LIVRE XV
Avant de raconter l'expédition de Mohammed contre Usun-Hasan, il est nécessaire de donner an court résumé sur cette dynastie turkmane du Mouton-Blanc, et sur le puissant prince dont les actions et le nom même ont été traduits fort imparfaitement, et d'une manière erronée dans les histoires européennes. A la fin du vme siècle de l'hégire, et du xiv* depuis la naissance de Jésus - Christ , sous le règne de l'empereur mongol Argun , de la famille du conquérant Dschengis,deux hordes turkraanes, qui se désignaient par l'appellation du Mouton-Blanc et du Mouton-Noir, avaient marché de l'est à l'ouest , et s'étaient établies, la première au nord de la Cappadoce, à Si was Sebaslc); l'autre dans la partie méridionale de la Mésopotamie, à Diarbekr. Cent ans plus tard, lorsque la puissance mongole se fût écroulée en Perse , au commencement du vmc siècledu mahométisme, et du xve de l'ère chrétienne, les deux races apparaissent comme dynasties régnantes: celle des Karakojunlu ( du Mouton-Noir ), pendant une durée de quatre-vingt-dix-sept ans n offre que quatre souverains (1), tandis que celle des Akkojunlu (ou Mouton-Blanc), en compte neuf dans un espace de quatre-vingtdix-neuf années (2). Le fondateur de la dynastie du Mouton-Noir était le turkman Kara-Jusuf qui, chassé par Timur, était venu chercher on refuge et des secours auprès de Bajesid-Jilderim , et l'avait provoqué à marcher contre Timur. Le plus puissant de ces princes avait été Dschihanschah, second successeur, et petit-fils de Kara-Jusuf, qui étendit sa domination sur les deux Iraks, et sur Aserbeidschan(l'Atropatène), et qui se tenait habituellement à Tebris, la dernière résidence des empereurs mongols. 11 était nécessaire de le nommer ici , parce que sa chute vient se placer dans l'histoire de la dynastie du Mouton-Blanc, et se rattache aux actions d'Usun-Hasan. La dynastie du Mouton-Blanc fut fondée par Kara-Juluk (la Sangsue-Noire), dont le nom s'est présenté plusieurs fois déjà dans les livres précédents. Tandis que son parent le prince du Mouton-Noir, Jusuf, voyait son pays
(1) Fondée an de l'hégire 777 [1375] , éteinte an 874 :I*39],
(2) Fondée an de l'hégire 809 [1406], éteinte an 908
foulé sous les pieds des chevaux de Timur, Kara-Juluk sauva et agrandit le sien en servant de guide à l'expédition de Timur vers l'Asie Occidentale; son nom indiquait la soif du sang dont il était dévoré, et il le justifia bien dans mille circonstances : entre autres actes sanguinaires , il fit mettre à mort trois souverains par lui vaincus et pris , le prince de Siwas et Tokat , appelé Kasi-Burhaneddin , le seigneur d'Alep et de Damas, Melikaadil et le seigneur de Mardin, Melik-Sahir-Isa. Lui-même fut vaincu par Iskander, fils de Kara-Jusuf, du Mouton-Noir, se tua en tombant dans le fossé d'Erserum, et y fut enseveli. Mais au bout de quelques jours Iskander le fit exhumer, ordonna de séparer la tète du tronc, et l'envoya au Kaire, où elle fut plantée sur la porte de Suwcila ( 1 ).
Le petit-fils et troisième successeur de kara- Juluk fut Isun-Hasan (Hasan le Long), qui a quelque droit au nom de grand que lui a donné l'histoire. 11 commença sa carrière au service de son frère Dscliihangir. souverain du Mouton-Blanc, en combattant leur oncle commun, Hasan, fils de Kara-Juluk, qu'il battit complètement , et qu'il mit «i mort avec ses fils et ses émirs lorsqu'ils furent tombés entre ses mains(4) [1461], Ensuite il surprit au moyen d'un stratagème la place d'Amid( Diarbekr), résidence de son frère, en s introduisant avec ses soldats déguisés en charbonniers et en marchands de fourrages , et Dschihangir eut à peine le temps de se sauver (5). Maître d'Amid, sans être parvenu à la souveraineté, il se mit a faire des courses sur le territoire ottoman , s'empara du château de Dewelihiszar,et conclut ensuite, comme nous l'avons dit plus haut, sa paix avec Mohammed, par l'entremise de sa mère Sura^6), lorsque le sultan n.archait en conquérant sur Trébisonde. Celte princesse était probablement du sang des Comnèue, comme l'aïeule et l'épouse d'Usun-Hasan ; il convenait à la politique des empereurs de Trébisonde, comme à
(1) Dfchenabi, «ou» le n° 469 delà bibliothèque impériale et royale.
(2) [fecbenabi, n« 409 de la bibliothèque impériale et royale, p. 127.
(3) Ibid.
(4) Dwhenabi , p. 228.
(5) Ibid.
(lî) Les historiens ottomans et Chalcondylas.
celle des princes du Mouton-Blanc, de fortifier par des mariage* l'intérêt de leur défense commune contre les Ottomans leurs voisins. Ainsi Kara-Juluk eut pour épouse la fille de l'empereur de Trébisonde, Alexis Comnène, et Usun- Hasan son petit - fils (I) s'unit à la princesse Catherine, fille de Jean Comnène, fils d'Alexis; plus tard Mohammed lui envoya une autre Comnène en présent pour son harem (*2). Après la morl de son frère. Usun-Hasan monta sur le Iront- du Mouton-Blanc, et fit la guerre à Dschihanschah , souverain du Mouton-Noir; celui-ci implora l'assistance de Mohammed (3). Mais alors embarrassé par la guerre avec Skandcr-Beg, et occupé de la construction de la forteresse dllbaszan , le sultan ne put accueillir ses prières. Après une suite de combats , Dschihanschah fut abattu , pris et mis à mort (4). Usun-Hasan, qui n'ignorait pas les vaines prières adressées par Dschihanschah à Mohammed, envoya au sultan une lettre de victoire , avec trois tètes, dont l une était celle du secrétaire d'État de Dschihanschah. La lettre finissait par des exhortations à une franche amitié de la part du «ultan , à de la modération ; les dernières lignes l'engageaient même à faire des vcpux pour la prospérité et l'agrandissement de la dynastie du Mouton-Rlanc. Un langage plus expressif encore fut l'envoi de la tête de Dschihanschah même, jointe à la lettre de victoire adressée a Ebusaid, petit-fils deTimur, qui régnait dans les pays de l'Oxus, et qui s'était levé en armes contre Usun-Hasan (5). Ebusaid, dont le père Miran-Schah avait reçu de Timur la domination d'Aserbcidschan que maintenant Usun-Hasan incorporait A ses Ëtats après la mort de Dschihanschah , ne se laissa point effrayer par l'envoi de la tète de l'infortuné souverain , et il marcha lui-même n la conquête de l'héritage de ses pères. U>un-Hasan s'embusqua dans un défilé, détruisit presque entièrement l'armée ennemie, et il fit prisonnier le descendant de Timur lui-même 6 Ni le respect pour le sang de Timur, ni le sou veto Cbalcondf ta* , Mttion de Bftile , p. 155 et 157.
(2) Npanduftioo, p. 47 , d'après Chalcoodrlas.
(3) Seadeddin et Ssolakude.
(4) Dsrbenabi.
(5) /Md.. p. 228.
(Ci Ibid.
nirde la politique de son propre aïeul, qui avait dû la possession de ses États à ce conquérant dont il s'était fait le guide vers l'Asie Occidentale, ne purent en imposer à Usun-Hasan ; il fit abattre la tète du souverain des pays de TOros, et l'envoya au sultan d Égypte avec une lettre menaçante. Celui-ci bravant toutes ces insulte*, fit laver la tète d'Kbusaid, qui fut déposée honorablement dans un tombeau.
Vainqueur du souverain de la Transoxanf Usun-Hasan prit maintenant la résolution audacieuse de renverser du trône de Cborasan l'arrière-petit-fils de Timur, Hinein, fih de Baikara, petit-fils d'Omar-Seheich. Dans ce bat, il se servit d'un parent d'Husein, de Jadkiar- Mohammed, fil* du sultan Mohammed, fils de Baisankor, fils de Schahroch, fils de Timur. comme d'un compétiteur au souverain pouvoir, dont il soutint les prétentions avec une armée victorieuse. I.e sultan Husein, cédant à la supériorité des forces de son rival , se retira d*abord sur Herat , puis sur Balch (1), et Mohammed Jadkiar. le protégé d'Usun-Hasan, monta surfe trône d'Herat (2). Dans sa lettre de victoire à son allié et protégé Pir-Ahmed , prince de Karamanie, Usun-Hasan lui rend compte do succès de son entreprise , et présente un tableau un peu emphatique, mais en quelque sorte justifié par les faits, de la grandeur do souverain du Mouton-Blanc, qui alors dominait depuis le Chorasan jusqu'à la karamanie , sur la plus grande partie de la Perse. Il lui annonce : «Que d'abord le sultan Husein-Baikara avait protesté d ses sentiments d'amitié, et que lui. Usun-Hasan, avait répondu à ces assurances par une ambassade; mais qu'ayant découvert que cette amrié n'était ni ferme, ni sincère, il avait soutenu par une armée le descendant de Timur, Jadkiar- Mohammed; que ses troupes, commandées par son fils, le sultan Cbalil Bchadir,ayant rétabli Jadkiar-Moharomeddan> l'héritage paternel, avaient assuré à leur chef la domination sur la partie orientale et méridionale du Chorasan jusqu'à l'Oxus et l'Hindo»tai: qu'avec un autre corps de trente mille hommes, il avait placé sous l'autorité d'un autre de ses fils, le prince Mohammed, Masanderan, Tabe-
(1) Daehenabi p. 173.