‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 267 sur 288 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

pos cet été, mais sans pour cela nous endormir. Quand il le faudra nous arriverons ; nous trouverons chacun fatigué, épuisé, et la tragédie s'accomplira facilement : nous marcherons contre les deux rivaux avec des forces plus considérables que celles employées naguère contre un seul souverain ; nous ferons d'Ofen une nouvelle Constantinople. Mais je viens de tenir un langage autre que le nôtre; j'ai employé trop de paroles : nous autres Turcs , nous parlons peu, et nous agissons beaucoup. Tu t'étonnes sans doute de me voir rire; mais je ris de ce que tu I viens redemander des pays pur nous conquis, l Sache que nous avons des serres qui s'enfoncent plus profondément que celles du faucon; ce que tnous avons une fois saisi, nous ne le lâchons plus ; il y aurait nécessité de nous abattre les ■ mains. La terre reçoit toutes les pluies qui tombent du ciel , ainsi nous devons laisser arriver à ' nous toutes les paroles , surtout celles des am- I bassadeurs ; mais de même que nous avons les i bras longs pour saisir, ainsi notre vue perçoit de loin les objets. Depuis longtemps vous aspirez L après la rentrée en possession des lieux qui vous ont été arrachés; vous rêvez de Belgrad! Je pensais que depuis longtemps vous auriez ou- [ blié le Syrmium ; mais je vois que tu as bu du [ vin de ce canton , et tu te laisses aller à une ' douce ivresse. Tu nous dis qu'uue telle province I nous coûte plus qu'elle ne rapporte ; c'est vrai , car nous donnons maintenant, par mois, 28 . charges d'argent , ou 56,000 ducats, ce qui fait 672,000 ducats annuels. Pour la restitution du Syrmium, nous ne voulons point de présents, , il nous faut un tribut. Deux fois tu nous a parlé de la Pologne; nous avons congédié le dernier ambassadeur polonais après avoir prolongé pour deux années la trêve qui va bientôt finir. Sans être en guerre avec nous , la Pologne a produit à mon maître dans les dernières années plus de 50,000 ducats , car les Tatares vendent tous leurs esclaves aux Turcs, et les droits perçus à Kila et Kaffa se sont élevés dans les deux dernières années de 30,000 ducats au-dessus du revenu ordinaire. Si nos armées traversaient la Moldavie , elles passeraient l'hiver en Pologne , prolongeraient leur séjour pendant l'été , et les Tatares promèneraient le fer et la flamme sur les plaines des alentours. »

Lorsque Lasczky fut admis à l'audience du

sultan [27 janvier 1528] , Suleiman répondit à son discours : «J'accueille avec bienveillance la soumission de ton roi, dont les États jusqu'alors étaient non pas à lui mais à moi , acquis par le droit de la guerre et du sabre. Ayant accepté son dévouement, dès lors je lui cède le royaume de plus, je prétends donner à ton maître, contre l'autrichien Ferdinand , une assistance telle qu'il puisse dormir paisiblement sur les deux côtés. » Au moment où Lasczky se retirait, Ibrahim lui dit : « Désormais , nous appellerons ton maître, non plus chan de Transylvanie, mais roi de Hongrie ; mon maître marchera en personne contre ses ennemis. Maintenant nous ne réclamerons plus , ni tribut , ni présent. » Alors Lasczky s'occupa des préparatifs militaires et du plan de campagne. Le jour qui précéda son audience de congé [3 février] , il reçut quatre vêtements d'honneur et 10,000 aspres (200 ducats). Suleiman lui parla en ces termes : «Tu sais maintenant ce qu'il faut pour donner à ton maître des preuves d'attachement et de protection : je fais de ses affaires les miennes; il doit soutenir mes intérêts comme les siens. Je sais que les puissances chrétiennes ont souvent roulé des nuages menaçants contre mes ancêtres ; mais de ces nuages n'est jamais sortie la foudre. Sans les complots de ces puissances, il n'y aurait pas eu tant de sang humain répandu; mais il était de la prudence dans toutes les occasions de briser la force de ceux qui se levaient contre nous. Ton maître nous a tenus au courant de toutes les affaires des chrétiens , grandes ou petites; aussi l'amitié entre nous jettera de profondes racines; je veux être pour lui un véritable ami , un allié utile et sincère, et je promets , par le prophète , par notre prophète Mohammed si chéri de Dieu , par mon épée, de l'assister en personne et de tout mon pouvoir contre tous ses ennemis.» Lasczky jura «par le dieu vivant, par Jésus le rédempteur, qui est aussi dieu , que son roi serait l'ami des amis de Suleiman, l'ennemi de ses ennemis; » et présenta louis Gritti comme chargé d'affaires de son roi. Le 28 février 1538, il obtint la signature de la première alliance entre la Turquie et la Hongrie, avec la promesse de cinquante canons et cinq cents quintaux de poudre pour cette expédition qui devait se faire par le Danube et la i heysz ; des mesures furent

arrêtées et des ordres adressés à tous les sandschak-begs de l'empire (t).

Ferdinand, informé de la mission de Lasczky et de ses résultats, envoya de son côté la première ambassade de l'Autriche à la Porte : c'étaient les deux nonces Hobordansky et Salathnok, et l'Allemand Sigismond Weixelberger; ils avaient pour instructions , non point de solliciter une alliance et des secours, mais de réclamer les places arrachées au royaume de Hongrie (2) , de rechercher la paix ou au moins une trêve. En six semaines ils accomplirent leur voyage et atteignirent Constantinople le 29 mai 1628 , anniversaire de la conquête. Ils firent leur entrée escortés par mille chevaux , selon les ordres de Suleiman. « De quel front , dit Ibrahim à Hobordansky, ton maître ose-t-il s'intituler très-puissant à la face de l'empereur des Ottomans, sous l'ombre duquel viennent s'abriter toutes les autres puissances chrétiennes? «Hobordansky ayant demandé quelles étaient ces puissances, Ibrahim nomma la France, la Pologne, Venise, la Transylvanie. A l'aspect de la liste des possessions dont on demandait la restitution, Ibrahim s'étonna que Ferdinand n'eût point aussi réclamé Constantinople. Le ton brusque et tout militaire d'Hobordansky différait complètement des manières de cour du palatin Lasczky. Suleiman, irrité tout à la fois des demandes de Ferdinand et de la forme sous laquelle elles étaient présenté! s, fit tenir les envoyés en état d'arrestation dans leur hôtel. Après une captivité de neuf mois , ils furent relâchés ; chacun d'eux reçut un présent de 200 ducats, et Suleiman leur adressa de sa bouche les paroles suivantes : « Votre maître jusqu'alors n'a point assez ressenti les effets de notre amitié et denotre voisinage: mais il les connaîtra bientôt. Vous pouvez lui dire que j'irai le trouver moi-même avec toutes mes forces, et que je pense bien lui restituer de ma main ce qu'il réclame; dites-lui aussi qu'il peut tout préparer pour notre réception. » Les envoyés ré-

(1) Katona,). xx, p. 328-334, rectifie les données erronnées d'istuaun tt de Jovius sur celle ambassade de Lasczki , ei quelques fautes de dates de son journal.

(2) Zeimegby, Rer. gest. inter Fcrd. et Joan., dans Schwandtner , I. n,p. 393; Magasin hongrois, t. îv, p. 395, et rapport de l'ambassade d'Hobordansky, dans tel Archives impériale et royale.

pondirent que le roi aurait une grande joie s'il venait en ami; mais qu'il saurait aussi le recevoir en ennemi. A l'ambassadeur Polonais, qui avait été envoyé par Sigismond pour la prolongation de la trêve , et qui , dans Sigismond Weixelberger voulait absolument reconnaître Sigismond-Dietrichsteiner, le fidèle serviteur de ' Ferdinand, Ibrahim reprocha d'être un posses- ' seur de domaines autrichiens, et de n'être venu à Constantinople que pour servir d'émissaire à Ferdinand (1); quant aux envoyés de Ferdinand, il les maltraita de ses paroles, les accusant de l'assassinat du tschausch turc, jadis envoyé comme messager de paix au roi Louis.

La réponse de Suleiman à Ferdinand n'était qu'un ironique défi ; car, trois jours auparavant, avait été notifié solennellement, dans le divan public, le diplôme qui affectait au grand vesir Ibrahim le traitement inouï de 60,000 ducats, et le nommait serasker ou général en chef pour ' la guerre prochaine (2). Voici comme se terminait cette pièce remarquable : « J'ordonne par ces présentes, que, dès ce jour et à jamais, tu sois mon grand vesir, institué comme tel par ma majesté dans tous mes États. Mes vesirs, beglerbegs, juges d'armée, légistes, juges, séides, scheichs, dignitaires de cour et soutiens de l'empire, sandschak-begs, généraux de la cavalerie ou de l'infanterie, alailiegs (colonels des troupes de feudataires), ssubaschis, tscheribaschis ( officiers des troupes de feudataires ), tous mes soldats victorieux, grands et petits, tous les employés élevés ou inférieurs, tous les habitants de mes États et provinces, des villes ou des campagnes, riches et pauvres, tous enfin quels qu'ils soient, doivent reconnaître mon dit{',rand vesir comme serasker, le respecter et l'honorer en cette qualité, aller au-devant de lui pour lui rendre hommage, considérer ses pensées et ses paroles comme des ordres émanés de ma propre bouche, écouter ses paroles avec toute l'attention possible, les recevoir avec une contenance soumise, et, dans toutes les affaires de l'État, ne s'écarter en rien de ses recommandations. L'installation et la déposition

(1) Rapport de Weixelberger, dans les Archives; Magasin vendu , 1. iv

(2) Dschelalsade , Ssolaksade et Mouradjead'OhssoD, 1. ni , p. 420 , édit. in-fol. ; Hasanbegsacle.

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