LIVRE XXIII
souverain fut vaincu et tué par Usun-Hasan , ' prince du Mouton-Blanc ; à la dynastie du Mouton-Blanc succéda la domination de Schah-Ismail , puis celle des Ottomans. La seconde ville considérable du pays de Rebia ou du sandschak de Roha est Rakka ( INicephorium ), où s'établit d'abord Rebia ; elle était surnommée Kallinikion ; c'était l'une des plus fortes positions des frontières et des meilleures places de commerce de l'empire byzantin (1); elle fut rétablie par Justinien (2), décorée d'un palais par Haroun-al- Rschid (3). Au-dessous de Rakka, sur le bord de l'Euphrate et au confluent du Chaboras , est si tué Kirkesia, le Kirkesion de l'empire bysautin, et vraisemblablement l'ancienne Karchabesa où le roi d'Egypte Necho posta son armée contre Na- I buchodonosor (4). Plus haut que Rakka, et toujours sur les rives de l'Euphrate, le passage du 1 fleuve était défendu par deux châteaux, Bir ou Biredschik, l'ancienne Birtha (5), et Dar-Rum f0u Kalaat-Rum; ce dernier est le plus célèbre i des quatorze châteaux dont fait mention la géographie arabe du moyen âge. Une place renommée dans l'histoire est celle d'IIarran, Lentre Orfa et Niszibin, là où s'arrêta Abraham, en venant d'Ur; c'est le Chawran de lÉcri- Iture (6), le Carras des Romains, à jamais mémorable par la défaite de Crassus. On montre encore sur une colline, dans le voisinage de la | ville , le temple des Sabéens , consacré à la Llune, où Julien sacrifia selon l'usage du pays.
Les provinces de Bekr, de Masar et de Re- Lbia , aujourd hui les gouvernements de Diar- | bekr, Roha et Moszul, qui, situées entre le L Tigre et l'Euphrate , forment la Mésopotamie [. septentrionale, avaient donc été acquises à l'emr pire ottoman par les efforts de Biiklu-Mohaml|ined-Pascha et de l'historien Idris, et l'on at- » tendait de la Porte les actes confirmatifs des : mesures prises ou des institutions proposées. Cette confirmation arriva enfin : c'était une
,trième à Hama, la cinquième daos l'iemen , la sixième à Alep , la septième à Hosznkeif.
, (1) Ammien Marcellin, I. xxm , p. 3.
(2) Procopius, De aedificiis , I. n , p. 101.
(3) DschihaiiDuma, p. 414; Rennel, Illustrations of the History of the expédition of Cyrus , p. 6.
(4) Josephus, 1. x , c. 71.
(5) Dschihannuma , p. 594.
(6) Moïse , 1. xi , p. 31 , 1. xxxiv , p. 10.
TOM. i.
sorte de diplôme adressé à Idris , véritable commissaire préposé à l'organisation du Kurdistan; en même temps furent apportés de l'or, des étendards et des vêtements d'honneur, qu'ldris fut chargé de distribuer parmi les begs attirés à la puissance ottomane. Le commissaire partagea d'abord le gouvernement de Diarbekr en sandschaks , comme , dans l'année suivante, Roha et Moszul furent divisées après leur conquête. La constitution toute particulière de cette partie du Kurdistan, dans laquelle il y avait presque autant de seigneurs que de châteaux, et dont la prise de possession ne put se faire qu'au moyen de négociations isolées; cette circonstance surtoutquel'assujettissement complet , et la défense d'une telle contrée sur une frontière si éloignée, étaient à peu près impossibles avec l'esprit opiniâtre et indocile des châtelains kurdes ; rendaient nécessaire uneorganisation toute différente de celle des autres provinces de l'empire ottoman, et celte organisation, sur une frontière habitée par des tribus barbares et guerrières , s'est maintenue jusqu'aujourd'hui. Des dix-neuf sandschaks qui forment le gouvernement du Diarbekr, onze seulement furent conférés suivant la coutume adoptée dans les autres parties de l'empire ottoman ; les huit autres étaient à la nomination des Kurdes, sous des conditions particulières. Enfin, cinq districts restèrent en la possession héréditaire des familles qui en étaient maîtresses. Ce morcellement de la propriété indépendante , entre une infinité de seigneurs , s'accommode plus ou moins à tout pays de montagnes, hérissé de châteaux et de forteresses, dont la situation inaccessible et les épaisses murailles inspirent encore plus de confiance aux populations naturellement guerrières. Sous ce rapport, les deux pays aux extrémités orientale et occidentale de l'empire, le Kurdistan et la Bosnie, sont absolument semblables; en Bosnie aussi il y avait alors et il y a encore aujourd'hui autant de seigneurs que de châteaux; mais les châtelains bosniens, par leur proximité du siège du pouvoir, réclamaient moins d'égards et de ménagements que les chefs asiatiques si éloignés; et la collation de sandschaks héréditaires resta limitée à la frontière orientale.
Le Kurdistan , ou le pays des Kurdes , ce
peuple connu dès la plus haute antiquité par son humeur guerrière et ses brigandages , se compose de toute la contrée moiiugneusc, depuis lOronle vi;iwendi jusqu'aux sources de l'Euphrale. Jadis, il reconnaissait, tout entier, la souveraineté de la l'erse; maintenant, il n'y a plus que le gouvernement de kerman qui soit au schah : on l'appelle le Kurdistan persan. Tout le reste est soumis à la Porte ; le centre du Kurdistan ottoman est le gouvernement de Schehrsor, qui ne fut cququis que sous le grand Suleiman. Quant à la race kurde, elle s'étend, à travers toute la Mésopotamie , jusque sur la frontière d'Arménie , aux laps de Wan et d'Achlath , au Murad , bras oriental de l'Euphrate, et jusqu'à Musch, l'ancienne Moxoene. Renfermées au temps de Xénophnn, dans Korduene, c'està-dire dans le Kurdistan proprement dit, les tribus des Korduenes, des Karduches , des Kadusiens on Kj ries (1), c'est-à-dire les Kurdes, se répandirent plus tard sur les plaines de l'Arménie méridionale et orientale, et de la Mésopotamie septentrionale , ou du Diarbekr. Dès la plus haute antiquité, il y avait là un mélange de nations barbares (2), descendant, suivant la tradition orientale, des Persans qui s'étaient réfugiés dans les montagnes pour échapper à la tyrannie de Sohak (3), tandis que leur langue indiquerait plutôt une affinité avec les Indiens ou les Ottomans (4). Parmi ces nombreuses tribus, que l'on élève à quatrevingts^), les plus remarquables sont les jesidis, ou adorateurs du diable ; leur principale résidence à Mardin semble annoncer une affinité avec les anciens mardes, et leur culte du diable se rapproche de l'ancienne erreur des Persans qui rendaient hommage au mauvais principe. Après les jesidis, les hakaris, lessibaris, leshaletis, leshariris, les ruschenis et les bochtis, figurent le plus souvent dans l'histoire et la géographie, comme primitifs; d'autres prennent seulement leurs noms des lieux qu'ils habitent; comme les bidlisis, les amadis, les
(1) Straho en parle deuj fois. Dans Polybe, I. m, S 52, ils figurent comme archers.
(2) Maimert, t. v , c. 2, p. 495 et 225.
(3) fcwlia , Dschiliannuma.
(i) Voyages de Heude; Londres, 1819, et introduction.
(5) Ewlia cile douze dialectes kurdes.
sindscharis , les gurgilis, lesaunikis, les dsche" serewis, des villes de Bidlis et d'Amadia, des châteaux de Gurgil (I) et d'Aunik (2), de la plaine de Sindschar et de l'île d'Omar. Ils vivent sous l'autorité des chefs de leurs tribus, dont la volonté fait loi , et qui ont sur eux droit de vie et de mort. Ces chefs sont ordinairement accompagnés d'une suite nombreuse; le sujet favori de leurs entretiens est l'antiquité de leurs familles qu'ils fontremonterjusqu'àNoé(S); ce qu'ils aiment par dessus tout, ce sont des armes brillantes (4); leurs occupations, ce sont les exercices militaires ; ou bien ils chantent, sur un ton grave et triste, leurs Heu\es et leurs montagnes (5); leurs vêtements sont formés d'étoffes bigarrées et rayées (6). Tout cela rappelle l'highland écossais avec ses clans, ses plaids et les chants d'Ossian. Aux habitants du Kurdistan, comme aux autres montagnards, ce qui est le plus cher, c'est la liberté au milieu de leurs montagnes. Les plus célèbres héros des anciennes traditions persanes, comme des romans plus nouveaux étaient des kurdes, tels ■ queRusteiii, Behram-Tschobin , Gurgin-Milad, et Ferhad, l'amant si heureux et si infortuné de i la belle Schirin (7). Enfin, à la race kurde appartenait le grand Ssalaheddin (Saladin), le E héros des croisades , le fondateur de la puis- 1 sauce de la maison d'Ejub, et dont le dernier rejeton, Chalil l'Ejubide, souverain d'Hosan-j keif, beau-frère de Schah-lsmaïl, tint désormais en fief le gouvernement de son château { d'IIosznkeif , comme un sandschak ottoman. I L'historien Idris l'installa au nom du sultan, i avec les cérémonies accoutumées. Lui-même reçut en récompense de ses services dans l'orga- ; nisation du Kurdistan , un diplôme contenant des éloges sur sa conduite (8), plus un présent
(1; DschihaiiDuma , et Annales de la littérature, l. m, p. 252.
(2) Histoire de Timur-Beg, I. m , c. xliii , liv. u , p. 299.
(3) Mac Kinneir.
(4) Heude et M. Kinneir.
(5) Ewlia , Annales de la littérature,!, xm, p. 262; Plin , 1. vi , p. 29.
(6) Mac Kinneir , Voyage , p. 411.
(7) Uscbihannuma , p. 450.
(8) Ce diplôme est daté de la moitié de scbewwal 921 , c'est-à-dire de la mi-novembre 1515