LIVRE XIV
Mohammed avait aidé lui-même à porter ce furieux au pouvoir suprême en Valachie, où il s'affermit en peu de temps par le supplice de plus de vingt mille personnes, hommes, femmes et enfants (1). Ce ne fut point à cause de ces cruaulés que le tyran turc voulut le renverser, mais parce que le prince avait envoyé des ambassadeurs à Malhias-Corvinus, et parce j que, en se déclarant prêt à payer le tribut annuel de 10,000 ducats, il avait refusé de livrer jcn outre les cinq cents jeunes hommes exigés, ,et de paraître lui-même à la Porte (2). Mohammed voulait donner la principauté à laquelle il lavait laissé parvenir Wlad (3), au frère de cei|lui-ci,Radulqui, pour l'obtenir, s'était prostitué Lasesdésirsimpurs(4). Le sultan l'aimait d'autant iplus que d'abord le jeune homme avait repoussé ises caresses le sabreà la main; l'ambition l'avait jdécidé ensuite à devenir le mignon déclaré du jgrand seigneur (5). Afin de pouvoir dompter i . Wlad , Mohammed lui envoya le gouverneur de IWidin, l'ancien échanson de Murad II, devenu Iplus tard commandant de la flotte , et gouver- Ineur du Péloponèse, TschakardschiHarasa-Pas- Icha, avec l'écrivain grec renégat , appelé jadis j.Kalabolinos, et qui portait maintenant le nom |jde Junis-Beg(6). Ces deux hommes invitèrent le Kwoiwode à une conférence dans laquelle ils esftpéraient s'emparer de sa personne par trahison. | Wlad, qui devina leur projet, se saisit d'eux et de Meurs gens, et après leur avoir fait couper les (pieds et les mains, il les fit tous empaler, en ^donnant au pascha une place d'honneur plus Ijélevée que les autres.
Après cette exécution Drakul tomba sur la i Bulgarie, ravagea le pays, réduisit en cendres I les villes et les villages, et entraîna plus devingt- |i cinq mille prisonniers (7). Lorsque Mohammed t apprit par Mahmud-Pascha la mort d'Hamsa, le \ meurtre des envoyés, sur la tète desquels I avaient étécloués leurs turbans, et la désolation |i de la Burgarie , il frappa son grand vesir dans
(1) Chalcondylas, 1. îx , p. 153.
(2) Calcondylas et Ducas , 1. mv , p. 194.
(3) IbUt.
(4) Chalcondylas , p. 158.
(5) /bUi.
(6) Neschri , Idris , Aali.
(7) Chalcondylas, I. îx , p. 159
tom. i.
le premier mouvement de sa colère; «car les coups, remarque Chalcondylas , ne sont pas un outrage, à la porte du sultan , pour les esclaves qu'il a tirés de la poussière afin de les élever aux premières dignités (1). » Des messagers allèrent sur tous les points de l'empire presser le rassemblement des troupes , et l'armée de Mohammed dut être alors aussi imposa ntequ'au temps du siège de Constantinople, et présenter une masse de deux cent cinquante mille hommes (2). Sous la conduite du grand vesir, elle s'avança vers le Danube. Le sultan en personne, avec une flotte de vingt-cinq galères et de cent cinquante vaisseaux , gagna sur la mer Noire l'embouchure du Danube, remonta le fleuve jusqu'à Widin , promenant l'incendie partout où s'opérait un débarquement ; la ville de Prailabos, aujourd'hui Ibrail , alors fameuse place de commerce , fut réduite en cendres. Drakul envoya les femmes et les enfants en partie à Prasova ( Kronstadt ), en partie dans les vastes forêts de chênes du pays. Lui-même partagea son armée en deux corps dont l'un marcha contre les troupes du prince de Moldavie qui , réunies avec les Ottomans, assiégèrent Kilia pendant quelque temps , et après les avoir forcées de se retirer, porta le ravage dans la Valachie; la seconde division, composée seulement de dix mille cavaliers, s'avança vers l'armée de Mohammed. Drakul s'introduisit lui-même sous un déguisement dans le camp ennemi, le reconnut avec soin; puis il l'attaqua de nuit , comptant sur la coutume des Turcs, de ne jamais bouger pendant la nuit de la position une fois prise , quoi qu'il puisse arriver. Munis de lanternes et de falots , les cavaliers valaques pénétrèrent dans le camp des Turcs, qui restèrent immobiles de terreur. Wlad voulait marcher droit à la tente du sultan; mais il se trompa, et tomba sur celle du grand vesir Mahmud-Pascha, et d'Ishak- Pascha, où se fit un grand massacre de chevaux et de chameaux, sans que beaucoup de guerriers y périssent. La cavalerie turque se trouva aussitôt en selle, et lorsque les Valaques se tournèrent vers le pavillon du sultan, ils le trouvèrent
(1) Chalcondyla , 1. îx ,p. 159.
(2) /bid., p. 100 ; Ducas , I. xiv , p. 194 , ne donne que cent cinquante mille hommes, et les historiens turcs portent l'armée de Drakul à cent mille hommes.
défendu par les janitschares I . Toute l'armée ottomane se mit en ordre de bataille : à l'aile droite étaient Omar-Beg. fils de Turaclian. l'ancien gouverneur du Péloponèse , Ahmed- Beg, fils d F.wrenos . Ali-Beg. fils de Michaf-1, et lali-Beg, fils de Malkowich, que les Turcs nomment Malkodscb : à l'aile gauche se tenaient Naszuh-Beg. gouverneur d'Albanie, Eswed- Beg et lskender-Beg. autre fil- de Michaél-Beg. Pendant le reste de la nuit se prolongèrent des escarmouches sans grande perte d'aucun coté. A la naissance du jour Wlad se retira, et Ali- Beg. fils de Michaël. a la tète des coureurs, ' dont le commandement élait héréditaire dans sa famille. p< ursuivit les Valaques, et leur en- , leva mille captifs. Aussitôt Mohammed les I fit égorger, l'armi les prisonniers saisis la nuit | dans le camp, un Valaque fut conduit devant le grand vesir Malimud . qui l'interrogea. Il satisfit aux questions qui lui furent adressées: puis lorsqu'on lui demanda où Wlad se trouvait maintenant, il répondit qu'ii le savait bien, mais qu'il ne le dirait jamais, si grande é'ail la ter. eur que lui inspirait le prince. On le menaça de le mettre à mort à l'instant. Le Valaque répliqua qu'il éiait tout prêt à mourir, mais qu'il ne parlerait pas. Mahmud le fit exécuter aussitôt; en prononçant la sentence de mort, il j ne dissimula point sdh admiration: «Que cet homme ait une armée a ses ordres, dit-il, et sans doute il arrivera bientôt à une grande renommée (\).» L'armée se rendit ensuite en Valachie . devant la capitale en woiwode , puis Mohammed continua sa route au lieu de s'arrêter à un siège. Il parvint dans une vallée bien arrosée, et là tout à coup il fut frappé d'horreur: devant lui se dressaient, sur unedemilieue de longueur et une profondeur d'un quart de lieue 3 . vi: gt mille Turcs et Bulgares empalésoucrucifiés. Au milieu, Hamsa-Pascha 3 vêtu de pourpre et de soie, était planté sur un pieu plus élevé; à côté des mères on voyait les enfants dans les entrailles desquels les oiseaux avaient dé|>osé leurs nids. Le tyran ottoman
1 tbilrondylasl. is, p. \f,2.
z Qaaiarzc stj Jeulc long , sept de lar;je, Cbalcondylas.
,3 Duras, I. viv. p. 195.
finit par s'écrier : ail n'est pas possible de dépouiller de ses Etats un homme qui fait de si grandes choses, surtout quand il sait si bien se servir de ses sujets et de sa puissance. Néanmoins, ajoula-t-il, après quelque réflexion, effrayé sans doute d'avoir révélé ainsi ses sentiments sur le gouvernement , l'homme qui a fait accomplir tant d'exécutions n'est point digne d'estime. » Wlad harcela l'armée de Mohammed, toujours prêt à fondre sur les flancs où se trouvaient les janitschares et les Asabes : enfin il se dirigea vers la Moldavie, ne laissant que six mille hommes pour observer l'armée de Mohammed. Ces Valaques se battirent vaillamment contre Omar, fils de Turachan, qui revint clans le camp, où il étala pour trophées deux mille têtes valaques plantées sur des pieux, ce qui lui fit donner pour récompense le gouvernement de Thessalie. Les coureurs turcs se répandirent dès lors sur toute la Valachie, et enlevèrent environ deux cent mille tètes de bétail. Mohammed se mil en route pour Constantinople en laissant au commandant des coureurs Ali-Beg. fils de Michaël, le soin d'installer comme prince de Valachie son favori , Badul 1 , à la place de Drakul, qui s'était enfui en Hongrie , et qui avait été jeté en prison à Of'en ou i Belgrad, par ordre de Mathias Corvinus. Durantquinze années. Badul régna, livrant i au sultan un tribut annuel de 10,000 ducats(2): mais il périt de mort violente, et alors Drakul, échappé ou renvoyé de sa prison, reparut comme un astre sinistre et sanglant sur la Valachie. Au bout de deux ans un esclave en délivra l'humanité (3;. Sa tète fut promenée en triomphe par les Turcs, qui la montrèrent es spectacle dans les villes qu'il avait tenues sous .ca dominaiion \ . Maintenant seulement ils se i regardèrent comme maîtres de la Valachie, quoiquedepuis cinquante ans, Mohammed l'T eût imposé le tribut à ce pays, et se fût efforcé d'en
\, Chalcondylas , fin du ue livre , le» historiens ottomaus ; Nescbri , fol. 213 ; Ssolaksade, fol. 55 ; Seadeddin, dans Braiulti , p. 212-215; Aali.xi" événement; Idris, fol.10f.-1IO.
[2 Duras , I ilv, p. 105. jyaprètdel Chiaro 117, 12,000 ducats.
3 Engel, Histoire d° Valachie, p. 179.
(4) Ibid.