LIVRE V
ses défenseurs, aussi facile que l'avait été celle des châteaux les plus insignifiants [1361 J (1).
Andrinople, bâtie à la place d'Uskudama , ancienne ville des Bessiens, appelée aussi Ores- I tia, est célèbre dans l'histoire par le siège et les dévastations des Goths sous Fritigem, du temps de l'empereur Valens, par le piilage des j Bulgares sous Romanus, el par le passage des croisés sous les Comnènes ; elle est renommée aussi pour sa siluation à la jonction de trois rivières, dont l'une d'elles, l'Hèbre, roule ses eaux à travers des champs de rosiers, le savon d' Andrinople rivalise avec celui de Syrie; ses sucreries et ses sorbets valent ceux de Konia et d'Hama. Tant d'avantages de la nature et de l'art, lant de charmes dans la situation et les habitants, ont été souvent chantés par les poètes turcs. Comme Andrinople est le berceau et a recueilli les cendres de beaucoup de poêles, c'est pour elle un titre aux respects de l'Ottoman pénétré des idées de l'Orient, qui honore les lieux de la naissance et encore plus de la sépulture des savants, des sain's et des poètes. Elle est admirée aussi pour ses édifices, ses palais , ses marchés , ses mosquées , ses écoles et ses ponts , dont il sera question successivement aux époques de leurs fondations.
Grâce â tant d'avantages et à d'autres encore considérés sous le point de vue politique , militaire et commercial , Andrinople mérita dans la suite le haut rang de seconde résidence des sultans, de seconde capitale de l'empire ottoman. D'abord, Murad en confia l'administration à son beglerbeg Lalaschahin, et il choisit, pour établir sa demeure, Demotika où il bâtit un serai (2). Ewrenos et Lalaschahin furent chargés de poursuivre les conquêtes, le premier au sud, le second au nord de la Thrace. Ewrenos s'empara de Kumuldschina (3) , à l'ouest de Feredschik (4) (l'ancienne Doriskos), et de Wardar, à l'est de Karaferia (5) (l'ancienne Beroia) [1362], et son
(1) Seadeddin , Hadscbi-Chalfa , Idris, Neschri, Lulfi, Aali, Ssolaksade , Nisehandschi , Dschihannuma , tous la mettent dans la même année; Chalcondylas attribue la conquête a Suleiman.
(2) Seadeddin , Neschri , ldris.
(3) Voy. les Byzantins.
(4) Hérodote , I. vu , 25 , 1065 ; Rutnili d'IIadsclli- Chalfa , p. 67.
(5) Ibid.,\>. 86; Maunerl, t. vin , p. 516.
nom s'est conservé dans ces deux villes comme vainqueur et comme fondateur d'imarets et de karavansérais (1). Lalaschahin porta les bannières triomphantes des Ottomans jusqu'au pied de l'Hsrnus, enleva les deux Sagra (2) (l'ancienne et la nouvelle), et Filibe (Philippopolis) , dont les campagnes fournissent de riz tout le pays jusqu'à Belgrade. Comme Ewrenos, il perpétua son nom par de grandes fondations; il fit construire à Philippopolis le pont de pierres, d'une longueur de deux traits de flèche, et assez large pour donner passage à deux charriots de front; pour son entretien, il affecta un fonds destiné à soutenir le travail d'une grande quantité d'esclaves (3).
Le nombre de prisonniers de guerre ainsi réduits en servitude s'était accru dans une telle proportion, par suile de succès non interrompus, que le prix ordinaire d'un homme était tombé à 125 aspres. Ce prix fut adopté comme unité pour fixer le cinquième du butin qu'Osman, l'rchan el leurs juges d'armée avaient négligé de prélever. Kara-Rustem , légiste de Karamanie, fit à Chalil-Dschendereli, juge de l'armée, en présence de Murad, d'amers reproches sur cet abandon des intérêts de l'État , et le sultan, convaincu de l'exécution facile de cette mesure, et de sa légitimité d'après les prescriptions du Koran , établit que désormais, pour chaque prisonnier, le cinquième de son prix , c'est-à-dire 25 aspres , serait livré au trésor public comme la valeur du cinquième légitime du butin. Celte taxe d'esclaves s'appela ensuite pendschik ou ispendsche ; plus lard , l'affranchissement d'une telle règle fut un article de capitulation avec les puissances chrétiennes , et formait une clause spéciale du diplôme des interprètes.
De retour à Brusa, Murad fil connaître à tous les princes de l'Asie, par des lettres de victoire, la brillante conquête d'Andrinople ; ses notifications furent adressées aux souverains de la Perse et de l'Arabie , comme aux princes de Kermian et de Karamanie. Bientôt nous aurons à nous occuper de ces deux derniers. Quant aux deux souverains orientaux, il
(1) Seadeddin dans Bratutii , p. 87.
(2) Rumili d'Iladschi-Chalfa , p. 50-54. (i) tbid., p. 52; Bratutti , p. 89.
HISTOIRE DE L'EiMPlRE OTTOMAN.
suffira de connaître leurs noms et ceux de leurs dynasties. Sur l'Irak persan et le pays de Fars, qui le louche à l'est et au sud, régnai! alors l'émir Mubariscddin-Mohammed, second prince de la dynastie des Mosaffirs (les victorieux), fondée par son père; l'Irak arabe avec l'Aserbeidschan, auquel il lient par le nord, étaient gouvernés par le sultan Oweis, fils du scheich Hasan , également le second prince de la dynastie des llchanis (princes du pays), fondée par son père. Il y avait trente ans que ces deux dynasties étaient sorties des débris de l'empire des successeurs de Dschengis-Chan , comme la domination des Ottomans s'était élevée des ruines des Seldschuks. L'émir Mubariseddin- Mohammed fut pendant presque tout son règne en guerre avec les Afghans et les Dschermans, peuples orientaux, que l'empereur des Mongols, Arghun, sur les instances de Dschelaleddin-Sijurgitmitsch , sultan de Karachatai , avait envoyés pour défendre la frontière de Kermian, et qui, au lieu de protéger le pays , le ravagèrent durant un siècle , jusqu'à ce que Timur les assujettit. Il combattit aussi Achi-Tschoki , gouverneur pour Dschani- Beg dans l'Aserbeidschan. Sultan Oweis, fils du scheich Hasan et de la fameuse princesse Dilschad (joie du cœur), a été, comme sa mère, chanté par les poêles classiques de son temps ; il eut surtout pour panégyriste Sawedschi , le rival de Hafis.
Après la conquête de Philippopolis , Murad avait conclu la paix avec l'empereur grec; mais, à peine avait-il goûté quelque repos à Brusa , qu'un nouvel orage éclata en Europe. Le commandant grec de Philippopolis s'était réfugié auprès du roi de Servie , et après que le pape Urbain V eut proclamé la seconde croisade contre les Turcs , le roi de Hongrie , les souverains de Servie , de Bosnie et de Valachie se réunirent pour attaquer en commun les conquérants venus d'Asie , qui déjà menaçaient leurs frontières. Le beglerbeg en adressa l'avis à Brusa, demandant des secours, attendu que, seul, il était incapable de résister aux forces supérieures des alliés. Murad se disposait à traverser l'Hellespont avec des troupes et des vaisseaux , lorsque, arrivé devant Bigha (l'ancienne Pega), jadis conquise par Urchan et consacrée par le séjour du grand vesir Alaed-
din, puis retombée enlre les mains des ennemis (probablement des Catalans) (1), il résolut , par la prise de cette place, d'assurer d'abord ses derrières en Asie avant de présenter le front aux chrétiens en Europe. II rassembla donc les bâtiments qui se trouvaient à Aidindschik (Cyzique) et à Gallipoli , les chargea de garder la mer , et mit le siège devant Bigha. Pendant ce temps , en Europe , l'armée des alliés s'était avancée à marches forcées jusque sur la Marizza, à deux journées d'Andrinople; à l'aspect des forces énormes de l'ennemi, Lalaschahin, désespérant de la victoire, détacha, en éclaireur, Hadschi-llbeki, le plus vaillant champion de la foi. Hadschillbeki, n'osant pas exposer son corps de dix mille hommes aux chances d'un combat livré en plein jour à un ennemi supérieur du double en nombre, résolut de surprendre de nuit le camp des chrétiens, gardé avec négligence par des soldats plongés dans l'ivresse. Au brui des tambours et des fifres, au cri de guerre Allah! Allah! les chrétiens furent glacés d'effroi (2); les ténèbres augmentèrent le désordre « Gomme les bêles sauvages , surprises dans leurs repaires, dit Seadeddin, bondissent et s'élancent, ainsi les ennemis épouvantés prirent la fuite , se précipitèrent vers la Marizza . et disparurent dans les flots [1363].» Aujourd'hui encore, le champ de bataille s'appelle Ssirf-Szindughi, c'est-à-dire défaite des Serviens.
C'était la première fois que les Hongrois rencontraient les armes des Ottomans; échappe à ce désastre, le roi Louis , attribuant une telle faveur à l'image de la Vierge qu'il portait sur lui, voua une église à la mère de Dieu. Il s'acquitta de son vœu en élevant Mariazell, le Loretto de l'empire d'Autriche; parmi les miracles dont la tradition gratifie cette église, le premier assurément c'est d'avoir transformé la défaite de l'armée des chrétiens en une victoire complète. Une circonslance remarquable,
(1) Aali , fol. 27 , les désigne seulement par le nom de leweud, c'est-à-dire un ramas d'aventuriers, ce qu'élaieul les Catalans.
(2) Seadeddin, puis Neschri , fol. 64; Idris , fol. 144 ; Lutfi , p. 23; Ssolaksade ; manuscrit de la bibliothèque impériale et royale , n° 139 , fol. 23 ; Hadsclii-Chalfa , Tables chronologiques.