LIVRE XXV
kradin (Scardona ), repaire de brigands perché sur un rocher à pic inaccessible ; que le chà- Jlteaude la petite île d'Haleke ( Chalki ), entre I Piscopia ( Telos ) et Limonia, à l'ouest de Rho- §des. avait élé emporté à l'aide des mines par Iles janitschares débarqués sur ce point; que ■ Ferhad-Pascha avait mis fin à la domination , et à la vie du seigneurde Sulkadr Schehsuwarf Oghli-Ali-Beg, jadis investi de ce fief parle f sultan Selim , à la place d'Alaeddewlet , après la I conquête de kumach, et avait fait exécuter la
I (famille entière de ce prince(l). Cependant, la première division de la flotte avait opéré un 1 débarquement près du château de Fawez le jour I de la Saint-Jean, et deux jours après la flotte entière vint mouiller dans la baie de Parambolin, à quelques milles de la ville (26 juin 1Ô32]. Un mois entier s'écoula dans le transport des troupes de guerre et de munitions de bouche, et dans l'attente du sultan auquel le vevsir sérasker ne voulait pas enlever l'honneur de commencerle siège.
Presque en face de Rhodes, sur le continent de l'Anatoli , s'ouvre et s'étend la vaste baie de Physco, protégée de tous côtés contre les attaques des vents, par une enceinte de montagnes; ;ui fond est assis le petit bourg de Marmaris . dont l'anse porte aujourd'hui communément ce nom; c'est là que Suleiman rassembla sa flotte pour aller conquérir Rhodes. Le 28 juillet, il débarqua au bruit de toute l'artillerie de siège, toi niée de plus de cent bouches à feu, parmi lesquelles étaient douze canons monstrueux, dont les deux plus forts lançaient des boulets de pierre de onze à douze brasses de circonférence; aujourd'hui même on voit encore c;'i et la «levant la place quelques-uns de ces projectiles qui attestent les rapports presque incroyables des historiens. Le sultan reconnut la ville, et inspecta ses troupes postées tout autour. Dans la défense des sept bastions de la place et du port s'é'ment distribuées les huit langues de l'ordre : française , allemande, anglaise, espagnole, portugaise, italienne, auvergnate et provençale; le grand maître avait quitté son palais, et se tenait à la porte des vainqueurs, près de l'église de Sainte-Marie de la Victoire. Cette porte ouvrait du côté du nord,
(1) Journal de. Suleiman; Aali , loi. 225.
dans la direction des deux ports qui lui étaient opposés ( le mandraccio et le port des galères); à la gauche était le bastion de la langue allemande, puis venaient la porte ambroisienne et le bastion de la langue française; à la gauche, était le bastion des langues d'AiiTergne et de Provence. Ces quatre ouvrages défendaient le côté septentrional de la ville; à l'orient, où se portèrent les principaux efforts de l'attaque, était le bastion anglais que les rapports ottomans sur le siège désignent sous le nom de château de Bedschne, à la suite duquel se trouvaient la porte ambroisienne et le palais du grand maître (1). Sur les remparts du midi de la ville, touchant au port, se tenaient les chevaliers des langues de Provence et d'Italie; le port lui-même, où étaient postés les Portugais, se trouvait protégé par des chaînes, et les tours de l'Archange et de Saint-Nicolas devaient arrêter toute attaque de l'ennemi de ce côté(2). Les chefs de l'armée ottomane investirent la ville du nord au midi, dans l'ordre suivant. Devant les bastions des langues française et allemande était Ajas-Pascha, beglerbeg de Rumili (3), et immédiatement après lui, au pied des bastions d'Auvergne et d'Espagne , le troisième vesir Ahmed-Pascha; du côté de l'orient au centre près du bastion anglais, se trouvaient le sérasker, et le second vésir Mustapha-Pascha; sur la colline de Saint-Cosme et Saint-Damien, située derrière le poste de Mustapha-Pascha, et dominant le boulevard, près de la chapelle de la sainte Vierge d'Elemonitra, était plantée la tente de Suleiman; devant le bastion du sud et de la langue de Provence, c'est -à -dire sur la colline de gauche, était le beglerbeg d'Anatoli Kasim-Beg ; et à côté de lui , à la pointe extrême de l'aile gauche, au pied du bastion italien, le grand vesir Piri-Pascha. L'attaque commença, le premier août, par le beglerbeg de Rumili, du côté du bastion allemand; comme gardien de la frontière hongroise, c'était à lui qu'il appartenait de porter les premiers coups sur ce point. Il avait en face de lui le chevalier Christophe de Waldner, jadis commandeur à Furstenfeld ,
(1) Notices topographiques recueilles dans un voyage au levant, 1811 , p. 72.
(2) Le bAtaid de Bourbon.
(3) Ibid.
Mœdling, Vienne et Haguenau; vingt-un canons battirent en brèche la simple muraille du bastion allemand , et vingt deux pièces furent pointées sur la tour de Saint-Nicolas; quatorze batteries, chacune de trois canons, furent dirigées contre les bastions espagnol et anglais ; et dix-sepi batteries, armées de même, contre le bastion italien. Tout le mois d'août se passa à faire des mines et des contremines ; les assiégés étaient animés par le courage héroïque du grand maître Villiers de l'Isle-Adam , protégés surtout par les talents supérieurs de l'ingénieur vénitien Gabriel Martinengo, qui, dès son arrivée de Crète, avait été décoré de la grande croix de Tordre. Le quatre septembre, enfin, une mine fit sauter une partie du bastion anglais. Les Ottomans s'élançant par la brèche, enlevèrent sept étendards; mais le grand maître, accourant au secours des siens . sous la bannière de la croix, les assaillants furent repoussés avec uneperte de plus de deux millehommes(l). Le second assaut, livré six jours après au même bastion, leur coûta encore autant de monde, tandis que les assiégés n'eurent à regretter que trente hommes; mais parmi ces morts se trouvèrent le général de l'artillerie et le porteétendard du grand maître (2). Au bout de deux jours encore, les assiégeants, sans faire jouer la mine, pénétrèrent par la brèche du bastion anglais, où ils plantèrent cinq étendards, dont l'un fut enlevé par le commandeur Waldner qui le consacra au saint patron d'Oberweiler. Le lendemain , le docteur juif qui trahissait la ville, fut saisi au moment où il lançait une lettre au moyen d'une flèche dans le camp ottoman, et on l'écartela (3): au reste, les attaques dont il vient d'être parlé, n'avaient été que partielles; mais le 23 septembre fut annoncé un assaut général pour le lendemain. De midi à minuit, les hérauts parcoururent le camp en criant : «Demain assaut, les pierres et le sol appartiennent au padischah , le sang et les biens sont le butin des vainqueurs (4). » Au lever du soleil,
(1) Le bâtard de Bourbon ; Journal de Suleiman.
(2j Bourbon nomme le général de l'artillerie, Guyot de Marsalhac ; le porte-étendard, Henri Mauselle. Vertot confond le premier avec Michel Argillemont , capitaine des galères.
(3) Bourbon. Le journal de Suleiman fait mention d'une lettre lancée de la ville ce jour-là même.
(4; Journal de Suleiman.
l'attaque s'étendit du nord à l'est et au sud; la i lutte fut acharnée surtout au bastion espagnol où l'aga des janitschares alla planter ses ban- I nières; mais elles tombèrent toutes entre les i mains des assiégés, et les assaillants furent repoussés de tous les bastions. Quinze mille ca- 1 davres turcs remplirent les fossés et comblèrent les brèches (1). Dans cet assaut, le plus terrible I de tous ceux qui se livrèrent durant le siège, brillèrent la valeur des chevaliers et des laïcs, et le courage héroïque des femmes de Rhodes. Elles apportèrent du pain et du vin aux guerriers épuisés , de la terre pour remplir les brèches, ou des pierres pour lancer sur les assiégeants (2). On vit briller entre toutes, une grecque, amante d'un capitaine mort sur le bastion anglais. Après avoir couvert de baisers ses deux enfants, et leur avoir mis au front l'empreinte de la croix, elle les poignarda, et les. lança dans les flammes, en disant : que l'ennemi ne puisse vous outrager ni dans la vie , ni dans la mort! puis, s'enveloppant dans le manteau ensanglanté de son amant , elle se précipita l'épée à la main dans la mêlée la plus épaisse, où bientôt elle reçut en combattant la mort des héros (3). Suleiman, furieux de son échec, en rejeta la faute sur le beglerbeg de Rumili Ajas- Pascha, qui fut déposé et arrêté; mais au bout de vingt-quatre heures l'ex-dignitaire rentra en grâce et dans ses fonctions. La nouvelle arriva de la mort de Chair-Beg; trois jours après le sérasker Mustapha fut envoyé à sa place en Egypte, en qualité de gouverneur, et fut remplacé lui-même par Ahmed-Pascha jusqu'alors troisième vesir, qui prit la conduite du siège. Le kapudan de la flotte Jailak-Mustapha- Pascha fut déposé , et son commandement fut conféré à Behram-Beg. Le 12 octobre (1522), avant le point du jour, Ahmed tenta de surprendre le bastion anglais ; déjà les assaillants avaient mis le pied sur le rempart, lorsque l'aga des janitschares, Bali-Aga, fut blessé, et les Turcs se retirèrent (4). A la fin du mois, après une lutte acharnée , ils furent encore re-
(1) Bourbon. Le journal de Suleiman reconnaît un grande perte.
(2) Bourbon.
(3) Jacobi Fontani, De bello rbodio , I. n.
(4) Journal de Suleiman et Bourbon.