LIVRE XXVi
tions, et se mirent à piller les maisons d'Ibrahim, d'Ajas-Pascha , du defterdar, de la Douane et le quartier des Juifs. Aussitôt Suleiman courut au sérail, pour conjurer l'orage par sa présence. Quelques-uns des meneurs ayant osé paraître devant lui, il en immola trois de sa propre main. Alors les autres dirigèrent leurs arcs contre lui, el il dut se retirer. 200,000 ducats furent distribués parmi les janitschares; leur aga Mustapha et celui des sipahis furent exécutés; plu- ' sieurs officiers perdirent la tète , d'autres leur traitement. Ainsi fut calmée la tempête.
L'indiscipline des janitschares fut le motif . du rappel d'Ibrahim, et détermina le projet d'une nouvelle expédition pour détourner ainsi les révoltes intérieures. Sous le règne de Suleiman , la paix u'avait été conclue ni avec les ennemis les plus puissants de l'empire à l'orient , ni avec ceux de l'occident , ni avec les Persans hérétiques, ni avec la Hongrie; les hostilités continuaient même toujours contre ces voisins, sans que l'on fut en état de guerre déclarée. Schah-lsmaïl , fondateur de l'empire des Ssaffis, rival infortuné de Selim, était mort depuis une année, et la nouvelle de cet événement était parvenue à Constantinople bientôt après les fêtes des noces d'Ibrahim , sans avoir été notifiée par une ambassade. Au lieu d'adresser des lettres de félicitation à Tahmasp, successeur de Schah-lsmaïl, Suleiman fit écrire par le secrétaire d'État Dschelalsade, l'historien, une note dont le ton orgueilleux, menaçant et insultant prouvait que la barbarie du style diplomatique était bien conforme à la politique adoptée contre les hérétiques et contre les mécréants. Après avoir rappelé dans les termes les plus offensants la défaite d'Ibrahim, le diplomate ottoman poursuit en ces termes , qui portent l'empreinte du temps : «Si dans ta nature corrompue par l'erreur il restait seulement une étincelle d'honneur et de zèle depuis longtemps tu aurais disparu ; mais tu es préservé comme une preuve de notre clémence, et la vie t'a été laissée lorsque tu étais sous le tranchant de notre sabre. Pourquoi à notre cour, où le monde vient demander des lois et implorer de l'assistance, et qui partage ces soins avec le ciel, pourquoi n'as-tu pas envoyé quelqu'un pour t'humilier et t'anéantir, et protester de ta soumission ? Ce manque d'intelli-
TOM. I
gence , cette preuve d'arrogance me décident , avec la volonté de Dieu, à me rendre au plus tôt en Orient. J'ai résolu de porter mes armes à Tebris et jusqu'à l'Aserbeidschan, et de planter ma tente clans l'Iran et le Turan . à Samarkand et dans leChorasan. Si jusqu'ici j'ai différé l'exécution de ce projet, c'est que j'en ai été détourné par nos expéditions triomphantes contre les Hongrois et les Francs , contre Bagdad et Rhodes, les deux plus grandes forteresses de la terre habitée et qui sont les merveilles du monde. En vertu de cette parole : « Nous t'avons assuré une victoire éclatante ; Dieu t'a prêté son assistance»; aussitôt ces places sont tombées dans le cercle de la conquête, la maison des faux dieux fut transformée en temple de l'islam et la demeure des idoles est venue en la possession des vrais croyants; les principes de l'infidélité ont été anéantis, et l'erreur a été confondue. Loué soit Dieu, qui nous a conduits à ce but! Maintenant sois attentif, et considère que je tiens les rênes et dirige ma course victorieuse contre toi ; et je te préviens , parce que c'est la coutume des héros de dénoncer à l'avance la guerre à ceux qu'ils veulent abattre. Avant donc que les masses de mon armée, grosses comme des montagnes , couvrent ton pays , dévastent ton royaume , exterminent ta famille, incline la tête , dépose la couronne, et enveloppe-toi comme tes ancêtres dans la robe de moine ; accepte en derwisch la part que t'a fait le destin, et courbe-toi dans ton humilité. Si tu veux venir mendier à ma porte un morceau de pain pour l'amour de Dieu , je comblerai tes désirs, et tu ne perdras rien que ton pays ; mais si tu persistes dans l'orgueil de Pharaon et la démence de Nemrod , si tu marches toujours dans le sentier de l'erreur, bientôt , au cliquetis des sabres et des lances et au retentissement du canon, tu sentiras que l'heure de ta perte est arrivée. Lors même que tu irais t'enfoncer dans la poussière comme une fourmi, que tu prendrais ton essor dans les airs comme un oiseau , je ne te perdrais pas de vue ; avec la grâce de Dieu je saurais t'assaillir, et je purgerais le monde de ton infâme existence. 11 faut envoyer une réponse à mon ferman qui agit comme le destin, et te conformer^ temps. Salutàceluiqui suit la vraie direction. » Des lettres dans le même sens et le même style furent adressées au begler-
beg de Diarbek et au schahdeGilan. Au lieu de répondre à la Porte, Tahmasp. à l'exemple d'Isinaïl, écrivit au roi de Hongrie el à Charles V (1), et Suleiman, occupé alors de la pacification de l'Egypte, confirma le ton hostile de sa lettre, par l'ordre donné à Ibrahim -l'ascha de mettre à mort les Persans prisonniers à Gallipoli. le grand vesir qui, en apprenant en Egypte la révolte des janiischares, n'avait nullement cherché à envelopper cette nouvelle dans un profond mystère , et qui même avait pris à cette occasion des vêtements de deuil, revint soutenir les résolutions guerrières de son maître.
L'hiver s'écoula en enrôlements et en préparatifs militaires, sans que l'on sût positivement s'ils étaient destinés contre la Perse ou la Hongrie. Des vaisseaux furent construits, des canons fondus . et l'artillerie surtout fut maintenue à ce degré de supériorité qui avait assuré la conquête de Belgrad et de Rhodes (2). La paix subsistait avec Venise, l'alliance avec la France ne remontait qu'à dix années, et déjà François 1er, par des messagers et une correspondance active, pressait le sultan de porter ses armes contre la Hongrie et Ferdinand, afin d'occuper Charles V de ce cô'.é (3); l'on ne fut donc pas longtemps à décider la première campagne en Hongrie. Mais avant de dérouler ce tableau, il est nécessaire de passer rapidement en revue les faits accomplis sur les frontières de Hongrie et de Valacbie, depuis la prise de Belgrad jusqu'à l'expédition de Mohacz.
Suleiman songeait aussi à soumettre complètement la Valachie et à transformer les princes de cette contrée en sandschak-begs. Le beg Mohammed , qui dans la campagne de Belgrad avait été détaché de l'armée principale contre la Transylvanie et la Valachie, se saisit par ruse du fils du dernier woiwode Radul-Bessaraba, et envoya cet enfant de sept ans , avec sa mère et ses parents, à Conslantinople; dès lors il domina complètement le pays; et dans plusieurs villages furent installés des Turcs eu qualité
(1) Dans le t. xxxvi de l'histoire de Marini Sanuto 1554 se trouvent les lettres de Schah-lsniaïl apportées par le frère l'elrus.
(2) Rapport de Constantinople de Pietro Bragadino , dans Marini Sanuto, t. xxxviu, 1525.
(3) Dsehelalsade , fol. 104, et Marini Sanuto, t. m; Pietro Bragadino du 2 février 1526.
de ssubaschis (sortes de sénéchaux) (1). De leur coté, les boyards nommèrent pour prince un ancien moine, Radul, et adressèrent des députés à Constantinople pour solliciter la confirmation de ce choix. Les députés furent étranglés ; aux gens de leur suite on coupa le nez et les oreilles , et on les renvoya ainsi chez eux pour toute réponse (2). Mohammed-Beg battit Radul à Tergovischt , et se proclama formellement sandschak-beg de Valachie (3) Le pays invoqua le secours du comte de Zips,JeanZapolya, qui en sa qualité de woiwode de Transylvanie était le gardien naturel de la frontière hongroise ; et comme il allait accourir, Mohammed- Beg se hâta de conclure un traité avec les boyards , leur confirmant les anciens privilèges et le droit d'élire le prince. Un envoyé du sultan, escorté de trois cents cavaliers, parlit pour aller donner au prince l'investiture par la bannière, le tambour et la masse d'armes. Au milieu de la cérémonie solennelle, au moment où le commissaire turc devait présenter la masse d'armes au prince, il le frappa et l'abattit mort à ses pieds en présence de tous les boyards , dont plusieurs partagèrent le même sort (4). A cette nouvelle , Zapolya fit partir des secours, et un second Radul, parent de Bessaraba, disputa la domination du pays à Mohammed-Beg, et lui livra cinq batailles. Vaincu dans la dernière, échappé à mille dangers, il se réfugia auprès de Zapolya , qui vint en personne le rétablir avec trente mille hommes, et lui laissa le conseil de s'accommoder avec les Turcs, attendu que lui-même ne serait plus en état de le soutenir. Radul se rendit à Constantinople; et comme son rival Wlad, nommé par les Turcs, avait cessé bientôt de pouvoir s'entendre avec les boyards, et s'était enfui (5), Radul reçut un accueil des plus flatteurs, et fut confirmé comme prince de Valachie à la seule condition d'un tribut de 14,000 ducats au lieu de 12,000 qui avaient été imposés jusqu'alors. Wlad, mainte-
(1) Engel Histoire de Valachie, p. 203, d'apré» h lettre du roi Louis II au roi Sigismnnd de Pologne, tirée de Epilome aclionum régis Sigismundi.
(2) Ibid , p. 202, d'après del Cbiaiïo et l'EpistolaMichaelis Borignoli Ragusei , 29 juin 1524.
(3) Engel.
(4) Bocignoli.
(5) Engel , Histoire , p. 205.