‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 253 sur 288 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

rosow avec des lettres gracieuses et amicales à Constantinople , sans pouvoir obtenir le traité formel qu'il désirait (1) avec Venise qui, depuis l'avènement de Suleiman, entretint les meilleurs rapports auprès de la Porte. La paix fut renouvelée par l'intermédiaire de l'ambassadeur Marco-Memmo, et l'on conclut un traité en trente articles, dont l'existence a échappé à tous les historiens de la république , si grand était le soin du gouvernement pour préserver les secrets de l'État. Il y était arrêté des stipulations pour la liberté de la navigation , la sûreté des marchands, et la résidence des ambassadeurs à Constantinople, lesquels devaient être changés tous les trois ans. Les esclaves vénitiens qui s'enfuyaient devaient être rendus aux chrétiens , ou payés à raison de raille aspres s'ils étaient moslims. Le butin fait sur les eûtes devait être restitué, les naufragés rentraient en liberté. Le capitaine était toujours responsable de son vaisseau, même lorsqu'il n'était pas à bord. L'extradition des meurtriers et des brigands était convenue; dans les procès, les drogmans devaient comparaître en justice avec les parties; aucun baile ne pouvait être arrêté pour dettes. Les négociants vénitiens ne pouvaient voyager sans la permission du baile. Ils étaient exempts de la capitation; leurs affaires de succession étaient remises aux soins du baile; aucune entrave ne devait être apportée au commerce des Barbaresques avec Venise; les bâtiments n'élaient soumis à la visite qu'à Constantinople et dans les Dardanelles; enfin, et ce sont là les deux plus importants articles, la république payait, pour Chypre, un tribut de 10,000 et, pourZante, de 500 ducats. Celle pièce diplomatique est d'une haute imporlance: déjà l'on y a prévu la plupart des points sur lesquels la Porte fit, plus tard, des traités avec d'autres puissances. Les frontières furent de nouveau fixées telles qu'elles avaient été déterminées au xive siècle entre les rois de Bosnie et la république (2).

(1J Karamsin, t. vu , p. 91 et 118.

(2) Dans les archives vénitiennes , outre le firman de Suleiman en date du dernier jour de scbewal 929 [27 juillet 923] qui maintient l'état des frontières fixées par le traité du 1er mokarrem 928 [décembre 1521 ), se trouve encore le traité antérieur de 1402, fondé sous

Ainsi s'était écoulée la première année du règne de Suleiman , si bien employée pour la gloire de l'empire dans la paix comme dans la guerre, et qui devait servir de digne modèle pour les suivants. Le sultan ne se détournait pas un instant des affaires de l'État, et chacun de ses actes portait l'empreinte de l'homme élevé, du grand souverain, du moslim accompli. Toujours l'esprit occupé de grandes pensées et de vastes projets, rapide et ferme dans l'exécution, constant et résolu dans ses opinions, ardent dans sa foi , il se montrait en même temps ami des sciences et des études, assez favorable aux chrétiens, mais ennemi implacable des juifs. Un front large et proéminent , un teint brun, une contenance sévère annonçaient son naturel emporté ; et ce qui lui donnait l'aspect plus sombre encore, c'est qu'il faisait descendre son turban presque sur les yeux. 11 donna aussi à celle coiffure une forme différente de celle que portait son père, les vastes enroulements de mousseline laissaient à peine voir la pointe du bonnet. C'est une chose grave que la coiffure chez les Orientaux , car elle marque la dignité , l'emploi et les rangs divers des sujets, même les degrés de la hiérarchie religieuse. Sous Suleiman, cette partie de l'habillement fut réglée avec le plus grand soin ; le costume tout entier subit des prescriptions rigoureuses. Le sultan seul portait le turban élevé, orné de deux plumes de héron; celui des vesirs était plus bas, large à la base, décoré à la partie supérieure de bandes d'or(kalevi) traversant la mousseline; les employés de l'État avaient une coiffure à l'imilaiion de celle de Suleiman, mais plus petite (mudschewese); les légistes, le bourrelet rond ( chorasani ; les gardes du corps de l'intérieur, le bonnet brodé d'or (uskuf); les bostandschis , le bonnet rouge descendant par derrière sur les épaules (baréta); les officiers des janilschares, la coiffure eu forme de casque, garnie de plumes (kuka); les janitschares, le simple feutre (ketsche); les gens du peuple, le bourrelet tourné en cent façons (perischani), le simple turban (dulbend) ou bien un schall enroulé négligemment (schemle)(l). Accompa-

l'accord relativement aux frontières fait en 1390 entre le roi de Bosnie et le souverain de Spalatro , en 1390. (I) Mouradjea d'Obsson.

gbê de ses grands dignitaires, ainsi distingués, Suleiman se rendait tous les vendredis à la mosquée pour assister;! la prier* publique: il avait auprès rie lui quatre vesirs, ce qui était une innovation: car sous les sultans précédents, le nombre de ces hauts dignitaires ne s'était pas élevé au-dessus de trois, quoique le conquérant l'eut porté un instant à quatre. Ceux de Suleiinan étaient l'iri-Mohammed, né en Karamanie, de la famille du scheich Dschemaleddin-Akseraji, élevé A la première dignité de l'empire par Selim depuis la fin de la campagne d'Egypte; Mustapha, Esclavon de naissance, marié à une sœur de son maître ; Ferhad, de Sebenico , plus âgé que le sultan seulement de dix années, passionné pour la guerre, emporté par une ambition effrénée ; Kasim, blanchi dans les emplois publics, deflerdaret maître de la cour de Suleiman, lorsque celui-ci était encore prince héréditaire et gouverneur de Maguésia. Bientôt après le retour de Belgrad, Kasim , succombant sous le poids des années, sollicita sa retraite, et l'obtint avec un traitement anuuel de 200,000 aspres , qui fut ensuite établi comme le taux des pensions des vesirs. Son fils Ahmed-Beg fut élevé aussitôt au poste de sandschakbeg.

L'hiver se passa au milieu des conseils et des constructions. A Constantinople, s'élevait graduellement la mosquée consacrée à la mémoire de Selim; sur les frontières de Hongrie, Sabacz et Belgrad ; dans le voisinage de cette dernière place, le château de Hawale; sur les bords de la mer Blanche, la ville de Kawale située aux environs de Salonik, fut fortifiée; dans l'arsenal, on pressa vivement l'équipement d'une (lotte. Cet armement était destiné contre le siège de l'ordredeS;iint-,lean, contre Rhodes, qui alors prétendait a l'empire de la mer. Le souverain des Ottomans était poussé à celte entreprise, d'abord, par l'indignation de voir la Méditerranée sous le joug des corsaires chrétiens, tant que Rhodes serait entre les mains des chevaliers; par la douleur de savoir tant de moslims gémissant dans les fers des infidèles; parla nécessité d'assurer les communications maritimes entre Constantinople et l'Egypte, nouvellement conquise , et la liberté pour les pèlerins de se rendre , sur les vaisseaux , vers le berceau du prophète : il se seniait en outre enflamme" a la |>cnscc d'effacer, par celle con-

quête ajoutée à celle de Belgrad, les deux seules taches qui avaient obscurci la carrière triom pliante de sou aïeul, et de garantir l'empire, au midi comme au nord, du côté de la mer comme sur le continent, par les deux boulevards de la chrétienté, regardés jusqu'alors comme insurmontables (1). C'étaient là pour Suleiman des motifs assez puissants, quand bien même son belliqueux vesir Mustapha, et le terrible marin Kurd-Oghli nel'auraient pointexcité à une telle expédition. Il faut ajouter encore que deux traîtres, un docteur juif et le grand chancelier de l'ordre, le Portugais André de Merail, appelé communément Ainaral, l'y avaient appelé plusieurs fois en lui représentant la faiblesse de Rhodes, et la facilité du triomphe. D'ailleurs les circonstances extérieures étaient des plus favorables : les Ottomans n'avaient plus à craindre l'union entre les princes chrétiens; ils observaient la faiblesse du roi de Hongrie, l'impuissance du pape, la guerre entre Charles V et François Ier; l'amitié de Venise leur était assurée par le renouvellement tout récent de la paix. L'expédition contre Rhodes fut donc résolue, et, afinde se conformer seulement aux formes prescrites par la loi même, une lettre fut adressée au grand maître pour le sommer de se rendre (1 juin 1522). A peine le messager était parti, que la flotte de trois cents vaisseaux, portant dix mille soldats et pionniers (2), mit à la voile sous le commandement supérieur du vesir Mustapha-Pascha, nommé sérasker pour cette campagne; et en nièmetempsSuleimansemitenmarcheparterre, à la tète d'environ cent mille hommes, en sorte que le second jour, alors qu'il était encore campé en face de Constantinople, àMaldepe, il vit sa flotte fendre les flots avec un vent favorable.

Pendant la marche de l'armée par l'Asie Mineure jusqu'en face de Rhodes, on apprit que le frère du sandschakbeg de Hersek ( Herzegowina ) avait ( nlevé le château Dalmate d'Is-

(1) Bourbon, Fonlanus, et d'après eux Bosio ainsi que Vertot , donnent ces motifs comme les historiens ottomans Dschelalsade , Ferdi , et. l'arabe Karnasan ,qui accompagna le sultan au siège en qualité de médecin. J'oy. aussi Tercier, Mémoire sur la prise de la ville et de l'île de Bhodes , en 1522, par Suleiman 11 ; Mémoire il.- l'Académie des inscriptions , t. \x\\, p. 728.

(J) Tertier, p. 7.Ï3.

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