‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 43 sur 288 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

ou les Vénitiens, est le dernier exploit du vesir Chaireddin qui grandit encore par ce succès en crédit auprès de Murad, et qui dans Tannée suivante quitta ce monde laissant le renom d'un vaillant guerrier autant que d'un sage conseiller (1) [1386]. Chalcondylas a conservé sur ce personnage plus de paroles remarquables que tous les écrivains ottomans. Il nous a rappelé particulièrement un entrelien avec Murad. ISnltan Murad, demanda ce vesir à son maître , comment faut-il conduire les affaires de la guerre, afin que lu puisses avec tes armées atteindre le but désiré?»— «En profitant des occasions, aurait répondu Murad, en s'attachant les cœurs des soldats par des bienfaits. » — « M;iis comment tirer parti des occasions pour atteindre ce but, poursuivit Chaireddin. « — «Eu pesant bien les moyens les plus propres à y conduire. » Alors le vesir se prit à rire, et dit -.«Sultan Murad, je vois que tu es pourvu d'une grande sagesse; mais comment pèseras-tu les moyens les plus propres à conduire à ton but, si déjàl par ta propre expérience tu n"as pas reconnu ce qu'il convient de faire ou de négliger, d'adopter ou de rejeter? La résolution prise, il faut de la rapidité dans l'exécution, en sorte que les qualitésd'un général doivent ètred'abord une grande prudence dans le conseil, la rapidité de l'éclair dans l'exécution, et il faut encore qu'il encourage son armée par son exemple. «C'est par de tels entretiens, en suivant de telles maximes que Murad et son vesir se préparaient à la conquête de l'Europe. Chaireddin-Pascha termina sa vie ù Jenitschehrsur le sol européen, dont il avait acquis déjà de si vastes portions a l'empire ottoman, par sa prudence et sa valeur.

La mort du vesir et les derniers (roubles en Europe encouragèrent à l'attaque de l'empire les ennemis qui jusqu'alors avaient été tenus en crainte par les talents et le courage de Chaireddin. Comme le feu de la révolte grecque était à peine éteint dans le sang, que le vieux vesir était remplacé par un jeune homme sans expérience (2), le souverain de Karamanie jugea que c'était le moment le plus favorable pour laisser éclater sa jalousie longtemps con-

(1) Hadschi-Chalfa , Tables chronologiques, p. 174; Hadikatul-Wusera , c'est-à dire le jardin des vesirs.

(2) Neschri, fol. 68; Idril, fol. 179.

tenue contre la puissance toujours croissante de Murad , et d'exécuter enfin par une guerre ouverle les projets d'hostilité mûris depuis longues années. Comme ce fut la première guerre entre les Ottomans et les Karamaniens, qui dès Sors se combattirent durant un siècle et demi, jusqu'à ce que les derniers furent abattus sans retour, il est à propos de montrer l'origine de la dynastie la plus puissante après celle des Ottomans, qui s'éleva sur les ruines des Seldschuks. Sous Alaeddin 1er, Nur-Ssofi I \ Arménien de naissance, et , plus lard, l'un des partisans du scheich Baba-Elia(2), était venu à Konia; son fils Karaman parvint à une si haute faveur auprès d'Alaeddin que ce grand prince des Seldschuks lui conféra la charge de grand éeuyer, en loi donnant la main de sa sœur. Quant au père , il s'établit dans le district de Warsak, sur la chaîne du Taurus , qui s'étend au nord-ouest de la Cilicie (3).

Le commandant de Selefke, l'ancienne Séeucie, sur la côte de Cilicie, s'était laissé séduire par les doctrines de Nur-Ssofi et l'avait accueilli dans le château avec ses disciples. Ses hôtes l'assassinèrent et se mirent en possession de la place. Informé de ce coup de main, le sultan Alaeddin conféra à karaman la bannière et le tambour en signe d'investiture de Selefke (4) et de Larenda, dont les ruines, ré| andues à peu de dislance de la ville aclu lie de karaman, n'ont encore été visitées par aucun voyageur européen. Bientôt après, karaman s'empara de la place d'Ermenak , a deux journées au sud de Larenda, en y in- Iroduisant des hommes armés cachés dans des ba'.lots de marchandises. Son fils Mohammed , qui , d'Ermenak , siège de sa puissance , étendait chaque jour ses Élats dans toutes les directions, conçut l'idée , après la morl de Ghajaszeddin-keichnsrew , de produire un Turc de basse naissance, nommé Dschcmri . comme le prétendu fils d'Alaeddin. mort en Crimée; et, au nom de ce candidat au pouvoir suprême,

(1) Dschenabi, p. 313.

(2) Qui enveloppait ses projets de révolution dans les ténèbres du mysticisme, et qui, après l'issue malheureuse d'une tentative de soulèvement , à Arnasia , périt d'une mort violente (Dschenabi).

(3) Dschihannuma , p. 611.

(fi Dscbenabi , p. 213, et Neschri, fol. 16, 1. xti.

il se saisit du gouvernement et de Konia , capitale des Seldschuks (1), ainsi qu'on l'a vu précédemment. Il introduisit dans tout l'empire ottoman l'usage de tenir les livres en turc et en persan •> . Abaka . chan des Mongols , envoya son vesir Scheinseddin-Dschowaini pour aider le jeune Gfaajaszeddin à se remettre en possession de sa capi aie (3). Dschemri et son proteeleur Karaman périrent tous deux de mort violente , et, comme le dernier ne laissait qu'un fils, Mahmud, encore au berceau (4), sa dynastie paraissait près de s'éteindre (S); mais, parvenu ,ï l'âge viril , Mahmud raffermit la puissance ébranlée de sa maison , et prit le nom de Bedreddin (pleine lune de la foi), comme souverain absolu dans toute la Karamanie, après la ruine du trône des Seldschuks. 11 laissa deux fils, Jachschi-Beg et Suhiman-Beg, dont le premier lui succéda. Le fils de celui-ci, Alaeddin, dès les commencements du règne de Murad , avait favo, isé 'a révolte dans les environs d'Angora en poussant les Warsaks à s'y réunir; mais la prise de cette vile l'avait fait renoncer a ses projets, et l'amitié entre les deux puissances avait été scellée par le mariage d' Alaeddin avec Nefise, fille de Murad. Toutefois, le prince de Karamanie ne s'était résigné qu'avec peine a la paix , dissimulant son mauvais vouloir et sa jalousie jusqu'à ce que la conjurai ion des deux princes et la mort de Chaireddiu-Pascha parurent lui offrir une occasion favorable pour attaquer avec succès son beau-père. Il réunit sous ses rrapeaux les diverses tribus des Warsaks et des Torghuds , les hordes de Baiburd el d'autres peuplades de Turkmans , et de Tatares errants dans l'Asie Mineure , puis il délibéra sur la guerre avec sesbegs; mais, comme Murad appela aussitôt en Asie le beglerbeg d'E.irope, Timurlasch, avec toutes ses forces, dans lesquelles se trouvaient deux mille ^ervieus auxiliaires, et qu'il les passa en revue dans la plaine de Ku 'ahi e ; comme, en même temps, il reçut dans ce'te ville une brillante ambassade du sultan d'É-

(1) Neschri , fol. 16.

(2) Lutfi , Neschri.

(3) Neschri, fol. 16.

(4) Ibid., à la seconde page.

(5) Ibid.

gypte, qui 'ui adressait des assurances d'amitié et lui envoyait des chevaux arabes, le souverain de Karamanie essaya aussi de délourner la guerre par des envoyés chargés de démarches concilialuires, et d'excuser les ravages portés sur le territoire de Hamid(i). Il était trop lard : la bouil ante ardeur du jeune vesir Ali-Pascha fit rejeter toutes les propositions de paix, et les ambassadeurs d'Alaeddin revinrent pour annoncer l'approche de l'armée ollomane qui était déjà sur leurs traces.

Dans la plaine d'Iconium, où, deux siècles auparavant (*2), les Seldschuks avaient été vaincus par l'armée des croisés sous les ordres de l'cmpen ur Frédéric, les Ottomans et les karamaiiiens se heurtèrent pour la première fois les armes à la main Murad rangea lui-même son armée en ba'aille, confia l'aile droite au prince Jakub , la gauche au prince Bajesid , remit le commandement de l'arrièregarde au beglerbeg Timurlasch , et se plaça lui-même au centre avec sa cavalerie, derrière lesjanilschares et les Arabes. A côté de Jakub combattaient Sarudschi-Pascha, Balaban-Beg, Elias-Beg, Musledschab-Beg, et les autres chefs des troupes asiatiques. Ba;esid avait auprès de lui Firus Bcg, Kodscha-Beg, et les autres généraux de l'armer d'Europe, avec les auxiliaires serviens (3). Désormais cet ordre de bataille servit de modèle da' s tous les combats que livrèrent les Ottomans: l'aile droite fut toujours formée en Asij par les troupes asiatiques, en Europe par celbs deRumili, tandis que les janilschares furent invariablement placés au front, et le sullan ou son représentant, le grand vesir, se tint au cenire de l'armée, entouré par les escadrons de la cavalerie régulière, les sipahis et les silihdares. Alaeddin avait placé les Warsaks et les Tatares à l'aile droite, les Turkmans et les Torghuds à l'aile gauche : les premiers étaient sous les ordres de Teberruk-Beg, Ssamaghar commandait les autres : le prince lui-même se tint au cintre de ses troupes. Déjà l'aile droite des Karamauiens s'ébranlait pour fondre sur la gauche des Ottomans; déjà retentissait le bruit des cymbales

(1) Seadeddin , Idris, fol. 175.

(2) En 584 [1188].

(3) Seadeddin, dans Bratutti, p. 129; Neschri, fol. 71.

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