LIVRE XXV
poussés des bastions d'Italie et de Provence (1). Trois semaines s'écoulèrent en attaques partielles sur les remparts, où les assiégeants commencèrent à gagner du terrain, et un assaut livré au bastion d'Italie leur coûta encore cinq cents morts (2). Le jour de la Saint-André, à l'aurore, au milieu des torrents de pluie furent assaillis les bastions d'Espagne et d'Italie. La perte de trois mille soldats détermina le séraskcr à ne plus tenter d'assaut , et à poursuivre le siège au moyen des tranchées et des mines (3).
Déjà plus de cent mille hommes avaient été emportés dans le camp, en partie par le fer et le feu , en partie par les maladies (4). Le 10 décembre , deux Turcs apportèrent une lettre décorée du chiffre en or du sultan, pour demander que l'on parlementât. Deux chevaliers se rendirent auprès de Suleiman, qui assura une libre retraite à la garnison si elle voulait remettre la ville dans l'espace de trois jours , menaçant, en cas de refus, de n'épargner personne, et de tout faire passer au tranchant du sabre , même les chats (6). Quoique la capitulation eût été résolue dans une réunion de dignitaires de l'ordre, pais dans un grand chapitre où assistèrent deux chevaliers de chaque langue, comme cette détermination rencontra de l'opposition et du blâme , deux chevaliers espagnols furent bientôt envoyés à Suleiman, pour lui dire que la chose était fort grave , et le terme trop court ; que les habitants étant composés en partie de latins, en partie de grecs, la délibération était difficile, et qu'il fallait un plus long délai. Pour toute réponse, Suleiman ordonna à ses officiers de faire recommencer le feu (6). Les travaux des tranchées et des mines furent repris avec une nouvelle ardeur. L'ouvrage avancé du bastion espagnol fut attaqué [18 décembre 1622]; et le premier assaut ayant été repoussé, le second fut renouvelé avec une telle fureur, que les assiégés durent se retirer derrière les îts ouverts dans la ville, et aban-
(1) Bourbon.
(2) Journal de Suleiman et Bourbon.
(3) Bourbon ; Terrier place pa ■ois de moharrem.
(4) Bourbon.
(5) Ibid.
(fi) Bourbon ,1e 15 décembre.
donner le bastion aux ennemis (1). Le manque de poudre rendit maintenant inotile l'artillerie des assiégés , et réduisit au silence les adversaires de la capitulation. Alors deux chevaliers furent choisis pour aller présenter au sérasker une lettre que jadis le sultan Bajesid II avait adressée au grand maître, pour assurer la paix à lui et à son successeur. Ahmed jeta les yeux à peine sur cette pièce , la mit en morceaux et la foula aux pieds. Il fit couper les doigts, le nez et les oreilles â deux chrétiens saisis ce jourlà, et les envoya au grand mattre, avec une lettre pleine des plus grossières injures (2). Villiers de lisle-Adam , réduit aux dernières extrémités, choisit un chevalier et deux citoyens, qu'il députa auprès de Suleiman , pour négocier la capitulation. Les propositions furent acceptées; l'ordre de Saint-Jean devait avoir la liberté de se retirer de la place dans l'espace de douze jours, et remettre cinquante otages, dont moitié chevaliers et moitié citoyens. Une condition principale , sur laquelle les députés des citoyens insistèrent avec prières auprès de Suleiman , fut que l'armée turque s'éloignerait de tous côtés à un mille de la ville; après de longues difficultés , elle fut consentie et mise pour le moment à exécution; mais le cinquième jour après la signature de l'acte, le 25 décembre, les janitschares qui avaient reçu un renfort de quinze mille de leurs compagnons, amenés de la frontière de Perse par Ferhad-Pascha, s'approchèrent de la place sans appareil militaire , sans armes, portant seulement des bâtons et des besaces, forcèrent la porte Cosquinienne, et se livrèrent ä tous les excès, pillant, violant, outrageant les objets les plus sacrés. Ils se portèrent sur la grande église de Saint-Jean, où ils raclèrent les fresques représentant des sujets sacrés , brisèrent les statues, ouvrirent les tombes des grands maîtres, dispersèrent les cendres des morts , traînèrent le crucifix dans la poussière, renversèrent les autels (3V, du haut du clocher de Saint-Jean, la prière fut proclamée; delà tour Saint-Nicolas, retentit la musique
(1) Bourbon.
(2) Bourbon , Fontanu* , Chalcondyla», p. 493.
l'édition de Ba»le, de
turque; lesen« des muezzins et les instrument* de J armée aniwocerent a la terre et a la mer la conquête de Rhodes ( | ). Ceux qui voulurent s'opposer £ ces violences furent assommés , ou contrajnlsde U'aiwporter/oœroeiksbétesdesoiiinie, leurs effets déjà tout emballés pour le chargement des vaisseaux. Toutes ces impiétés furent commise* le jour de Noël au matin; au moment même où Je pape Adrien officiait poutificalement à Saint-Pierre de Rome, une pierre, se détachant de la corniche, vint tomber à ses pieds, comme un présage de la chute du premier boulevard de la chrétienté (•>>
le lendemain, le grand maître se rendit dans le camp auprès de Suleiman ; car deux jours après la signature de la capitulation, Ahmed-Pascha était venu à cheval à la brèche espag noie, et lui ayait dit , entre autres choses , que le suliau désirait le yoir et lui parler (3). Villiersde llsle- Adam partit ayee répugnance, au point du jour, et il lui fallut attendre longtemps, exposé à la pluje et .à la neige , devant la tente du vainqueur; car c'était le vendredi cl jour de divan, tes yesirs et Ferhad-Pascha furent admis au baise-main en audience solennelle, et \e dernier présenta de riches offrandes, des vases, des plats, des coupes d'argent (4). Enfin , le grand majtre, couvert d un kaftau, fut lui-même introduit. Longtemps Yilliersel Suleiman restèrent en face Tun de l'autre à se contempler. Le sultan le premier rompit le silence, consola le grand maître, eu disant que c'était le sort des princes de perdre des villes et des provinces, et lui renouvela l'assurance d'une libre retraite. Le lendemain de cette entrevue où il s'était montré si compatissant , Suleiman , ayant surpris le fils de son grand oncle Dschem , déguisé squs le costmne européen , ordonna le supplice de ce malheureux priucc et de son fils; l'épouse et les filles de la victime furent transportées à Constant juuple (5). Deux jours après, il alla visiter à cheval la brèche espa-uole et la tour de Sajnt-Wcolas; au retour, il traversa la vUlc,etse trouva devant le palais du grand maitj c. Suivi
(1) Darhelalfiade , fol. 71.
(2) Spandugino. fol. 94.
<3; roiiiapu«, fiourt»».
(4) Dkchetatsade , fol. 71 ; Journal * $u>*<om. (b 1 Foutanun a* t« journal de titUetnan ; bjuodwijicp . I. V6 , ri lc»hi«**ici)s mumuo».
d'Ahroed-Pascha et d'un seul eselave. H entra dans le réfectoire des chevaliers, et demanda Vidiere de l'Ile-Adam. Alimcd-Paseha traduisit en grec les paroles du sultan, qui encouragea son ancien adversaire, et lui garantit même nn plus long délai , s'il en avait besoin. Le grand maître remercia , et se contenta d'insister mu l'accomplissement des engagements contracté», que Suleiman renouvela (1 ). Dans les deux journées suivantes, cinq cents jaoitschares et autant de soldats réguliers furent choisis pour occuper Rhodes; le bagage impérial Ait transport a Marmaris, et le s Soudan de la flotte rerst ordre de prendre possession des autres villes At 111e (i). Le Ier janvier 1523, le grand maître vînt baiser encore une fois la main du sultan auquel il préseuta quatre vases d'or. aJesuU vraiment ailiigé, dit Suleiman à son favori Ibrahim , d'avoir chassé ce vieillard de sou palais(3>. A minuit, ViUiers de Hsle-Adam s'embarqua avec les siens pour l fcurop*. Le vendredi matin, Suleiman assista dans l'église de Saiol- Jeau à la prière publique, et, montant aussitôt sur la galère du capitaine Kara-Mahmud, tué à la conquête de Piscupia, il fit voile pour Marmaris . où il chargea les quatre saodsehakbe^ de Menlescue, karasi.AidinetSsaruchan. ainsj que son grand ecuyer Iskander-Reg, de rdefér les fortifications de Hbodes (4). Avec Rhode«, tombèrent aussi les boit lies des chevaliers dt Saint-Jean qui eu dépendaient. : Liros, Cas, kalymna, Äiisyros, Teins, Caalke , Liroonii . Syroe (6), Les femmes grecques de cette déruière lie, qui avaient rendu, comme plongeurs, dt grands services aux assiégeants, reçurent de Suleiman le privilège de porter le turban blanc- Le château de Petreon , élevé par le chevalier allemand Schlegelbo d, avec les ruines du mausolée, sur l'emplacement de l'ancienne Halycarnasse. fut évacué aussi, et compléta les œnquète* faite* dans celle campagne. Dans l'histoire militaire, le siège de Rhodes est fameux , non-seuloneut par le courage héroïque de V i Hiera de Hsle-Adam, mais encore par l'usage des bombes, introduit
(1) ëourbo»
d) Jouroal de Suleiman.
(3) Fontamia , édition de Raale de Chalcoudyl*. (4} Fonlanus , p. 481 ; Dschelatude , fol. 71. ( i Turner'» irarel», t. m.