LIVRE
avait pas de portes, ils bouchèrent les ouvertures avec des boucliers et des pierres, et se défendirent avec des flèches et des quartiers de roche, jusqu'à ce que l'empereur grec envoya une troupe deTurkopoles les délivrer (1). Sous Osman, ce château avait résisté a l'attaque id'Akdsche-Kodscha et de Kara-Timurtasch ; pais, maintenant, les moissons ayant été dévastées, toute communication étant coupée avec l'extérieur , il tomba de lui-même entre les Imains des conquérants de Nicée(2), ain.i qu'il arriva quatre ans après aux forteresses d'Anabhor et d'Armudli (3), sur la rive droite du [golfe de Nicomédie.
! Jusqu'alors, touies les conquêtes des Ottomans avaient été faites, tous leurs triomphes a «aient été remportés sur les Grecs; une génération d'hommes s'était écoulée depuis la fondation de la souveraineté indépendante d'Osman, f>ans que ce souverain ni son fils Urchan en Fassent venus aux mains avec l'un des dix princes qui s'étaient partagé les débris de l'empire keldschukide. Maintenant, arriva le tour du prince de Karasi, le voisin turkraan le plus proche, seigneur de l'ancienne Mysie, au sud-ouest Je l'Olympe, du haut dttqiul les Oitomans, se précipitant comme une avalanche , absorbèrent l'abord le pays des dix princes, puis se grossirent de plus en plus, gagnant de montagne en rnontagne, et réunissant canton à canton, agglomérèrent tous les pelits États formés de l'empire îildschukide, et couvrirent enfin toutel'Asie Mineure depuis l'Olympe jusqu'au Taurus. Acls- ;hlan-Beg, prince de Karasi, qui, plus puissant Hi'Osman, était devenu, au parla;;edc l'empire TAlaeddin 111, souverain de toute la Mysie, ivait en mourant laissé deux fils, dont l'ainé jui succéda au pouvoir, et dont le plus jeune, Tursun, fut élevé auprès d'Urchan. Celui-ci, ioutenu par le vesir de son père, Hadschi-llleki, hostile a son frère, pria Urchan de l'aller à se saisir de la souveraineté de Karasi, promettant, pour prix de ce service, de lui abanlonner les villes d'Aidinschik, de Balikesri, Tirhala etMinias, et s'engageant à se contenter
(1) Albert , Aqiiens. gesta dei Franco» , p. 192.
(2) Hadsctai-t'.balfa ; Seadeddin dans Bratutti , p. 48 dm, fol. 112; Ssolaksade , fol. 6.
(3) Hadschi-Chalfa.
de celles d'Edremid , Kisildsche-Tusla, Binarhiszar et Ajasmend (1). Urchan accueillit avec empressement une proposition si favorable à son plan d'agrandissement ; il accompagna Tursun avec une armée qui sur sa route conquit les places d'Ulubad, Kermasii et Michalidsch , situées sur le Rhyndakus, ainsi que les châteaux de Koilos et d'Ailsos. I.e prince de Karasi avait abandonné sans résistance, à l'approche de l'armée d'Urchan, sa grande ville de Baliskeri placée à l'oiieni dans la partie montagneuse de ses États, et s'était retiré à l'ouest dans la forteresse de Bergama (Pergamos), où il ne redoutait point un siège. Urchan proposa par l'entremise de l'habile vesir Iladschi-llbeki unacc;mmodement entre les deux frères: l'aîné feignit des'y résigner, puis il sedéfit de Tursun par la violence. Urchan, irrité de cette perfidie, força le meurtrier à implorer le pardon de son fratricide et de sa résistance, et, moyennant la remise de Berp,ama(2), il lui laissa la vie, fixant Brusa pour sa résidence. Ainsi, après les trois grandes villes de la Bithynie, succomba aussi la capitale de la Mysie, l'ancienne résidence du roi Attalc , célèbre dans l'histoire des arts et des sciences par l'invention du parchemin, par les magnifiques tapis si recherchés des Romains, par sa bibliothèque de deux cent mille manuscrits, et pour avoir donné naissance à Gallien et au maître d'éloquence d'Auguste, l'illustre Apollodore (3). Aujourd'hui, quelques misérables huttes occupées par deux mille Turcs et Grecs se perdent au milieu des ruines imposantes des anciens édifices ; parmi les débris d'un temple d'Esculape et de Minerve, sont cachées derrière les fûts des eut nnes du théâtre, abritées par les restes d'une porte magnifique et d'un aqueduc. Urchan réunit cetle ville avec son territoire au gouvernement de Sule.man- Pascha, en sorte qu'elle se trou va comprise dans le sandschak de Clutdawendkiar ou de Brusa, et il confia l'administra! ion de celui de Karasi au vesir du dernier prince. Hadschi-llbeki, en lui adjoignant de ses propres officiers, Adsche- Beg et Ewrenos-Beg, anciens commandants
(1) Aaschikpaschasade , manuscrit du Vatican.
(2) Seadeddin ; lclris, fol. 116; Kescbri , fol. 54; Ssolaksade, fol. 61.
(3) Sliabo, xm.
grecs de Brusa, el convertis a l'islam (1). L'acquisition de l'État de Karasi fut suivie d'une halle de vingt années dans la marche de la conquête ; pendant ce temps, tous les écrivains ottomans gardent le plus profond silence, sans qu'on puisse l'interpréter, ainsi que le font les historiens byzantins, comme un aveu tacite de pertes et de défaites. Durant cette trêve extraordinaire faiie aux acquisitions nouvelles, la discipline militaire el l'ordre furent fermement établis sur les bases des institutions tracées par Alaeddin; a Brusa, aussitôt après l'incorporation du pays de Karasi, s'élevèrentdes mosquées, des écoles, des iraarets et des caravansérais [1336] ; par ces pieuses fondations, la capitale de l'empire rivalisa bientôt avec Nicée, où cinq ans auparavant avaient été établis le premier imaret et la première école, et la surpassa bientôt en éclat et en richesse.
A l'exemple de son père Osman, qui avait bâti des couvents pour les derwischs Torud et Abdal-Kumral , Urchan fit construire pour le pieux Geiklibaba (père des cerfs) une retraite qui est encore aujourd'hui un lieu de pèlerinage très-fréquenlé et qui s'élève au pied du mont Olympe; un peu plus haut , à un endroit appelé Gôkbinari (source du ciel), sedécouvrenl le tombeau de Doghlibaba ( le père potier ) (2), contre les murailles, sur le bord du clair ruisseau d'Alischir, qui se précipite de l'Olympe, le cloître d'Abdal-Murad, et, à l'ouest de la ville , près des bains , le couvent et le tombeau d'Abdal-Musa. Ces deux babas ou pères , ainsi que ces deux abdals ou santons, avaient accompagné Urchan à la conquête de Brusa ; par leurs prières et la vertu miraculeuse qu'on y attachait, ils avaient attiré la victoire sur les armes des Turcs , et les bénédictions du ciel sur la nouvelle résidence; le conquérant éternisa sa reconnaissance par l'érection de nombreuses cellules auprès desquelles il les fit ensevelir. Les noms des deux religieux sont significatifs : le premier avait coutume de vivre au milieu des cerfs et des biches; le second ne se nourrissait que de lait caillé. La tradition
(1) Idris, fol. 116; Seadeddin, dans Bratutli , p. 56.
(2) Doghlibaba est l'aristée des Turcs. AristcCum primo apium et mcllis nova et laclis ad coagula honiinibus tradidisse. Jtitliims, 1. xm, c. 7.
s'est emparée de leur vie; elle place le premier sur un cerf pour porter secours aux assiégeants; elle lui met à la main un sabre du poids décent cinquante livres, fait faire des prodiges de valeur à Aklal-Murad avec une épée de bois, tandis qu'Abdal-Musa aurait porté des charbons ardents enveloppés dans du coton (1). Le père des cerfs, Persan de Choi , élève du scheich Elias, qui,sousOsman, s'était acquis un renom de piété I et de sainteté , vivait au milieu des bois (*2) , et» se rendit, pour une mission particulière, sur uni cerf auprès d'Urchan, ayant sur l'épaule un I platane qu'il planta dans la cour du palais dul prince, comme un symbole de l'accroissement et du développement de l'empire. Les incendies ont détruit l'arbre avec le château. Abdal-Mu- 1 rad céda aussi à l'invitation d'Urchan, et fit I avec son sabre de bois des prodiges de valeur 1 contre les infidèles et contre d'énormes ser- 1 pents qui désola;ent le palais. Il fut le saint! Georges el le Boland des Ottomans. Suleiman le Grand (3), lorsqu'il visita sa cellule et sou > tombeau, afin de rendre hommage à la croyance I populaire , fit diminuer le sabre d'un tiers , et 1 ordonna de déposer la partie qu'il avait retranchée dans le trésor du Serai , à côté des J armes du prophète, de ses successeurs et de leurs grands capitaines (4). Des voyageurs européens , dans la simplicité de leur zèle , ont pris l 'épée de hois de l'illuminéderwisch pour la fameuse durandane de Roland , et se sont imaginé qu'en ces lieux les Moslimes vénéraient cette arme, objet de leur terreur.
Puisqu'il est ici question des pères babas ou dedes et des abdals , et que dans le cours de cette histoire , ils se représenteront plus d'une fois encore , il est nécessaire de dire quelques mots pour les dislinguer des derwischs et des scheichs ordinaires aux yeux du lecteur peu au courant de la filiation de l'ascétisme de l'islam. Les derwischs sont des moines; ceux d'un degré
(1) Voyagea Brusa, p. 36 et 37; les biographies du rhéteur de Brusa, fol. 79, 80, 83, 87; Neschri , fol. 55; Aali , fol. 25.
(2) Neschri, fol. 55; les biographies du rhéteur de Brusa, fol. 83.
(3) Le rhéteur de Brusa , fol. 80. D'après Ewlia , ce serait le sultan Ahmed 1.
(î) Voy. l'Administration de l'empire otloman , u , p. 20.