voulut pas céder le trône à son aîné , et ils se partagèrent la domination du Péloponèse, que bientôt les Albanais menacèrent de leur arracher. Thomas , qui ne e cédait en rien au sultan pour la violence et la
(1) A la en du vc livre, an 1387.
(2) Spandugino, p. 29.
(3) /Wrf.,p. 41.
férocité, mais qui était si loin de lui par la puissance et l'étendue de l'esprit, reproduisit dans le Péloponèse les scènes, trop souvent répétées par Mohammed , d'usurpations violentes et d'immolations des maîtres des domaines convoités. Afin de se mettre en possession de l'Achaïe et de Glarenza, il attira le seigneur de ces districts, son parent, à Patras , sous la garantie d'un sauf-conduit ; là , il le fit saisir avec ses fils , et les jeta tous dans un cachot, où ils périrent de faim. Au gendre, qui avait épousé la fille du prince d'Achaïe depuis la captivité de ce malheureux , il fit couper les mains , le nez, les oreilles , et arracher les yeux. Il dépouilla de ses domaines , et priva de la vue Théodose Bokali (1), l'un des principaux propriétaires du Péloponèse. Il préparait le même sort à Emmanuel Cantacuzène; mais celui-ci, au lieu de donner dans le piége qui lui était tendu, se mit à la tète des Albanais révoltés, changea, pour leur plaire, son nom en celui de son épouse , et prit une appellation albanaise , ravagea le plat pays, et investit les deux despotes , Thomas et Démétrius, dans leur résidence de Patras et Sparte (2).
C'est ce moment de bouleversement général que Mohammed jugea le plus propre à la conquête. Le 15 mai 1458, il se mit en mouvement de Constantinople, laissa en passant une division pour bloquer Corinthe , et , poursuivant sa marche dans le Péloponèse, il marcha droit sur Phlius (3) , jadis une des villes de la ligne achéenne, où la beauté, la jeunesse et la force recevaient un culte dans les temples de Ganimède, d'Hébé et des Dioscures, où l'on rendait des actions de grâces à Bacchus , dispensateur de la vendange, pour l'excellence des vins de ces cantons, renommés entre tous les produits du Péloponèse (4). Doxias , commandant albanais de Phlius , se porta, avec les habitants et ses soldats, sur une hauteur fortifiée pour défendre les approches. Alors Mohammed s'avança devant Tarsos, dont la garnison se rendit volontairement ; il emmena trois cents
(1) Phranzes, 1. îv, fol. 16.
(2) Spandugino, p. 42.
(3) Chalcondylas , commencement du rx* livre ; dans l'Histoire otiomane , elle est appelée Felek , dans Bratutli , p. 184 , Fellecb.
(4) Pausanias , 1. u , p. 12.