LIVRE XXVi
jiant déposé , jouit à Constantinople d'une pension quotidienne de 50 aspres; à son fils,. jeune homme de seize ans , brillant de fraîcheur et de beauté, en furent attribués 100.
Les combinaisons d'une sage politique demandaient non-seulement que l'on maintînt le repos à l'intérieur, mais encore que l'on conservât des rapports pacifiques avec plusieurs puissances étrangères, afin de pouvoir concentrer les forces de l'empire et les porter sur un seul point. 11 fallait voir la Valachie et la Moldavie dans un état de calme, afin d'être en mesure de soutenir d'une manière plus décisive l'installation du chan de Krimée. Mille janitfcçhares et cent charriots d'artillerie furent [aussi expédiés par la l'orle; une levée de dix mille cavaliers avait été ordonnée pour le même objet (1). Une trêve pour six années fut renotiivelée avec le roi Sigismoud [juin 1825], par ^'entremise de son ambassadeur (2); tout récemment [novembre 1825] Raguse avait ac- . commode quelques différends au moyen d'un [présent de 5,ôtj0 ducats (3); Venise envoyait [régulièrement ses bailes et ses représentants; L et l'ambassadeur français, le premier qui eût [paru à la Porte-Ottomane , reçut un présent de L 10,000 aspres, un habit d'honneur, et, ce qui | était bien plus, l'assurance d'une campagne en |i Hongrie, pour attirer de ce coté l'attention de . Charles Y et de son frère Ferdinand (4). Le roi L de Hongrie se trouva plusieurs fois disposé à [ conclure la paix avec les Turcs , et resta dans . sou irrésolution tant qu'il n'eût pas obtenu de [ Venise les 8,000 ducats qu'il croyait avoir droit de réclamer à cette république.
Depuis la conquête de Belgrad,la Hongrie et la Croatie s'étaient trouvées continuellement ouvertes aux irruptions des Turcs, et avaient été le théâtre d'événements militaires qu'il est temps de rapporter. Dès la première année après la chute de Belgrad, les Turcs enlevèrent
(1) Piero Bragadino, de Constantinople, 30 juin 1525, dans Marini Sjiiuio , t. xxxix. La date est donc 1525 et non pas 1523 comme cela se trouve dans l'histoire de la Tauride.
(2) Piero Bragadino , le 5 novembre 1525, et Marini Sanuto.
(3) Engel , Histoire de Raguse , p. 109.
(4) Piero Bragadino , Marini Sanuto , I. xi , 1526 , et Ssolaksade , fol. 104.
Ostrovizza et Scardona, mais furent rudement repoussés de Knin et de Krupa par les garnisons autrichiennes (1). En même temps les Akindschis , sous la conduite de Ferhad-Beg- Michal-Oghli, se répandirent le long de la Save et de la Drau, par la Croatie, jusqu'à la Carniole (2) [1524]. Cinq mille fourrageurs dans le Syrmium furent battus par le belliqueux évèque Paul Toromi , qui leur arracha leurs prisonniers, quarante bannières, une grande quantité de chevaux. Des armes garnies d'or et d'argent furent étalées à Ofen; et, au milieu de ces dépouilles, figura . comme le plus beau trophée, la tète même de Ferhad-Beg, à la grande joie du roi Louis (3). Bientôt après, les trois sandschak-begs, Chosrew de Verbosen, Sinan de Monaslir et Bali-Beg de Semendra, parurent devant Jaicza, à la tète de vingt mille hommes; mais la place avait maintenant pour ses princi paux défenseurs Pierre Keglevich et Blas Chery. Quelques mois avant , Blas Chery, appelé en combai singulier par le capitaine turc Dschem, lui avait d'un seul coup tranché la jambe, qui était tombée à terre avec la botte armée de l'éperon. Bientôt accourut au secours de la place le comte Christophe Frangipan, signalé déjà par ses exploits dans les campagnes d'Italie de l'empereur Maximilien, à la tête de six mille hommes; Jaicza fut ravitaillée, les Turcs furent battus. Tout leur camp, la tente de Chosrew, soixante drapeaux, la musique turque, tombèrent entre lis mains des vainqueurs (4). En récompense de cette victoire, Frangipan reçut du roi Louis le litre de protecteur de la Dalmatie et de la Croatie (5). Peu de temps auparavant , en Dalmatie, les martoloses (soldats des frontières), sortant de Scardona au nombre de quatre cents, avaient saccagé Scusa, château du comte Carlowich, et massacré trois cents personnes parmi lesquelles beaucoup de nobles (6).
C'étaient là des préludes à la campagne de Mohacs, que Suleiman dirigea en personne.
(1 ) Engel , Histoire de Dalmatie , p. 506.
(2) Valvasor.l. iv, p. 421.
(3) IstuanB , édition de Cologne, 1622, p. 104, et Tubero , et d'après eux Katona.
(4) lstuanfi, p. 105-107; Tubero , Katona , I. xix , p. 478.
(5) Scbimek , p. 205 ; Engel , p. 566.
(6) Marini Sanuto, t. xxxvu.
Sous lui commandait, avec un pouvoir illimité, le grand vesir Ibrahim, toujours grandissant en autorité depuis la pacification de l'Egypte, le châtiment de la révolie des janitschares, la chute du traître Ahmed et le supplice de Ferhad. Son crédit ne pouvait être balancé par ses collègues; le second vesir Mustapha , affaibli par Page, frappé de paralysie, était presque toujours retenu au lit (1) ; le troisième Ajas, étranger à la lecture, à l'écriture, pouvait là peine s'exprimer, et ne savait que manier le sabre (2); ils n'étaient point des rivaux dangereux pour Ibrahim, brillant de tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, plein de force et de vigueur, doué de hautes facultés développées par une éducation libérale, beau-frère, ami et favori du sultan. L'intimité de Suleiman et d'Ibrahim était la plus étroite que l'on eût jamais vue entre un sultan et un vesir; non-seulement ils mangeaient souvent ensemble, mais ils dormaient aussi dans des lits dressés à coté l'un de l'autre. 11 se passait à peine un jour sans que Suleiman n'échangeât le matin des billets avec Ibrahim, sans qu'il se livrât le soir aux charmes de son entretien; car Ibrahim l'attirait par les grâces de son esprit, par son talent en musique, par une instruction profonde ; outre sa langue maternelle , le grec, il parlait turc, persan, italien; il aimait à étudier la géographie, lisait des romans et des histoires , et se plaisait surtout à suivre les vies d'Annibal et d'Alexandre le Grand. Ainsi nés à la même époque, Suleiman et Ibrahim avaient déjà vécu ensemble six années dans une amitié sans nuages (3). Ibrahim , Mustapha et Ajas ( le quatrième vesir n'avait pas été remplacé depuis le supplice de Ferhad) accompagnèrent Suleiman dans cette campagne ; le sultan voulait aussi emmener avec lui le nouveau baile vénitien, comme il s'était fait suivre par le prédécesseur au siège de Rhodes ; mais le magistrat actuel se défendit d'accepter l'invitation, s'excusant sur son âge (4), ne voulant pas que l'empereur Charles et le roi Louis pussent soupçonner la république de prê-
(1) Piero Bragadino, rapport de 1520 , dans Marini Sanuto, t. ni.
(2) Marini Sanuto , ibid.
(3) Rapportde Bragadino, dans Marini Sanuto, t. xli.
(4) Piero Bragadino e Pietro Zen da Constantinopoli , 25 marzo 1526 , dans Marini Sanuto , t. xu.
ter appui aux Turcs. Outre les trois vesirs, un personnage important pour les rapports de guerre et de paix avec les chrétiens , était le drogman de la Porte. Ali - Beg , qui sous le règne de Bajesid, vingt-trois ans auparavant, avait été envoyé à Venise comme ambassadeur, Ali- Beg n'existait plus; sa place était occupée par Junis-Beg, qui était allé porter au doge Loredano la nouvelle de l'avènement de Suleiman (1). L'année qui précéda la campagne de Mohacs, le mufti Ali-Dschemali, si renommé par sa science et son amour de l'équité, était mort après avoir occupé vingt-deux ans la première dignité de la loi (2); et l'un des hommes qui honora le plus la littérature turque, le savant Kemalpaschasade, fameux comme légiste, psycologue et historien , fut nommé scheich de l'islam.
Toutes choses étant bien disposées , Suleiman quitta Constantinople le lundi 25 avril, jour de Chisr, avec plus de cent mille hommes et trois cents canons (3) [13 avril 1526]. La marche fut réglée avec le plus grand ordre; on vit régner la plus sévère discipline; il était défendu sous peine de mort de fouler les champs ensemencés, d'y lâcher des chevaux, d'emmener les habitants. Les contrevenants étaient décapités ou pendus; des juges mêmes furent frappés du dernier supplice (4). Les jours de halte on passait les troupes en revue , ou bien l'on tenait un divan ; à l'un de ces conseils parurent les envoyés moldaves avec le tribut ; dans un autre, le fils d'Achi-Tschelebi , dernier médecin de Selim 1er, Seifullah fut admis comme médecin de la cour, avec 60 aspres de traitement quotidien (5).
De fortes pluies augmentèrent les difficultés de la route par l'Hœmus et les passages qui conduisent de Philippopolis à Nissa. A Philippopolis l'armée fut jointe par la cavalerie d'Anatoli qui, pour ne pas ajouter encore à l'encombrement dans le défilé de la porte de Trajan,
(1) Rapport de l'ambassade vénitienne, dans l'Histoire de Marini Sanuto , t. xl.
(2) Hadschi-Chalfa , liste des muftis, p. 128.
(3) Ferdi , fol. 106.
(4) Journal de Suleiman , le 10 , 11 ,31 mai , 5, 19 juin.
(5) Journal de Suleiman. L'audience des Moldaves fut du 5 , la nomination du médecin de la cour, du 20 mai.