BATAILLE DE KOSSOVA. — MORT DE MURAD TUÉ PAR M1LOSH KOBILOVITSCH
Murad , qui depuis sa naissance et pendant tout le règne de son père avait été tenu dans la soumission servile que l'opinion de l'Orient impose au frère puîné envers son aîné, son seigneur et son maître, vit tout à coup, par la mort de Suleiman , se changer la triste perspective d'une sujétion perpétuelle ou d'une fin brusque et violente dans l'espoir de la possession prochaine d'une domination absolue; et bientôt son avènement au trône réalisa tous ses désirs ambitieux. Ses vues de conquêtes se tournaient vers l'Occident; mais avant d'en commencer le cours, il lui fallut détourner ses regards du côlé de l'Asie, où il était menacé. Le prince de Karamanie, qui, après l'écroulement de l'empire seldschukide , se trouvant le plus puissant des dix princes , n'avait pas redouté les dangers que lui apportaient les forces croissantes des Ottomans, pensa qu'il ne devait pas maintenant rester spectateur paisible de leurs progrès, et il crut devoir profiter du moment où tous les efforts de ses rivaux se portaient en Europe, pour attaquer les parties qu'ils avaient laissées découvertes en Orient.
Il provoqua à la révolte les Achis, grands possesseurs de biens de la Galatie, qui s'étaient emparés de l'autorité à Angora. Murad accourut de l'Hellespont sur les frontières de Galatie, repoussa les Achis et leur arracha les clefs d'Angora (l'ancienne Ancyre, appelée aujourd'hui Engurije par les Turcs. Cette ville avait eu une grande importance pour les anciens Galates , dont elle était la capitale, et pour le chalife
Harun-Al-Raschid, qui se glorifia beaucoup de sa conquête ; mais ce qui attira surtout l'attention du sultan, c'est qu'elle était l'entrepôt du commerce de l'Asie Mineure et le point de rencontre de toutes les routes qui mènent de Syrie et d'Arménie à la côte de Thrace et de Cilicie. D'ailleurs, elle se recommandait par toutes sortes d'avantages et de faveurs de la nature : les énormes queues de ses moutons, les longues soies de ses chèvres , étaient fameuses dans les temps les plus anciens , comme aujourd'hui sont renommées ses couvertures et ses camelots, ses poires savoureuses, dont on compte trente-six espèces (1), ses pommes, ses raisins et ses autres fruits. Les jardins de Kajisch (2), si bien arrosés, si riches de végétation, sont comptés parmi les plus fertiles des plus beaux cantons de l'AsieMineure, et les sources d'Ajasch signalées parmi les plus salutaires pour bain et pour boisson (3). La vallée voisine d'Astenosi attire surtout par les formes romantiques de ses rochers , la profondeur de ses grottes; elle fournit aussi d'habiles saltimbanques et danseurs de cordes (4). Leur adresse est devenue proverbiale. Dans la quantité de mosquées , de couvents , d'écoles , de bains et de tombeaux qui ornent Angora , on remarque surtout les mosquées d'Hadschi-Beiram , d'Ah-
(1) Dschihannuma , p. 644.
(2) Ibid., p. 643,3,28.
(3) Ibid., p. 664.
(4) Ewlia , t. u , fol. 428.
med-Pascha , élevées sous Suleiman le Grand , par le grand architecte Sinan,le bain d'Ahmed- Pascha (1), les écoles de MustafârPascha (2), de Seifeddin et de Taschkœprisade , ce grand encyclopédiste (3), le cloître des mewlewis , celui des abdals d'Husein-Ghasi (4) et dés derwischs Beiraniis ( 5 ). Tous ces édifices appartiennent aux règnes de sultans postérieurs; mais dès l'époque où nous sommes parvenus. Angora était déjà d'une haute importance comme place frontière de l'empire ottoman à l'orient. Le grand voyageur Ewlia, qui parcourut pendant quranle ans l'empire turc, en suivant toutes les directions, dans la première moitié du \vnc siècle, poussa ses excursions à l'orient jusqu'en Perse , à l'ouest jusqu'en Autriche, et qui a décrit Angora et Ofen , trouve une grande ressemblance entre ces deux villes pour la situation et la force de défense, et pense qu'on ne peut leur comparer que la place de Wan, sur la frontière turque, du côté de la Perse. Aussitôt que la soumission d'Angora eut ramené le calme de cecôté, Murad tourna ses regards vers l'occident. Avant de commencer sa campagne en Europe, il institua le juge de Brusa pour décider les débats dans l'armée. Jusqu'alors il avait nommé à ces fonctions pour la durée de la campagne ; mais désormais la dignité dut être perpétuelle comme l'armée. Le choix du sultan tomba sur Kara-Chalil-Dschendereli, qui , neuf ans après , devint grand vesir , et Lalaschahin, l'un des vaillants guerriers qui avait traversé l'Hellespont avec Suleiman pour surprendre Tzympe , fut élevé au commandement supérieur des troupes ottomanes , sous le titrede beglerbeg(prince des princes) (6). Avant lui Alaeddin d'abord, pus Suleiman avaient réuni en leur personne les fonctions de vesir et de beglerbeg : après eux, aucun prince de la maison des Ottomans n'en fut plus investi.
Dès lors s'ouvre pour les Ottomans une longue carrière de conquêtes en Europe, qui se
(1) Ewlia, fol. 424.
(2) Ibid., t. u , fol. 425.
(3) ma.
(4) Dschinannuma , p. 643.
(5) Ibid., et dans Ewlia , fol. 423.
f6) Seadrddin dans Bratulli , p. 80 et 81 ; Rausalul- Ebrar, dans l'année 761 [13591.
prolonge durant tout le règne de Murad, et ne s'interrompt que par sa mort sur le champ de bataille de Kossova. Le signal fut donné par la prise du château de Nebelos ou Bontos (1), sur l'Hellespont, non loin de Gallipoli, qui paraît être l'ancien OEgos-Potamos. Tzurulum ( aujourd'hui Tschorli) fut emporté d'assaut , et Murad fit abattre la tète au brave commandant, qui fut amené devant lui l'œil tout sanglant, percé d'une flèche; le pays d'alentour fut dévasté, les murailles furent rasées (2). Meselli tomba entre les mains des vainqueurs sans qu'il y eût besoin de tirer l'épée, et Burgas, abandonnée de ses habitants, fut dévastée.
Pendant que Murad menait ainsi son armée triomphante au nord de l'Hellespont , ses lieutenants , Hadschi-llbeki et Ewrcnos , auxquels avait été confiée la garde des frontières de l'empire en Europe , parcoururent le pays autour des places de Milp.algara et d'Ipszala où ils étaient postés; Hadschi-llbeki enleva le château de Keschan , Ewrenos s'empara de Didymoiiehon (aujourd'hui Demiloka). D;ins ttne surprise nocturne, Hadschil-lbeki avait fait prisonnier le fils du commandant, et il avait déterminé le père à le racheter moyennant la remise de la place. Les deux généraux allèrent à Burgas déposer les marques de leurs conquêtes aux pieds du sultan. Là, dans un conseil de guerre, fut résolue la conquête d'.xndrinople, et la poursuite en fut confiée à Lalaschahin et à Hadschi-llbeki , qui, l'année précédente, avait poussé Ses courses jusqu'aux portes de la ville (3). Murad s'avança en personne, avec le noyau de ses troupes de Burgas , sur la route d'Andrinoplejusqu'à Eski-Baba. Le commandant de la place menacée marcha au-devant de Lalaschahin ; mais il fut battu, et , favorisé par le débordement de la Marizza, il descendit de nuit cette rivière, sur un esquif, jusqu'à son embouchure , atteignit Ainos ; et la prise de possession de la plus grande place de l'empire byzantin en Europe devint, par la lâcheté ou la trahison de
(1) La transposition d'un point fait la différence de lecture de Nebetos ou Rontos. Rralutli, qui d'Achi a fait Achiller, fait de «chSteau la ciltS di Neltutio.
(2) Nescliri , ldris , Aali , Ssalaksade, Seadeddin ; ce dernier dans la traduction de Bratutti , p. 82.
(3) Hadschi-Chalta , Rumili,p. 65.