LIVRE XXIV
s'était avancé à la tête de cinquante mille hommes en Syrie, jusqu'à Alep, où il rencontra les ambassadeurs de Selim. Il les reçut avec des paroles injurieuses, les traita durement, et les fit enfermer; puis, apprenant que Selim s'approchait, il les congédia avec des offres de médiation pacifique entre Selim et le schah Ismaïl (1). Karadscha et Sireksade trouvèrent le sultan au commencement d'août, campé à Budschakdere (2). Neuf jours après le camp était transporté à Merseban, où le commandant d'Aintab, Junis-Beg, quittant le service du sultan d'Egypte, passa du côté de Selim, et offrit de diriger l'armée d'Aintabvers Alep, à dix marches de distance (3). Le beg de Brusa Kodschi- Beg et Ferhad-Beg furent détachés pour éclairer la marche de l'armée, recueillir des nouvelles, et saisir des prisonniers (4). Le sultan Ghawri avait envoyé un de ses généraux au près de Selim, avec une suite brillante, en le chargeant de faire encore des efforts pour le déterminer à la paix. Lorsque Selim le vit paraître à son audience avec un magnifique costume militaire, il s'indigna de tout cet appareil guerrier.» Est-ceque Ghawri n'aurait pu trouver un légiste beaucoup plus propre à une ambassade ?» s'écria t-il , et sans écouter le discours de Moghalbai ni vouloir prendre ses lettres de créance, il ordonna de lui abattre la tète ainsi qu'aux guerriers de sa suite. Déjà les dix compagnons de l'ambassadeur étaient exécutés, lorsque Junis-Pascha se jeta aux pieds du sultan , implorant le pardon du représentant du souverain d'Egypte. Selim ordonna de coupelles cheveux et la barbe à Mogholbai, et de lui mettre un bonnet de nuit, puis le renvoya au sultan d'Egypte sur un àne boiteux et galeux(5). Cet outrage à une ambassade, par lequel étaient violés tous les droits des gens reconnus même parmi les despotes de l'Orient, était le prélude des scènes nombreuses de cruauté barbare qui souillèrent la guerre d'Egypte.
Avant de suivre ces guerriers déjà se préci-
(1) Seadeddin , 1. iv , f. 685 ; Aali , Xe événement , et te fils d'tdris.
(2) Seadeddin, 1. îv, fol. 685.
(3) Ibid.
(4) Seadeddin , fol. 586 ; Aali et le fils d'tdris.
(5) Idn Seinel , fol. 14 ; Subeili , fol. 11 ; Selimname de Sctiukri,
pitant dans l'arène , tournons nos regards vers l'Egypte et son souverain , le sultan des mameluks Kanszu - Ghawri , nous reconnaîtrons mieux les causes de la guerre, et les ennemis auxquels Selim allait avoir à faire.
Après la domination des Pharaons, dis Ptolémées, des Romains ei des Byzantins, les pyramides avaient vu huit dynasties passer à leurs pieds et descendre dans la poussière; les chalifes de la maison d'Ommeije et d'Abbas administrèrent l'Egypte par des lieutenants, parmi lesquels les Turcs Tulun (1), et Achschid (2) furent les fondateurs des familles souveraines dont la domination passa rapidement. Les Fatimites (3) érigèrent ensuite en Egypte un chalifat indépendant de celui de Bagdad, de sorte que le pouvoir suprême dans l'islam était réclamé à la fois sur le Nil et le Tigre. Le grand -Ssalaheddin fonda la grandeur de sa maison en Egypte, mais à peine pour un siècle (4); car l'ambitieux mameluk de la garde du corps appelé Bahri (ô), du nom d'un château sur le Nil, arracha violemment le pouvoir des faibles mains du dernier Ejubide. A la dynastie des mameluks du Nil succéda celle des tscherkesses , dont l'avant-dernier souverain fut le sultan Kanszu-Ghawri. L'Egypte, limitée à l'ouest par le désert, au nord et à l'est par la mer, n'a, du côté de la terre, à redouter qu'une invasion des Abyssiniens venant du sud, et des maîtres de la Syrie arrivant du nord-est par l'isthme qui unit l'Afrique avec l'Asie. Depuis des siècles, il ne vient plus d'armée du sud, mais seulement des caravanes, avec des esclaves, de l'or et de l'ivoire. Mais du côté de la Syrie, le danger d'irruptions guerrières avait toujours été menaçant depuis l'antiquité jusqu'aux derniers temps , et la Syrie paraissait aux maîtres de l'Egypte un avant-poste nécessaire pour la sûreté de leurs états. C'est pour cela
(1) Les Beni-Tulum , de l'année 254 [867] à 292 [904J , quatre souverains.
(2) Les Beui-Achschid , de 323 [934] à 357 [967], cinq souverains.
(3) Les Faliraites, de 297 [909], à Mehdije , puis en Egypte , jusqu'en 567 [1171], quatorze souverains ; Tables chronologiques d'Hadschi-Chalfa.
(i) De l'an 567 [1171] jusqu'en C52 [1254] , onze souverains , en quatre-vingt-cinq années, (5) Bahr,la mer et le Nil.
que la Syrie, toule entière ou en partie, reconnut le souverain de l'Egypte, et que les monarques égyptiens furent si souvent en guerre avec tous les asiatiques qui menaçaient la Syrie. Sans parler des anciens débordements des armées persanes et assyriennes qui se répandirent par la Syrie vers l'Egypte; sans parler des nombreuses guerres entre les Seleucides et
les Plolémées ; sous la domination arabe, les souverains s'observèrent continuellement avec inquiétude, aussitôt qu'ils ne furent plus réunis sous le sceptre des Abbassides. Le fils de Tulun le Turc crut donc avec raison quesa domination indépendante, nouvellement fondée en Egypte, n'était point assurée tant que la Syrie ne lui serait point soumise, et il porta ses armes triomphantes jusqu'à Antioche et Tarsus (1). Son fils Chumaruje, qui, aux fêtes de son mariage avec Kotron-Neda ( la rosée ), surpassa la magnificence du chalife père de cette princesse, suivit la politique ambitieuse de ses devanciers. Achschid , d'abord commandant de Damas, puis gouverneur, et enfin maître indépendant de l'Egypte, voulut soumettre à son pouvoir son ancien gouvernement de Syrie, et pousser même plus loin ses conquêtes; en effet, il s'empara d'Alep, siège des Beni-Hamdan, qui alors dominaient en Syrie et en Mésopotamie. Toutefois l'eunuque Kiafur ( le champion ), qui, au nom du fils d' Achschid, et comme le grand maître de sa cour, exerçait un pouvoir illimité, perdit Alcp qui lui fut enlevé par Seifeddewlet ( épée de l'empire ), le plus grand souverain de la maison llamdan. Le fameux poêle arabe Mo'.enabbi lui-même, qui chantales louanges de Iviafur et de Seifeddewlet, en faisant de fréquentes allusions au sens de leurs noms (2), passa tour à tour de la domination des souverains de la Syrie à celle du maître de l'Egypte, et fit sa résidence alternativement à Alep et au Kaire. Déjà le quatrième des chalifes Fatimites Asisbillah avait enlevé Damas des mains d'un esclave des Bujides (3); la campagne de Syrie de son successeur Hekim-Biemrillah , le plus capricieux et le plus extravagant de tous les tyrans, est assez connue par la désolation
M) Nochbelel-Tewarich.
(2) Moienabbi , le grand porlc arabe
(3) Nocnbetel-Tevfaricb.
Vienne, 182
de Jérusalem, décrite en traits lamentables dans l'histoire des croisades (1), et aussi par ses manœuvres secrètes dans les vallées du Liban, pour se faire adorer comme un dieu parmi les Druses, dont quelques-uns ont encore aujourd'hui conservé ce culte (2). Les croisés de Syrie furent toujours en guerre avec les sultans égyptiens de la famille d'Ejub, et lors du second siège de Damiette, saint louis fut témoin, comme prisonnier, de la révolution qui renversa du trône cette dynastie pour y élever les mameluks du Nil. Les deux plus grands souverains de ces mameluks, Bibars et Kilaun, affermirent leur pouvoir en Egypte par des conquêtes en Syrie; le premier chassa les Mongols de ce pays, et força les repaires des Assassins; le second enleva Merkeb, Laodicée, Tripoli, et d'autres places, aux croisés ; il ne resta guère à ceux-ci que Ptolémaïs et Tyr, dont Eschref , fils de Kilaun, se rendit maître (3). Ainsi , après une occupation de deux siècles, la Syrie fut entièrement évacuée par les croisés; et désormais, si l'on excepte l'expédition de Timur, elle resta dans la possession exclusive des mameluks du Nil, puis des Tscherkesses , dont le règne s'ouvrit avec la fin du xive siècle, et il avait déjà duré cent trente-quatre ans sous vingt-trois sultans.
Le premier des souverains Tscherkesses Berkuk vit sous son règne le fantôme de chalife du Kaire conférer à l'émir des Ottomans Bajesid Ier le titre de sultan sollicité par un ambassade solennelle (4); ce même Berkuk brava la puissance du conquérant Timur, en mettant à mort les envoyés par lesquels le terrible mongol avait réclamé l'extradition du prince de l'Aserbeidschan Ahmed-Dschelair, réfugié au Kaire. Timur se vengea de cette insulte sur le fils de Berkuk, par le ravage de la Syrie , et les massacres d'Alep et de Damas (5). Au départ de Timur, la Syrie retourna sous la domination égyptienne , et le sultan
(1) Wilken , Hisioire des croisades, et Micbaud , Histoire des croisades.
(2) Extraits des livres des Druses , par Sylvestre de Saey.
(3) Wilken, Histoire des croisades, et Nocbbtet-Tewarich.
(4) lbn Schohne , an 797 [139i].
(ôj Vuy. ci-dessus , p. 237-242.