LIVRE XXIV
>ur donnés aux médecins, comme un témoioage de la satisfaction du sultan , pour leurs ■rvices et saguérison. Les quatre médecins, s trois vesirs , le premier des chambellans , le rand trésorier, et Hasandschan , seuls inforés de la mort du maître , gardèrent religieument le secret jusqu'à l'arrivée du prince hé- ■ditaire Suleiman, auquel fut expédié un cour- ;er. Les médecins, avec les trois officiers du liais, gardèrent le corps qu'ils tinrent caché ans le lit.
,, Ainsi finit Selim 1er, le cruel, le poëte, leconuérant, le mystique, le tyran, le meurtrier jie ses neveux et de ses frères, le -parricide, •>prèshuit années d'un règne ensanglanté. A . :inaissance, un derwisch avait annoncé, d'après ;pt petits signes dont il était marqué en ve- . ant au monde, qu'il assujétiraitun nombre égal lie souverains (1), et la prédiction fut accom- ,lie , par les triomphes remportés sur ses frères h.orkud et Ahmed , sur son neveu , sur Schah- ■smail, Karachan, le prince de Sulkadr, et sur »'; sultan d'Egypte. On a vu que si Selim frappa ■ans pitié sa famille, il n'épargna pas davantage les vesirs. Sinan-Pascha seul tomba sur le l'hamp de bataille de Ridania, et son maître hersa des larmes sur sa mort , qui ne put être Compensée à ses yeux par la conquête de l'É- 'j.;ypte. Hersek-Ahmed et Piri-Pascha, furent ►es seuls grands vesirs auxquels leur dignité ■lit point coûté la vie; toutefois Selim ménagea ses favoris, et les savants qui venaient a rivre dans son commerce ; parmi ces derniers , eux qu'il appréciait le plus, le grand philologue Halimi (2), le grand poëte Nedschati(3), i!t le nischandschi-pascha Mohammed (4), le précédèrent de très-peu dans la tombe. Le grand mge de l'armée, Kemal-Paschasade , son fidèle compagnon dans la campagne de Syrie, lui iiiurvécut seul. Le grand mufti Dschemali, qui i)ccupa ce poste huit ans sous Bajesid , pendant 1 out le règne de Selim, et six années sous Sueiman , alors que sa dignité n'était pas encore a première de la loi , fut le légiste qui jouit de '.a plus haute renommée , et de l'autorité la plus
i (1) Seadeddin et Mouradjea d'Ohsson, lre partie, p. 377.
• (2) Mort en 924 [1518].
' (3) Mort en 924 [1518].
(4; Mort en 924 [1518].
puissante, sous le règne du sultan Selim. Son recueil de fetwas , sous le titre d'Al-Muchtarat (les choisis ) appartient aux plus précieuses collections de ce genre ; mais ce qui a beaucoup plus d'importance pour l'histoire ottomane, ce sont les décisions rendues par lui. On peut citer les trois fetwas qui devaient justifier la déclaration de guerre. « Si un padischah de l'islam , demanda Selim, engagé dans une sainte lutte, pour la destruction des impies (les Persans), rencontrait des obstacles dans les secours prêtés à ces odieux ennemis par un autre padischah , la loi permet-elle de frapper de mort le dernier, et de saisir ses dépouilles?— Celui qui aide les impies, déclara Dschemali, est lui-même un impie. — A la seconde question : Si un peuple compris dans l'islam (les Égyptiens) unit ses enfants à des mécréants ( les Tscherkesses ) plutôt qu'à des moslims , est-il permis de le frapper de mort? — Sans aucun doute , répondit le mufti. — Voici la troisième question : — Quand un peuple , sous le prétexte apparent d'honorer l'islam qu'il professe, grave les paroles de sa croyance sur les monnaies, sachant que ces monnaies passeront entre les mains des chrétiens, des juifs et des soixante-douze sectes qui en sont sorties, et qui portent ces monnaies, alors même qu'il s'agit de satisfaire les besoins les plus grossiers, que peut-on faire à l'égard d'un tel peuple ? — S'il ne veut pas renoncer à une telle pratique, son extermination est légitime?» Telles furent les paroles du mulfti. Malgré le fanatisme qui éclate dans ces trois réponses , l'amour de l'équité de Dschemali arrêta, plus d'une fois , les actes de tyrannie sanglante, auxquels se plaisait le farouche Selim. Un jour, le sultan avait ordonné le supplice de cent cinquante employés du trésor; Dschemali se rendit au divan , bien que sa qualité de mufti ne lui en ouvrit pas l'entrée, et demanda d'être introduit auprès du sultan. Le devoir du mufti, dit-il, est de veiller à la vie future du sultan de l'islam ; je viens donc solliciter de toi la grâce des employés du trésor, condamnés à une mort injuste. — Les ulémas, répondit le sultan, ne doivent pas se mêler des affaires du gouvernement ; on ne contient les masses que par la rigueur. — Dschemali répliqua qu'il ne s'agissait pas ici de ce monde, mais de l'autre; que le pardon recevrait une récompense éternelle,
tandis que des cliAtimcnts éternels aussi étaient réservés à la rigueur injuste. A la prière de Dschemali , Selim fil grâce de la vie aux condamnés, et même, sur ses instances, il les réintégra dans leurs places. Une autre fois, quatre cents négociants devaient être mis à mort, après la confiscation de leurs marchandises, pour avoir fait le commerce de soie de Perse. Le mufti, qui chevauchait à côté du sultan sur la route d'Andrinoplc, attira sur lui les reproches de son maître, par son refus de donner un fetwa pour appuyer la sentence. «N'est-il donc pas permis, dit Selim, de mettre à mort les deux tiers des habitants du monde, pour le plus grand bien de l'autre tiers? — Oui, répondit Dschemali , si ces deux tiers menacent d'entraîner de grands désastres. — Est-il un plus grand malheur, reprit Selim, que la désobéissance envers les ordres du padischah? Tout pays qui refuse d'obéir a son mailrecourt rapidement à sa ruine. — La désobéissance dans le cas présent, n'est pas manifeste, car le commerce de soie jusqu'alors n'avait pas été prohibé. — Ne vous mêlez pas des affaires du gouvernement, continua Selim plein de colère.» Alors le mufti se retira brusquement sans saluer. Selim stupéfait, pâle de colère, arrêta son cheval, et resta quelque temps immobile, étouffant les éclats de sa fureur. De retour à Constauliiiople, il ordonna de relâcher 1rs marchands arrêtés , et de restituer les machaudises confisquées; et il adressa une lettre au mufti pour lui annoncer que son bon plaisir était que Dschemali réunit en sa personne les deux premières dignités de la loi, celles de grand juge de Rumili et d'Anatoli. Dschemali répondit qu'il était de son devoir d'obéir au sultan, mais qu'il avait des obligations bien plus sacrées à remplir envers Dieu, à qui il avait promis de ne jamais accepter de dignités auxquelles serait atlaché le pouvoir de donner des ordres, et de se renfermer dans la décision de questions de droit. Le sultan l'estima d'autant plus, et il lui envoya cinq cents ducats. Dschemali fut un véritable ange protecteur pour les chrétiens, et particulièrement pour les Grecs qui habitaient la capitale. Lorsque Selim , après le massacre en masse des schiites dans ses États, résolut aussi la perte des Grecs, et la spoliation générale des églises, il posa au mufti cette question captieuse :
«Quelle est l'œuvre la plus méritoire, d'assujétii le monde entier, ou de travailler à la conversion des peuples à l'islam? Le mufti ne pénétrai pas les vues du sultan, répondit que la couvi sion des infidèles était de beaucoup plus agréa ble aux yeux de Dieu. Selim donna ordre ai grand vesir de transformer toutes les églises ei mosquées, d'interdire le service divin, et d faire appliquer la peine de mort à tous les chn tiens qui ne se convertiraient pas à l'islam, grand vesir surpris de cet ordre sanguinaire se consulta avec le mufti , dont le fetwa venaii de donner un prétexte à de tels actes. 11 firen transmettre secrètement au patriarche, le conseil de solliciter une audience du sultan: et Selim, après quelques difficultés, l'accorda sur représentations du vesir et du mufti. Le pa triarche, accompagné de tout .'on clergé, paijit devant le divan à Andrinople, et invoqua l'engagement solennel de Mohammed II, qui avait promis, à l'époque de la conquête de la ville, de ne pas transformer les églises en mosquées, de ne mettre aucun obstacle à l'exercice du culte, et de laisser célébrer publiquement les fêtes de pâques; d'ailleurs la conversion violente était condamnée par le Koran qui assure la tolérance aux peuples non musulmans, moyennant le payi ment de la rapitation. L'acte constatant l'en; gement de Mohammed était brûlé; mais trois vieux janitschares qui, soixante ans auparavant, avaient assisté à la conquête de Constant inople, attestèrent que le sultan avait accordé ces trois points aux députés de la ville qui lui avaient présenté les clefs sur un bassin d'or. Selim respecta la décision du Koran , et la parole du conquérant , en ce sens qu'elle accordait le libre exercice du culte religieux; mais comme la loi n'exigeait pas que les beaux édifices servant au culte des chrétiens fussent consacrés au service des idoles , il ordonna de transformer en mosquées les églises de Constant inople , sans porter atteinte à la liberté assurée aux chrétiens, d'en construire de nouvelles en bois, et de réparer celles qui étaient dégradées. Selim rendit à sa foi et a l'empire de plus grands services, en triomphant du schah de Perse et du sultan des mameluks, et en réunissant auxÉtats ottomans la plus grande partie de la Mésopotamie , avec l'Egypte toute entière; si Mohammed II acquit, par la conquête de Constant inople, le titre de