LIVRE XVI
jrepont, Ferdinand avait reçu une lettre de victoire; mais alors il avait répondu par une déclaration de guerre(l), et ses galères faisaient partie de la flotte qui, pendant la guerre de Perse contre Usun-Ilasan, ravagea les côtesd'Anatoli et de karamanie- Cependant la |»olitijue de Ferdinand avait encore changé, et il accueillit favorablement les ouvertures de Mohammed, qui demandait d'abord la libre entrée des vaisseaux turcs dans les poris napolitains. 11 accepta le traité proposé, le signa, et, en le remettant à l'ambassadeur de Mohammed. il combla celui-ci de présents: ce fut dans l'histoire de la diplomatie européenne le premier exemple d'une alliance entre une puissance européenne et chrétienne , et l'en nemi de la foi du Christ. Celte diversion de la politique de Ferdinand, l'anarchie de la Perse après la mort d'Usun-Hasan, la détresse ■de Kroja, et la tiédeur du pape Sixte IV à soutenir les expéditions contre les Turcs, déterminèrent la républiques l'acceptation des conditions de Mohammed. La résolution en fut prise le 3 mai, et Malipieri retourna à Conslanitinoplc. U rencontra le sultan à Sofia, déjà en pleine marche contre l'Albanie, et fut congédié avec cette déclaration : que maintenant il était trop tard, qu'il fallait céder non-seulement Kroja, mais encore Skutari. Mohammed s'avança en personne contre ces deux villes.
Skutari, Scodra dans l'antiquité, a probablement reçu ce nom ainsi que la première ville d'Asie, placée en face de Constant inople, comme étant un but de voyage ou un lieu de station ; elle le porte encore en général, quoique les Turcs l'appellent Iskenderije ; la ville de Skander-Beg ). Elle est située sur la rive orientale d'un grand lac, que Tite-Live appelle Labeatis, et qui aujourd'hui porte indifféremment les noms de lac de Zenla , de Skutari . ou même de Bojana, d'après la rivière qui s'en éloigne à l'Orient. La Bojana, anciennement Barbana(2 . coule au sud-ouest de la ville, et vers le nordouest descend la petite rivière de Drinas ( la Clausula de Tite-Live, le Drilos de Pline ) :>'. qui tombe dans la Bojana à peu de distance de
(1) Laugier , t. vu, 1. xxvi, p. 243.
(2) Tite-Live, I. xu», p. 31.
(3) Pline, 1 m, p. 22.
la ville et du lac. Un pont de bois qui unit les deux rives est souvent emporté par le gonflement des eaux; les habitants d'un village voisin sont obliges de le tenir en bon état de service (1). Les trois forts de Goclbaschi, Drivasto vDergos) et de Xabiacco (Schabibak), commandent comme des postes avancés les trois routes menant à la ville '2 . Depuis les derniers triomphes des Romains sur Gentius, l'histoire n'avait eu rien à signaler dans les destinées de l'illyrie et de ses souverains, lorsque le pays sortit del'oublipar ses luttes avecles Ottomans. Dans le \ive siècle on voit paraître comme dynasties souveraines à Skutari, les Balsch. dont trois frères, en possession de la Ikijana . expulsèrent la famille des Dukagin de la contrée qui porte leur nom (3), la famille des Soti de kroja. et assiégèrent le roi de Bosnie Etienne dansRaguse. Après avoir étendu, par un traité avec Raguse. leur domination sur les bords de la Narenla. ils conquirent en peu de temps AlbaGrœea Arnaud Belgrad .kastorea kesrije) et Apollonia Awloua . et gouvernèrent le pays en repos, jusqu'à la mort de deux d'entre eux. Alors le troisième fut attaqué, vaincu et tué par Lwrenos. généra! de Murad II. dans la plaine de Saura, près d'Alba Grava. Les coureurs turcs inondèrent le pays . et occupèrent les trois places principales, kastorea, Alba Grava et kroja ,'i . Le successeur du prince tombé sous les coups d'Kwrenos, Straeimer Balsch régna sur Skutari, Drivasto. Lissus. Antivari. et laissa un (ils. Georges, qui céda Skutari à Murad IL Mais le sultan . satisfait d'une jolie fille euvoyée an harem par Georges son parent, l'en dit Skutari à ce prince, qui finit par l'engager aux Vénitiens, et négligea de la racheter •"> C'est ainsi que Scodra devint une ville vénitieniic,et c'est en cette qualité qu'elle a\ait soutenu, quatre ans auparavant, un siège de trois mois poussé par le beglerbeg de Rumili, l'eunuque Suie man-l'ascha. Mais maintenant Mohammed arrivait en personne avec toutes ses forces pour conquérir Skutari. Les citoyens et
(1) Pline, I. m . p 22 (2; Ssolaksade, fol. 62.
3 Rumili d'Hadschi-Cbalf» , p. 145.
i Marini Barleii , De Scodi eusi oluÀliouc *l «pu gnaiione, dans le l.ociuereus , fol. 231. (5) Barleii , Deobsidione Scodra; , fol. 235.
les équipages de quelques galères entrées dans la Bojana furent employés nuit et jour à la réparation des murailles et aux Iravaux des retranchements. Tandis que tout le monde était transporté de la plus viveardeur,descolonnesde fumée s'élevant des hauteurs à quelque distance de la ville annoncèrent l'approche des Turcs, et dans la nuit du 14 mai , Skutari fut investie par huit mille akindschis sous les ordres de leur chef héréditaire Ali Michaloghli. Celui-ci fut suivi de son frère Iskander, sandsehak-beg de Bosnie, à la tète de quatre mille soldats, puis vint avec trois mille hommes de cavalerie légère, Malkovich(l),dont les yeuxjetaienttantd'éclat, que personne ne pouvait supporter ses regards (2). La population maîtresse de la ville fut aussitôt divisée en trois parties , dont l'une occupa les remparts, une seconde travailla aux murailles et aux retranchements, et la troisième, où se trouvaient aussi les prêtres , devait garder l'étendard doré de saint Marc, protecteur de la république , et de saint Etienne, patron de la ville ; mais tous ces défenseurs avaient une rude tâche à remplir : car les huit mille akindschis et les sept mille hommes de cavalerie légère n'étaient que l'avant-garde de l'armée.
Mohammed avait confié le soin de faciliter la marche des troupes, et d'aplanir les routes au fils d'Ewrenos , Ahmed-Beg , et au fils de Turachan , Omar-Beg , qui , en cas de besoin , construisaient ou réparaient des ponts (3). Le grand vesir Ahmed-Keduk , conquérant de la Karamanie et de Kaffa, avait du avoir le commandement supérieur du siège ; mais , comme il avait fait quelques observations sur les difficultés d'une campagne en Albanie , sans égard pour ses services passés , on l'avait aussitôt déposé, et la première dignité de l'empire avait été conférée non point à un général, mais à un homme d'État, signalé aussi comme poëte, et secrétaire pour la signature du sultan, Mohammed - Pascha - Karamani , descendant du grand poëte mystique Dschelaleddin-Rumi. Ce
(1) Les historiens ottomans le nomment Malkodsch- Ochli ; Barleti l'appelle Malacotius.
(2) Barleti , fol. 238.
(3) Seadeddin, dans Braluui, I. n , p. 305; Ssolaksade, Idris, Aali.
dignitaire acquit une grande renommée dans 1; codification , comme auteur de plusieurs loi: fondamentales dans l'empire (1); mais sor nom ne figure pas dans les guerres, dont Mohammed se réserva désormais la direction ex clusive. Il marcha en personne sur Kroja , ci détacha Daud-Pascha vers Skutari. Daud-Pasch; était , comme beglerbeg de Rumili , successeur de l'eunuque Suleiman-Pascha , auquel on au-| rait pardonné la levée du premier siège dtj Skutari et la grande défaite'dans la Moldavie .1 mais son échec de Lepante , comme le refus d'Ahmed-Keduk-Pascha d'assiéger Skutari pour, la seconde fois , les avaient fait renfermer tous! deux dans le château d'Europe sur le Bos4 phore (2). Il y avait maintenant plus d'un an que Kroja était assiégée, et les habitants étaienn réduits à se nourrir de chiens et de chatsj Lorsque parut Mohammed, il n'y avait plus aucun moyen de sauver la ville avec les faibles] restes des équipages de Loredano. Les assiégés envoyèrent des députés au sultan, offrant do capituler. Ils obtinrent un engagement écrifl qui leur garantissait la vie sauve et la liberta de se retirer avec leurs effets , s'ils n'aimaient] pas mieux vivre paisiblement à l'abri de la doA mination ottomane. Ils se rendirent au pasn cha (3), qui fut chargé de les escorter; mais al peine étaient-ils dans la plaine, que le chef des Turcs les fit charger de fers, et conduire devant Mohammed. Le sultan réserva seulement quelques-uns des principaux qui étaient en état de payer une grosse rançon, et fit trancher la tète aux autres. La ville de Kroja, nommée par les Turcs Akhiszar (le château blanc), à quatorze milles de Durazzo (Dyrrachium) , et cinquantesept deSkutari, bâtie sur des rocs escarpés devait sa fondation à un seigneur de la maison de Sofi, auquel elle avait été arrachée par Balsch, qui dut y laisser entrer les Turcs , sur lesquels elle fut conquise par Scander-Beg. Le héros albanais se défendit vaillamment contre Murad II et Mohammed II, et finit, après une possession de vingt-cinq ans, par la céder dans sa vieillesse aux Vénitiens.
(1) Biographies des vesirs , par Osman-Efendi.
(2) Seadeddin, dans Bratutli , 1. u.
(3) Laugier , t. vu , 1. xxxii , p. 330 , le nomme Snleiman , et Sismondi , 1. m , p. 145, Aarun, c'est-à-dire Haïun , d'après Navigiero, t. xxm , p. 155.