LIVRE IV
son sein fleurit l'étude de la littérature et de la poésie persane , et que la doclrine des Ssnfis se répandit dans la cellule de l'anachorète et le cabinet de l'homme d'État, en sorte que l'ordre des mewlewis doit êlre regardé comme la corporation civile des efendis ou employés des chancelleries , de même que l'ordre des Dègtaschis forme le noyau de l'association militaire des janitschares. La communauté des bedew is, fondée à peu près dans le même temps en Egypte parle scheich Ahmed-Bedewi , n'attire que les Bédouins.
Viennent maintenant les ordres fondés avant la fin du régne d'Urchan, desnakschbendis(l), saadis (2), et des begtaschis (3). Quant aux autres , il en sera question à mesure qu'ils se produiront dans l'histoire. L'on a déjà rapporté comment Hadschi-Begtasch bénit les janitschares, qui , depuis, se regardèrent comme ses enfants. Comme (Dits ces guerriers étaient incorporés a l'ordre des begtaschis, et qu'ils formaient une association militaire, ils étaient à la fois moines et soldats , comme , parmi les chrétiens, les chevaliers du Temple et de l'Hôpital : il est possible même que le voisinage des chevaliers de Bhodes , dont les flottes, dans la première croisade entreprise contre les Turcs, avaient enlevé Smwne, au temps d'Urchan, ait poussé, ce prince à imiter leur institution militaire, et à réunir les janitschares en une communauté placée sous le patronage de Hadschi-Begtasch (4). Les saadis, institués par Seadeddin-Dschcbari , sont des jongleurs qui, par leur habileté à supporter le contact du feu sans se brûler , à élever et apprivoiser des serpents , ressemblent aux Psyllcs des anciens (ô). Le premier de tous les ordres fondés sous le règne d'Osman est celui des nakschbendis, qui rattacha, comme les bestamis et les begtaschis , la chaîne de ses doctrines à Ebubekr , beau-père du prophète. Tous les autres prétendent que leurs systèmes procèdent
(1) En 719 [1319].
(2) En 736 [1335].
(3) En 759 [1357].
(4) Aali , dans son ouvrage sur l'association des janitschares comme famille d'Aadschi-Begtasch , a compris la légende des miracles opérés par Hadschi-Begtasch. Voy. Mouradjea d'Ohsson , t. v , p. 673.
(5) Mouradjea d'Ohsson, t. v , p. 648.
d'Ali, gendre du prophète; cette filiation ramènerait peut-être jusqu'à la chaîne d'or d'Hermès des pythagoriciens et des néoplatoniciens. Dans cette longue suite de scheichs brillent aussi quelques noms de poètes : le dernier grand poète des Persans, Dschami, éclipse lotis les autres. Suivant la règle ordinaire , chaque grand docteur a quatre disciples , sur lesquels tombe le souffle du maître, qui recueillent l'héritage de ses principes; à l'imitation des quatre chalifes, successeurs du prophète , des quatre évangélistes et des quatre archanges qui entourent le trône de l'Éternel. Le premier ordre des derwischs fondé sous Osman est celui des nakschbendis, le plus vénéré par son ancienneté, et qui forme l'association générale dont les begtaschis ne sont que la branche militaire. Le scheich de ces derniers était en même temps colonel du 99e régiment, et huit derwischs, logés dans les casernes des janitschares, priaient, nuit et jour, pour la prospérité de l'empire et les succès des armes de la glorieuse milice (1). L'ami des derwischs et des hommes de Dieu , Urclian, qui avait conquis Brusa avec leurs secours spirituels, qui leur bâtit dans cette ville des cellules et des couvents, était aussi l'ami et le protecteur des savants. Les plus distingués furent placés par lui comme professeurs, avec des rétributions libérales, à la tète des écoles de sa fondation , et il reconnut leurs mérites par de riches présents; le molla persan Siiian fut si généreusement traité, qu'on l'appelai! , à cause de son importance, Sinanl'ascha (2). Avant lui , déjà deux autres savants, vivant sous le sullan Osman , avaient porté le titre d'honneur de pascha ; c'étaient Aarifbillali ( le reconnaissant en Dieu ) , connu sous le nom de Muchlisz-Pascha (le pascha sincère) (3) , et son fils , Aaschik-Pascha ( le pascha aimant), célèbre par un poëme myslique , dont le sujet est l'amour et le respect dus à la Divinité. Son petit-fils, Aaschik-Paschasade, acquit aussi de la renommée par une Histoire des Ottomans. Le tombeau de ce dernier , à Karaschehr, est encore aujourd'hui un lieu
(1) Mouradjea d'Ohsson , t. v, p. 675.
(2) Behdsehetet-Tewarich et Neschri , fol. 60.
(3) Aali, fol. 15.
fréquenté de pèlerinage, comme, àTschorli, celui d'Olwan-Tschelebi , autre mystique du temps d'Urchan , auteur d'un ouvrage intitulé : Le lit de roses du secret.
H y a donc trois savants qui , dans les premiers temps des Ottomans , partagèrent le titre de pasclia avec les deux vesirs de l'empire, Alaeddin, frère, el Suleiman, fils d'Urchan. Ce titre est connu dans toute l'Europe , et néanmoins l'on ignore généralement sa signification primitive et son étymologie. Pascha, contracté des deux mots persans pai schah, veut dire le pied du schah ; cette dénomination est un reste d'une ancienne coutume persane que Xénophon nous a transmise. Cyrus appelait les fonctionnaires institués par lui, ses pieds, ses mains, ses yeux, ses oreilles (1). Les officiers qui présidaient à l'administration intérieure étaient les yeux ; les messagers secrets , les oreilles ; les collecteurs d'impôts, les mains; les guerriers, cavaliers et fantassins , les pieds du roi ; les juges , comme organes de la loi , étaient sa langue ; enfin, les cinq sens représentaient, de la manière la plus naturelle et la plus simple, les fonctions du corps politique aujourd'hui désignées sous les noms de ministères de l'intérieur , de la po-
(1) Xénophon, Cyropédie, 1. vm,c. 2.
lice , des finances , de la guerre, et de la justice. La trace de cette ancienne organisation orientale s'est conservée jusqu'ici dans la qualification de pascha ; et , en effet, les officiers décorés de ce nom, comme gouverneurs, généraux et vesirs, sont les pieds du souverain.
Urchan mourut dans la soixante-quinzième année de son âge, après un règne de Irentecinq ans, qui n'est souillé par aucune barbarie, aucun meurtre, aucun acte de sang exéculé sur ses parents. Prince équitable , vaillant guerrier, par ses institutions politiques il fut le Numa des Ottomans. Déjà son extérieur avait moins de rudesse que celui de son père , le noir Osman : comme le fondateur de sa dynastie, il avait le nez recourbé, les sourcils noirs et bien arqués ; mais ses cheveux étaient blonds, ses yeux clairs, son front haut, sa taille élevée , sa poitrine large , ses membres musculeux, son visage rond, son teint blanc et coloré ; sa constitution vigoureuse , sa barbe et sa moustache épaisses et bien fournies. 11 avait sous l'oreille droite un signe, que les Orientaux regardent comme une des plus grandes beautés. «Ce signe, disent les historiens nationaux , attirait et séduisait les cœurs, subjuguait le monde, et à son aspect, le schah noir des Indiens se tenait comme un esclave soumis. »