‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 16 sur 288 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

portée que présente au premier aspect l'histoire de l'Europe et de l'Asie , les écrivains turcs attachent encore une importance toute particulière et à l'avènement d'Osman avec le commencement d'un nouveau siècle, et au nom d'Osman même que portent le fondateur, la dynastie et l'empire. A partir de la première année de l'hégire, le commencement de chaque siècle, jusqu'à la fin du septième, a été signalé par l'apparition d'un grand prince puissant par son action sur le monde , et placé par l'opinion à la tète de son siècle. Après le prophète fondateur de l'islam, parut avec le commencement du second siècle de l'hégire Omar-Ben-Abdo!asis, le plus juste de toute la famille Omniia ; à la naissance du troisième, Maraun, le grand protecteur des sciences, s'assit sur le trône des chalifes de Bagdad;comme s'ouvrait le quatrième, Obeidol- Ah-Mehdi fondait le chalifat des Fal imites en Afrique. La première année du cinquième marqua la moitié du règne de quarante ans de kadirbillah , le dernier grand chalife de la famille Abbas; et au commencement du sixième, s'éleva le grand conquérant Dschengis-Chan. ! Ces colosses de l'histoire asiatique sont placés comme à l'entrée du temple de leur siècle , et ainsi se dresse à l'entrée du huitième de l'hégire le fondateur de l'empire qui porta son nom, le petit -fils de Suleiman , le fils d'Ertoghrul, Osman.

Depuis le troisième successeur du prophète , le chalife Osman, aucun prince n'avait porté avec éclat ce nom sur un troue de l'islam. Le chalife Osman réunit les deux titres d'honneur de collecteur du Koran et de collecteur des deux lumières ;il reçut le dernier, parce qu'il épousa les deux filles du prophète , et l'autre, pour avoir recueilli les versets épars de la sainte Écriture de l'islam, le koran en un volume, et l'avoir ainsi préservé du danger de la falsification I ,. Sous son règne, les musulmans portèrent leurs armes triomphantes jusqu'à l'Oxus et au Bosphore; les principales villes de la Perse et du Chorasau, Iszfahan etlsztachar, Merw, Balch(2), les îles de Chypre, de Crète, de Bhodes et de Malte furent conquises (3), et

(1) Dans l'année 30 de l'hégire.

{2) Dans les années 27 , 29 , 31 de l'hégire. (3) Dans les années 26 et 33 de l'hégire. tom. 1.

Constantinople fut assiégée pour la première fois par les Arabes, sous le commandement de Moawia (1). Karen, le chakan des Turcs, et Jesdedschird, le dernier chosroes des Perses, succombèrent , le premier sur le champ de bataille, et le second dans sa fuite (2); les Arabes foulèrent sous leurs pieds la puissance des Persans. Cette gloire éclatante qui environne le chalife collecteur </es deux lumières , comme législateur et conquérant, devait , après sept cents ans , illuminer le front d'Osman , fils d'Ertoghrul, et resplendir sur ses successeurs. Ainsi le voulait la signification historique du nom.

Les noms viennent du ciel, dit le Koran; aussi le musulman les considère comme de bons ou de sinistres présages, non-seulement sous le point de vue historique, mais encore d'après l'examen philologique (3). Osman, suivant le sens de la racine arabe, signifie le briseur de jambes 1 , cl celte significalion se lie intimement aux idées de triomphe et de grandeur. D'abord, le vautour royal qui, dans tout l'Orient, est le symbole de la domination et du pouvoir royal, depuis les anciens Égyptiens jusqu'à nos jours, est désigné surtout par le nom de briseur d'os parmi les oiseaux, parce que, dédaignant toute proie vivante, il ne se nourrit que des membres des animaux déjà tués (fi); ensuite, dans les temps antérieurs de la plus grande barbarie de l'histoire turque, les trois fils d'Oghus-Chan, au premier desquels, Gsk-Chan le chan du ciel), on fait remonter l'origine primitive d'Osman , ces trois fils reçurent aussi le nom de briseurs , parce qu'ils rompirent en trois morceaux l'arc qu'ils avaient 1 trouvé. De même leurs descendants ont brisé les châteaux cl les forteresses, et la grandeur et la force triomphante duvautour royal Humai, du briseur d'os parmi les oiseaux, s'est transmise dans le llumajun impérial ou royal.

(1) Année 32 de l'hégire.

(2) Jesdedschird , dans l'année 31 de l'hégire; Karen, dans l'année 33 de l'hégire ; Hadschi-Chalfa, Tables chronologiques.

(3) hlris, fol. 37.

(4) Telle esl la significalion donnée par ldris au mot Osman , d'après la racine ; selon Golius , ce mot toudrait dire la remise d'une jambe cassée.

(5) Voy. plus haut.

dans la maison souveraine d'Osman , le briseur de jambes parmi les peuples. Après celte digression sur les présages, si importants aux yeux des écrivains turcs, tirés du nom du premier souverain des Ottomans, nous allons revenir aux événements de son temps , et rapporter le premier acte militaire de sa domination indépendante.

Immédiatement en avant de la résidence d'Osman , Jenitschehr (nouvelle ville), est situé Kœpriiiiszar (le château de ponts ), que précédemment il avait attaqué plusieurs fois, alors qu'il était encore en bonne intelligence avec le seigneur de Biledschik, ennemi du maître de Kœpriiiiszar. En reconnaissance du succès de l'une de ces excursions de pillage , le seigneur de Biledschik avait alors donné à Osman une fête, dans un lieu appelé lndschirbinari (fontaine de figuiers) ; mais ayant osé demander que, dans cette occasion, Osman lui baisât la main en signe d'hommage, cetle prétention fut la première cause de la destruction des rapports d'amitié qui jusqu'alors avaient régné entre Osman et le seigneur de Biledschik, et amena ensuite la conquête de ce château. Cetle expédition fit ajourner l'entreprise contre Kœpriiiiszar; mais une fois en possession d'une souveraineté indépendante, après que son nom eut été rappelé dans les prières publiques , inscrit sur les monnaies, après qu'il eut installé un juge, établi un droit sur les marchandises apportées au marché (1) , Osman ne rêva plus que la conquête de Kœpriiiiszar. 11 en délibéra d'abord avec ses compagnons d'armes : dans le conseil se trouvait son vieux, oncle, Dundar, qui, étant allé avec Ertoghruld'Achlathdans le pays de Bum, soixante-dix ans auparavant, devait être alors au moins nonagénaire. 11 fit des objections à Osman ; il lui représenta qu'il n'était pas prudent d'exciter ainsi par cette entreprise et de réunir contre lui , dans une défense commune, les ennemis et les voisins jaloux qui l'entouraient de tous côtés, par derrière, le seigneur de Kermian, en face , les commandants grecs des frontières (2). L'ardeur impétueuse d'Osman s'irrita contre la froide sagesse

(1) [Seschri , loi. 36.

(2) Icliis , fol. 63 î Neschri , fol. 31 ; el dans Lewenklau , Histoire des musulmans , p. 75; Kuolles , Turkish liis'.ory, p. 07.

MPIRE OTTOMAN.

du vieillard: furieux, il banda son arc, et Dundar tomba percé d'une flèche lancée par son neveu ; sanglant enseignement pour les contradicteurs futurs d'une résolution adoptée par le maître. Sur la route de Tschakirbinari au château de Kœprihiszar , se voit le tombeau de l'infortuné conseiller. Ce meurtre d'un oncle marque par un trait de barbarie le commencement de la domination ottomane, comme un fratricide ouvre la route à la puissance romaine; mais l'assassinat commis par Osman est mieux garanti par les témoignages de l'histoire que l'action de Romulus. Idris, le plus estimé, à juste titre, des historiens des Ottomans, qui, dès son début, annonce naïvement qu'il passera sous silence les faits blâmables , pour ne transmettre à la postérité que les actions glorieuses de la dynastie d'Osman, rapporte néanmoins le meurtre de Dundar avec les circonstances que nous venons d'exposer (1). Si le sang ainsi répandu est compté aux Ottomans comme un mérite par les panégyristes, que faudra-t-il donc penser des faits que leur histoire a frappés de la condamnation de l'oubli ? L'oncle d'Osman est à l'entrée de cette longue galerie de cadavres que les souverains ottomans ont peuplée avec les princes de leur sang, immolés régulièrement à l'ouverture de chaque règne.

La prise de Kœpriiiiszar excita dans Osman le désir d enlever d'autres châteaux voisins, situés aux environs de Nieée, comme Dimsus, Kojunhiszar et Marmara ; il y était d'ailleurs invité par le mauvais état des garnisons et les inondations du Sangarius. Avant le règne du premier des Paléologues , les commandants des forteresses grecques des frontières étaient encouragés à leur défense par une solde considérable, des concessions de terrains et par l'abandon du butin qu'ils pouvaient faire. Lorsque Michel Paléologuc, après la reprise de Constanlinople sur les Francs, cédant aux funestes conseils de Chadenos , supprima la solde des commandants des frontières, et les soumit à des redevances , aussitôt s'éteignit dans les mercenaires étrangers le zèle pour la défense des châteaux confiés à leur garde (2); en outre, '

(1) Idris , fol. 02 et 63.

(2) Pachymèrè$,i, chap. 1-10, tiré de Possinus, dam l'appendice du loin, n , p. 610 , et d'aptes celui-ci Gib bon , liv. ixiy , quatrième édit. , 6 vol. , p.311, noie,

le Sangarius, qui servait de fossé naturel à plusieurs de ces forteresses, ayant changé de lit, les garnisons abandonnèrent des postes privés de cette défense. Lorsque, après avoir couvert la plaine pendant un mois, les eaux rentrèrent dans leur ancien lit, elles amenèrent une telle quantité de vase, que le passage du fleuve était facile (1). Cet état de choses avait déjà encouragé Ali-Umur-Bèg, seigneur deKaslemuni, l'un des dix princes qui s'étaient partagé les États seldschukides, à rompre la paix faite avec l'empereur grec, et la tentation fut encore plus forte sur Osman, qui avait plus de puissance ( '2 \ Près de Kojunhiszar (leBapheum de Pachymeres), dans les environs de ÎNikomédie, fut livré le premier combat entre Osman et Muzalo, l'hetœriarque ou commandant des gardes du corps byzantins [1301], et la défaite des Grecs eut des suites d'autant plus funestes, qu'elle laissa le champ libre aux irruptions d"Osmau, au moment même de la moisson. Osman eut a déplorer la perte de son neveu, Aitoghdi, fils de Gundusalp, qui périt dans la bataille de Kojunhiszar, et fut enterré près du château : sou tombeau s'élève sur le chemin, et il est en grand renom pour les cures merveilleuses des chevaux malades (3). Les Turcs poussèrent leurs courses jusqu'aux portes de Nicée. L'élévation, la force des murailles , ne permettaient ici aucun espoir pour toute espèce d'attaque : afin de tenir la garnison en respect et en alarme , Osman fit élever au nord de Jenitschehr, sur le penchant delà montagne, un château appelé Tharghan . du nom du vaillant commandant qu'il y plaça (4). Six annéesaprès cette défaite desGrccs[ 1 307 J, les commandants des châteaux d'Edrenos, de Madenos, Kete et Kestel , sur l'ordre du commandant de Brusa, se réunirent pour livrer bataille à Osman. Le commandant de Kestel périt dans l'action , celui de Kete s'enfuit à grand peine vers Ulubad (Lopadion). Le gouverneur de cette dernière place, sommé par Osman de lui livrer le fugitif, y consentit à condition que les princes de la famille d'Osman ne franchi-

(1) Pachymeres , 11 vol., îvliv. , 2i chap., édit. de Rome , p. 229.

(2) Pachymeres, 11 vo!., iv liv., 21 chap., p. 230.

(3) Nescbri , fol. 38 ; Seadeddiu , fol. 13. (4; Seadeddiu, loi. 12.

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