‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 194 sur 288 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

verains de l'Europe, les rois de France, de Hongrie et de Naples, et le pape, négociaient avec le grand maître la délivrance de Dschem, afin de le présenter comme prétendant au trône, et de le mettre à la tête de leurs entreprises contre Bajesid. Malgré de si puissants intercesseurs, l'adroit d'Aubusson ne se dessaisit pas du prince; et, outre l'argent assigné pour la pension que payait Bajesid, il tira encore 20,000 ducats de la mère et de l'épouse de Dschem, restées en Egypte , sous le prétexte d'armement des vaisseaux nécessaires an prochain trajet du prince. D'après les historiens ottomans, d'Aubusson, dans ces négociations, se serait servi de plusieurs blancs-seings de Dschem, qu'il aurait obtenus en corrompant le garde des sceaux du prince ; puis , au nom de j l'infortuné prisonnier, il aurait adressé des let- '| très à la mère et à l'épouse de Dschem, aux rois B de l'Europe intéressés en faveur de Bajesid, et H de cette manière il aurait attiré dans ses mains |H l'argent des princes musulmans, et persuadé H. aux souverains chrétiens que Dschem était l'ob- I jet des meilleurs traitements; qu'il n'était gêné » dans aucun deses mouvements, et qu'il visitait, Vf de sa pleine et libre volonté, les divers châteaux I de l'ordre (1).

Quoique de telles falsifications nesoientpasen désaccord avec la politique du siècle, qu'elles soient même conformes à la conduite perfide de d'Aubusson qui viola tous les droits de l'hospita- 1 lité envers Dschem, il n'est guère croyablequ'un seul des rois qui sollicitaient la possession de ' Dschem ait pu se laisser tromper relativement » à la captivité de ce prince. Tandis que d'Auî busson était engagé dans des négociations avec ' le pape et le roi de Naples, pour leur abandonner le frère de Bajesid , ceux-ci se divisèrent, 1 ce qui prolongea, de trois années, le séjour de Dschem en France. Les chevaliers le transpor- ■ tèrent dans une tour fortifiée, élevée pour lui servir de résidence . formée de sept étages. Au premier au-dessus des caves étaient les cuisines, au second, les chambres des domestiques; aux troisième et quatrième, les appartements du prince; le reste était destiné aux chevaliers de sa garde. Une telle situation prolongée de-

(t) Seadeddin , I. m , p. 450; Ssolaksade , Nocbbetet- Tewaricb.

vint insupportable pour l'infortuné captif, qui maintenant ne roula plus dans son esprit que des projets de fuite. Parmi les gens de sa suite qui lui avaient été arrachés, et qui étaient retenus prisonniers à Rhodes . le grand maître lui avait renvoyé le chambellan Sinan-Beg et l'écuyer tranchant Ajas-Beg, avec des lettres d'excuse , et l'avis de sa délivrance prochaine. L'heure de la liberté n'arrivait pas; Dschem, avec ses compagnons , songea aux moyen de l'accélérer. L'âme de tout le complot contre lui était Husein-Beg,qui maintenant était arrivé pour la seconde fois en qualité d'ambassadeur auprès du roi de France. Envoyré par Bajesid pour solliciter de Charles VIII l'extradition de Dschem, ou du moins la levée de tout obstacle à son départ, il apportait pour présents, au lieu d'or et d'argent , des reliques qui , depuis la prise de Constantinople, avaient été conservées en dépôt dans le trésor du sultan. Mais, depuis que les Grecs exilés avaient rempli l'Europe de fausses reliques, l'authenticité de celles qui sortaient des mains des Turcs était devenue douteuse. Le roi ne voulut pas voir une seule fois l'ambassadeur (1), et fit savoir aux négociateurs du pape et de l'ordre qu'ils pouvaient emmener le prince en Italie, et que lui-même se réjouissait des avantages que le pape pourrait tirer de cette possession dans l'intérêt de la chrétienté ; que, néanmoins une garde de chevaliers français devrait veiller constamment à la sûreté de Dschem, et que le pape, dans le cas où il livrerait le frère de Bajesid à un autre monarque à l'insu du roi, serait tenu de payer 10,000 ducats. Le pape concéda de grands avantages et de grandes faveurs à l'ordre, en dédommagement des 45,000 ducats de pension annuelle qui lui échappaient et d'Aubusson reçut le chapeau de cardinal.

C'est ainsi que, dans la septième année de sa captivité, Dschem passa des mains de l'ordre dans celles du pape. 11 quitta la tour aux sept étages, traversa Marseille et Toulon , s'embarqua dans ce dernier port, avec sa suite, sur deux galères de Rhodes, et après vingt jours de traversée, aborda à Civita Vecchia, d'où il se rendit au château de Francesco Cibo , fils d'Innocent VIII, attendant le jour de son entrée

(1) Vertot, I. vu.

solennelle. Cette cérémonie eut lieu le 13 mai 1489. Les gens deDschem ouvraient la marche, puis venaient les gardes et les chevaux du pape, ses pages, ceux des cardinaux et de la noblesse romaine. Le vicomte de Monteil, frère du grand maître , qui avait acquis tant de gloire au siège de Rhodes, marchait à cheval à côté de Cibo, le fils du pape ; on voyait ensuite Dschem sur un cheval de bataille richement harnaché; derrière lui, le prieur d'Auvergne et les autres chevaliers de langue française affectés à la garde du prince. La marche était fermée par le premier camerlingue du pape, les prélats et les cardinaux. Dschem fut logé dans le Vatican, et le lendemain présenté en audience solennelle par le grand prince d'Auvergne et l'ambassadeur de France. Le pape le reçut sur son trône en plein consistoire des cardinaux. Malgré toutes les représentations du maître des cérémonies, Dschem ne put se décider à se décoiffer la tète ni à plier le genou. Sans se découvrir, ni s'incliner, il alla droit au pape, et le baisa sur les épaules ainsi que les cardinaux (1). En termes brefs et fiers, il se recommanda à la protection du pape, et lui demanda un entretien secret ("2). Là, le prince raconta les douleurs de sa captivité de sept années, de sa séparation de sa mère, de sa femme, et de ses enfants, après lesquels il .soupirait, et qu'il voulait aller rejoindre en Egypte. Le pape sentit ses yeux s'humecter en voyant couler les pleurs du prince infortuné. Il lui représenta que le voyage d'Egypte ne pouvait guère se concilier pour le moment avec le désir de posséder le trône; que le roi de Hongrie appelait sa présence sur la frontière de Rumili, mais qu'avant tout on voudrait le voir embrasser la religion chrétienne. Dschem répondit, avec raison, que par cette apostasie il justifierait la sentence de mort prononcée contre lui par les ulémas, qu'il n'abandonnerait pas sa foi pour l'empire ottoman , pas même pour l'empire du monde. Innocent n'insista point, et le congédia avec des paroles de consolation.

A Rome, se trouvait alors un envoyé du sul-

(1) Diariodi Stefano Infessura , p. 1225, et diarium Burcbardi apud Raynaldum , Annal, eccles., 1489, puis Bosio fit Caoursin , et d'après ceux-ci Vertot , 1. vu , et Sismondi , ch. 40, vol. xic, p. 328.

(2) Seadeddin , I. m , p. 471.

tan d'Egypte qui, à l'arrivée de Dschem, était allé au-devant de lui, et descendant de sa monture, s'était prosterné trois fois et avait baisé les (J pieds de son cheval (1). Dschem apprit par cet en- ij voyé comment le grand maître , sous le prétexte I d'équiper des galères nécessaires pour transpor- I ter le prince turc , avait tiré 20,000 ducats du | sultan d'Egypte. Le diplomate égyptien réclama le remboursement dès chevaliers de Rhodes qui, I par la médiation du pape et de l'ambassadeur de fl Bajesid, s'acquittèrent avec 25,000 ducats (2). I L'envoyé de Bajesid était son chambellan Mus- M tapha qu'il avait député auprès du pape avec des I reliques, telles que le roseau, l'éponge et la il lance de la Passion (3), le chargeant en même I temps de traiter d'un payement annuel de il 40,000 ducats pour l'entretien de Dschem (4). yi Afin d'épargner de si grands frais, il paraîtrait |. que Bajesid avait gagné des assassins qui de- | vaient le délivrer à la fois de Dschem et du'l pape; du moins Christophe Macrino del Casta- U gno révéla, dans l'épreuve de la torture, le II complot de ce double meurtre (5). Dschem, fa- I tigué depuis longtemps de sa captivité, donna I à l'ambassadeur du sultan , au moment où il re- I tournait auprès de son maître, les assurances I les plus fortes d'une complète soumission et d'un entier dévouement à son frère (6). 11 vécut ainsi trois années à la cour d'Innocent VIII. Durant la maladie dont mourut le pontife, il fut tenu renfermé dans le château Saint-Ange ; mais il retourna au Vatican aussitôt après l'intronisation d'Alexandre VI. Borgiafutle premier et le dernier des souverains pontifes qui envoya un ambassadeur auprès du sultan ; il entra en négociation avec Bajesid relativement à Dschem : il s'agissait de continuer à le retenir en captivité, moyennant 40,000 ducats de pension annuelle , ou d'en finir avec lui , et de faire payer

(1) Diariodi Slefano Infessura , p. 1225; dans Sismondi , 1. « , p. 328.

(2) Seadeddin , 1. ni, p. 171.

(3) Spandugino , p 71.

(4) Reinald a 1492; Bosius de cruce , 1. 1 , ch. 11 , et , d'après lui , Daru , Hisloire de Venise , 1. m , p. 146.

(5) Annal, eccl., 1490; Diariodi stefano Infessura, p. 1241 , et. , d'après celui-ci , Sismondi, I. xi , p. 330, et Roscoe Léo, X, 1. xxi.

(6) Seadeddin,!. m, p. 472.

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