‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 94 sur 288 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

sur eux, massacrèrent le plus grand nombre, < t se saisirent du reste. Un janitschare, qui trainaîi deux de ces malheureux, arrivé a un endroit du camp où se vendait de la viande, offrit à un boucher de lui donner ses deux prisonniers pour une tète de mouton, et le marché fut conclu. C'est de cette circonstance que les historiens ottomans font dater la haine qui se manifesta depuis entre les janitschares et les Asabes(l); mais on en trouve une raison bien plus naturelle dans les sentiments qui les poussèrent à des partis contraires dans les guerres civiles. Les janitschares , troupe régulière et soldée, restèrent fidèles au service du souverain; les troupes irrégulières des Asabes tentèrent la for tu ne sous les bannièresdu novateur et duprétendant. Après l'heureux résultat de l'essai de Michalogh i sur les coureurs, Aus-Pascha imagina un plan pour détacher aussi de Mustapha Dschuneid , l'âme du parti de ce prince. Il envoya de nuit Hamsa-Beg(2), frère de Dschuneid, à ce chef, avec une lettre dans laquelle il lui promet'ait, au nom du sultan, le gouvernement d'Aidin comme prix de sa défection (3). Aus-Pascha écrivit une autre lettre à Mustapha, l'avertissant officieusement de la trahison méditée par Dschuneid , qui , d'accord avec la plus grande partie de son armée, avait résolu de le livrerai! sultan. Les deux missives ne manquèrent pas leur effet ; Dschuneid faisant allumer les lanternes dans ses tentes, psrtit en silence avec soixante-dix de ses plus fidèles serviteurs, qui emportèrent avec eux, de nuit, dans leurs manteaux, leurs objets les plus précieux en or et en argent, et il marcha vers le sud dans la direction du gouvernement d'Aidin qui lui était promis (4). Lorsque, vers le matin, son évasion fut connue, l'armée de Mustapha, saisie d'une terreur panique, s'enfuit aussitôt. En vain les soldats de Murad, que le fleuve tmpèchait de les poursuivre,leurcriaient : « Arrêtez, arrêtez, ne fuyez pas (5) ! » L'armée de

(1) Ssolaksade , fol. 36; Aali.

(2) Qu'il ne faut pas confondre avec Hamsa-Beg, frère de Bajesid-Pascha, auquel Dschuneid avait accordé la vie.

(3) Ducas , 1. xxvi , p. 94-96

(4) Ibid., p. 96.

(5) Ibid., xxvii, p. 98,

Mustapha se dispersa de tous côtés, et lui-même courut à toute bride vers I amps:que, on il s'embarqua pour Gallipoli, accompagné seulement de quelques éclaireurs. Murad reçut le serment des déserteurs , rétablit le pont rompu d'Llubad, et marcha du côté de Lampsaque. En même temps , il avait dépêché un courrier à Adorno à la nouvelle Phocée, pour le prier de croiser avec sa flotte entre Lampsaque et Gallipoli. Adorno parut avec sept vaisseaux. Murad monta sur le plus grand avec cinq cents pages bien armés, parce qu'il n'avait pas encore une confiance entière dans les Génois, qui avaient placé sur le même bord huit cents hommes armés; les autres bâtiments portaient un nombre égal de Turcs et de francs armés. Lorsque la flotte eut gagné le milieu du dédroit, Adorno s'avança, s'agenouilla devant Murad, et lui demanda la remise de l'impôt restant dû pour l'alun. Murad accorda cette prière avec amitié , et la clause du payement de 27,000 ducats fut rayée d'un seul trait de plume (I).

In voyant des murailles de Gallipoli la flotte qui s'approchait, Mustapha envoya par un esquif demander qu'un affidé d'Adorno vînt recevoir des propositions. H s'agissait de 50,000 ducats pour la remise de Murad. Adorno rejeta de telles offres , et le sultan embrassa le Génois comme un ami et un frère (2). Les troupes de Mustapha avaient occupé le port, et empêchaient l'entrée de la flotte : alors Adorno fit jeter l'ancre plus loin au-dessus de la ville , et ordonna le débarquement. Vingt chaloupes mirent d'abord à terre cinq cents arbalétriers francs; puis Murad lui-même descendit , protégé des deux côtés par mille arbalétriers , et marchant au milieu de trois mille de ses plus vaillants guerriers. Les archers et les frondeurs francs mirent en fuite les soldats de Mustapha àcoups de traits et de pierres. Mustapha sesauva vers Andrinople, où il prit à peine le temps de réunir les objets les plus précieux du trésor , et continua sa route du côté de la Valachie (3). Murad s'arrêta trois jours à Gallipoli, fil passer par le tranchant du sabre la garnison qui lui avait interdit l'entrée du port, et marcha droit

(1) Ducas , 1. xxvii , p. 99.

(2) Ibid., I. xxvii.p. 100.

s jr Andrinople, accompagné par Àdorno et ses

marias, et par deux mille Italiens couverts de cuirasses noires, armés de lances et de haches. Les habitants d andrinople accoururent en foule à sa rencontre. Dans le palais, il les convia (ous à un grand festin, auquel Adorno fut invité, et qui se passa au milieu des cris de joie et des vivat mille t'ois répétés. Adorno reçut le château de Périthoréon et les produits de la douane de la nouvelle Phocéc pour le temps de sa vie (1); les marins furent comblés de présents, et congédiés très-gracieusement. Mustapha, poursuivi dans safuite, fui saisi et lit1 par ses propres gens à kisilaghasch-.lenidsche , à une journée au nord d' Andrinople, sur la Tundscha (2), et amené devant Murad , qui le fit pendre à une tour d'Andrinople (3).

L'empereur Manuel, qui, par la mort de Mustapha, voyait s'écrouler tout l'édifice de sa politique, envoya auprès de Murad le Paléologue Lachynes ou Lachanes et Markos-Jaganis comme ambassadeurs , pour persuader au sultan que l'empereur n'avait aucun tort dans ce qui était arrivé, que toute la faute devait être rejetée sur Bajesid-Pascha , qui n'avait pas voulu remettre les frères du sultan à la tutelle et à la garde de l'empereur. Murad ne voulut ni entent ire ni voir les envoyés; il les fil retenir quelques jours, jusqu'à ce que son armée fût entièrement disposée a se mettre en marche sur Gonstanlinople ; puis il les renvoya à l'empereur, en les chargeant de l'informer qu'il sérail bientôt sur leurs traces. En effet , au bo.;t de quelques jours il se mit en mouvement avec vingt mille hommes contre la capitale de l'empire b\zani in. Les habitants alarmés , irrités par l'approche des Turcs , se répandirent en invectives contre l'interprète de la cour, Théologos korax, s'imaginunt qu'il avait provoqué cette marche par ses manœuvres, furieux de n'avoir pas fait parlie de la dernière ambassade adressée a Murad. Manuel députa cet homme auprès du sullan, qui déjà avait planté sa tente devant les murs de la ville contre le palais des Sources (4). korax revint

(1) Duras, I. xxvii, p. 100.

(2) Runiili d'Hadschi-Chalfa , 1. v , p. 49 , édition de Basle, p. 71.

(3) Lulfi , fol. 34.

(4) Constantinople ei le Bosphore, 1. 1 .p. 210.

sans avoir rien oblenu. Un Grec de sa suite prélcndit avoir entendu qu'il avait promis de livrer la ville, si le sullan voulait l'en nommer gouverneur. L'accusation se répanditcommel'éclairdans la ville alarmée, korax fut publiquement insulté : en sortant de l'audience de l'empereur, la garde du corps des Caudiotes se souleva, et demanda que l'interprète de la cour lui fût livré. L'empereur le lui livra lié et garrotté, pour qu'on fit la recherche de son crime. On trouva dans sa maison de la vaisselle d'or et d'argent, des vêtements brodés qu'il avait reçus du sultan pour l'empereur , et qu'il avait relenus pour lui-même. Les Candiotes le traînèrent devant la porte du palais , lui arrachèrent les yeux avec les sourcils , et le jetèrent dans un cachot où il mourut au bout de trois jours; sa maison fut pillée, puis livrée aux flammes. Murad , qui avait de la bienveillance pour korax, comme son père lui avait aussi porté intérêt , attribua sa fin tragique aux calomnies d'un autre interprète grec, l'Ephésien Michel Pyllis , qui occupait dans le palais impérial l'emploi de secrétaire pour les pièces grecques et arabes , mais qui se trouvait alors dans le camp turc. Appliqué à la torture , et conduit au bûcher, Pyllis échappa à la mort, non par l'aveu du crime qu'on lui reprochait, mais en embrassant l'islam (1).

Dès le commencement de juin (10 juin 1422), Michal-Beg avait paru sous les murs de la ville avec dix mille Akindschis , après avoir dévasté les environs, brûlé les villages et les moissons, tué les animaux , chargé de fers les habitants , ouiragélesfilles et les jeunes garçons. Dix jours après était venu le reste de l'armée assiégeante, qui, ne trouvant plus que les cendres des villages, exerça sa fureur contre les oliviers et les vignes, coupant , arrachant les arbres et les plantes; entin, Murad lui-même étant arrivé tout gonflé de sa récente victoire , irrité contre les chrétiens, embrassait dans ses désirs la conquête de la ville, inondait le pays dévasté des flots de son infanterie et de sa cavalerie. Du côté de la terre fut élevé un mur depuis la porte d'Or jusqu'à la porte de Bois, ou depuis le palais kyclobion, qui touche à la mer, jusqu'au palais des

(1) Ducas, 1. xxviu,p. 101-104.

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