‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 143 sur 288 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

voir sa proie lui échapper, sentit sa lèvre inférieure se fendre et le sang jaillir, ainsi qu'il lui arrivait lorsqu'il éprouvait une violente jmotion dans le conseil ou sur les champs de bataille (1). Outre la perte de cinq mille vaillants guerriers, il eut encore à regretter celle de «es meilleurs lieutenants, de ses amis les plus dévoués, de Musachi, dont la mémoire est perpétuée dans le nom d'un district albanais; parmi les morts se trouvèrent les auxiliaires napolitains, qui presque tous tombèrent à coté de rjMusachi. Les Turcs parcoururent le champ de bataille couvert de morts pour couper les têtes, ÊÇOrcher les cadavres , et empailler les peaux(2). Voulant soustraire les restes de ces braves à ces IJDUtrages, Skander-Beg ordonna à sept mille de ?es plus vaillants soldats de rendre les derniers j devoirs à leurs frères d'armes (3) , et lui-même M tint dans sa tente, humilié par sa défaite , b affligé plus encore de la défection de son ipompagnon d'armes, Moses de Dibra. Ce traître, | ini l'avait détourné du siège de Sfetigrad , s'él'ait retiré au moment des attaques livrées à Beljgrad de Servie (4), et il accompagna Sewali «lorsque le vainqueur turc revint en triomphe à [Constantinoplc; mais il ne fut point traité avec lune grande considération par Mohammed, qui line laissait échapper aucune occasion d'exprimer son admiration sur la valeur de Skander-Beg. Néanmoins le sultan accueillit favorablement la (proposition de Moses de déposer à ses pieds la lètcdurebelle albanais,et,pourl'e\écutionde ce .projet, il plaça sous les ordres de Moses une ar- •inée de quinze mille hommes ~> . Skander-Beg .attendit le traître à la tète de dix mille hommes dans la basse Dibra , le battit et le mit en fuite. Reçu avec indignation par le sultan, Moses retint dans sa patrie sous un déguisement, et taint se jeter aux pieds de skander-Beg, qui llui pardonna le passé et l'accueillit comme un ancien ami (6). Mais le coup le plus pénible pour LSkander-Beg, ce fut la trahison de son neveu

I (1) Barleti, fol. 142.

[ (2) Ibid., fol. 144.

(3) Ibid., fol. 145.

(4) Ibid , fol. 146.

(5) Ibid. ,fo\. 148, etCommentario délie cosede'Turchie del S. Giorgio Skander-Beg ; Vinejjia, 1451, fol. 20.

(6) Marini Barleti, dans Locinerus, à la fiiiduvme liv , fo . 151 , et Cose del Skander-Beg, fol. 20.

Hamsa , qui , cédant aux séductions de Moham. med, renia son pays, sa famille et sa foi. Mohammed l'envoya avec Isa, petit-fils d'Ewrenos, à la tète de quarante mille cavaliers, pour ravager l'Albanie. Skander-Beg, dont toutes les troupes ne formaient pas plus de onze raille hommes, parmi lesquels il ne comptait guère que six mille cav.diers , se retira sur Alessio , dans les États vénitiens (1). Hamsa, nommé par le sultan pascha d'Épire 2), dévasta le pays. Enfin l'on en vint aux mains dans la plaine d'Alessio, entre les deux rivières de Mathia et d'Albula (le Drin et le Driio). Skander-Beg compensa la faiblesse de son armée par l'avantage de sa position , et appuya ses derrières au mont Temenios. Trente mille Turcs (3) restèrent sur le champ de bataille ; les flots de la Mathia furent rougis de leur sang (4) ; leur chef, Isa-Beg, put s'échapper à grand'peine; mais un sandschak-beg et Hamsa-Bcg, le renégat, le traître à sa patrie, à son sang et à sa foi, furent pris, et Skander-Beg, chargé de butin, entra triomphant dans Kroja. Mohammed . humilié par la perte de la bataille et par la capture du sandschak-beg, offrit aussitôt 15.000 ducats pour la rançon de ce personnage, et envoya l'argent par Mesid-Beg, qui lut eu même temps chargé d'engager des négociations de paix. Skander-Beg ne voulut pas entendre parler de trêve, si on ne lui remettait Sfetigrad et Belgrad (6). Néanmoins Mesid obtint un armistice , jusqu'à ce qu'il eût pu rendre compte de ses demandes au sultan , et Skander-Beg , pour l'argent qu'on lui offrit, non-seulement rendit le sandschak-beg, mais il remit encore en liberté quarante prisonniers turcs de distinction (6). Mohammed fit partir aussitôt l'mur et Sinan, afin de négocier une trêve avec Skander-Beg, et il y eut un accord tacite (7). Le prince albanais pardonna à son neveu Hamsa, et lui permit, en feignant de fuir, de se rendre à Constantinople, afin de

(1) Barleti, fol. lfiO; Cose del Skander-Beg, fol. 21.

(2) Barleti , fol. 161.

(3) Cose del Skander-Beg , fol. 21 .

(4) Barleti, fol. 168.

(5) Ibid.

v, Ibid.

(7) Ibid. , fol. 160 et 198 ; Cose del Skander-Bey , fol. 21.

HISTOIRE DE L ILMPlllE OTTOMAN.

dérober, s'il était possible, sa femme et ses enfants qu'il y avait laissés, et de les ramener dans leur pairie. Mais avant qu'il put ou voulût exécuter ce projet , Ilamsa mourut empoisonné, à ce que l'on croit, par Mohammed luimême, qui le détestait comme la cause de la défaite sur le Drin (1). Après la mort d'Alphonse, roi delNiaples, Skander-Beg se rendit auprès de son successeur, Ferdinand , et porta les armes pour ce prince contre les Français. Pendant ce temps Mohammed subjugua le Péloponèsc.

Lorsqu'après cette conquête, il médita dans le plus profond secret le plan de son expédition d'Asie, il pensa qu'il agirait avec prudence et n'abaisserait point sa dignité en offrant à un ennemi tel que Skander-Beg la paix et la possession tranquille de l'Albanie et del'Épire, moyennant la remise du fils de ce prince comme otage (2). Skander-Beg déclina la dernière condition sous le prétexte fort plausible que son fils était encore trop jeune pour songer à gouverner; mais il accepta la paix (3), qui dès lors fut publiée officiellement (41

Des deux branches de l'empire byzantin, celle d'Occident avait été abattue par la conquête duPéloponèse; maintenant il fallait retrancher aussi celle d'Orient en renversant le trône de ïrébisonde. Mais plus près que Trébisonde, sur la côte orientale de la mer Noire, étaient Sinope, capitale des États des Mendiais, et Amastris (Amaszra), chef-lieu des possessions génoises dans le Pont. C'est par là que se dirige la route de Trébisonde, et, au milieu du profond mystère dont le conquérant enveloppait ses plans, l'on ne savait si ses préparatifs de guerre étaient destinés contre les Génois d'Amaszra, les Turcs de Sinope, ou les Grecs de Trébisonde. Il nourrissait des sentiments hostiles contre les trois États ; mais enfin il les laissa éclater contre les Génois seuls, par une déclaration de guerre. En paix avec lui depuis la conquête de Constantinople , les Génois avaient nourri l'espoir de pouvoir obtenir la

(1) Barleti, fol. 172 , fin du ixe livre.

(2) Lettre de Mohammed à Skander-Beg , du 6 mai

(3) Réponse de Skander-Beg , du le» juin 1461 , dans Barleti , fol. 192.

(4) Seconde lettre de Mohammed, du 22juin, fol. 193.

possession de Galata du sultan , comme ils l'avaient obtenue des empereurs byzantins, et il: avaient présenté celte demande par une ambas sade. Mohammed avait répondu «qu'il n'avail rien en! repris contre Galata par perfidie ni pat ruse, qu'il n'en devait pas non plus l'acquisition à la force ; qu'après la prise de Constantinople les habitants de Galata lui en avaient offert les clefs d'eux-mêmes , et qu'il les avail acceptées pour leur faire du bien plutôt que du mal.» Ce refus ayant déterminé les Génois i une déclaration de guerre, Mohammed équipi aussitôt une flotte et une armée pour les châtier, et loin de rendre Galata sur le Bosphore il se disposa à se saisir encore d'Amasiris , sur la mer ÎNoire. Mahmud-Pascha , le grand vesir, reçut le commandement supérieur des forces na* vales composées de cent cinquante vaisseaux (1). Mohammed conduisit l'armée d'Asie par terre, avec un grand nombre de chameaux et de bèteS de somme, d'Akjasi, sur la route entre Nicomédie et Sabandscha (2). Amastris, aujourd'hui Amaszra , autrefois Sesamos, est située sur une petite presqu'île et pourvue d'un double port. A cause de la beauté de ses édifices, Pline le Jeune la nomma l'OEil du monde (3); des écrivains postérieurs la vantent comme une ville1 de commerce importante (4). Ces avantagea frappèrent les Génois , pour lesquels elle devint dans les derniers temps l'entrepôt de leur commerce du Pont. A la première sommation di Mohammed , les marchands génois se rendirent. Mohammed laissa à la ville le tiers de ses habitants, et emmena les deux autres tiers1 comme colons à Constantinople , après avoici d'abord choisi les plus beaux garçons pour les mettre au nombre de ses pages.

Lorsque Mohammed partit dans l'été de Constantinople pour entrer en campagne (5), personne n'en connaissait le véritable objet ; l'on ne savait s'il allait se porter contre les Génois, le seigneur de Sinope ou Trébisonde. L'un des juges de l'armée ayant osé le questionner sur le

(1) Chalcondylas , 1. x, p. 153.

(2) Ibid., p. 145 , Neschri , fol. 206 , Seadeddin, dans I Bratutti , Ssolaksade , fol. 53 ; ldris , fol. 100.

(3) Plinius ,Epist.,l. x,p. 99.

(4) Nicelœ paphlag. in S. Hyacinth, 1. xvn ; dans^ Mannert, 1. vi , c. 3, p. 27.

(5) Chalcondylas, 1. îx , p. 145.

tSii

IfSi

Page 1