‹ Histoire de L'Empire Ottoman (volume 3)Chapitre 165 sur 297 · LIVRE XVf · texte numérisé non relu

LIVRE XVf

tare, l'investit de la Crimée par ta bannière et • la queue de die val (1 ), et le fit partir avec quelques troupes , destinées à protéger sa domination. Dans cette même année, les imams, les Indicateurs, et autres fonctionnaires de Tordre spirituel , qui , jusqu'alors, avaient été placés et congédiés au gré du caprice des directeurs, furent installés au moyen de diplômes du sultan , etil fat établi que leur déposition ne pourrait plus avoir lieu que sur Tordre émané du souverain (2).

Après la chute de Kaffa et l'assujettissement de la Crimée, le besoin le plus pressant du conquérant fut d'aller vènger les affronts que ses armes avaient subis dans la Moldavie et la Hongrie, par la bataille de Rakoviz, sur la Barlad, et par la perte de la place récemment construite de Sabacz. Parmi les bâtiments turcs qui transportaient, de Kaffa à Constantinople (3) les quinze cents jeunes nobles génois destinés à recevoir la circoncision et a entrer dans les rangs des janitschares, il y en eut un monté par cinq cents de ces futurs néophytes de l'islam dont ils se rendirent maîtres , et qu'ils menèrent dans le port de Kilia, où ils furent accueillis (4). Ce fut encore un nouveau motif de vengeance contre la Moldavie. Aussitôt après la chute de Kaffa , un corps de l'armée triomphante se porta rapidement sur la Bessarabie, et se saisit d'Akkerman ou Bielgorod. Etienne, prince de Moldavie , et Casimir, roi de Pologne , cherchèrent à détourner, par des ambassades, Torage qui allait fondre sur leurs frontières : le premier s'excusa en disant qu'il avait été forcé de châtier ces hordes de pillards qui étaient venus désoler ses fctats Tannée précédente; Casimir demanda que la guerre ne vint point frapper le prince de Moldavie , vassal de la Pologne, et que le genre de satisfaction exigé de lui fût soumis à une réunion de

(1) Dschenabi. L'Histoire de la Cbmonèse taurique place, d'après Poyssonnel , t. n, p. 228-231 , celle iomtiiure dan» l'année 1478.

(î) Dtcbenabi , p. 120.

(3) Ubertus folieta , I. xi , p. «27 et 628; Bizarro gen., httt., I. uv , p. 327; Agoslino Giustiniani, Annali di Genota, I. v, p. 226; Turco-Graecia? , Hist. pol., I. i , p. 25.

(t) Histoire de l'Ukraine , xmu« partie de l'Histoire UDireraeUe, p. 39, et Enß., Histoire de la Valacbie, p. 180, «de ta Moldavie, p. 141.

commissaires turcs et polonais. Mohammed traita les envoyés moldaves avec mépris, leur fît enlever leurs chevaux , et les renvoya chez eux à pied (1); quant aux Polonais, il les retint prés d'une année , jusqu'à ce <ni'il fnt prêt luimême à marcher contre la Moldavie (2).

Au printemps, l'armée fut rassemblée près d'Andrinople , et elle était déjà en pleine marche lorsqu'elle rencontra un nouvel envoyé polonais , Wurocimovieki, près de Warna (3). Le sultan posa , comme dernière condition de la paix, le payement d'un tribut, l'extradition des prisonniers, et la remise de Kilia. É tienne ayant rejeté à plusieurs reprises de pareilles propositions, Mohammed fit pénétrer son armée en Moldavie par cinq ports. Dans la vallée Blanche, que les Moldaves appellent Rosboeni (4) , et les Turcs Agadsch-Denisi , la mer d'arbres, à cause des forêts épaisses qui la couvrent, fut livrée la grande bataille, le 26 juillet 1476 (6). Les janitschares, accoutumés à Se précipiter le sabre à la main sur des batteries démasquées, furent déconcertés parle feu partant de tous les points de la forêt , et se jetèrent par ferre , en dépit de toutes les exhortations de leur général, lesegbanbaschi Mohammed , aga de Trébisonde (6). Alors Mohammed dit à cechef : « Comme ces gens sont bientôt abattus! Est-ce là de la valeur ! » Puis, saisissant un bouclier, il lance son cheval dans la forêt. Cet exemple ranime les soldats ; ils se relèvent , et se font jour à travers les arbres. Le combat dura dans ces lieux depuis le lever du soleil jusqu'après midi (7). Étienne, renversé de cheval, eut peine à sauver sa vie (8). Avec les têtes des morts les Turcs élevèrent des pyramides; le butin fut partagé : on laissa les nombreux trou- . peaux de porcs aux Valaques, qui avaient combattu comme fidèles tributaires sous les étendards de Mohammed (9). Le pays fut dévasté

( I ) Engel , Histoire de la Moldavie , p. 140.

(2) Engel , p. 141 , d'après Dlugosz et Krämer.

(3) Dlugosz , dans Katona , 1. xvi , p. 2.

(4) Engel, Histoire de Moldavie, p. 142.

(5) Engel, Histoire de Hoogrie, I. ni ,p. 318.

(6) Seadeddin, dans Bratulti, I. n, p. 301 ; Stolaktad«. fol. 61.

(7) Seadeddin , Ssolaksade , fol. 10.

(8) Dlugosz, dans Katona , I. xv , p. 9.

(9) Ssolaksade.

par le fer ei par le feu ; on investit les places de Chotin et de Suczawa , mais sans pouvoir les prendre (1).

Tandis que Mohammed promenait la désolation sur la Moldavie , les frères Ali-Beg et lskander-Michaloghli faisaient des courses le long du Danube, dans la Hongrie; mais ils trouvèrent de dignes adversaires dans les frères Pierre et François Docy:à Bozazis,à trente milles de Semcndra, sur le lieu même où, douze ans auparavant, Michel Szilagyi, l'oncle du roi Mathias, et Grégoire Labalhan, avaient été pris (2), les deux Docy vengèrent sur les Michaloghli cette perte si cruelle pour Mathias; à grand'peine Ali-Beg put s'échapper sur la flotte appelée de Scmendra ; les troupes turques furent presque toutes taillées en pièces. Au bruit des cris de victoire des vainqueurs, les prisonniers hongrois, qui étaient gardés dans une vallée voisine , rompirent leurs chaînes , tombèrent sur le camp turc , et s'enrichirent des dépouilles qu'on y avait entassées. Il n'y eut pas un homme , un jeune garçon , une femme qui ne revint à cheval, tenant en main une béle de somme chargée de butin (3); deux cent cinquante prisonniers et cinq drapeaux furent apportés comme trophées au roi .Mathias, qui s'occupait alors des préparatifs de son mariage , et prenait des dispositions {tour le siège de Scmendra (4), car il faisait élever trois chateaux de bois devant la place (;>). Pour empêcher le siège de Scmendra, et appeler ailleurs l'attention du roi, Mohammed ht ravager, par les akindschis, la Dalmatie et la Croatie, et toute l'étendue de pays que devait traverser la fiancée de Mathias, Béatrix de Naples; des troupeaux d'hommes et de bétail chassés péle-méle par les brigands (6) , des églises et des couveuts incendiés, des autels renversés et fumants, des prêtres égorgés, tel fut le spectacle offert à la princesse sur sa route à travers la Dalmatie. Chaque soir elle s'abritait toute tremblante derrière les ruines fumantes et arrosées de sang que les coureurs venaient de

(1) Dlugosz, dans Katona , I. xv , p. 10. {2) BonânitiK, dec. it, I. i , p. 644.

(3) /6M.,dec.iY,l. iv , p. 682.

(4) Ibid.

(5) /bid., p. 582.

(6) Ibid., p. 583.

quitter à peine , et elle ne pouvait s'avancer qu'en foulant des cadavres (1). Au delade la Drau, elle put à peu près se croire en sûreté. Après avoir ainsi éclairé le cortège nuptial à la lueur des châteaux et des bourgs, les akindschis saisirent le moment des noces pour franchir, par la plus grande rigueur de l'hiver, le Danube, recouvert d'une glace épaisse de quatorze pieds, et aller renverser de fond en comble les trois châteaux de bois que Mathias avait élevés à Kulidsch (2), à l'endroit où la Morawa se jette dans le Danube.

Les ravages des coureurs en Dalmatie et en Croatie n'étaient que le renouvellement des dévastations portées les années précédentes dans la Carinthie, la Carniole et la Styrie : en 1475, les Turcs se répandirent pour la troisième fois sur la Carinthie; Georges Schenk rassembla en toute hâte les hommes les plus déterminés dn pays, dans la vallée d'Uz, près de Rann, et, tombant sur les Turcs , il en abattit deux cents. Mais, bientôt après, Ahmed-Pascha renforça de douze mille hommes les envahisseurs , dès lors cinq fois plus nombreux que les Styriens: six mille des guerriers de Schenk perdirent la vie pour la défense de leur patrie et de leur foi; cent vingt-quatre nobles furent emmenés en esclavage, et parmi eux se trouvaient Sigismond de Pplheim, commandant de Radkersburg, Guillaume de Saurau, Martin de Dietrichstein , Henri Pricschenk ; au nombre des morts, on compta Christophe Rauber , Bernard d'Harrach, Christophe de Rottmannsdorf, et Martin Kapfeusteiner. Quinze nobles parvinrent à s'ouvrir un passage , en combattant comme des lions : il y avait , entre autres, Qstennann d'Auersperg, Gaspard et Christophe de Lahberg, et Georges Rauber. Le burgraf de Cilly , Georges Hochenwarter, et Christian Teufenbach , qui auraient pu sauver leur vie en se rendant , repoussèrent ce moyen de salut, et périrent d'une mort glorieuse. La ville de Hann ne fut pas moins célèbre par la défense des Styriens , que Radkersburg l'avait été cinquante-cinq ans auparavant par la défaite des Turcs. L'année suivante, où les deux Docy battirent les deux Michaloghli, les Turcs sortirent

(1) Boofinit», p. 584.

(2) EnturcKovrilowicb.

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