LIVRE XXIV
voir partir sur-le-champ, si l'on ne mettait pas finaux injustices, qui accablaient le pays. Une telle liberté, qui peut-être aurait été payée de la vie par tout vesir. n'attira aucun châtiment sur l'historien, si grande était l'estime du tyran pour les savants; si puissant, le respect de l'opinion publique ou l'exercice de la science. Il ordonna de laisser partir Idris avec la flotte | our Constantinople(l). L'exemple d'Idris fut imité par le juge de l'armée d'Analoli Kemal-Paschasade , qui jouissait de la confiance de Selira, et vivait dans son intimité. Les grands de l'armée, fatigués de ce long séjour en Egypte , le prièrent demployer sa bonne influence pour déterminer le sultan à un prochain retour après lequel Kemal-Paschasade lui-même soupirait ardemment. Dans une promenade à cheval, Selim lui demanda eeque l'on disait ? Le juge de l'armée répondit, quesur les rives du Ml, ilavaitenienriu un soldat chanter une chanson qui exprimait le désir d'un prompt retour à Rum (-2). Selim parut d'abord accueillir gracieusement cette insinuation , et ordonna en effet des préparatifs de départ. Mais la première fois qu'ils se retrouvèrent ainsi côte à côte a cheval, « Pourquoi donc, dit le sultan au juge de l'armée , ton maître le mollah Lutfi, en dépit de fout savoir, a-l-ilsubi ledernier supplice?» Kemal-rasrhasade répondit que Lutfi s'était fait, par son esprit mordant, beaucoup d'ennemis qui L'avaient calomnié ; que souvent aussi il s'était permis d'imaginer des choses plaisantes , qu'il donnait ensuite pour des faits réels, «N'aurais-tu pas reçu de lui cet enseignement? reprit Selim. — Depuis longtemps je l'aurais oublié, répliqua le juge. » — Il s'agit maintenant du compagnon pour lequel je fais des vœux respectueux et sincères ( de Selim lui-même ). — « Cependant , continua le sultan , n'as-tu pas tiré de ton cerveau la chanson du soldat?)'— Kemal-Paschasade eut assez de libre franchise pour avouer la vérité, et au lieu de s'irriter, à son retour, il récompensa lejuge par un présent de 500 ducats (3).
Forcé par l'opinion de son armée de quitter l'Egypte, comme il lui avait fallu se retirer de la Perse trois ans auparavant, Selim avait peut-
(1) Le fils d'Idris, fol. 130.
(2) Srlimname de Seadeddin, dans les choses mémorables de Diez , p. 7.
3] Le fils d'Idris, fol. 126.
être formé le projet de pousser ses conquêtes par delà les cataractes du Nil. Ne pouvant s'en prendre aux janitschares, et ne voulant pas se venger sur les savants, il laissa ton ber les effets de son ressentiment sur les vesirs, ainsi qu'il avait fait après la campagne de Perse. Depuis le retour d'Alexandrie jusqu'au départ du Kaire, se produisirent deux circonstances auxquelles la présence du conquérant donna une nouvelle importance; l'envoi ries présents annuels des caravanes de pèlerins à la Mecque, et l'ouverture du canal du Kaire. Mohammed- Ebul-Bcrekiat, trente- quatrième schérif de la Mecque, delà famille Beni-Kitade, avait fait présenter, par son fils Ebu-Nuumi, au conquérant h s clés de la Kaaba dans un bassin d'argent (1). Selim était maintenant substitué comme protecteur et serviteur des deux villes saintes, aux droits de suzeraineté des anciens chalifes et sultans dligypte ; c'était donc à lui aussi qu'appartenait désormais le soin d'entretenir les pauvres et les scheichs de ces deux sièges sacrés de l'islam. Le sultan Bibars-Bondokdari , fondateur de la puissance des mamluks du Nil, et véritable législateur de leur empire, qui s'était proposé pour modèles les institutions de Dschengis-Chan , établit le premier l'envoi solennel et annuel d'un chameau richement décoré, et portant le voile destiné à recouvrir la Kaaba, qui s'appelait mihmel, c'est-à-dire la charge. Le second législateur des mameluks, le grand Kilaun, porta aussi son attention sur le mihmel , et en releva la solennité par l'établissement d'une pompe militaire et d'un tournoi où les mameluks rompirent des lances (2\ Depuis l'envoi du mihmel était resté l'un des plus grands bienfaits des sultans égyptiens pour la Mecque, et l'une des plus grandes fêtes publiques pour les habitants du Kaire. Le présent consistait en blé et en or ; le grain était distribué aux pauvres; l'or était partagé entre les scheichs; et dans la prière publique, au nom du sultan on ajoutait le titre honorifique de serviteur des deux saintes résidences. Depuis Mohammed Ier, les sultans ottomans avaient aussi adressé à laMecque, des présents annuels, appelés fsurres. Le père de Selim Bajesid II
(l, Mouradjea d'Ohgson , in° part., p, 202. (2J Husnol-Mohaseret , fol. 3^0.
envoyait annuellement 14.000 ducats; le fils doubla la somme, et confirma en outre les envois accoutumés des sultans égyptiens. L*émir Moszlilieddin. revêtu du tilre d'intendant de sesssurres, accompagna l'envoi pour la première fois avec deux juges d'Egypte. A chacun des schérifs il donna 500 ducats, à chacun des scheichs 6 ducats, 3 à chacun des principaux citoyens, et à chaque pauvre 1 ducat. La somme totale monta à "200,000 ducats, sans compter la valeur de 50.000 erdebs de blé et de riz pour la Mecque, et 2,000 pour Médine. Les émirs, les scheichs et les ulémas lurent le Koran, et bénirent le sultan qui aussitôt nomma trente émirs, dont chacun est chargé de lire chaque jour la trentième partie du Koran, et qui , par conséquent, tous ensemble en font la lecture entière (1). Le présent m or est désigné par le nom spécial de ssurres. et le mihmel appartient encore aujourd'hui aux fêtes religieuses de la capitale. La pompe plus grande que l'on mit cette année dans la confirmation du mihmel, et dans la nomination de Xéinirol-hadsch ( conducteur de la caravane des pèlerins), était d'autant plus utile et nécessaire, que l'année précédente, à cause de la campagne de Syrie, aucun envoi n'avait été adressé à la Mecque ; phénomène extraordinaire, et que les chroniques arabes ne manquent pas de compter parmi les grands fléaux, tels que la famine, la peste, les incendies, les inondations et les tremblements de terre , par lesquels le ciel châtie les hommes. L'autre fête populaire du Kaire, beaucoup plus ancienne, est l'ouverture du canal, si la crue du Ni! atteint la hauteur désirable. La tradition arabe, que jadis ce jour-là une vierge était sacrifiée au Nil, ne repose sur aucune autorité; ce qui est plus croyable, c'est que dans les temps les plus reculés on jetait dans le fleuve une statue de bois représentant un homme; on ne peut guère contester la lettre d'Omar, par laquelle, afin deprévenirla famine annoncée par une grande sécheresse, il ordonnait au Nil , au nom du Tout-Puissant, de répandre ses flots sur la terre (2). Depuis ce temps, l'ouverture
(1) Mouradjea d'Ohsson , me part., p, 258.
(2) Snjuti , dans l'Histoire des chalifes ; dans le Husnol-Mouaseret ,et dans le Ke\vKel)or-Raiidhat, V , aussi Gibbon , ?» part,
du canal , comme signe de l'élévation des eaux à une hauteur suffisante pour la prospérité du pays, est restée la plus grande fête populaire de l'Egypte , et les proclamation publiques par lesquellesétait annoncée, chaque année, aux gouverneurs cette crue bienfaisante (wofa), fournissaient toujours ans secrétaires d'état et aux savants d'Egypte , une matière inépuisable pour les compositions poétiques.
Pendant la crue des eaux , Selim avait transporté sa résidence de l'île du Nil à Birketol- Fil, hors de l'atteinte de l'inondation; là il reçut les capitaines de sa flotte qui étaient venus d'Alexandrie par le Nil avec Kodschi-Beg , commandant de Brusa (1). Enfin, les premiers jours de septembre, il commença sa retraite sur la Syrie (2). 11 donna le commandement du château du Kaire à l'aga Chaireddin, qui reçut sous ses ordres cinq mille cavaliers et cinq cent fantassins, avec l'injonction de ne pas mettre le pied hors du château. Le gouvernement du pays fut confié à Chair-Beg, dont le harem et les enfants furent envoyés comme otages à Philippopopolis (3). Mille chameaux, chargés d'or et d'argent, emportèrent les dépouilles de l'Egypte ; et Selim emmena le dernier fantôme de chalife de la maison d'Abbas, dont un ancêtre avait conféré à Bajesid-llderim le titre de sultan; il entraîna aussi après lui, du Kaire, une colonie d'artisans pour la transplanter à Constantinople (4). Après avoir franchi le désert de Katije, au moment où il atteignait la frontière de Syrie, Selim dit au grand vesir Junis-Pascha, qui marchait à cheval à côté de lui : « Ainsi donc l'Egypte est derrière nous, et demain nous serons à Ghaza. » Junis-Pascha ne put dissimuler son mécontentement sur toute l'expédition entreprise contrairement à son opinion. « Quel est le fruit, dit-il, de tant de peines et de fatigues? la moitié de l'armée est restée dans le désert ou sur les champs de bataille, et la domination de l'Egypte a été livrée par des traîtres. » C'en fut assez pour combler la mesure de la colère du sultan. L'orage qui n'avait fait
(1) Selimname deSchukri, fol. 98, Kodschi-Beg est le même qui a fourni à Schukri la matière pour le Selimname.
(2) D'après le Selimname , fol. 73, le 14 redscheb,
(3) Marini Sanuto.
i Tal)i-Bqi)P,l62,