LIVRE IV
en Europe fut partagé entre Suleiman-Paseha , fils et vesir d'Urchan, et Hadschi-Ilbeki , l'ancien vesir du souverain de Karasi ; Suleiinan résidait à Gallipoli, d'où il pouvait s'étendre jusqu'à Demitoka , et Ilbeki se tenait à Koni , d'où il poussait ses courses jusqu'à Tschorli et Hireboli. Adsche-Beg reçut en fief la vallée qui porte encore son nom (1); niais pour Suleiman à peine jouit-il deux années de ses conquêtes. Entre Bulair et Sidi-Kawak ( platane du Cid ), suivant à cheval le vol de son faucon, qui poursuivait des oies, il tomba si malheureusement qu'il resta mort sur la place [13581. Son corps fut déposé, non pas à Brusa , lieu de sépulture de la famille ottomane , où lui-même avait fait élever une mosquée, dans le quartier des confiseurs, mais près de la mosquée de Bulair aussi fondée par lui. Son tombeau , sur la rive de l'Hcllcspont , resta plus d'un siècle le seul monument de ce genre élevé à un prince ottoman sur la terre d'Europe, et il appelait les habitants de l'Asie à un pèlerinage de conquérants. De tous les tombeaux de héros signalés jusqu'ici par l'histoire turque, il n'en est pas de plus célèbre et de plus fréquemment visité que celui du second vesir de l'empire, du fondateur de la puissance ottomane en Europe. Peu satisfaite de l'éclat de ses exploits réels, la tradition attribue encore à Suleiman le miracle d'une victoire après sa mort ; elle le fait combattre et vaincre une armée d'infidèles, monté sur un cheval blanc, resplendissant de lumière, entouré d'une troupe de guerriers céiestes. Malheureusement, le combat même dans lequel il aurait ainsi porté secours aux champions de la vrai foi , ce combat est de pure invention et n'a jamais été livré. Suivant ces récits imaginaires, trente mille chrétiens auraient paru dans l'Hellespont sur une flotte de soixante-un vaisseaux : la moitié serait débarquée à Tusla , l'autre partie à Sidi-Kawak; et ces quinze mille chrétiens de Sidi-Kawak auraient été anéantis par la petite troupe de vrais croyants, grâce à l'assistance de l'escadron éblouissant, conduit par Suleiman sur son cheval blanc, les historiens ottomans , parmi lesquels Seadeddin luimême n'hésite point à raconter ce miracle, ont évidemment tiré cette flotte , dont la force est
(1) Neschri, fol. 59.
dans tous les cas fort exagérée, de la première ou de la seconde croisade des Européens ligués contre les Turcs , et , des eaux de Smyrne , ils l'ont amenée dans le détroit de Gallipoli pour décorer le front de Suleiman de nouveaux rayons de gloire. Sans le secours de ce miracle, dont on ne trouve aucune trace dans les historiens européens ou byzantins, le nom de Suleiman brille d'un assez vif éclat : c'est lui qui a implanté le premier la puissance ottomane en Europe; c'est l'heureux précurseur du grand Suleiman qui l'a portée à la plus haute élévation.
Si l'histoire ottomane signale les tombeaux des héros , elle n'attache pas une moindre importance à ceux des scheichs et des derwischs qui ont acquis une célébrité durable par la sainteté particulière de leur vie ou la fondation d'un ordre. Il a déjà été question des monuments des saints les plus fameux, compagnons d'Urchan à la conquête de Nicée, de Nicomédie et de Brusa ; en terminant ce livre avec la mort d'Urchan , qui survécut à peine une année à son fils Suleiman [1359], nous allons donner un aperçu rapide du monachisme qui déjà , avant le règne de ce sultan , était entré profondément dans le système de la domination ottomane, et qui, comme communauté, était plus puissant que ne le fut la réunion des légistes ou des ulémas organisée plus tard, et qui , dans la suite , menaça , par ses tendances rebelles, de devenir funeste à l'État. Mohammed avait dit : « Il n'y point de monachisme dans l'islam (1), «paroles qui semblaient exclure toute imitation des ascétiques grecs et indiens. Le goût de l'Arabe pour la vie solitaire et contemplative l'emporta bientôt sur la volonté du prophète, et une autre maxime: « La pauvreté est ma gloire (2), » dut servir à couvrir l'introduction du monachisme dans le sein de l'islam trente ans après la mort du prophète. Depuis, les ordres des fakirs (pauvres) et des derwischs (seuils de porie) se sont tellement multipliés en Arabie , en Perse et en Turquie, que l'on compte soixante -douze ordres de derwischs, autant que de sectes d'hérétiques ; mais ce nombre n'est pas réellement
(1) La Ruhbaniltun fil lslami.
(2) El fekrun fachri , ou la pauvreté est bonne.
exact (1), et dans l'empire ottoman il n'y a guère que trente-six réglés actives de derwisclis. De celte moitié un tiers est plus ancien que l'empire ; les deux autres douzaines ont été fondées depuis le commencement duxive siècle jusque dans la moitié du xviii". I.a première, celle des nakschbendis (2), sous Osman, la dernière, celle des Dschemalis (3), sous Ahmed III. Trente-sept ans après la fuite du prophète , l'archange Gabriel apparut à Oweis , natif de Karn dans l'Yémen, et lui ordonna, au nom du Seigneur, de renoncer au monde et de mener une vie de contemplation et d'expiation. En l'honneur du prophète , qui , à la bataille d'Ohod , avait perdu deux dents, il se les fit arracher toutes, et réclama de ses disciples le même sacrifice; et, à cause de cela, il n'en compta qu'un très-petit nombre parmi les fanatiques les plus ardents de l'ardente Arabie (4). Sur ses traces, mais avec des règles moins sévères, marchèrent les scheichs Olwan (5) , lbrahim- Edhem (6), Bajesid de Bestam (7) et Sirri-Sakati (8) , fondateurs des ordres d'Olwani , Edhemi, Bestami et Sakati. Plus célèbre que tous ceux-là esl le scheich Abdul-Kadir-Gilani, fondateur des Kadiris , qui remplit à Bagdad les fonctions de gardien du tombeau du grand imam Abuhanifc ; autour de son propre mausolée sont groupées les dépouilles mortelles des scheichs mystiques les plus fameux, en telle quantité que la ville a reçu le nom de boulevard des saints. L'ordre des rufais, ainsi appelé de son fondateur Seid-Ahmed-Bufai (9), est le plus connu des voyageurs européens qui ont vuses moinesàConstantinopleavalerdes sabres, manger des charbons ardents et se livrera d'autres jongleries ; s'appliquer à des tortures qui rappellent les pratiques des anciens prêtres étrusques du soleil (10). Ils font remonter l'ori-
(1 ) Dans Mouradjea d'Ohsson ( voy. p. 619 , 626 ) on en compte 33.
(2) Fondée en 719 [1319].
(3) Fondé en 1164 [1750].
(4) Mouradjea d'Ohsson, v. Se édit., p. 619.
(5) Mort en 149 [766] , ibid., p. 622.
(6) Mort en 161 [777] , ibid.
(7) Mort en 261 [874] , ibid.
(8) Mort en 295 [907] , ibid.
(9) Mort en 578 [1182] , et Biographies d'Alaji , fol. 42.
(10) .-Eneid, xi, v. 288; Constantinopleel le (îospliore, t. ii; p. 325.
ginede leurs mystères jusqu'à l'Indien Baba-Reten(l), qui, contemporain du prophète, vécut cinq cents ansavant et après lui, se tint en Syrie, puis dans les gorges du Taurus, ofi il connut tous les arbres el toutes les plantes , depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, et c'est lui qui importa de l'Inde l'opiat fabriqué à Haschischet(2), dont l'emploi fréquent fit donner le nom de hasschischins (3) ( assassins pour les Européens ) aux meurtriers employés par le Vieux de la montagne. Immédiatement après les rufais viennent les disciples du scheich Schehabeddin-Sùhrwerdi , appelés nurbachschis (qui donnent la lumière) (4), dénomination indicative des maximes de l'ordre, du sein duquel sortirent les fondateurs des deux règles postérieures , Dschelalcddin , des niewlewis, et Hadschi-Beiram , des beiramis (5). Le scheich Nedschmeddin-Kubra , fondateur des kubrewis(6), est à peine connu de nom ; mais une grande célébrité est attachée à Ebul-Hasan-Schaseli ou Schaedeli , qui découvrit la vertu de la fève du café de Moka (7), et qui est devenu le patron des cafetiers , comme Oweis est celui des dentistes, Baba-Beien, le botaniste, des jardiniers (8), et Hadschi-Beglasch, des jauilschares. Déjà , dans cetle histoire , sous le règne d'Alaeddin Ier, le grand prince des Seldschuks, il a été question du fondateur des mewlewis , ce scheich Dschelaleddin-Bumi, ce grand poète mystique de l'Orient , qui fut appelé Molla- Chunkar (le molla roi ou empereur). L'ordre acquit encore une plus grande influence, lorsque Konia, siège de ses scheichs , lieu de sépulture de son fondateur el de sa famille , fut incorporé à l'empire ottoman , lorsque dans
(1) Biographies d'Ataji , Toi. 42.
(2) Voyage d'EwIia; voy. aussi Kamus, dans l'édit de Constantin., t. m , p. 635.
(3) Histoire des assassins, p. 214 ; Sylvestre de Sacy, Mémoires.
(4) Biographies d'Ataji , fol. 38. Suhrwerdi mourut en 602 [1205], et ses dépouilles reposent à Bagdad.
(5) Biographies d'Ataji.
(6) Mort en 617 [1220] ; Mouradjea d'Ohsson, v.623.
(7) Mort en 656 [1258] , ibid. Le récit de la découverte du café dans la Chrestomathie arabe de Sylvestre de Sacy , et dans Dschihatinuma , p. 535 , où l'on fixe à l'an 962 [1554] l'établissement du premier café à Constantinople.
(8) Voy. Couslautinople et le Bosphore , t. n , p. 51 4.