LIVRE III
limes. Elle avait été cédée d'abord sous Nicépbore Botanistes à Suleiman , fondateur de l'empire seldscbukide ; puis a sou Mis Kilidscharslao, par no traité de paix sous Alexis, et, enfin, elle fût rendue, sous Andronicus le Jeune, par capitulation, a Urchan. La ville, appelée d'abord Antigona, de son fondateur Antigonas. prit ensuite le nom de Nicée, en l'honneur de l'épouse de Lysiraaqoe, et le conserve encore aujourd'hui dans l'altération turque Isnik.
Si Nicée devint fameuse par le siéftc des croisés et la résidence de l'empereur grec, elJe n'est pas moins célèbre par 1rs deux conciles œcuméniques, le premier et le septième, dont l'un détermina la profession de l'Église catholique, prononça la condamnation de l'arianisme, fixa le temps de la fête de Pâques, et posa les bases de la discipline ecclésiastique, dont Tautre adopta le culte des images (2). L'Égli«e,où les trois cent dix-huit évèques, parmi lesquels plusieurs pères et plusieurs saints, réunis de l'Occident et de POiient, en présence de l'empereur Constantin, fondateur del'empire,avaieni établi laconsnbstautialilé du père et du fils comme article fondamental de foi pour tous les temps à venir; cette église fut transformée en mosquée par Urchan, dont on voit encore le nom taillé au-dessus de la porte sur des pierres conservées au milieu des ruines (3). Ce prince, le premier des Ottomans, à l'imitation des anciens usages des souverains orientaux, grava sur les édifices publics des inscriptions, qui, depuis lui, dans tonte l'étendue de l'empire ottoman, placé» s sur toutes les mosquées, les écoles, les hôpitaux, les tombeaux, les puits et les portes, apprennent au passant le nom du fondateur et la date de la construction; souvent même ces monuments portent des versets du Koran, avec des paraphrases riméesdu plus mauvais goût, le tout en lettres d'or sur un fond d'azur. Le premier encore , Urchan attacha à cette mosquée une medrese, ou haute école. Le légiste David, de Kaiszarije (Cœsarée), en Karamanie (4), y fut installé comme premier muderris (professeur),
(t? Gotthard , abbé de Lichtenau , Annales arßentoraü , 1609
(2) Voyage a Braia, p. 114.
(3) Ibid., p. tl3.
(4) Seadeddio, fol. 39 ; Aali . fol. 19.
et il y eut pour successeur Mola-Tadseheddin (1), le Kurde, qui avait donné l'une de ses filles au vieux scheirh Edebali, et l'autre au juge de l'armée, Chalil-Dschendcreli (2). Après lui, le troisième muderris fut Alaeddin-Eswed, connu * plus particulièrement sous le nom de Kara- Chodscha (le professeur noir) (3). A la place où les deux Eusèbe, celui de Nicomédie et celui de Cœsarée, le fameux historien , avaient été forcés par la menace de la déposition et du bannssement à la souscription de la profession de Nicée et à l'abjuration de leurs erreurs, des jeunes garçonschrétiens , enlevés comme recrues p<»ur 1rs janitschares, furent contraints d'abjurer le christianisme. Ce fut là aussi que le mola, David de Cœsarée, ruina toutes les subtilités insaisissables de l'ouvrage mystique si fameux sous le nom de Cachets des Phitosophismes (4). Dans l'église du Saint-Synode, les images et les autels furent renversés; et sur les murailles nues, au lieu de la profession de foi de Nicée, fut inscrit le symbole de l'islam : « Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Mahommed est son prophète. «Outre desmo>quées et des écoles, Urchan fonda encore à Nicée le premier imaret (cuisine des pauvres), non loin de la porte dite de Jenitschehr, et il mit à la tète de cet établissement le scheich Hadschï-Hasan (5), jeune disciple d* Edebali , plein de piété et de savoir, qui expliqua la prosodie d'Andalusi , et mit en rimes le titre du droit de l'islam sur les partages des successions (6). Si Urchan n'était pas assez lettré pour diriger le professeur h l'école, du moins il avait as ez de piété pour fournir de bons exemples à l'administrateur des cuisines des pauvres; car il distribuait de ses propres mains la soupe aux malheureux, et le soir il allumait lui-même les lampes (7). Tandis qu'Urchan, par la fondation de mosquées, d'écoles et d'établissements de bienfaisance, veillait à la moralisation et au bien-être des Moslimes, il n oubliait pas non plus de satisfaire ses vaillants compagnons d'armes,
(1) Sradeddin , fol. 40; Aali.
(2) Neschri.
(3) Seadeddio, fol. 40; Aali, fol. 19.
(4} KuM.u8ioHl.kem , par I« uraad mystique lbnot-
Arabi.
(5) Nescbri , fol. 52.
(6) Seadeddin , fol. 40 ; Aali , fol. 20.
(7) !Ne*cbri, fol. 52.
que la capitulation de la ville avait privés du pillage et d'uo butin longtemps espéré. Afin de les dédommager, il distribua entre eux les femmes et les jeunes filles grecques devenues veuves ou orphelines par suite des calamités d'un long sége, et qui habitaient de magnifiques palais déserts. Elles les apportèrent en dot comme épouses aux vainqueurs. Le gouvernement de la ville fut donné au prince Suleiman- Pascha, fils atné d u sul t an, qu i a va it dirigé I es opérations contre Nicée. Déjà, avant la reddition de la place, il avait succédé comme gouverneur du pays au vieux guerrier Akdsche-Kodscha, qui avait donné son nom à la province, de même que son plus jeune frère Murad, âgé seulement de cinq ans, avait remplacé le héros Kouuralp dans l'administration de Sullanœni. Ces deux compagnons d'Osman reposaient maintenant dans cette terre qu'ils avaient si souvent foulée avec leurs chevaux de bataille : le premier à Kanderi, au milieu de l'isthme qui sépare la mer Noire du golfe de Nicomédie; le second à Konurpa, dans le district d'Akjasi, au delà du Sangarius. Leurs tombeaux sont encore aujourd'hui des lieux de pèlerinages pour les pieux Moslimes. Suleiman et Murad commandèrent dans les deux sandschaks de l'empire naissant jusqu à ce que, deux années plus tard, les conquêtes sur la côte méridionale de la Bithynie s étendant chaque jour, Brusa fut élevée au rang de capitale d'un troisième sandschak, attribuéàSuleiman, et qui fut appelé Chudawendkiar ( le sandschak du seigneur) (1). Dans la suite, le chef-lieu du sandschak kodschaili fut transporté d'Isnik (Nicée), à Isnikmid (Nicomédie). Isnik conserva encore quelque prospérité, grâce aux fabriques de faïence de Perse placées à ses portes; puis ces établissements s'écroulèrent aussi , et aujourd'hui dans cette enceinte de hautes murailles , seules respectées par la main des hommes et du temps, à peine on rencontre quelques cabanes isolées comme dans un parc solitaire. Le pèlerin n'y trouve à visiter que les tombeaux de Gundusalp, frère d'Osman, du scheich Eschrcfsade, du noir Chndscha et du poète Ghiali (2), tandis que le philellène, qui peut encore déchiffrer les
(lj Neschri, Sradeddio , Idris.
(2) Dschihanuuma, p. 662, et Menasikulhadsch , p. 26 et 27.
inscriptions (1) des empereurs chrétiens sur les tours et sur les murs de la ville, cherche en vain le monument où doivent reposer les cendres de l'historien byzantin Nicetas de Ghonia, qui pleura ici pendant vingt ans, et peignit avec éloquence la désolation de Gonstantinople par les Francs.
Suleiman-Pascha , devenu vesir après la mort de son oncle Alaeddin (2) , fit une expédition du côté du nord , au delà du Sangarius , vers Tarakdschi, Koimk et Modrene, dans les cantons où son aïeul Osman, accompagné de Kœse-Michal et deSsamszana-Tschau&ch, avait dirigé sa première excursion. Ces trois places se soumirent comme Nicée, sans qu'il yeût brsoin de tirer l'épée 113321 (3).
Trois ans encore après la chute de cette dernière ville, se maintint fermement son ancien entrepôt, son boulevard avancé, kemlik, l'ancienne Kios des Grecs, la Kibot<:s des croisés , qui, située au fond du golfe Kianien, appelé aujourd'hui de Modania, était fortifiée autrefois par l'art et la nature , sous les quatre noms de Kios, de Prusias-sur-Mer. de Kibotos et de Kemlik. Ce port a été fameux dans les tradii ions fabuleuses et l'histoire positive des Grecs , dans le moyen âge, au commencement des croisades, dans les derniers temps de l'empire de Byzance et dès les pre m iers dé ve lop peme nts de la puissance ottomane. C'est de là que la première armée des croisés marcha en sept divisions sur N.cée;le sultandesScldschuks,Suleiman,les repoussa jusq ue dans le camp près deCivitot, où furent ma.ssacréssans pitié et sans distinction, vieillards, religieux, femmes, eufan ts, après que l'on eut fait choix des jeunes fil es et des garçons remarquables par leur beauté, qui furent réservés pour le harem de Nicée. Trois mille hommes seulement se jetèrent dans le vieux château sur la hauteur au-dessus du port, et comme il n'y
(1 ) Voyez les inscriptions dans le Voyage à Brusa.
(2) L'année de la mort d'Alaeddin est placée par le rhéteur de Brusa , dans ses Biographies, en 732 I.1332J: Hadscbi-Cbalfa (Tables chronologiques, p. 174) ne dit pas la même chose, mais donne Suleiman-Pascha comme son- successeur immédiat. Il mourut à Bigha (Hadikainl- Wusera ).
(3) Seadeddin , dans la traduction de Bratutti.p. 47 : Idris, fol. 110. Ssolaksade, fol. 6; Neschri , fol. 53; HadRchi-Cbatfa.