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lieu de l'effroi causé par ce fléau, des soldats turcs, sans se réunir en troupes sous leurs drapeaux , pénétrèrent dans la ville isolément pour essayer s'ils ne pourraient pas, d'accord avec les habitants et sans assaut , s'y établir au nom de Murad ( 1 ). Beaucoup d'habitants étaient disposés en faveur des Turcs, et la défiance des Vénitiens» leur égard allait si loin, qu'en distribuant les gardes , à côté d'un Grec ils plaçaient toujours un homme pris dans la troupe de pillards formée de gens de toutes les ualions. En vain Ha • sa rit trois sommations aux assiégés de se rendre, promettant d'épargner la ville, et de laisser la liberté aux habitants; en vain il lança des flèches avec des lettres qui confir.i aieut ces assurances par des serments. Les Vénitiens ne voulurent pas entendre parler de reddition, et les Grecs, qui étaient disposés a prêter l'oreille aux propositions de Murad, furent maintenus par les mercenaires étrangers qui les surveillaient {'2). Dans la nuit du dernier jour de février ou Ier mars ; 1430J , se répandit l'annonce d'un assaut général fixé au jour suivant. Le peuple remplit les églises, et courut surtout se prosterner devant les reliques de Saint-I)émétrius , pour le supplier de détourner les malheurs dont il était menacé.
Les Vénitiens tirèrent des remparts une partic delà garnison, dont la totalité formait à peine cinq cents hommes, pour la porter vers le port, craignant que les Turcs ne cherchassent à mettre le feu à trois galères de la république arrivées dans la journée. Les Grecs, ne connaissant pas la cause de ce mouvement, crurent que c'était une évacuât ion, et retournèrent dans leurs maisons. A la naissance du jour, l'armée turque se précipita à l'assaut avec des échelles, des planches et des fascines, enfl.immée par la soif du sang et du pi läge. Sur l avis d'Ali-Beg, fils d'hvvreuos , Murad avait fait proclamer à son de trompe que toute la population, avec tous ses biens, serait la proie du soldai, et qu'il ne se réserverait rien que la possession de la ville {'6j. L'armée turque enveloppait Salonique
(1) Anagnosia , I. ti , p. ICO;
(2) /bld., p. 102.
(3) Ducas , I. xxix , p. 11 1 ; AnagnoMa, 1. xn, p. 104 ; avec lui **accordeut feaddiu , dans Braiutli, l « p. fin ldris, Auli.Ssolaksade.
de lest à Vou est; du côté de l'Orient, où le* murs étaient les plus faibles, étaient rangées les plus vaillantes troupe» de Murad ; lui-mémo avait étendu le corps qu'il dirigeait depuis le boulevard Triangulaire jusqu'au couvent de Chortaites(l), excitant par sa présence les assaillants et les mineurs , les comblant do présents et de promesses. Des vêlements de soio furent distribués, et tout homme qui apportait une pierre était payé comme pour une tète (2). La grcle de flèches lancées par les assiégeants ne permettait pas aux Vénitiens de se montrer sur les parapets; et ils ne pouvaient jeter qu'au hasard des pierres sur les assaillants , pour les empêcher de grimper aux échelles. Néanmoins beaucoup de Turcs déjà à moitié montés furent précipités; mais enfin, un soldat tenant son sabre entre les dents parvint à gagner le sommet de la tour extérieure du boulevard du Trigonon, d'où il jeta la tête d'un Vénitien, et les autres effrayés se retirèrent, persuadés que tont le rempart était emporté. Aussitôt toutes les échrlles furent appliquées au Trigonon et à la tour de Samara , et le rempart fut enlevé au milieu du bruit des timbales (:*).
L'armée ottomane escaladant les murs , ou s'ouvrant un passage au moyen des mines, pénétra de tous côtés , et se dirigea vers le port , pensant avec raison que IA étaient la plus grande partie de la population et le plus riche butin. Les assiégés cherchèrent a se sauver par tous les moyens : beaucoup se cachèrent dans les casemates, d'autres dans les fossés , d'autres voulurent gagner le port , < spérant pouvoir se défendre avec succès sur ce point, qui était bien fortifié et bien pourvu. Mais arrivés au mur d'enceinte, à peine les officiers vénitiens et quelques mercenaires furent admis , et la garnison du port se précipita de la muraille avancée dans la mer, sur les galères tenues â l'ancre (4). Alors commencèrent les scènes d'horreur , le pillage général et la chasse aux esclaves. Chaque Turc poussait devant lui des prisonniers dans le camp, sans s'émouvoir des plaintes des femmes et des
(1) Atiagnoxta , I. it, p. 101.
(J) Ibid.,1. m, p. 105.
(3) Ibid.
(4) Ibid., I. im, p. 106.
«PIRE OTTOMAX.
enfants , des gémissements des vieillards et des mourants. I^es captifs arrachés des bras de* êtres qui leur étaient les plus chers, enchaîné» pèle-méle , furent entraînés au nombre de sept mille dans le camp des vainqueurs (1). Les barbares prenaient un grand plaisir â voir les caloyers et les anachorètes accouplés avec des femmes et des jeunes filles. Pas une maison, pa<t un palais n'échappa à la dévastation , pas une église a la profanation. Les Turcs acquirent par leurs prisonniers la connaissance des lieux où les trésors étaient cachés : ils en arrachèrent le secret aux femmes a force de flatteries et de trompeuses promesses , aux hommes, en les appliquant à la torture. Comme les objets les plus précieux avaient été déposés dans les églises sous les autels, les sanctuaires furent dévastés, renversés : il n'y fut pas laissé pierre sur pierre. Les images des saints furent brûlées ou mises en pièces ; plus tard on en vendit quelquesunes aux chrétiens (2). Le plus grand appât pour les vainqueurs était le tombeau de saint Démétrius, dont le corps depuis des siècles laissait échapper une huile miraculeuse. Les profanateurs voulurent vider le réservoir qui alimentait cet écoulement , parce qu'ils pensaient trouver au-dessous d'immenses trésors, et aussi parce qu'ils voulaient mettre fin au miracle. Ils y puisèrent plusieurs joursà deuxmain> sans que la source fût tarie, et eux-mêmes emportèrent de cette huile miraculeuse réputée pour être un baume assuré contre beaucoup de maladies. Quant au corps du saint, ilsle coupèrent en morceaux, qu'ilsdispcrscrcnl; mais ces reliques, recueillies par des âmes pieuses, furent ensuite réunies, et renouvelèrent le miracle de l'huile.
Après la prise de la ville, Murad se rendit sur les bordsdu Gai i eus, qui coule non loindesmurs. Là, il prit la résolution de sauver la ville qu'il s'était réservée d'une totale destruction, en y distribuant de nouveaux habitants. Les Turcs étant revenus dans leur camp sur le Wardar (Axjos\ les captifs furent rachetés par leurs parents et amis , ou vendus à l'encan , et emmenés en esclavage; à ceux dont la rançon avait été payée, il donna la permission de rentrer dans la ville
(1) Anagnosta, témoin oculaire, donne ici beaucoup plu» de détails que Duca«, Chalcondylai et Phranm.
(2) Ana»no.ttfl.«v.
LîVfiE X.
déserte, leur rendît leurs maisons qui subsistaient encore; celles qui ne retrouvaient point Iront anciens propriétaires , il les peupla plus tard de colons turcs tirés de la rille voUne de Jenidsehe-Wardar(l). D'abord, il n'y eut que les principaux templ s et couvents, l'église de la mainte .Mère de Dieu , et le couvent de Salnt- Jrtu) le précurseur, qui furent convertis en mosquées; quant aux autres édifices religieux , od en avait seulement enlevé une immense quantité de plaques de marbre, pour les transporter à Andrinople, et les employer à la construction du grand bain de Murad (2); mais quand ensuite les colons de Jenidsch«-Wardar (3) eurent pris possession de la ville , les Grets sentirent s'évanouir les espérances dont ils s'étaient bercés , que Murad , après avoir été comme son père Mohammed le conquérant de la ville, s'en montrerait aussi le bienfaiteur (4). Après un inventaire exact des maisons, des cloîtres, églises, auquel les Grecs eux-mêmes offrirent de concourir, le sultan transforma en mosquées tous les temples , à l'exception de qoatre , assigna les palais aux princ ipaux turcs, et les autres édifices aux colons venus de Jen idsebe-VYardar. Les cloîtres devinrent des caravansérais, et les pierres des églises démolies servirent a la construction du grand bain turc élevé au milieu de la ville. Ainsi dépouillée de ««ornements, et couverte desouillures, Tliessalonique, dit Joannes Anagnosta, gémit profondément, et regretta de n'avoir pas été engloutie par un tremblement de terre, dévorée par les Dammes , couverte par les flots de la mer. Mieux eût valu, s'écriait-eile dans sa douleur, n'avoir jamais existé que d'être ainsi outragée et d'accomplir si tristement les paroles du prophète : les autels du Seigneur tomberont renversés sous la hache et sous le fer de la houe !
Quoiqu'il n'y ait aucune ville ancienne et célèbre, qui dans le cours des siècles n'ait pas subi les tristes vicissitudes attachées aux choses de la terre, qui n'ait été plusieurs fois dépouillée par la main de l'ennemi , ou souillée du sang
(1) Seadeddin , dans Bratutti , I. u , p. 51 ; Neachri, ldra, Aali, S*>iak«ade, ei Aaichikpaschasade, dan* le ina- ■oatrii da Vatican , p. 268.
(2) Anagnoaia , 1. xviu , p. .111.
(3) Joannen Aiiagnosia, 1. xx.
(4) Anaçnoata, l.xx
de ses citoyens , toutefois il plane sur quelques cités, comme sur certains hommes, une fatalité plus sombre, et Thessalonique appartient a ces villes marquées d'un signe plus funeste. Appelée d'abord Halia et Therma ( 1 herraes) , elle reçut de Cassandre, qui la rebâtit, le nom de son éfiouse I hcssalonica , sœur d'Alexandre le Grand ( 1 ). Elle fut placée sous la protection des Cahires et de l'Aphrodite des bains .2), dont les temples, convertis plus tard < n églises, existent encore aujourd'hui sous les noms de la Rotonde et de l'ancienne Mosquée (3). Favorisée des dieux , elle fut l objet d'une attention particulière de la part de tous les rois de Macédoine qui savaient apprécier les avantages de sa situation pour le commerce et la navigation. Elle ne parut pas moins précieuse aux empereurs romains, qui l'ornèrent de monuments d'architecture. La porte qui conduit à Jenidsche-Wardar ( l'ancienne Pella , lieu de naissance d'Alexandre) est encore aujourd'hui formée par l'arc de triomphe que les habitants, après la bataille de Philippe, livrée dans leur voisinage, élevèrent a Octave et Antoine, qui venaient de conquérir l'empire du monde (4). Néron bâtit une longue colonnade d'ordre coryn m'en qui supportait deux rangs de statues dans le meilleur gont de l'art grec; les admirables groupes de Ganymède et de Léda , de Paris et d'Hélène, de Bacchus et d'Ariane, et de la déesse de la Victoire retenue dans sa course par la Volupté, offrent encore de telles beautés dans leurs débris, qu'on les appelle aujourd'hui »»es œuvres miraculeuses (6). Trajan éleva la rotonde de Cabires sur le modèle du Panthéon ; sous Marc-Aurèle fut érigé un arc de triomphe, encore subsistant, en l'honneur d'Antonin le Pieux et de sa fille Faustine(6), et l'arc de triomphe de Constantin dressé par la ville au vainqueur de Lici- I nius et de Maxence , comme le monument élevé précédemment au vainqueur des champions de la liberté, montre encore dans les débris de ses revêtements de marbres mutilés par les Turcs . — — . — — .
(1) Strphanua de urbibua.
fi) Vetioa Tbenna?a.
(3) Beaujour, Tableau du commerce de la Grèce, 1. 1 , p. 36-44.
(4) /Wd.tLi,p.32.
(5) lucantadas Beaujour, p. 36.
(6) Ibid. p. 29.
les victoires du premier empereur chrétien (1). Le théâtre de la première gram le tragédie jouée à Thcssalonique, Tune des plus effroyables dont l'histoire fasse mention , est le cirque où , pour châtier un soulèvement provoqué à l'occasion d'un conducteur de chars cher au public, et que l'on avait arrête, sur l'ordre J de l'empereur Théodose, les spectateurs perfi- l dement appelés à voir des courses , furent massacrés sans distinction d'âge ni de sexe, au nombre de sept mille, forfait d'autant plus exécrable, que Théodose, par de fréquents séjours a Thessalon ique, s'était mis en rapport avec presque tous les citoyens (2) Le règne de Léon dit le Sage ne fut pas moins funeste à la cité maudite que celui de Théodosc le Grand ; car Léon, qui écrivit sur la tactique, ne fut pas en état d'empêcher avec les flottes grecques les pirateries des bâtiments arabes. In renégat syrien de Tripoli, avec cinquante-quatre vaisseaux montés la plupart par des nègres , jeta l'ancre devant Thessaloiique, alors la seconde cité de l'empire byzantin en Europe, par ses richesses et son luxe ; il prit la ville, la désola, chassa les habitants comme des troupeaux , fit tailler en pièces tout ce qui ne put être emmené, et une rançon de 100 livres d'or put seule sauver lesédifices d'une destruction complète. Mais les cruautés des Arabes furent encore surpassées par les pirates normands qui, conduits par Guillaume, roi de Sicile, conquirent Thessalonique, profanèrent les temples et les tombeaux, touillèrent les autels, châtièrent les habitants avec une barbarie, un emportement sauvage dont on n'avait pas encore eu l itléc. Du milieu des ruines fumantes et du carnage apparut l'archevêque Eustathe , le commentateur d'I lomère, comme un ange de miséricorde et de consolation, ainsi que Ton avait vu saint Ambroisc adoucir les effets de la cruauté de Théodose. Mais du sein de celle troisième désolai ion, en face des Turcs , l'histoire ne nous montre aucune figure protectrice. Arrachée au prince gouverneur Manuel (3), par Chaireddin-Pascha, sous Murad lrr; restituée aux Byzantins, puis reconquise par Bajesid (4), perdue dans Tinter-
(I) Beaujour, p. 34.
(2; Gibboo , ch. xxvii , quatrième édit., m , p. 61. 3) Cbalcondyla« , 1. 1 , édit. de Ba»le, p. 14. (4) Foy. laresütutioDdansChalcondyla», I. u, p. 19 ,
règne et recouvrée i ar Mohammed |*r (I \ \m abandonnée de nouveau aux Grecs qui la v* dirent aux Vénitiens, Thessalonique relwà pour la troisième fois sous le joug des Tore et fut définitivement incorporée par Murart 11; l'empire ottoman. Assiégée parles Gothsl^ vastée par les Arabes, les INormands et les Turc Thessalonique se releva encore , grâce à sa {«■ sition au sud d'un golfe profond qui cd foi l'entrepôt naturel du commerce de la Thesvùet de la Rumili , comme Smyrne en face Ht centre des échanges de l lonie et de l'Aiiaw Les maisons de la ville s'élèvent en ampt théâtre entre le pont et des bois de cyprès, t château sur le point le plus élevé du demkrrrl' protège le port par des bastions, dont lut est appelé la Poudrière et l'autre la Toor df janitschares Cette citadelle elle-même pon^ nom de château des Sept-Tours comme celle t Consiantinoplc; la plus haute a quatre-^ pieds (3). Comme à Constantinople aussi l'a» des trois plus grandes églises chrétiennes Havert ics en mosquées s'appelle Aja-Sofia, in* des deux autres est celle du seigneur Dé»trius, anciennement le temple de l'Aphrodite bain. Il n'y a plus de trace de la source dW' miraculeuse. La )>opulalion de Thessaloniqiif formée de chrétiens et de payensau tem|*<' lapotre saint Paul, consiste aujourd hui « seize mille Grecs , douze mille juifs et cinquauff mille Turcs. Les affaires des premiers sont >> minislrées par leurs primats ( proesti). 1** conds sont régis par leur rabbin (chacham ;M derniers sont placés sous le commandement » |)érieur du pascha, et obéissent en outre ist begs (4).
Avant la chute de Thessalonique, le inondant de la flotte vénitienne, Andrea Mocenigo, avait déjà rompu une chaîne du |tf de Gallipoli, et il aurait détruit la marine at que rassemblée dans ce lieu, s'il avait élë cobvcnablement soutenu par les capitaines des lères (5). Son successeur dans le commaIKiea><||,
ei Phranze , 1. 1, p. 13; la nouvelle conquête da» i*h deddiri ( Bratulti , 1. 1 , p. ISO J, an 1394 , et da*^ chi-Cbalfa, an7D6.
(1) Anagnotta , I. xx.
(2) Sou* Galîenu» , dans la moitié du troinène** (3; Beaujour, 1. 1 , p. 29.
(5) Laußier , Histoire de Veotae , t. xxi , t. ti , P • *