LIVRE III
supérieur s'appellent scheichs (les anciens). Les solitaires sont nommés sahids, et les cellules construites pour eux sawijes, comme les cloîtres des derwischs tekrjes. Les solitairesqui acquièrent quelque renommée par leur piété méritent ainsi le nom de pères, babas ou dedes, tatis m abdals ; les écrivains de voyages les comprennent tous sous la désignation de santons. D'après la hiérarchie mystique bien formée de l'ascétisme de l'islam, il y a toujours sur la terre un nombre déterminé de saints placés à [les degrés plus ou moins élevés de l'union divine. H n'existe jamais que quarante abdals en même temps; celui qui meurt est aussitôt remplacé par un autre. Comme le ciel seul connaît peux qui, à chaque époque, doivent être portés parmi les élus, il est facile de prétendre sur la erre à cet honneur; et c'est aux fous qu'il est le lus facilement accordé par leurs conlempoains. Aux quarante élus , qui , au temps d'L'rhan, vivaient dispersés sur la terre dans tous es pays de l'islam, appartenaient aussi les deux Isaints Abdal-Murad et Abdal-Musa, dont les jtombeaux sont à Brusa.
A l'exemple d'Osman, de simples fidèles firent de pieuses fondations à Brusa ; de son temps, Jleri-Chodscha, l'un des compagnons jd'Urchan, après la conquête (1), éleva une mosjquée tout près duchàteau: le scheichAchi-Ilasan, Jbeau-père d'Edebali, établit un cloître (2), et JLala-Schahin (3), général d'Urchan et de Mu- Irad Ier, qui sera nommé plus d'une fois , fonda une école. Urchan lui avait à l'avance donné tout le butin d'une expédition ; comme ce butin se trouva énorme, le souverain se repentit de sa promesse; mais le savant Mola-Tadscheddin- Kurde décida que le bien donné ne pouvait être repris. Lala-Schahin ne voulant pas déplaire au prince par l'accumulation de tant de dépouilles, les appliqua à la fondation de l'école supérieure de Brusa, fameuse sous le nom de Lalaschahiuije (4). Ainsi s'élevèrent, dans l'intérieur du château et de la ville , des mosquées et des écoles, et, au dehors, au pied de l'O-
(1) Neschri, fol. 25. (2J Ibid.
(3) Seadeddin , fol. 40.
(4) Eu outre, Lala-Schahin bâtit encore un pont et un cloitre à Kermasti ; Seadeddin , fol. 40.
lympe, les couvents et les cellules des pères en Dieu. De tout temps, la beauté de l'Olympe avait appelé les admirateurs de la nature et du Créateur dans les vallées profondes qu'il renferme, et sur ses hauteurs. Au temps des empereurs byzantins, LOlympe était habité par des moines consacrés à la vie contemplative, retranchés du monde , abîmés dans l'étude d'eux-mêmes et de la nature , et que les souverains ne dédaignaient pas de visiter pour obtenir par leurs prières des héritiers du trône et des succès dans les guerres contre les Sarrasins (1).
A la place des cénobites et des ermites grecs se répandirent maintenant, dans les retraites et les cellules, des derwischs et des santons turcs , depuis le pied jusqu'au sommet de l'Olympe , au milieu des troupeaux des hordes des Turkmans errant tout autour. Le calme et la fraîcheur de ces lieux , qui favorisent la sainte oisiveté des moines et des solitaires, charmèrent aussi dans la suite les rêveries des poètes , les méditations des savants. Scheichi , le premier poète romantique des Ottomans, chanta le beau poème de Chosrew et Schirin sur les hauteurs de l'Olympe, au bruissement des arbres, au doux murmure des ruisseaux; Wasi-Ali, auteur de la traduction des fables de Bidpai, recueillit, dans les campagnes embaumées de Brusa, les plus belles fleurs de la poésie et de la rhétorique, et répandit sur son ouvrage immortel la brillante parure , les sublimes harmonies empruntées aux gazons , aux feuillages, aux profondeurs des bois , aux bruits des cascades et des torrents. Chiali (riche en imagination) se livra à ses inspirations lyriques, et Deliburader (le frère bizarre) composa ses naïfs et gracieux récits. Un autre Chosrew et un autre Chiali méditèrent ici des ouvrages classiques sur la législation , la théologie et la jurisprudence ; enfin , c'est là que le grand scheich Albestami et le grand juge Alscnari conçurent les plus imposants monuments de la théologie et de la jurisprudence ottomanes. Ces pieux et saints personnages , ces poètes et ces juges reposent au pied de l'Olympe, où ils allaient passer les heures les plus heureuses de leur vie,
(1) Conlinnator Theophanis, p. 289; aussi Zonaras 1. xvi , c. T2 , p. 186, et Cedrenus, loin, n , p. 04t.
ou bien auprès des écoles où ils étudiaient , où ils enseignaient , et , après avoir puisé aux sources de la science , ils répandirent leurs sentiments, leurs idées et leurs connaissances dans des ouvrages qui vivront aussi longtemps que l'empire et la langue des Ottomans. Dans la terre sainte de Brusa repose encore le plus fameux de tous les scheichs , Mohammed de Bochara, connu sous le nom de Sultan-Émir, prince dans l'empire de la sainteté. Au-dessus de son tombeau qui donne son nom à un quartier de la ville, s'élève l'une des plus vastes mosquées, souvent dévastée par le feu et toujours réparée par la piété des sultans. La résidence des souverains ottomans devint aussi le lieu de leur sépulture. Dans les mosquées bâties par eux dans le château, dans la ville et dans les faubourgs, reposent Osman , Urehan , Bajesid , les deux premiers Murad et Mohammed Ier (1), à côté de leurs frères, de leurs fils, de leurs filles et de leurs épouses , tous recouverts de pompeux mausolées. Près de ces dix sultans sont rangés vingt-six princes de leur sang , puis viennent les premiers vesirs et les premiers beglerbegs de l'empire , parmi lesquels brillent les noms des Dschendereli et de I imurtasch ; à la suite sont p'acés les autres vesirs et les muftis, dans lesquels on distingue le conquérant de Chypre , Kodscha-Mustafa-Pascha , et
(\)Voy. la descript. dans le Voyagea Brusa, p. 45-50.
le savant historien Asif-Efendi. Autour des mausolées des premiers sultans et des saints de l'empire ottoman sont groupés environ cinq cents tombeaux de vesirs, de paschas, de scheichs, de professeurs, de rhéteurs, de poètes, de médecins et même de musiciens célèbres.
Brusa , renommée pour la beauté de ses environs, pour l'efficacité de ses bains , la richesse de ses produits naturels et industriels, pour la limpidité de ses eaux descendant de l'Olympe, pour ses délicieux raisins, ses mûres , ses poires, dont on compte quarante-huit espèces; pour ses abricots , ses cerises et ses châtaignes, pour ses soies, ses laines, son écume de mer , avec laquelle se fabriquent les belles pipes turques pour ses pâtisseries , ses sorbets, ses confitures ses étoffes de soie brochée, ses mousselines ses velours, ses tapis, Brusa jouit aux yeux des Ottomans d'un avantage bien autrement pré cieux que tous ces dons du ciel ou de l'art : ell a été la première résidence ; c'est la métropole de tant de pieux et savants personnages; c'est la terre classique et sacrée; jusqu'à la conquête de Constantinople, elle a occupé le premier rang parmi les cités; ensuite, elle disputa la seconde place à Andrinople, résidence passa gère des sultans, et à Bagdad, appelée la de meure des saints, à cause de ses tombeaux aujourd'hui encore elle est inscrite dans les titres du sultan comme la troisième ville de l'empire.