LIVRE XVI
Tandis que Mohammed marchait sur Kroja , jour recevoir en personne les clefs de la place , Daud-Pascha , Albanais de naissance, qui, prisonnier dans sa jeunesse, s'était élevé à force de aient et de courage à la dignité de beglerbeg le Rumili , s'avançait avec le gros de l'armée levant Skutari. Du haut de la montagne de Saint-Marc, il contempla la ville dans les preniersjoursdejuin,et aussitôt il fit passer vingt nille cavaliers sur le pont qu'il avait construit ifinde porter la dévastation aux alentours. Le i juin parut Mustapha-Beg , beglerbeg d'Anatoli, sur le Drino, et il détacha seize mille cavaliers, qui campèrent sur les hauteurs appelées Ober-Skutari. La cavalerie turque fut divisée en cinq corps, qui se distinguaient nettement les uns des autres par le nombre et la couleur des étendards. La première division avait six bannières, dont quatre blanches, une Verte et une rose; dans la seconde, la troisième, ^quatrième, flottaient deux drapeaux pourpres, deux verts, deux jaunes. La cinquième, où était J)aud-Pascha, en portait sept, quatre roses, un blanc brodé d'or, et deux verts. La force des troupes asiatiques pouvait s'élever à trente mille hommes; et néanmoins l'armée de siège n'était pas encore complète. Le 15 juin descendirent dans la plaine cinq mille janitschares 'sous les bannières blanches, aux acclamations de l'armée, parce qu'ils étaient les avant-cou reurs du sultan. Trois jours après une nouvelle masse déboucha du côté de Drino, par le pont, .et occupa les villages au delà de la Bojana dans la plaine appelée Oblica (1).
DeuxTurcsdedistinction apportèrent la nouvelle de la chute de Kroja, et sommèrent Skutari de se rendre. Sur le refus du commandant, les Turcs construisirent deux galères afin d'arrêter le passage des bâtiments albanais qui journellement descendaient du lac dans la Bojana, et causaient beaucoup de dommage; sur la hauteur qui se dresse en face de la ville, et qui est appelée montagne du Pascha, parce que, au premier siège , quatre ans auparavant, Suleiman-Pascha l'eunuque, y avait planté sa tente, ils bâtirent un château de bois, précédé de quatre grandes tours remplies de pierres pour protéger les machines de siège et les artifices.
(1) Marin. Barleti , DeScodrensi expugnatione, I. il-
Dix mille chameaux avaient transporté l'artillerie et les équipages qui furent déchargés der rière la montagne du Pascha, dans le voisinage du torrent de Chiro (1). Au commencement de l'été, s'ouvrirent les opérations du siège; toutefois, le premier jour, la ville n'eut à soutenir que sept coups de deux canons, dont l'un portait des boulets de trois, et l'autre de quatre quintaux , lancés de la montagne du Pascha , contre la porte. Cinq jours après, arrivèrent six mille Asabes, formant l'infanterie du deuxième corps, avec des fascines. Les deux canons ne tirèrent que sept à neuf coups par jour; mais une troisième pièce , du calibre de quatre quintaux , fut établie sur la montagne du Pascha, et fit vingt-neuf décharges par jour, vers Drivasto. Deux mille Asabes arrivèrent encore avec des fascines, du côté du Drino, et au milieu de la montagne du Pascha, juste en face de l'église Sainte-Veneranda, fut placé le quatrième canon, qui lançait un boulet de six quintaux et demi (2). Le 1er juillet au soir, huit cents bètes de somme venant de la direction du Drino apportèrent les bagages du sultan, au-devant duquel allèrent aussitôt les beglerbegs de Rumili et d'Anatoli. Le lendemain , entouré de ses gardes du corps choisis, il reconnut la situation de la place. 11 en fut enchanté, et s'écria :c Quel excellent nid l'aigle s'est choisi pour se loger avec ses petits ! » Le camp du sultan formait un cercle particulier de neuf tentes, d'une étendue de neuf milles, accessible d'un seul côté, où il était défendu par un triple rang de gardes. Toutes les montagnes et les hauteurs autour de Skutari, à une distance de quarante milles, étaient couvertes de tentes blanches; les assiégés évaluaient les forces de l'armée turque à trois cent cinquante mille hommes. Afin de soutenir le courage de la ville, le dominicain Bartholomée d'Epire, second Capistrano, rassembla les Italiens et les Albanais, les matelots et les citoyens, dans l'église de Sainte-Marie, et par un discours plein de feu , il leur inspira l'ardeur de l'héroïsme et du martyr chrétien.
Deux jours après , les assiégeants mirent en
(1) Mannert , 1. vu , p. 355 , confond ce torrent avec le Drilo ou Drinas, qui est la Clausula.
(2) Barlelius, De Scodrcnsi expuyiialione, I. U.
batterie deux nouveaux gros canons, l'un au pied delà montagne qui est arrosé pur le Drino, du calibre de six quintaux, l'autre sur la montagne du Pascha, dirigé sur L'église de Saint- Lazare. Celte dernière pièce était aussi énorme que le fameux canon de siège de Constant inople; comme lui elle lançait tics boulets de mille deux cents livres. Depuis plusieurs jours les assiégeants menaçaient la ville du canon du sultan à la fonte duquel la première sultane avait consacré une partie de son revenu. Ils commencèrent alors à lancer sur Skulari des espèces de boulets renfermant des morceaux de laine imprégnés d'huile, mêlés de cire et de soufre, qui mettaient en feu tout ce qu'ils touchaient; ces projectiles fendaient l'air avec un bruit assourdissant, éclataient et laissaient après eux de longues traînées de lumière comme des comètes. Aussitôt les assiégés prirent des mesures pour se préserver de l'incendie, enlevèrent les toiles des maisons, et imaginèrent toutes sortes de moyens pour éteindre le feu. Le 7 juillet, la septième grosse pièce du même calibre que la précédente, de douze quintaux, et qui était, non pas un canon, mais uu mortier, fut placée sur la moniagne du Pascha. en face de l'église de Saint-Biaise. Les masses de pierres que lançait ce mortier brisaient tout là où elles tombaient, et quand céiail sur la terre, elles s'y enfonçaient à une profondeur de douze palmes. Ce mortier était moins destiné à renverser les murailles et les édifices , qu'à détruire les puits, afin de priver d'eau les assiégés; mais l'effet ne répondit pas à l'attente : les puits ne furent pas endommagés, et il n'y eut que deux personnes tuées. Le même jour, les Turcs firent passer une nouvelle pièce de sept cents livres au delà de la Bojana, non sur le pont, qui se serait écroulé sous le poids, mais à travers la rivière même. Le lendemain, deux nouvelles bouches à feu furent ajoutées aux batteries, l'une, du plus gros calibre dont l'histoire de l'artillerie fasse mention, vomissait des boulets de treize quintaux. Toutes ces pièces, d'une dimension et d'un calibre si prodigieux, furent fondues sur les lieux mêmes, sur le revers de la montagne du Pascha, et on les laissait à peine refroidir avant deleurfaire lancer lefeusurla ville. Le 1 1 juillet, enfin, fut établie la onzième et dernière grossepièce. ducalibre dconze quiutaux,
sur la montagne du Pascha, dans le jardin d'u bourgeois. Le 11 juillet, ces onze canons moi slrueux tirèrent cent soixante-dix-huil coupnombre inouï jusqu'alors en un seul jour, et t qui n'est pas moins prodigieux, c'est uu'unedq : charge simultanée de ces onze pièces lançait u poids de quatre-vingt-trois quintaux. Le nombal des boulets ainsi lancés s'éleva à deux mil cinq cents, en trente jours de siège.
Il y avait un mois entier que la ville était ci nonnée; les murailles étaient en ruines, U fossés remplis de pierres el de fascines. Mi hammed résolut l'assaut général. Il se fit plan ter une tente rouge sur le sommet de la Mort tagne du Pascha, afin de contempler de là 1 spectacle sanglant qui allait se déployer. L jour de Sainte-Madeleine, avant le lever d soleil, au moment où les habitants étaient dai l'église , quatre coups de canon donnèrent 1 signal de l'assaut , et à l'instant cent cinquanl mille Turcs fondirent de toutes parts sur n ville comme de noirs tourbillons. Les chants ■ la prière furent étouffés par la cloche d'alarmj et les habitants s'élancèrent du temple pour ai 1er prendre leurs postes sur le rempart. Dé| les Turcs avaient franchi le fossé rempli de fai cines, et ils escaladaient les murs; déjà il avaient planté une bannière sur le bastion m la grande porte, et Mohammed se félicitait û sa conquête , lorsque les assiégés, par des prq diges de valeur , reprirent le bastion occupé, a en chassèrent les Turcs. Mohammed ordono un second assaut contre la grande porte , don la plus forte défense, formée des deux grandq tours, avait été réduite en poudre par la gross, artillerie de la montagne du Pascha, de sorf que les assiégés n'étaient abrités que par un paj rapet de terre. Le combat fut des plus acharntj le long des fossés taillés dans le roc vif, qi était enfilé par une nombreuse artillerie ; à 1 fin les assiégés furent obligés de céder , et \i Turcs plantèrent leur bannière sur le baslioji Alors un corps de vaillants jeunes gens tenu en réserve sur la place vint fondre avec l'in pétuosité des lions sur les assaillants, les r* poussa, arracha les étendards turcs, et plant la bannière de Saint-Marc. Aiasi se termin l'assaut de ce jour à la gloire des assiégés , q» ne perdirent que quatre cents vaillants chantpions, taudis que les Turcs avaient laissé plu