LIVRE XX
troupe de son fils. Hasan-Woiwoda parcourut le pays environnant; puis, rétablit les ponts qui avaient élé rompus. Après que tous ensemble eurent forcé un défilé difficile, et vaillamment défendu, Mustapha-Oghli, fils de Kasim-Beg, à la tète de cinq cents cavaliers, promena le ravage sur le canton, franchit le pont, et dévasta la ville de Jaroslaw (1); là, fut pillée une église, qui offrit un riche butin en or et en argent. L'autre division de l'armée, conduite par Bali- Beg en personne, avait désolé les cantons de Halicz, Zidacon, Sambor et Drohobiz('2). Us auraient poussé plus loin leurs ravages, si la plupart des soldats n'avaient été ensevelis dans la neige, ou n'avaient péri par la rigueur du froid et le manque de vivres. Quarante mille hommes, selon les historiens polonais, auraient couvert de leurs ossements les vastes solitudes qu'ils avaient faites. D'apiès les Ottomans, qui ne portent pas l'armée toute entière a un chiffre plus élevé , Bali-Beg revint avec là plus grande partie de son monde, et chargé d'un richebutin, à Kilia et à Akkerman où il congédia les troupes, après avoir déposé, dans le château deKilia, le cinquième des dépouilles réservé par la loi au sultan. En récompense des services rendus par le prince de Moldavie, Bogdan , dans cette irruption de Pologne, on lui adressa la pelisse fourrée de zibeline, l'étendard à deux queues, et la kuka, casque orné de plumes, c'est-à-dire qu'il fut élevé au rang de pàscna, et de colonel des janitschares(3).
Dans l'année li92, les deux empires des Ottomans el des Busses entrèrent pour la première fois en relations amicales, quoique d'une manière indirecte, en raison de leur éloigneràent réciproque. Le czar Jean 111 fit porteries premières paroles par son allié Menj;li-Girai , chah delà Kriniée, à Bajesid: et celui-ci répondit : si le prince de Moskou est ton frère , il est aussi le mien (4). Quelque temps après, Jean écrivit à Bajesid, afin dejuslificrson ami Mengli-Girai, calomnié auprès du sultan (5). Enfin, en 1495,
(1) Jareslan , dans Seadeddin.
(2) Solignac, 1. xvi , t. ni, p. 172; Amsterdam, 1751.
(3) Mmiradjea d'Ohsson , I. vil , p 445.
(4) Caramsjn, Histoire de l'empire de Russie, 1820 , I.Vi,p.l89.
(5) La Icllre est datée de Moscou , le 31 aotU 1492.
parut ;ï Constantinople le premier cnvo) crusse, Michel Plesttschejcff. avec des lettres du chan de Kriraée, afin d'obtenir pour les marchands russes, la sûreté du commerce dans les États du sultan. Comme il lui avait été prescrit de paraître devant le sultan et son fils le prince Mohammed , sans plier le genou , et d'adresser direclement son discours au souverain, il outrepassa encore l'esprit de ses instructions, en refusant d'accepter l'honneur d'un repas officiel et du vêlement de cérémonie qui lui était offert. Bajesid le congédia tout mécontent, et dans la réponse à la lettre de créance, il se plaignit de la grossièreté de l'ambassadeur. Quatre années après L 14991, arriva le second ambassadeur russe, Alexis Golokvastoff, accompagné d'un grand nombre de marchands, apportant des lettres de créance pour le sultan et son fils le prince Mohammed, gouverneur de Kaffa. Il était chargé de solliciter de nouveaux avantages commerciaux pourles marchands russes, et de dire au sultan : Le grand prince ignore ce qui a pu provoquer voire accusation contre Plesttchejeff; mais il sait que beaucoup de monarques lui envoient des ambassadeurs. Ces avances de la part de la Russie auprès du sultan étaient le résultat des circonstances : les Turcs se rendaient alors plus redoutables encore par leurs ravages en Pologne, et augmentaient leur influence au nord de la mer Noire.
Toutes les provinces de l'empire Ottoman, en Europe et en Asie, étaient remplies d esclaves polonais \ 1 ) ; quelques-unes des plus belles filles et plusieurs jeunes garçons, remarquables par leurs formes et la délicatesse de leurs traits, furent envoyés au sultan des Tscherkesses, en Egypte, comme un présent de noces pour la fille de Dschem, que le sultan Naszir-Mohammecl,filsde Kaitbai, bientôt après son avènement au trône, et l'empoisonnement de Dschem, avait fait demander pour épouse, par une ambassade (2). Ainsi les deux petites-filles du conquérant étaient unies aux deux plus puissants voisins de l'empire Ottoman, en Asie et en Afrique: la fille de Dschem, au sultan d'Egypte, et
(1) Engel , Histoire de la Moldavie , p. 151 , d'après le récit de Vreke Dwornik.
(2) Aali , d'après le iivne événement du règne de Bajesid II.
la fille de Bajesid, à Ahmed-Mirsa, petit-fils d'Usun-Hasan, héritier présomptif du trône de Perse. Comme Mohammed II avait tiré en partie ses droits sur la Servie et la Bosnie du mariage de son père avec la princesse servienne Mara, et les avait fait valoir en réclamant Semendra et d'autres places (1) , ces deux I alliances ne furent pas non plus sans significa- | tion dans la politique de l'empire, et, quoique dans la suite on n'en fit sortir aucune prétention à desaggrandissements, elles n'annonçaient pas moins la puissante influence que les Ottomans allaient exercer sur la Perse et l'Egypte: c'él aient des symptômes de ce système turc, qui se développa de plus en plus sous le règne de Bajesid II.
Afin de nous faire une idée juste du point dedépart de la diplomatie ottomane , et de bien embrasser ensuite son système, il convient de jeter maintenant un regard sur les ambassades et les traités de paix, par lesquels Bajesid se mit en des rapports multipliés, à la fin du XVe siècle, avec les États européens, et particulièrement ceux d'Italie. L'ambassadeur que Ladislaus de Hongrie avait envoyé à Constantinople dans l'année 1497 , afin de faire comprendre son frère Jean- Albert dans la trêve de trente ans (2), était revenu sans avoir obtenu aucun résultat; et aussitôt après ces négociations, se firent les deux irruptions des Turcs en Pologne. Six États italiens sollicitèrent, à l'envi , l'amitié ou l'assitance du sultan , le pape, Florence, Pise, Milan, Naples et Venise. Déjà il a été question des rapports diplomatiques entre Bajesid II et Alexandre VI, quand Mustapha apporta à Rome le fer de la lance dont fut percé le côté de Jésus-Christ, et promit 40,000 ducats pour l'entretien de Dschem; des négociations et des manœuvres de Bocciardo ; on a vu également les ambassades de Bajesid au grand maître de Rhodes et au roi de France Charles VIII. Dans cette même année, se trouvaient encore à Constantinople un envoyé d'Alexandre (3), et un autre de Luigi Sforza (4),
(1) Seadeddin, dans Bratutti , et plus haut.
(2) Voy. Pray , Ann., 1. iv, et dans Katona , 1. xi , ord. xviii, p. 39 , et dans la chronique de Marini Sanuto ,
(3) 1497, Marini Sanuto.
(4) Spandugino , p. 74.