LIVRE XIX
isa mort 300,000 ducats (1). L'envoyé du pape était le mattre des cérémonies, Jiorgio Bocciardo, et les protestations d'amitié du pape donnèrent à Bajesid une telle assurance qu'il osa recommander cet évêque pour le chapeau de cardinal.
Taudis que l'ambassadeur du pape suivait à Constnntinople ces odieuses négociations, l'armée française, conduite par Charles VIII, pénétrait en Italie , et le jour même de la date de la lettre de Bajesid au pape Alexandre, Charles VIII se présenta aux portes d'Asti [18 septembre 1494] (-2). Florence chassa les Médicis; Pisc secoua le joug florentin; et, le dernier jour de celte même année , l'armée française , ayant son roi à sa tète, fit son entrée dans Rome. Le pape s'était réfugié du Vatican dans le château Saint-Ange, où il avait fait traîner aussi le prince ottoman (3). Le onzième jour après l'entré des Français, la paix fut signée entre Alexandre VI et Charles VIII; l'une des conditions fut que Dschetn serait livré au roi , afin qu'il pût se servir de ce prince comme d'un instrument pour aider à l'exécution de ses vastes projets de conquêtes ultérieures (4). Dans la première conférence entre Alexandre Borgia ctDschem, le pape, pour la première fois, donna au musulman le titre de prince , et lui demanda s'il voulait se rendre aux désirs du roi de France et le suivre. « Je ne suis pas traité ici eu prince, répondit Dschera, mais bien en prisonnier. Qu'importe donc que le roi m'emmène, ou que je continue à rester en ces lieux dans ma captivité ?» Le pape fut d'abord interdit par cette réponse; il se remit cependant. «A Dieu ne plaise, s'écria-t-il , que vous soyez prison nier! Vous voilà maintenant deux princes, et je joue entre vous le simple rôle d'interprète (5). » Trois jours après cet entretien (6), Dschem en eut un second avec Charles et le pape ; Alexandre le livra au roi , qui le remit à
(1) Correspondance de Bajesid et d'Alexandre VI , d'après Buszard, dans Roscoe, Léo X, t. v, p. 183.
(2) Sismondi , 1. xii , p. 135.
(3) Guicciardini et Sismondi , Seadeddin , t. m , p. 473.
(4) Ibid.,\. xciv, t. xii , p. 187.
(5) Seadeddin , 1. m , p. 473.
(6) Seadeddin , alegretto alcgretii diarium sanes., p. 838, dans Sismondi , 1. ni , p. 192.
son grand maréchal (1). Le lendemain, Dschem quitta Rome, et, accompagné du fils de Borgia, il parvint à Velletri, où il resta cinq jours. 11 fut témoin des horribles scènes de massacre de Montefortino et de Monte-San-Giovanni , et entra dans Naples avec l'armée française. Cependant le Génois Bocciardo, accompagné d'un ambassadeur de Bajesid auprès du pape, était arrivé à Ancône. Jean de la Rovère, préfet de Sinigaglia , qui avait embrassé le parti du cardinal, membre de sa famille, connu plus tard sous le nom du pape Jules II , leur enleva l'argent de deux années de pension qu'ils avaient apporié, et se saisit même de leurs personnes. L'ambassadeur turc s'échappa et se réfugia auprès de Francesco de Gonzaga , marquis de Mantouc; celui-ci, qui alors était en rapport d'amitié avec Bajesid , lui renvoya son représentant (2).
Privé de ces 80,000 ducats , et voyant s'évanouir l'espoir d'un revenu fondé sur la possession du prince pour l'avenir, Borgia eut recours au seul moyen qui lui restait encore pour attirer l'or desTurcs, l'empoisonnement de Dschem. Les historiens italiens et turcs s'accordent sur le fait même; tous rapportent qu'un poison lent conduisit le prince exilé au tombeau; ils ne diffèrent que sur l'espèce et la manière dont il fut administré. D'après les premiers , ce fut au moyen d'une poudre blanche mêlée au sucre, avec laquelle Borgia se débarrassait de ses cardinaux , et dont il finit par être victime luimême. Les seconds prétendent qu'un rasoir empoisonné lui introduisit, par uue petite coupure, la substance vénéneuse dans le sang, laissant au temps à développer ce germe de mort (3). Les Ottomans nomment le barbier de Dschem, Mustapha, renégat grec, qui , acheté dans ce but par le pape , sut ensuite si bien faire valoir ce service auprès de Bajesid , que , s'élevant de degré en degré, il finit par arriver au faîte des honneurs, à la dignité de grand vesir. Arrivé à Naples, Dschem se trouvait déjà si faible qu'il n'était plus en état de lire et de comprendre la lettre qu'il reçut d'Egypte. Telle
(1) Seadeddin, 1. m, p. 474.
(2) Paolo Giovio ,1. u ; Guicciardini, 1, î ; Sismondi , I. xu, p. 190.
(3) Seadeddin , I. m , p. 474; ldris, fol. 280 ; Ssolaksade , Nocbbetet-Tewaricb , Aali.
360 HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAiN.
fut , dit-on , sa dernière prière : « 0 mon Dieu, si les ennemis de la foi doivent se servir de moi pour mettre à exécution des projets de destruction contre les confesseurs de l'islam , fais que je ne vive pointasse/, pourvoir ces jours funestes, rappelle mon esprit dans ton sein!» 11 expira dans la nuit du lundi au mardi, le 24 février 1495. Ses chambellans, Sinan-Beg et Dschelal-Beg , lavèrent le corps, et récitèrent les prières des morts. Le roi de France pleura sincèrement sa mort , envoya des parfums pour embaumer ses restes, et les fit déposer à Gaëte (1). Dschelal-Beg et Ajas-Beg restèrent auprès du tombeau pour le garder; quant à Sinan-Beg, il se revêtit d'un déguisement pour courir bien vite à Constantinople porter la nouvelle de la mort au sultan. Charles envoya la succession du malheureux priuce, par Chatibsade-Naszuh , l'un des plus dévoués serviteurs du mort, à sa mère , en Egypte; mais, par l'effet des vents contraires , ou de l'infidélité de de Chatibsade, le bâtiment, au lieu d'être poussé vers Alexandrie , entra dans le port de Constantinople. Bajesid s'occupa religieusement des dernières volontés de son frère, qui, sentant sa fin approcher , avait exprimé le désir que sesresles fussent ensevelis dans la terre de l'islam (2). Un envoyé turc se rendit auprès du roi Frédéric d'Aragon, pour réclamer le cadavre, qui, de Gaëte, fut transporté à Gallipoli; de là on le conduisit à Brusa , où il fut déposé à
(1) Les historiens italiens donnent la date du 26, qui est celle de ses obsèques; sur l'empoisonnement de Dschem , voy. aussi Roscoe, Léon X , I. i , appendices , 1. xli , oti se trouvent aussi les écrits cités de Burchardi.
(2) Seadeddin , 1. m, p. 475 ; Ssolaksade , Nochbetet- Tewarich , Aali , Hadschi.
cùté du tombeau du sultan Murad IV (1). Ain.'
finit cet infortuné prince, danslatrente-sixièm
année de son âge, après treize ans de capli
vite , victime des politiques turcs et chré,
tiens conjurés pour sa perte, de la perfidie d
d'Aubusson, des rêves de conquête de Char
les VIII , de la convoitise et de l'humeur vindi;
cative et sanguinaire d'Alexandre VI. Il fu
immolé aux passions de ces puissancesde la chré.
tienté, tandis que trois autres rois , les de«|
Ferdinand de Naples et d'Espagne, et Malhiai
Commis de Hongrie, ainsi que la républiqu :
de Venise, désiraient aussi le faire servir d'ini
strument à leurs plans (2), et probablement
l'auraient mis en liberté s'ils avaient été maître
d'accomplir leurs désirs. Le souvenir des int;
fortunes de Dschem s'est conservé dans le payl
des Francs, pour lesquels Dschem, né d'une mèrl
servienne, se sentait quelque inclination; mai
aujourd'hui encore ses poésies sont répétées pai]
la bouche de son peuple. Parmi ses fidèles sert]
viteurs, Haider, le garde de son sceau, ej
Saadi, son defterdar, sont connus par leur
collections de poésies lyriques. Le dernier fil
quelque bruit par sa fin tragique arrivée avanl
la mort de son maître. Envoyé de France , avel
des instructions secrètes, auprès des grands di
l'empire et auprès des janitschares, il fut trahi
arrêté à Aidin , et, sur l'ordre du sultan , jeté J
la mer, avec une pierre au cou. Durant son pèl
lerinage à la Mecque, son séjour en Egypte, il
Rhodes et en France , il recueillit les poésies!
de Dschem , dont plusieurs , et surtout la piècoj
composée sur le pays des Francs, jouissenl
d'une haute réputation.
(1) Seadeddin , 1. ni, 475 ; Ssolaksade, Nochbetet-Te-lj warich , Aali , et la description de sa vie par le rhéteur}! de Brusa.
(2) Sismondi , 1. ix , p. 326 ; Vertot, 1. vu.