LIVRE PREMIER
Achschid ( 1 ) institués aussi gouverneurs pour leschalifes en Egypte. Ces Turcs furent les premiers qui, du milieu de la garde du corps placée autour du souverain , s'élancèrent sur le trône qu'ils étaient chargés de défendre , et changèrent leur titre d'esclaves contre celui de rois; Mahmud substitua à la dénomination de roi celle de sultan (2), jusqu'alors inusitée. Le pouvoir suprême resta à peine cent cinquante ans dans sa famille; elle dut s'abaisser devant la race Seklschuk , qui, appelée d'abord par Mahmud au delà de l'Oxus , tint pendant trois siècles sa main puissante étendue sur tout le pays situé entre la mer Caspienne et la Méditerranée ; et cette main , au moyen des cinq dynasties seldschukides , saisit successivement les contrées de Fars, de Kerman, de Damas, d'Alep et de Rum ou Asie Mineure.
Toghrulbeg, petit-fils de Seldschuk, arracha les rèues du pouvoir placées par les chalifes dans les mains débiles de la famille persane Buje; puis, appelé par le chalife Kainibiemrillah pour lui porter secours, il vengea les affronts faits au faible souverain par l'exécution de Besasiri (3), esclave révolté. Toghrul reçut des mains du chalife la dignité , avec le pouvoir réel d'Emirolumera ( prince des princes ) dans la vaste étendue duchalifat, titre le plus élevé dont , avant lui , eussent été revêtus les chefs de la famille Buje. La cérémonie de l'investiture se fit en grande pompe, le chalife assis sur son trône, derrière un voile noir, et couvert du manteau noir de Mohammed (al Borda), tenait à la main, pour sceptre, le bâton du prophète. Toghrul, après avoir baisé la terre , se tint quelque temps debout, puis s'assit sur un autre trône à côté du chalife; après la lecture du diplôme qui l'instituait représentant absolu du chalife, chef suprême de tous les pays que Dieu lui avait confiés, et gouverneur de tous les Moslims, on le revêtit successivement de sept costumes d'honneur ; on lui offrit en présent sept esclaves provenant de sept royaumes ; sur sa tète, déjà couverte d'un voile d'or par- Ci) La dynastie de Beni-Tulun commença en l'an 254 [868] , et finit en 292 [904] ; celle de Beni-Akschid commença en 323 [934] et finit en 357 [967].
(2) Déguignes, Histoire généal. des Huns, t. i, p. 239.
(3) Dans Déguignes on lit Nassassari , faute du copiste.
fumé de musc, on posa deux bandeaux ( pour représenter deux couronnes , de Perse et d'Arabie) ; ensuite il baisa deux fois la main du chalife ; on lui ceignit deux épées , comme au dominateur de l'Orient et de l'Occident; puis on le proclama comme tel en public.
Toghrul donna sa sœur en mariage au chalife, et lui-même, après de longues négociations, finit par obtenir celle du chalife pour épouse; mais à la pompe extraordinaire avec laquelle on célébra les noces (1) succéda bientôt une autre pompe, celle des funérailles du vieux fiancé (2). Sa place sur le trône fut occupée par son neveu, Alparslan (robuste lion). Celui-ci, à la tète de la cavalerie turque, passa l'Euphrate et entra dans Césarée, capitale de la Cappadoce, où l'avaient attiré la renommée et les richesses de l'église de Saint-Bazile ; il enleva les portes enrichies de perles du reliquaire (3). Il conquit l'Arménie et la Géorgie, et s'avança jusque dans le cœur de la Phrygie contre l'empereur byzantin, Bomanus Diogènes, dans l'armée duquel une horde moldave d'origine turque (les Uzes ) combattait contre Alparslan , dont le prince des Oghuses avait épousé la fille (4).
L'empereur, après trois campagnes difficiles, parvint à rejeter les Turcs au delà de l'Euphrate et à reconquérir Malaskerd, forteresse limitrophe située entre Erserum et Wan. Alparslan accourut lui-même en toute hâte avec quarante mille chevaux pour défendre ses Étals, que l'empereur menaçait à la tète d'une armée de plus de cent mille hommes. La supériorité numérique des impériaux fut affaiblie par l'indocilité d'une troupe de mercenaires francs placés sous les ordres d'Ursel ou Bussel Balliot , parent ou chef de la race des rois d'Ecosse , et aussi par la défection des Uzes, qui passèrent du côté d' Alparslan. Toutefois l'orgueil de l'empereur en fut si peu humilié , qu'il réclama pour gage de la paix la remise entre ses mains de la ville de Rey, résidence du sultan (5). Alparslan se prépara au
(1) La description en a été faite par Mirchond, et se trouve insérée dans l'Annuaire de Vienne de l'an 1822 , p. 529.
(2) Il mourut âgé de soixante-quinze ans, Nochbetet Tévvarich.
(3) Gibbon , selon les Byzantins, liv. i.vii.
(4) Neschri.
(5) Déguignes, Histoire des Huns , x, p. 209.
combat ; ii retroussa de sa propre main la queue de son cheval, changea ses flèches et son arc contre une massue et une épée, se revêtit d'un habit blanc, se parfuma de musc, et jura que, s'il succombait, le champ du combat serait son tombeau. Il triompha : l'empereur baisa la terre comme prisonnier du sultan qui , dit-on, lui posa le pied sur la tète (1). C'est ainsi que huit siècles auparavant l'empereur persan Schabur avait traité Valérien ('2), empereur romain, et trois cent trente ans plus tard , le tatare Chan-Timur foula sous ses pieds le sultan ottoman Bajesid. Au moyen d'une rançon de 1,000,000 et d'un tribut annuel de 160,000 livres d'or, Romanus Diogènes recouvra la liberté; mais, à peine rentré dans ses États , il fut outragé par ses sujets révoltés, renfermé, dépouillé du diadème, et mis à mort. Les jours d'Alparslan furent abrégés par le poignard d'un assassin, Jusuf ,chuaresmien commandant de la forteresse de Bersem. Sur le tombeau des Seldschuks à Merwe dans le Chorasan, on lit l'inscription suivante : «Vous qui «avez connu la grandeur d'Alparslan élevée jus- « qu'aux cieux, contemplez-la ici ensevelie sous «la poussière (3).»
Le bien le plus précieux qu'Alparslan transmit avec son empire à son fils Melek-Schah, le plus grand des souverains seldschuks, fut le plus grand de tous les grands vesirs, Nisamul-Mulk. Déjà sous le règne de Toghrul , de Sandschar et d'Alparslan, ce ministre avait dirigé pendant trente années avec un pouvoir illimité les affaires du vaste empire des Seldschuks, qui, d'un côté, s'étendait de la mer Caspienne à la Méditerranée, et, de l'autre, du pays des Chasares à la pointe de l'Yemen. Melek-Schah parcourut (4) douze fois son vaste empire d'un bout à l'autre pendant un règne de vingt ans. A Isfahan, Nischabur, Merwe, Balch, Hérat, Moszul , Basra et Bagdad, s'élevèrent de nombreuses écoles et académies fondées par Nisamul-Mulk, richement dotées par lui. La plus célèbre, celle de Bagdad,
(1) Jean Scylilzes et Constantin Manassés rapportent ce fait, que Nicéphore BryeuniusetZonaras passent sous silence.
(2) Gibbon , chap. x.
(3) Déguignes , Histoire généal. des Huns , liv. x p. 203.
(4) Nocbbftet-Tewaricb , Mirchond, Un".
nommée Nisamie (1), du nom de son fondateur, servit de modèle à toutes les hautes écoles de l'islam. Nisamul-Mulk avait été le condisciple de Hasan Ssabah , fondateur de la secte des assassins. Il opposa pendant très-longtemps l'énergie de son caractère et tout le pouvoir de sa haute position à l'alliance destructive de l'incrédulité et du poignard. Mais sur la fin de sa carrière, ayant perdu les faveurs du sultan Melek-Schah , il tomba sous le fer des assassins (2). Son nom est passé à la postérité comme celui du plus grand des vesirs. Melek-Schah fut célébré comme le plus grand des princes Seldschuks, le fondateur d'une ère nouvelle ( l'ère dschclalide), le protecteur des savants et surtout des poètes. Il rivalisa de libéralités envers les poêles avec Chisr-Chan (3), fils deTogumad- sch, frère et successeur d'Ilik-Chan, souverain Oghuse des contrées transoxianes, et dont la sœur (ïurkau) était son épouse. Melek-Schah avait aussi recherché la main d'une princesse Comnène que l'empereur Alexis lui avait refusée; de son côté, Melek accorda sa fille au chalife Moktadi , mais sous la condit ion rigoureuse, en Orient surtout , qu'il renoncerait a toutes ses autres femmes , ainsi qu'à ses concubines , pour vivre uniquement avec sa nouvelle épouse. Dix-huit ans avant sa mort, Melek-Schah avait abandonné;'! son cousin Suleiman, arrière petit-fils de Seldschuk, la domination de tous les pays situés au delà dAntioche, c'est-à-dire le pays de Rum ou Asie Mineure. Nous devrions, suivant l'ordre logique, passer de suite à l'histoire de celui-ci; mais il faut, pour la clarté et l'intelligence , qu'après avoir fait connaître les trois premiers souverains des Seldschuks persans, (Toghiulbcg, Alparslan, et Melek-Schah), nous disions quelques mois de leurs trois successeurs immédiats, Barkjarok, Mohammed-Schah et Sandschar, avec lequel s'éteignit la grandeur des Seldschuks de Perse.
Melek -Schah laissa quatre fils : Barkjarok ,
(1) Noehbetet-Te\varichetDéguif;nes, Histoire généal. des Huns , p. 20J : Nisamul-Mulk est aussi auteur d'une histoire et d'un miroir des princes.
(2) Histoire des assassins , p. 95.
(3) yKcbisv-Chan est le même que d'Herbelot nomme Kheder-Khan (p. !0?) , et dont. Gibbon met en doute l'existence coniimporamearec Mclek-Schali.