LIVRE XIV
ut de la marche , il répondit irrité : «Si l'un es poils de ma barbe connaissait mes projets, ; l'arracherais à l'instant et le brûlerais.» De rusa, où il attendit quelque temps l'équipement complet des cent cinquante vaisseaux de Jahmud-Pascha , le sult;m écrivait à Ismaïleg , seigneur de Sinope de la famille Isfeniar , qu'il avait investi naguère, par un envoyé articulier, à la fête de la circoncision de ses |ds(l), pour le charger de pourvoir la flotte des ivres nécessaires, et même, en cas de besoin , île fournir de l'argent sur les revenus des jines de cuivre (2). Par une seconde lettre , il i|emandaqu'Ismaïl-Beg envoyât au-devant de lui i |>n fils Hasan à Angora (3). Fsmaïl-Beg , dont le •ère Kisil-Ahmed (4) était dans le camp du f jiltan, obéit, et envoya son fils, Hasan-Beg, à Lngora, pour offrir ses hommages au conqué- Int. Hasan fut gracieusement reçu, mais on le pngédia en le chargeant du message suivant: [Dis à ton père que je désire fortement sa ville Le Sinope , et que je lui donnerai en échange | gouvernement de Philippopolis. S'il n'est Joint satisfait, bientôt je serai moi-même dans (il résidence (5).» En même temps fut conférée llKisil-Ahmed , frère du seigneur de Sinope, la [lus grande partie du pays appartenant à Is- [baïl-Beg, c'est-à-dire le canton de Kaslemuni, It le diplôme en fut expédié de suite (6). Mojammed parut devant Sinope , et Mahmud- 'ascha sut persuader, par lettres et de vive voix Il Ismaïl (7), que toute résistance était d'autant |lus inutile que la moitié de ses domaines avait té déjà donnée à son frère. Le descendant d'Is- [bndiar céda de bonne grâce à la puissance du [jultan , et Mohammed voyant Ismaïl se disposer lui baiser la main, ne le voulut point souffrir,
1(1) Feridun, recueil de papiers d'État, n° 211 , avec
ki réponse , ri0 212.
| (2) Neschri, fol. 208. La lettre entière n'est donnée que
flar le Defterdar Tursun-Beg , fol. 78.
ff (3) Neschri , fol. 208.
I; (4) De Kisil-Ahmed Chalcondylas a fait Amarses, l.x,
fl. 1S3.
(5) Ducas , 1. lxi , p. 193 ; Chalcondylas , 1. ix , p. 154. . (6) La lettre de Mahmud-Pascha à Ahmed , écrite de
a propre main deMahmud, est conservée par Aali dans
e récit du xne événement du règne de Mohammed 11.
Chalcondylas , 1. x , donneles discours de Mahmud-Pas-
haet d'Ismad-Beg.
(7) Neschri , Seadeddin , Ssolaksade, ldris,
et l'embrassa en l'appelant son frère aîné (1). Comme indemnité pour la perte de ses États, il lui assigna Jenilschehr , Ainegœl et Jarhiszar(2). Ainsi se livra Sinope, sans coup férir, quoique la place fut pourvue de quatre cents bouches à feu , et qu'il y eût deux mille artificiers pour la défendre (3). Parmi les bâtiments du port, il s'en trouvait un de neuf cents tonneaux, le plus grand que l'on connût alors, après ceux des Vénitiens et après le fameux vaisseau de deux mille tonneaux que fit construire le roi Alphonse d'Aragon. Mohammed ordonna de conduire cette prise à Constantinople, et ensuite il rivalisa lui-même pour ce genre de constructions avec les Vénitiens et les Aragonais. Comme des chantiers d'Alphonse élaitparti le premier bâtiment de deux mille tonneaux, Mohammed ordonna d'en construire unde trois mille ;maisce vaisseau sombra dans le port avant d'avoir jamais tenu la mer, ainsi qu'ilétaitarrivéàcelui d'Alphonse(4).
Mohammed plaça Sinope sous son autorité immédiate. Il avait accordé Boli (l'ancienne Hadriauopolis) au (ils d'Ismail (Hasan); le reste de la Paphlagonie avec la capitale Kastemuni el ses mines si riches au frère d'Ismail (Kisil-Ahmed) comme sandschak, moyennant une redevance annuelle de 50,000 ducats (5). Kastemuni est aussi importante par ses mines, dans les registres de la trésorerie turque, que dans l'histoire littéraire par ses poètes; le biographe ottoman Lalifi, entraîné par la prédilection patriotique, cite douze nourrissons des muses nés dans celle ville (6); mais quelques-uns à peine sont dignes de ce nom.
De Sinope Mohammed ne suivit plus la côle; il s'avança dans l'intérieur du pays, prenant la grande route qui conduit à Erserum par Amasia et Siwas, comme si son expédition était dirigée, non pas contre Trébisonde, mais vers les États voisins d'Csun-Hasan(7), le grand souverain de la dynastie du Mouton-Blanc, qui,
(1) Neschri , fol. 209.
(2) Jbiil., d'après Ducas et Chalcondylas , Ismaïl-Bec obtint aussitôt Philippopolis ; selon Neschri, ce ne futqu e plus tard.
(3) Chalcondylas , 1. îx, p. 154.
(5) Chalcondylas , I. x , p. 154.
(6) Latifi , Biographie des poètes.
(7) Lusonfi d'Haller.
allié avec l'empereur de Trébisonde, avait déjà envoyé, un an auparavant, une ambassade à Mohammed, à l'effet de solliciter, dans l'intérêt de son beau-frère David Coninène, la remise du tribut de 2,000 ducats du à la Porte. Mais cette ambassade blessa l'orgueil du sultan, et irrita les esprits au lieu de les réconcilier. Afin d'obtenir plus sûrement l'abandon des sommes imposées à Trébisonde, Usun-Hasan réclama luimême le tribut que Mohammed 1er, grand-père du sultan actuel, li\ r it à Kara-Juluk (la sangsue noire;, et qui consistait en une offrande annuelle de mille tapis, housses et turbans. Les envoyés demandèrent même l'arriéré de soixante années pendan: lesquelles la formalité du présent n'avait pas été remplie. Mohammed leur répondit : « Allez en paix; l'année prochaine j'irai moi-même payer ma délie (l). » A l'orient de Tokat, à deux journées de Siwas, sur la route d'Erserum , qui traverse ici de belles campagnes, est situé le château de Kojunluhiszar (château du mouton) que le souverain des Moutons-Blancs, Usun-Hasan , avait arraché depuis quelque temps à son possesseur Husein. Mohammed chargea le begkrbeg de Rumili , Hamsa-Beg. de se saisir de la place, et, s'il ne pouvait pas, de ravager au moins le pays aux alentours. Hamsa-Beg dévasta les campagnes, et livra aux outrages de ses soldats les jeunes filles et les je. mes garçons des Arméniens, dont les plaintes irritèrent le ressentiment d'L.sun- Hasan contre le sultan. Mais, lorsque Mohammed eut pris Kojunluhiszar, et marcha vers Ersendschan, le souverain du Mouton-Blanc envoya sa mère Sara , et le scheich Husein , le beg kurde de Dschemisgesek, au-devant de lui, avec de riches présents pour négocier la paix(2). Mohammed , parvenu alors près du mont Buli>ar, les reçut avec de grands honneurs, appela la princesse sa mère, donna au scheich le titre de père, conclut la paix avec Usun-Hasan par leur médiation (3), et se dirigea ensuite vers Trébisonde par le mont Bulgar. Cette
(1) Ducas, p. 192.
(2) L'ambassade se trouve aussi dans Chalcondylas , I, îx , p. 155, avec un louj; discours que Chalcondylas met dans la bouche de la intre d'Usuu-Hasau ; ldris , Neschri , Seadeddin , Ssolaksade, Aali et Kausatul- Ebrar racouleut tous la conquête de Kojunluhiszar.
£3) Seadeddin. Ssolaksade , INochbetet-Tewarich.
montagne est élevée, d'un accès difficile, t Mohammed montait presque toujours à pi « Mon fils , dit Sara au sultan, comment pei tu, pour Trébisonde , te soumettre à de tel fatigues? — Mère, répondit le sultan, dans m. main est 1 epée de l'islam ; si je ne prenais pa (ant de peines , je ne mériterais pas le titre à< ghasi (champion de la foi) , et aujourd'hui oi demain je porterais ma honte devant Dieu. Ainsi il franchit la montagne, et s'avança sui Trébisonde.
Trapezus, la table ou le carré, tel fut le non de cette ville dans les temps les plus reculés probablement à cause de la forme de son enceinte qui enveloppe encore aujourd'hui la for teresse sur la pente d'une montagne (1). Colonii grecque de Sinope, 1 1 tenue dans la dépendance de la métropole, elle offrit un accueil hospitalier aux Grecs de Xenophon poursuivis par k roi de Perse. L'on ignore ce que fit Mithridatt pour Trapezus; mais les embellissements ordoi nés par Trajan , Adrien et Justinien sont en core attestés par des inscriptions et des mi dailles, par les restes du port et de l'aqueduc (2):] Élevée depuis Trajan aurang de capitale du Pon^ de Cappadoce , Trébisonde fut le but des prtf mières pirateries des Goths dans la mer Noire; Malgré sa double enceinte et sa garnison <W dix mille soldats, elle fut surprise par cei barbares, qui la pillèrent, massacrèrent leshabilants et chargèrent leurs vaisseaux d'un immense butin (3). Après la conquête de Constantinople par les croisés, lorsque les Angeli et lé! Lascaris régnèrent sur les débris de l'empire byzantin, en Épire, à iNicée, les Comnène établirent leur trône a Trébisonde. Les maîtres impuissants de cette ville , qui prirent le vain titre d'empereurs , entourés de tous cotés de voisins bien supérieurs eu forces, cherchèrent à s'assurer leur protection au moyen d'alliances» de famille. Non-seulement ils envoyèrent leurs filles à Byzance; ils leur cherchèrent même des époux parmi les princes du Mouton-Blanc et du Mouton-Noir; ils les marièrent aux petitsfils de Timur, et à d'autres barbares voisins (4),
(1) Tournefort , I. m, lxvii, p. 79.
(2) Jbid.
(3) Zosim , 1. 1 , p. 32, 33, et Gibbon , 1. i , p. 219, c. 10.
(4) Chalcondylas , 1. ix , p. 145, édit. de Basle.