LIVRE XV
pha, gouverneur de la Karamanie, dépourvus de troupes, se trouvaient en danger de tomber entre les mains de l'ennemi. Alors Mohammed sentit la faute qu'il avait rommise en retirant à Mahmud-Pascha la dignité de grand vesir : il s'empressa de la réparer et de rappeler pour la seconde fois ce digne serviteur au premier poste de l'empire ; en même temps fut adressé un chatti-schérif (.écrit de la propre main du sultan) au prince gouverneur de la Karamaoie. Dans les premiers temps de l'empire ottoman, alors que les sultans ne savaient pas écrire, il n'y avait d'autre chatti-schérif que l'empreinte de la main du souverain trempée dans l'encre , ce qui donna lieu à la tughra aujourd'hui en usage; plus tard, les sultans ne se donnant plus la peine d'écrire et de gouverner | eux-mêmes, les lettres autographes du souverain sont devenues des objets de curiosité, et maintenant le chatti-schérif ne consiste guère jqu'en une ligne de deux ou trois mots, tracée |jpar le sultan , de sa propre main , en tète d'un rtraité, d'un diplôme ou d'un ordre du cabinet; len général, les lettres ou ordres sont aussi peu Iles produits de la plume des sultans, que bien Ides lettres autographes attribuées à des menar- Iques européens sont l'œuvre de leur pensée. HEn Turquie, il y a moins d'exceptions encore (qu'ailleurs à cette règle, et les documents écrits ■«ont d'autant plus précieux et plus rares, s'ils appartiennent à un souverain ayant signé par Ilui-mème, ou bien à un conquérant, plus haibitué à manier l'épée que la plume; toutefois, ■ Mohammed ne peut être soumis à ce mode [(d'appréciation : non-seulement il était grand ■protecteur des sciences , il favorisait les savants; .mais il cultivait lui-même les belles-lettres et la Ipoésie, autant que les projets de son ambition lletrexécmion de ses conquêtes lui laissaient de I loisir. Néanmoins, les pièces d'État. lis leltresde h victoire de son règne, dans lesquelles sont dé- (ployées toutes les richesses de la rhétorique, I afin de relever la grandeur du triomphe par .la pompe du langage, ne sortaient pas de sa plume, mais bien de celle des plus grands doc- I teurs de sa cour : ainsi, la lettre de victoire sur i la conquête de Constantinople adressée au sultan d'Egypte et au schah de Perse , était du précepteur du sultan, le fameux mollah Kurani. Des vingt-cinq écrits de Mohammed relatifs
aux gouvernements, que Feridun, reis-effendi, puis nischandschi-baschi ( secrétaire d'État pour le sceau du sultan ) a recueillis un siècle après, dans son ouvrage inappréciable pour l'histoire des Ottomans, quatre ou cinq au plus peuvent être de la main de ce conquérant. 11 y en a quelques-uns de l'époque de sa jeunesse , du vivant de son père , alors que le prince gouverneur avait plus de loisir pour s'exercer au style; mais une fois monté sur le trône et lancé dans la carrière des conquêtes, ri abandonnale soin desacorrespondancepolitique à son précepteur (Chodseha) , ou à son secrétaire d'État. Toutefois de ces vingt-cinq pièces, s'il en est une que l'on puisse regarder comme sortie de sa plume , ce doit être la lettre adressée a son fils Mustapha , prince gouverneur de Karamanie, par laquelle il le nomme serasker de l'armée envoyée contre Usun-Hasan ; elle porte l'empreinte de l'esprit de Mohammed. La voici telle qu'elle se trouve dans le recueil de Feridun (l).
«Usun-Hasan . qui, pour ses précédents attentats contre le sultan défunt Ebusaid et le schah Dschihan, mérite la potence et la corde, et que Dieu le damne! Usun-Hasan nous a déjà envoyé dans une autre cireonstance des lettres audacieuses et pleines d'offense. Nous lui avons répondu, comme on fait aux fous, par le silence; mais c'est un silence d'une nature telle qu'il change le renard en lièvre : nous nous armons contre lui avec les lions des batailles et avec les bêtes furieuses de la puissance. Comme tu nous as mandé que des malheureux émirs, provoqués par les fils du prince de Karamanie, osaient menacer le pays de l'islam, pour les repousser je l'ai nommé chef de mes armées, et j'ordonne donc qu'a l'heure du danger tu marches contre eux avec les beglerbegs d'Analoli et de Rumili , et qu'avec l'aide de Dieu tu ne négliges rien pour les expulser. Donné dans les premiers jours du mois ssafer, l'an 877 , dans la résidence de la ville bien gardée de Constantinople [ 1472].»
De Gallipoli , résidence de l'amiral , Moham-
(1) C'est la deux-cenl-vingt-sixième pièce: tout le recueil contient deux cent soixante-sept pièces, dont cent-Vingt-tait écrits de chalifes; plus de la moitié sont des réponses ou d'autres pièces.
lllsTOIRK L>K 1/F.MPIRE OTTOMAN.
med - F «rot a Skntari baiser la main
du sultan ; mais soit qu'il jugeât en effet les préparatifs de eetle année insuffisants pour pouvoir accabler l'ennemi dans la belle saison, soit que. par éloignement personnel à l'égard du prince gouverneur Mustapha, il ne voulût partager les dangers ou l'honneur de la campagne que sous le commandement suprême du sultan lui-même. Mahmud représenta humblement que la saison était déjà fort avancée, que l'hiver était très-rude en karamanie . que l'armée n'était pas encore assez concentrée, que l'équipement était encore incomplet. Il proposa donc que l'on détachât eu avant le begîerbeg gouverneur d'Anatoli, Daud-Pascha, pour protéger le pays et arrêter les irruptions des bordes de pillards turkmans. Mohammed approuva ce conseil : Daud-Pascha reçut ordre de partir pour la karamanie. et le prince Mustapha fut informé de cette disposition.
Cependant , Jusufdsche poursuivait sa marche avec les fils de karaman . ravageant le pays de ses alliés d Akschehr ;1 ; il s'était tourné au midi par karamut (2), vers le canton d'Hamid 3, ; puis . inclinant à l'Orient , vers koraili (4), située sur le lac du même nom. Le prince Mustapha et Daud-Pascha étaient arrivés en même temps à koraili par karamut et Jalawardsch : une sanglante bataille fut livrée. Voici le rapport de la victoire du prince Serasker. remarquable par le ton de soumission, de simplicité et de modestie.
« Voici le rapport du plus humble des esclaves, qui sera déposé sur la poussière des degrés du trône uni par la conquête, enchaîné par la victoire : Après l'arrivée de l'ordre sublime, les hommes connus comme des scorpions . les parents d'Lsun-Hasan . qui , par tous ses attentats, mérite la potence et la corde, les rils d'Omar, et Jusuf avec quelques-uns de ses frères et de ses begs,se sont portés en avant des fils de karaman , Pir- Ahmed et kasim , et
(1) Akschehr, le lieu de sépullure de Piaszireddin- Chodscha , le plus grand bouffon des Turcs.
(2; Ce Karamut n'est pas le Mut dont il est question plus haut : Karamut est sur la frontière entre Karaman et Hamid; Mut se trouve sur le rivage deCilicie.
(3) Dschihannuma.p. 639.
(4) Koraili est le nom actuel du lac de Korali ; Dschi hannuina, p. 619.
ont passé rapidement au delà de kais/arije; ion esclave rangea ses troupes à konia , et marcha aussitôt avec son armée victorieuse au-devant de l'ennemi pour le repousser. Le beglerbeg d'Anatoli, mon gouverneur keduk-Ahmed-Pascha, était à l'aile droite, le beglerbeg de Rumili . Mohammed-Pascha à la gauche; le mardi 14 de rebiulewwel, les deux armées se disposèrent à la bataille : l'on combattit depuis le matin jusqu'après midi; mais avec le soleil déclina aussi la fortune de l'ennemi. Les chefs de son armée, Jusuf avec ses frères Seinel et Amru furent pris; les begs les plus renommés, comme Mohammed, Bakir et autres, furent couchés dans la poussière , et leurs tètes coupées seront en dérision à ce monde et à l'autre. Ceux qui ont échappé au sabre ne peuvent plus relever le front courbé sous ce coup, et sont dispersés pour la plupart ; le sabre a tran- . ché sur le dos du peuple qui avait choisi l'injustice. Gloire à Dieu, le maître du monde! Cette victoire est une suite de la bénédiction du Padischah, qui est le refuge du monde; et l'on doit espérer qu'Usun-Hasan lui-même, atteint par le glaive de la justice, sera partagé; que ses restes, privés de linceul et de sépulture, seront étendus sur la terre de destruction, et qu'ils serviront de pâture aux fourmis et aux serpents. Dieu le veuille ainsi ! Ce message glorieux est confié au grand écuyer Mahmud , ton esclave; il est suivi par un autre esclave, le grand écuyer keiwan , qui porte les têtes et mène les prisonniers ; ils se prosterneront la face dans la poussière que soulèvent les pieds du cheval de ta sublime personne. Au reste, Tordre émane de la Sublime Porte.
« L'esclave de ta grandeur , «Mustapha (1).»
Mohammed fit charger de fers le chef de l'armée ennemie, mais ordonna de couper la tête aux autres prisonniers. Les deux princes de karamanie Ahmed et kasim s'étaient échappés du champ de bataille : le premier avait regagné la cour d'Usun-Hasan, l'autre s'était jeté dans ia Cilicie , et il se fortifia dans Selefke (2).
(1) Dans le Recueil de Feridun , c'est la deux-centvingt-septième pièce.
(2) Seadeddin, dans Bratutti, 1. h, p. 255 ; Ssolaksade , fol. 58.