LIVRE XX
Croatie etlaStyrie inférieure, Jakub-Pascha fut 'repoussé par Jacques Szekely et d'autres chefs allemands. Alors les nobles de Croatie, cités en 'plus grand nombre par les historiens ottomans que par les Hongrois, entrèrent en lutte les uns contre les autres: c'étaient principalement 'le ban Derencseny et les comtes de Frangipan, ■Nicolas, Bernardin et Jean, comte de Modrusch. Quelques-uns avaient demandé l'assistance du roi de Hongrie, d'autres les secours de Jakub- Pascha. Mais lorsque ce dernier parut à son ■retour vers la Croatie, il les trouva réconciliés entre eux par la communauté des périls, et réunis contre leur féroce ennemi.
En arrivant au pas de Sadbard, Jakub-Pascha le trouva barré avec des troncs d'arbres et ;des pierres, et se vit enveloppé d'ennemis; il : négocia pour obtenir une libre retraite moyennant de l'argent ; mais Derencseny et les Fran- !gipan insistèrent sur la délivrance de tous les 'prisonniers chrétiens, etla restitution du butin. ■Toutefois, redoutant la supériorité des forces [de l'ennemi, Derencseny voulait se retirer; [mais Bernardin Frangipan lui reprocha de vouloir soustraire au danger la vie de son fils et de fson frère. On ne prit donc aucun parti. Durant [ices débats, Jakub se dégagea en faisant abattre t un bois qui lui masquait le passage. Le 9 septembre [1493], on en vint aux mains, près d'Adbina (l)(Udvine), et les chrétiens subirent un cruel désastre; quinze mille sept cents Hongrois restèrent sur le champ de bataille, les trois Derencseny tombèrent entre les mains de l'ennemi; des trois Frangipan, l'un fut tué, •un autre pris, le dernier s'échappa. Jakub fit ! couper les tètes du fils et du frère de Derencseny, qui furent présentées au ban sur un * plat. Ensuite , le pascha accabla ce chef de re- ' proches pour avoir violé la paix lorsque les Turcs voulaient traverser paisiblement son pays. ' Cinq mille sept cents nez coupés aux chrétiens restés sur le champ de bataille furent mvoyés à Constantinople, avec le ban, comme trophées de la victoire des musulmans. Derencseny , conduit devant Bajesid, n'humilia point son orgueil et n'adoucit rien à sa rudesse accoutumée ; néanmoins le sultan n'ordonna point son sup-
(1) Dans Seadeddin , le lieu s'appelle Corbova ou Caratova.
plice, et se contenta de le bannir, avec deux fidèles serviteurs, dans une île où ce chef mourut au bout de trois mois , par l'effet du climat ou du poison. Jakub-Pascha reçut un sabre richement travaillé et un magnifique coursier de la main du sultan, qui le fit beglerbeg de Rumili. Le pascha qui occupait ce poste fut nommé au gouvernement de la Bosnie (1).
Paul Kinis, étendu sur son lit de mort, et déjà incapable d'articuler uneparole.se fit amener les otages des Turcs et apporter une carte ; portant la main à son cou, il indiquait au roi, par un geste énergique, le traitement qu'il fallait faire subir aux ennemis des chrétiens, et en même temps il lui montrait les frontières ottomanes comme pour le pousser à une expédition vers la Servie , afin de venger tant d'injures; car, dans l'année qui suivit la défaite de Derencseny [1494], les Turcs s'étaient jetés encore sur la Styrie, s'étendant jusque vers Peltau, et avaient fait des courses dans le Bauat jusqu'aux environs de Temeswar. De la Styrie, ils avaient enlevé sept mille captifs (2); mais le nouvel empereur Maximilienles chassa du pays où ils n'osèrent plus se montrer durant tout, son règne de vingt-cinq années. Les dégâts portés du coté de Temeswar furent vengés par un Hongrois qui se porta sur Semendra, accompagné de Kinis, auquel la mort laissa encore le tempsdefairecelte expédition. Les faubourgs de Semendra furent incendiés ; de tous côtés furent enlevés des hommes, des bestiaux, du grain, de l'argent, et l'armée ramena tout ce butin le 1er novembre [1494] devant Belgrad. Cinq bœufs se donnaient pour un ducat, et une femme avec quatre filles se vendaient 18 pièces d'argent (3). Alors les Hongrois traitèrent les prisonniers turcs comme les musulmans avaient traité les captifs enlevés de la Hongrie. Partout se voyaient des ventes d'esclaves; des deux côtés, on abattait a plaisir les tètes des prisonniers. Pierre More , parent du coupe-lèle Szoerny, qui, dans cette même année, était allé en ambassade à Constantinople, revint, en 1495,
(1) Seadeddin, 1. m, p. 500.
(2) Ronfinius , dec. v , 1. iv, p. 719 ; Histoire politique et ecclésiastique de J. Caesar.
(3) Engel, Histoire de Hongrie, I. m, 2« dirurton p. 72 ; Bonfinius , dec. t , 1. i v , p. 717 , 719 , 729.
accompagné d'envoyés turcs qui apportèrent des vases d'àrgelot et d'autres présents, sollicitant le renouvellement de la paix pour dix années (1). Ils reçurent à leur lourdes dons aussi précieux : la trêve Fut prolongée pour trois années, sous la condition que les prisonniers qui restaient encore de la défaite de Dèrencseny seraient restitués, que l'on réprimerait to: les les irruptions pendant trois ans, et que la trêve pourrait encore être prorogée pendant trois autres années, selon le désir du roi. ou que l'on reprendrait les hostilités en les dénonçant trois mois à l'avance (2). La dernière entreprise militaire, avant la conclusion de la paix, avait été celle de Ladislaus Kanisai , en sa qualité de commandant de Jaicza. Kanisai avait refusé de remettre la place à Jakub-Pascha, et dirigé de vigoureuses sorties contre ce chef; un peu plus tard, se mettant à la tète de quatre mille cavaliers, il avait envahi la Servie et enlevé deux châteaux danslesquels Àli-Pascha l'Eunuque déposaitson butin (3). Le valeureux Ladislaus Kanisai, devenu ban de Croatie à la place de Dèrencseny, suivit les traces de Paul Kinis, qui , au retour delà dernière expédition de Servie proposée et animée par lui, était mort en vue de Belgrad(4). Kanisai découvrit et châtia la conspiration de la garnison de Bclgrad, qui voulait livrer la ville aux Turcs. Les chefs puissants des conjurés, le prieur de Saint-Jean d'Aurana et le duc héréditaire de Sirmium, Laurent Uilak,ne perdirent que leurs dignités et leurs biens; quant aux traîtresde moindre importance, ils subirent la peine capitale (5). Les Turcs conquirent, en Bosnie, les châteaux de Komothya, Thersaz, IS'crethva et Koszoruwar (fi) [1496]; et, l'année suivante, des bandes de pillards musulmans se répandirent sur la Dalmatieet le canton deZa-
(1) Bonfinius, dec. v, I. v, p. 72S.
(2) Les conditions delà paix se trouvent dans Kaiona, 1.x, p. 708 , d'après Bonfinius.
(3) Schimek , Histoire politique du duché de Bosnie et de Rama, p. 183 , d'après lsiuanli , p. 31.
(4) A Saint-Clément, le 24 novembre; Bonfinius, dec. v, l.iv ; Enrjel, Histoire de Hongrie, 1. m, p. 272 ; Bonfinius s'arrêle pour l'histoire des Oitomans à la mort de Kinis.
(5) Schimek, p. 1S3, d'après l'histoire d'istuansi, l.iu, p. 35.
(6) Eiifiel , Histoire de Dalmatie , p. 5C2 , et de Hongrie, 1. m , 2' division , p. 86.
ra , poussèrent jusqu'au Frioul , à Reifniz , Zirkniz, Loilsch, menaçant Oberlaibach. Firus-Bcg gouverneur de Skutari, fit savoir au commandant vénitien, marquis Trevisani ; I), que, sur l'ordre du sultan , il était arrivé à Catlaro pour maintenir, dans la possession de ses domaines. Georges Czernoviz, seigneur de Monténégro, qui avait été jusqu'alors sous la protection vénitienne. Trevisani répondit que la république ne songeait nullement à s'approprier aucune partie des biens de Czernoviz. Ce fut là le premier prétexte à une guerre dont les causes latentes existaient déjà, mais qui fut encore différée de deux années. Au printemps de 1497, le grand vezir Daud-Pascha, après avoir été revêtu quatorze ans de la première dignité de l'empire, la quitta tout en conservant la faveur de son maître, et fut mis â la retraite avec une pension annuelle de 300,000 aspres(2). De qtta- • torze dignitaires qui avaient éléélevés au grand vesirat depuis son institution dans l'empire ottoman, Daud-Pascha fut le premier qui descendit de ce poste sans tomber dans la disgrâce. Ses treize prédécesseurs l'avaient occupé pendant toute leur vie, ou bien, frappés par la défaveur du sultan, ils avaient dû l'échanger contre des dignités inférieures de l'État, ainsi qu'il était arrivé à Mahmud-Pascha, à Keduk- Ahmed-Pascha et à Mesih-Pascha, qui tous trois avaient quille la direction supérieure des affaires de l'empire et des armées pour le simple commandement des flottes en qualité dé kapudan-paschas et de gouverneurs de Gallipo'i.La place de Daud fut conférée au beau-r père du sultan, Hersek-Ahmcd-Pascha; mais elle passa encore, dans la même année, à Ibrahim-Dschendercli, fils du grand vesir Chalil, exécuté sous Mahmoud H.
Ba;esid, occupé surtout de la pensée de se maintenir, autant que possible, en paix avec tous ses voisins, et de renouveler les anciens traités, entretenait, depuis sept, ans de bons rapporis avec la Po'ogne, lorsque ces relations furent rompues par la fam use expédition de Bali-Beg, gouverneur de Silistra. En 1490, fut
(1) Chronique de Marini Sanuto.
Ç2) His'oire des vesirs, par Osinan-Efendisade , et rapport des envoyés vénitiens deSciba à la signoria , du 5 mai 1497 , daus la chronique de Mariai Sauulo,
conclu entre Bajesid et le troisième des Jagellons.le premier traité delà Pologne avec la Turquie (1), et en 1493, il fut encore prolongé de trois ans par Jean-Albert (-2). Lorsque ce délai fut expiré, Jean-Albert chercha un prétexte à la guerre, qu'il méditait moins contre les Turcs que contre la Moldavie, et bientôt après il fit là malheureuse expédition de Siiczawa. Ladislaus de Hongrie envoya un ambassadeur en Turquie, afin d'offrir sa médiation, en fa- ' v:ur de la Pologne. 11 fit représenter que linvasion des Polonais en Moldavie était une atteinte portée à la suzeraineté du droit des Hongrois, et non point aux droits de la Turquie; car les places de Belgrad et de Kilia, menacées par le roi de Pologne, appartenaient à la Moldavie, qui relevait de là couronne de Hongrie (3). Malgré celte médiation, Bali-Beg-Malkodsch-Oghli, gouverneur de Silistra, recul ordre d'entrer en campagne. Deux fois dans celte année, il fit irruption en Pologne; la première fois, au printemps, soixante mille Turcs enlevèrent dix mille prisonniers; a la seconde, leur armée s'élevait
(; à quatre-vingt mille hommes (4). Bali-Bcg passa le Dniester sur un pont de bateaux, confia le commandement de lavant-garde à son jeune fils Ali-Bég, et celui du second corps à l'aine.
1 appelé aussi Ali-Beg. Soroka, sur la rive du Dniester, fut saccagée; le fleuve, traversé a la
I nage, et les retranchements , qui défendaient le passage, entièrement ruiués; Dereczny(o),. située sur le bord d'un lac, fut surprise el incendiée; les villes de Canczuga,Klebania, Br.klaw, subirent le même sort; Radhnia, en considération de sa force, fut tournée; mais Prevorsk(6)fut emportée d'assaut. Là, Bali-Beg, également chargé de butin, vint se réunir â là
(1) On ne trouve rien de relatif à ce Irailé ui au suivant dans le Gu de diplomatique de Marlens ; mais il en est question dans Maiina, 1. î, p. 251 , à l'occasion du renouvellement , en 1607.
(2) Soliguac, Histoire de Pologne , I. xvi, n° 1493; d'après Cromer, p. (joO ; Neugebauer, p. 430 ; Herburt de Fulstein, p. 209.
(3) Engel , Histoire de Moldavie , p. 150 ; l'instructio legati, dans Pray, Ann., 1 îv , p. 274.
(4) Eugel , Histoire de Hongrie, I. m , 2e division , p. 100
(5) Seadeddin ne nomme poiut cette ville siluée «tir un lac.
(6) Adue Bicworska , dans Seadeddin.