LIVRE XIX
nant exclusivement la personne de Dsehem ; le sultan s'obligeait à payer tous les ans, au rr août, 45,000 ducats , sous la condition que Dscbem serait retenu sous la garde de l'ordre.
Depuis le départ forcé de Dsehem pour la France, jusqu'à sa mort violente en Italie, douze années s'écoulèrent : il les passa dans la capti- \ité, tantôt resserré étroitement, tantôt jouissant d'un certain espace, mais toujours retenu par l'ordre , le roi de France , et enfin par le pape. Sa destinée marqua fortement dans les événements du règne de Bajesid, et dans la politique des princes contemporains de l'Europe. Une compassion profonde a été provoquée par les infortunes de ce prince : il faut nécessairement qu'à l'exemple des historiens ottoman* nous nous arrêtions à en raconter quelques détails, et nous allons suivre le cours de ses aventures, afin de n'être plus obligé d'interrompre la suite des événements des dix premières aunées du règne de Bajesid par la nécessité de reporter nos regards sur Dschcra. Le neuvième jour du voyage , la galère à bord de laquelle se irouvait le prince n'était encore parvenue qu'à la hauteur de Stancho ( Ko» ) , tant les vents étaient contraires; et, un mois juste après le départ de Rhodes, elle s'arrêta un jour dans le port de Messine. Ayant repris la mer, Dschera admira, pendant le jour, les jets d'eau lancés par les dauphins qui se jouaient sur les flots, et, pendant la nuit, le magnifique spectacle d'une éruption de l'Etna. Durant son repas du soir, des flambeaux étaient allumés; attiré par ces feux, un vaisseau napolitain, fin voilier, s'approcha d'une course rapide, et le prince courait le danger de tomber en d'autres mains s'il eût été vu. Blanchefort le cacha parmi ses gens, sous le pont; et sa galère, comme appartenant à l'ordre, continua sa route sans être inquiétée par ce bâtiment, ni par dix- *ept autres galères napolitaines qu'il rencontra le lendemain matin sur la côte de la Pouille. Dès ce soir, il n'y eut plus de flambeaux pour éclairer le souper du prince (1). Après un voyage de *ix semaines, le bâtiment entra dans le port de Kice [16 octobre 148-2]. Quelque charme que !es environ» de cette ville offrissent à Dsehem,
(1) Seadeddin , I. ui , p. 448; Ssolakwde , p. 68.
il exprima bientôt son désir de continuer sa route vers la Rumili, où devaient être dirigés tous ses plans de domination. Le capitaine et les chevaliers prétendirent qu'ayant touché le sol français , ils ne pouvaient plu» partir sans la permission du roi de France; crue le prince pouvait , dans ce but, expédier un messager au roi , avec un membre de l'ordre , qui seraient de retour dans le délai de douze jours. Dsehem fit partir chatibsade Naszuh-Tschelebi ; mais , après deux jours de route , ce serviteur fut arrêté et retenu. Quatre mois s'écoulèrent dans l'attente de son retour, et, pendant ce temps, Dsehem s'abandonna à son penchant pour la volupté, se livra à son goût pour la poésie : entre autres morceaux, il fit sur Nice des vers à double rime, qui ont immortalisé cette ville dans le» annales de l'empire ottoman et de la poésie turque , et l'ont rendue fameuse à jamais entre toutes les cités européennes, car nulle auire n'a été chantée par un poète turc, encore moins par un prince ottoman.
Le seul événement remarquable, qui interrompit l'uniformité de ce séjour de quatre mois, fut le danger qui menaça la vie du confident de Dsehem , de son ancien ambassadeur auprès du grand maître, le Franc Suleiman. A cause d'un délit signalé par les historiens ottomans comme une faute légère, Suleiman devait être exécuté. Dsehem ne put l'arracher qu'à graod peine aux mains de la justice, se réservant, disait-il, de le punir lui-même. En effet , il l'enferma dans la chambre où se gardait son trésor ; mais ensuite il lui fournit les moyens de s'échapper et de gagner Rome sous le costume franc. Lorsque la peste exerça ses ravages à Nice et dans les environs , ce fut un prétexte très-plausible de conduire le prince plus avant dans l'intérieur du pays [6février 1483]. 11 rencontra en route son messager Naszuh-Tschelebi, et fut emmené, par Saint-Jean de Maurienne, à Ghambéry, dont le maître, le duc de Savoie, sur la demande de son oncle le roi de France, avait eu soin de s'absenter. Au bout de deux jours, le voyage fut continué vers Roussillou, où était située une commanderie de l'ordre de Saint-Jean. De là, Dsehem expédia deux de ses fidèle» begs, Mustapha et Ahmed , avec quelques hommes déguisés en Francs, an roi de Hongrie. Il les avait chargés de sonder et d'éclairer la route!
mais il paraît qu'elle fat très-peu sûre pour eux, car jamais depuis on n'entendit parler de ces gens, l-es nobles de campagne de tout le pays accoururent vers Houssillon pour contempler le prince, fils du conquérant de Constantinople. Le duc de Savoie vint aussi, en s'en retournant a Chambéry; c'était un beau jeune homme de quatorze ans. Dschem, charmé à sa vue, lui fit présent d'une lame de Hamas, incrustée d'or, qu'il avait achetée 50 ducats en Syrie. Le duc promit d'employer tous ses efforts pour délivrer le prince des mains des chevaliers. Après quelques jours, Dschem fut emi arqué sur l'Isère; puis, il entra dans le Rhone, fut débarqué sur la rive droite, et emmené au Puy ; là, il apprit qu'à Chambéry se trouvait Husein-Beg, ambassadeur de Bajesid , qui avait été envoyé par le sultan d'abord à Rhodes, et ensuite au roi de France. Lorsque ce monarque mourut, avant l'arrivée rie l'ambassadeur turc à sa cour, les chevaliers saisirent cette circonstance, prétendirent qu'on devait redouter maintenant de grands troubles, et séparèrent violemment le prince de sa suite. Huit cents cuirassiers entourèrent les serviteurs musulmans de l'exilé, et se saisirent de vingt-neuf personnes, dont ils prirent le signalement. En vain Dschem fit des représentations, en vain demanda-t-il à parler n l'ambassadeur de son frère. On lui répondit diplomatiquement que c'était là le plus sûr moyen de le conduire au plus prompt accomplissement de ses désirs; que sa suite, séparée de lui, n'avait à craindre aucun mauvais traitement. Ces gens ferent emmenés à Aigues-Mortes, et embarqués pour Rhodes, à Nice, avec Husein-Beg. Après une traversée d'hiver longue et pénible, ils abordèrent enfin, au bout de trois mois à Rhodes, la veille du dern er jour de l'année mahométane ( 28 janvier 1484).
En arrivant au mois de mai à Rhodps, Husein- Beg avait remis les 45,000 ducatsst ipulés pour la pension annuelle de Dschem, et, comme témoignage particulier de l'amitié de Bajesid, pour l'ordre et le grand maître, il avait encore apporté un présent bien précieux : c'était la main droite de saint Jean-Baptiste, enveloppée soigneusement dans un tissu de soie, et renfermée dans un coffre de cyprès. Cette main et la tête du même saint, après diverses vicissitudes, apportées à Constantinople, avaient été , durant
cinq siècles, exposées à la vénération publique dans le couvent dePetreion ; et à l'époque de la conquête, sauvées des mains des dévastateurs, avec la couronne d'épines, la lance et l'éponge de la passion, elles avaient été déposées du» le trésor du sultan. Tirée de ce lieu, la main miraculeuse revenait maintenant à Rhodes. Le 23 mai , anniversaire du jour où , quatre aos auparavant , la flotte turque avait paru pour faire le siège delà place, elle fut transportée, en procession pompeuse, dans une chapelle de l'église de Saint-Jean, et le peuple se seotit sai'i d'un saint enthousiasme en la voyant offert; i sa vénération. [je grand maître , plein de reconnaissance pour le sultan qui envoyait à Rhodts une relique du patron de l'ordre, était dispos à se montrer plus rigoureux envers le rirai d'un si généreux prince. Dschem , séparé de ses gens, resta encore deux mois au Puy; puis, ta conduit dans un château situé sur un rocher, et de là, emmené à Sassenage, où l'amour et n commerce de lettres avec la belle Philippine Hélène éclaircirent un peu les sombre» jour de la captivité du malheureux prince. Après on séjour de deux mois, il fut conduit à Boorgwnf, dont le château se trouvait depuis longtemps dans la possession héréditaire de la rändle du grand maître d'Aubusson, qui y était ne. Dschelal-Beg , l'un des deux serviteurs q» avaient encore été laissés au prince, resta malade en ce lieu. Le voyage se dirigea ewoto vers Monthuel, Moretel.et vers un chatf^ fort du seigneur de Bocalimi, situé sur b bords d'un lac, et dans lequel on 6t une resdence de deux années (1). Dschem, faîig* d'une détention si longue et d'une solitudes prolongée, visait sans cesse aux moyens tfe* chapper à ses gardiens. Il envoya le dem« serviteur qui lui restait , le sofi Husein-Beg, df guisé sous le costume français, au prince de Bourbon, auprès duquel Husein employa tn* années en vaines instances, et lorsque IWfr lal-Beg, laissé jadis malade à Bourg, fut rétabli. Dschem a j-ita aussi avec lui des projets d affranchissement. H se flattait d'un succès d'u tant plus facile que, quatre des plus grands m-
(1) Sur le* nom» de cet lieux , voy. le joerw' que.l.v.p. 130 et 356