‹ Histoire de L'Empire Ottoman (volume 3)Chapitre 178 sur 297 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

innée do siège de Rhodes, moururent Tun des )lus fameux légistes, et Tun des plus illustres •cheichs du règne de Mohammed : le mollah Chosrew était l'auteur des Perles, ouvrage fondamental de la jurisprudence ottomane (1); fiutbeddin-Attarsade était un des plus célèbres iisciples duscheich Akschemseddin, qui avait rouvé le tombeau d'Ejub au siège de Constan- ;inople. Cette année 1480 est aussi marquée par I abolition de la dignité de Nakibul-Eschraf chef des émirs) (2).

Au printemps suivant , les étendards du sultan furent plantés sur la côte asiatique, comme signe d'une expédition en Asie, sans que le but en fftt connu de l'armée, car, suivant sa coutume , le conquérant ne déclara pas cette fois encore quels étaient ses desseins. Ainsi l'on ignorait si la campagne serait dirigée contre le sultan d'Egypte, ou contre Rhodes pour aller effacer la tache faite aux armes ottomanes par la levée du siège. L'armée s'avança de Skutari versGebise; arrivée â Chunkiar-Tschairi (prairie impériale ), entre ces deux villes , elle fit halte. Le sultan , dont la santé était chancelante depuis quelque temps, avait espéré la rétablir au moyen d'une nouvelle conquête ; mais il lui fallut s'arrêter, et il rendit l'âme non loin du tombeau d'Annibal, le jeudi 3 août 1481 , dans la trentième année de son règne, et la cinquante-deuxième de son âge, laissant le monde dans l'incertitude sur la direction de sa dernière expédition. Le titre de conquérant par lequel l'historien ottoman le distingue des autres sultans lui appartient plus qu'à tous, car il conquit la ville des Césars, la résidence des sultans, et il étendit l'empire dans toutes les directions. Les écrivains européens, à l'imitation de Spandugino , ont exagéré l'étendue de ses conquêtes, et la grandeur de ses plans. Mohammed, disent-ils , a conquis deux empires, quatorze royaumes, et deux cents villes, et pour caractériser son génie , l'on écrivit ces paroles *ur son tombeau : « Ma pensée était de soumettre Hhodes, etde subjuguer l'orgueilleuse ltalie(3). • 11 conquit à la vérité les deux empires de By-

(I) Coiirtitutionet administration de l'empire ottoman,

(2j Mooradjea d'Obsxon, I. ur, p. 562 (3j Spaodugiuo , p. 60.

zance et de Trébisonde , et plus de deux cents villes , si l'on veut compter tous les bourgs des pays par lui soumis ; mais quant aux royaumes, on a augmenté le nombre de moitié : car outre la Servie, la Bosnie et l'Albanie, ce nom ne peut guère être appliqué qu'à la Moldavie et â la Morée; en Europe, à Kastemuni, et à la Karamanie en Asie. Pour compléter les sept autres royaumes , il faudrait donc considérer comme tels les lies de Négrcpont, Cephalonie, Lesbos, Lemnos, Tenedos, Imbros et Thasos.

Quant à l'inscription du tombeau , elle ne résiste pas davantage à l'examen : car il ne se trouve pas un mot de Rhodes, ni de l'Italie sur le tombeau de Mohammed, placé derrière le grand autel de la mosquée. Il fut le premier des sultans déposé à Constant inople: les restes de ses prédécesseurs sont rangés à Brusa.

L'histoire ne peut pas admettre non plus certains traits de cruauté par lesquels des écrivains européens ont prétendu caractériser le conquérant. Ainsi il ne faut pas attacher trop d'importance aux anecdotes comme celle des quatorze pages auxquels il fit ouvrir le ventre pour découvrir avec certitude celui qui avait mangé les concombres d'une pauvre femme; il ne faut pas croire avec trop de confiance qu'il trancha de sa propre main la tête de la plus chère de ses esclaves, Irène, pour apaiser l'armée qui murmurait de l'inaction voluptueuse du >ultan ; qu'il empoisonna le prince Mustapha, afin de punir la violation du harem d'un pascha; qu'il installa un juge , et le fit siéger sur la peau de son père écorché par ordre supérieur (1). L'histoire n'a pas besoin des traits qui portent l'eraprei nte de la fiction pour prononcer un jugement impartial sur la monstrueuse cruauté de Mohammed et ses goûts de débauche infâme , sur sa grandeur d'âme, son amour pour les nobles institutions, sur ses actions honteuses et sur ses grandes qualités. Son humeur sanguinaire est assez attestée par le fratricide qui ouvrit son règne , l'extermination des prisonniers, le supplice des vaillants soldats qui lui avaient résisté, le massacre des garnisons fidèles, les exécutions des empereurs et des rois, de la famille impériale de Trébisonde , du roi de Bos-

, I j Spanduaino, p. 67 et 6tf.

nie, des princes de Lesbos et d'Athènes. La fleur de la noblesse des villes conquises était renfermée et flétrie dans les harems, les plus beaux des jeunes garçons de la Grèce, du Pont, des possessions génoises, vénitiennes, serviennes, valaques destinés au service intérieur du palais, aux commandements mili- * taires, passaient d'abord par les plus honteux outrages. Ainsi s'étaient élevés Mohammed-Pascha et Suleiman-Pascha, à la première dignité de l'empire ; ainsi Drakul et Franko étaient devenus princes de Valachie et d'Athènes , et le i premier, et le dernier de ces quatre mignons furent immolés ensuite en victimes à la politique du maître. La résistance à ses passions monstrueuses conduisait sous la hache du bourreau: ainsi moururent martyrs de leur chasteté et de leur foi les fils du grand duc Notaras , après la conquête de Constantinople, la noble fille d'Erizzo au moment de la prise de Négrepont,le fils âgé de quatorze ans du protovestiaire Phranzes(l). \je père, courbé sous le poids de l'infortune , suivit son maître le despote Thomas de la Morée, jusqu'à Courfou , où il se fit moine, et décrivit la déplorable histoire de son temps, presque jusqu'à la fin du règne de Mohammed. Ce fut seulement trois années avant la mort du conquérant (2), et, à ce qu'il paratt , un peu avant de s'éteindre, qu'il déposa la plume, et il est le dernier des Byzantins qui nous ait accompagné jusqu'ici dans la marche de celte histoire.

(1) Phranzps , I. IT, c. 14.

(2) Jusque dam l'armée 1178 ; Phranze* , 1. iv.

Si les Byzantins et les historiens européens contemporains de Mohammed , tels que Barleti et Gaoursin, qui ont décrit comme témoins oculaires les sièges de Skutari et de Rhodes, ont parfois chargé de sombres couleurs le portrait du conquérant, d'autres écrivains, comme Span dugino, Giovio et Sansovino, se sont éloignés bien plus encore de la vérité historique par I« éloges outrés qu'ils ont donnés à ses grande qualités. Ainsi , le premier raconte que Mohammed avait été à demi converti au christianisme par le patriarche grec Scholarios, et que, surtout dans les derniers temps de sa vie, il se montra grand adorateur des reliques, devant lesquelles il faisait brûler continuellement mi grand nombre de lampes (1); le second lui fait lire l'histoire d'Alexandre, connu des Orientai» seulement comme héros de roman et de poème épique , et celle de Jules César, dont le nom ne se présente jamais dans les souvenirs de l'Orient ; en outre , il lui attribue la connaissance du grec et du latin , de l'arabe , du persan , et même du chaldéen. Il y a des témoignages bien plus puissants du génie de Mohammed, ce sont ses conquêtes, ses fondations, ses monuments, mosquées, écoles, hôpitaux et villes, la protection accordée aux sciences et aux arts des Ottomans , et son goût pour les lettres et L» poésie. Enfin , ce qui parle aussi haut qoe les exploits guerriers, ce sont les lois données J l'armée, les institutions civiles et militaires, les édifices élevés par ses soins, les œuvres des savants et des poètes de son temps.

(1) Spandugino, p. 66.

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