LIVRE X
Glaclieraes , qui ferme le port. Cette muraille, éloignée seulement d'une portée de (lèche de la ville, formée de gros poteaux dont les intervalles étaient remplis par des fascines et de la terre , soutenue par des claies, bravait par sa solidité les pierres que lançaient lesbalistes, et les décharges des armes à feu (1). L'attaque principale fut dirigée contre une vieille tour fendue , située à côté de l'église de Sainte-Kyriaki (2), où non loin de la porte de Sainl-Romanos, aujourd'hui la porte des Canons, la petite rivière de Sykos entre dans Conslantinople (3). Des tours de bois de même hauteur que celles de la ville s'en approchèrent sur des roues garnies de fer. On fabriqua fies chariots munis des faux, des tortues, des faucons, de grands et de petits transports pour l'assaut des murailles ; en même temps on pra iqua des mines, en chercha les routes des aqueducs pour s'introduire dans l'intérieur delà ville (Il Afin de grossir le nombre des assiégeants, le sultan fit proclamer que la ville avec tous ses trésors seraient abandonnés en proie aux musulmans. Alors accoururent de tous les cotés des troupes de gens sans aveu : marchands de bestiaux et d'esclaves , usuriers , brocanteurs , calculant déjà leurs bénéfices sur les bètes de somme, les garçons et les filles , le mobilier conquis par les soldats; il vint surtout des derwischs réclamant les femmes des cloîtres comme la part du butin qui leur revenait (5). A la tète de cinq cents de ces religieux parut le grand scheich Seid-Bochari, Émir-Sultan, gendre du sultan Bajesid. Fier de sa descendance du prophète, et de son alliance avec la famille du sultan, de sa taille imposante , de l'accomplissement de sa prédiction sur l'heureux résultat de la guerre , il s'avança monté sur une mule, entouré d'une troupe fanatique de seids et de derwischs, qui i se précipitaient pour baiser ses mains , ses pieds, et jusqu'à la bride de sa moulure. Aussitôt qu'il eut mis pied à terre , et qu'il se fut retiré dans sa tenle garnie de feutre , il se mi! à consulter les livres des devins , pour fixer le
(1) Joannis Canano, narratio de belloCoustaniinopolitano; éd. Lut. ad aciopol., p. 189.
(2) Jbid., p. 190.
(3) Jbid.
(4) Jbid.
(5) Jbid., p. 191.
jour et l'heure où la ville tomberait immanquablement devant l'assaut des moslims. Pendant ce temps, les derwischs remplissaient l'air de leurs hurlements , et lançaieui des outrages aux assiégés : « Où est votre Dieu , Grecs aveugles ! où est votre Christ ! où sont vos saints , qui doivent vous protéger! Demain nous prendrons la ville, nous vous emmènerons comme esclaves , nous souillerons vos femmes et vos enfants sous vos yeux : nous unirons vos nonnes à nos derwischs, par notre foi ! ainsi le veut le prophète I <
Enfin, le scheich vint annoncer que le lundi '24 août, à une heure après midi [1422], il monterait à cheval, agiterait en l'air son sabre nu, pousserait trois fois le cri de guerre, et qu'aussitôt les murailles de la ville s'écrouleraient. L'heure arriva. Bochari monta un puissanl coursier, et fit porter devant lui un immense bouclier. Trois fois le cri de guerre des Turcs fut poussé par les cinq cents derwischs qui tournaient vers les couvents de nonnes leurs yeux étincelants de luxure. Lui-même tira son sabre, cria d'une voix retentissante : o Allah! Mohammed ! » donna de l'éperon à son cheval, et commanda l'assaut général, qui fut livré avec fureur du côté de terre, sur toute l'étendue des murs de la ville, depuis la porte d'Or jusqu'à la porte de Bois. L'empereur Manuel était mourant; son fils et son successeur Jean s'était placé en dehors de la porte de Saint-Romanus, encourageant les troupes et les habitants à la défense de leurs foyers et de leur existence. Des nuées de flèches obscurcissaient le soleil ; toute la population de la ville était sous les armes; les femmes et les enfants portaient des faux au lieu de sabres, et s'étaient fait des boucliers avec des fonds de tonneaux. Les archontes, les éphores combattaient les vesirs et les émirs ; les moines et les prêtres de la ville opposaient leurs corps aux seids et aux derwischs ; le Christ et la Vierge (Paragia) étaient invoqués en même temps qu'Allah et Mohammed, au milieu du sifflement des flèches et des grondements du canon. Déjà le soleil commençait à baisser, et les Grecs combattaient toujours sans faiblir, lorsque tout à coup les Turcs se relii èrent, mirent
(1) Joannis Canano, narratio debello Constanlinopoliianojed Lut. ad acropol-, p. 193.
le feu auv machines de siège, et s'enfuirent comme frappés par uu prodige (1). Les Grecs attribuèrej)| le miracle à la Paragia, c'est-à-dire à la sainte Vierge, qui protégea les religieuses contre les derwischs, et selon .lean Canano, Emir-Sultan assura qu'une vierge imposante, enveloppée dans un vêtement violet, s'était promenée sur le boulevart extérieur au milieu de la plus grande fureur de 1 assaut, et que cette apparition, frappant les assiégeants de terreur, les avait mis en fuite: et confondant toute la puissance des astres par laquelle ce jour et cette heure étaient fixés pour la prise de la ville, avait changé en honle toutes les espérances des derwischs. Toute l'armée turque, continue Canano, confirma ce rapport d'Emir-Sullan, et certifia le miracle par serment. Ce qui n'est pas moins prodigieux, c'est la perte éprouvée des deux côtés, selon Canano, dans cet effroyable assaut; les Turcs ne laissèrent que mille morts sur la place, les Grecs n'eurent que cent blessés, et trente d'entre eux seulement furent tués. Les annales turques expliquent beaucoup mieux la levée du siège, et Ducas s'accorde parfaitement avec elles sur ce point. La politique grecque, privée de la ressource du prétendant Mustapha, oncle de Murad, avait trouvé un nouveau rival du sultan dans la personne d'un autre Mustapha, frère de Murad, âgé de quinze ans: et de la Karamanie où il s'était enfui avec son gouverneur, l'échanson Elias, elle lavai; appelé dans l'Asie Mineure. Tandis qu'il assiégeait Constant inoplc, Murad reçut la nouvelle que son frère avait parti pour lui disputer le trône, et qu'il s'était mis en possession de la ville de Nicée. 11 fut ainsi déterminé à s'éloigner de la capitale de l'empire by/antin, comme son aïeul s'était vu forcé de lâcher cette proie, la première fois par l'approchede l'ai mée coa isée des chrétiens vers Nicopoiis, la seconde par la marche de Timur sur Siwas.
L'échanson Elias, le même qui avait trahi la cause de Mohammed-Tschi lebi pour passer du côté de son frèreSuleiman, soutenu par les troupes du prince de Karamanie et de Kermjan, s'avança jusqu'à Brusa avec le jeune Mustapha. Les habitants de la ville envoyèrent des notables
(1) Canano, p. 197.
avec cent pièces de riche étoffe pour étendre sous les pieds du prince, maischargés en même temps de les excuser s'ils ne lui ouvraient point les portes, parce qu'ils avaient déjà prêté foi et hommage à son frère. Elias parut avec le prince devant Nicée, qu'Ali-Beg, fils de Firus-Beg, remit après une défense de quarante jours. Cest alors que Murad leva le siège de Constantinople; et après avoir uommé Firus-Beg pour commander les troupes contre les Valaques, et le fils d'Ewrenos pour gouverneur de la Rumili, il passa en Asie pour abattre son frère, comme il venait de détruire son oncle. Tandis qu'il marchait contre les troupes de Mustapha, ce jeune prince trouva moyen d'aller visiter l'empereur grec à Constantinople, resta quelques jours dans cette ville, afin de s'assurer de l'assistance byzantine, et revint en Asie par Selymbria. Murad gagna le traître Elias par une lettre dans laquelle il lui promettait le gouvernement de l'Anatolie. En vain tes chefs des troupes auxiliaires de Kermian et de Thorgi>ud demandèrent à Elias-Beg de leur confier le prince, qu'ils ramèneraient dans la Karamanie. Il le refusa obstinément, afin d'être plus sûr de le livrer à son frère. Déjà Michaloghli, à la tète des coureurs, était devant Nicée, lorsque Tadscheddiu ( 1 ), le fidèle vesir de Mustapha, l'enleva du bain, et le plaça sur un cheval. Michaloghli atteignit Tadscheddin; mais celui-ci le renversa de cheval frappé d'un coup mortel. Cependant le traître Elias s'empara du prince, et le mena directement dans le camp du sultan, où il le livra au grand écuyer Mesid-Beg. Sur l'ordre de Murad, le jeune prince fut pendu à un figuier devant la\ille,et ensuite le cadavre fut déposé à côté de Mohammed, à Brusa. Michaloghli mourut de sa blessure, et Tadscheddin, qui, après l'avoir aba tu, s'était enfui, fut découvert dans sa retraite par les paren's de Michaloghli, et mis en pièces [1426!. Ainsi finit comme Bœrekludsche Mustapha sous Mohammed, et comme Dœsme- Mustapha, frère de Bajesid, le frère de Murad, le troisième prétendant de ce nom (2) de Mustapha,
(t ) Aaschikpaschade , dans le manuscrit du Vatican , p.222 .
(2) L'hisloirc decetroisième Mustapha est racontée par Seadedin, dans Bratulti,p. 11; Neschri.fol. 166 ; Idris (ier récit du règne de Murad), Ssolaksade, fol. 37